RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
Le duel est un combat avec danger imminent pour la vie ; ordinairement entre deux personnes, qui conviennent du temps et du lieu, et s’y engagent de leur autorité privée.
On peut dire que le duel renferme à b fois la perversité et la noirceur du suicide et de l’homicide. Celui qui s’expose librement et volontairement , sans
33a PENSÉES d’un croyant.
raison juste et légitime au danger prochain de perdre la vie, est en quelque façon le meurtrier de lui-môme. D’un autre côté, le duelliste doit être généralement censé avoir l’intention de tuer son adversaire ; il y a tentative de meurtre, et si l’homicide n’a réellement pas lieu, ce n’est que par des circonstances indépendantes de sa volonté : ainsi il y a meurtre. Le duel peut donc être considéré comme une espèce de suicide et d’homicide réciproque intentionnel ou réel.
Il suit de là que le duelliste commet un crime contre Dieu, contre la société et contre lui-même. Voyez ce que nous avons dit sous ce triple rapport en parlant du suicide. Nous nous contenterons de faire ici quelques réflexions sur le duel considéré comme préjugé social et national.
Dans l’état actuel de notre dépravation intellectuelle et morale, dans le siècle que l’on appelle siècle des progrès et des lumières, siècle de raison et de haute civilisation, il règne en Europe, et surtout chez le peuple qui se croit le plus éclairé de l’univers et à l’apogée de la civilisation, il règne, dis-je, chez ce peuple ou le peuple français, un préjugé que lui ont légué les siècles d'ignorance et de barbarie. Ce préjugé, c’est l’idole du làux honneur à laquelle on sacrifie, par une cruelle et incompréhensible stupidité, la vie des citoyens, le bonheur des familles, la morale et la religion, c’est à-dire tout ce qu’il v a de plus sacré parmi les hommes.
Ces combats singuliers ont donc une origine féroce et barbare, ils sont en un mot un véritable et brutal anachronisme, en opposition directe avec les mœurs des peuples civilisés et chrétiens. Il est, en effet, inconcevable que l’Europe moderne et particulièrement la France ait pu accréditer une opinion, un préjugé aussi absurde que cruel, aussi stupide et extravagant qu'inhumain et immoral. Sans doute un jour la postérité, plus sage que nous, regardera nos siècles dits des lumières comme des temps d’ignorance et de barbarie. Et effectivement, souffrir une coutume atroce et insensée contre la raison elles lois, et au sein du christianisme, c’est-à-dire , ne point punir comme ils le méritent des homicides volontaires, des meurtres prémédités, solennels, publics, scandaleux, c’est le premier et le plus grand caractère d’une nation dégradée, abrutie et barbare, et qui démentira peut-être aux siècles futurs ces progrès de la civilisation, des lumières et des sciences, dont nous sommes si tiers et si vaniteux. « Le duel, a dit naguère le procureur-général prés la Cour de cassation, c’est l’état sauvage ; c’est non pas le droit, mais la raison du plus fort et du plus adroit , et quelquefois du plus insolent. »
Aux yeux de la souveraine raison et de tous les hommes vraiment sages , les bonnes actions ou les vertus, et le courage qui les fait pratiquer, honorent seuls véritablement l’homme, tandis que les mauvai-
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ses actions ou les vices, et la lâcheté qui les engendre, doivent aussi seuls le déshonorer. S’il pouvait en être autrement, et que les vertus et le courage pussent déshonorer l’homme , et les vices et la lâcheté l’honorer véritablement , toutes les notions d’honnête, de bien et de mal , de juste et d’injuste , seraient confondues et détruites, la morale et les lois anéanties, et enfin tout l’édifice social infailliblement renversé.
L’homme qui , contre la loi naturelle , fait librement, de son autorité privée , une action avec l’intention de nuire à son semblable, fait un acte mauvais et vicieux. Or, le duel est un acte qui offre ces caractères : il est fait librement, par autorité privée et avec dessein de nuire ; donc d’après la règle certaine ci-dessus établie, l’acte des duellistes est mauvais et vicieux, et par conséquent, il est l’effet d’une véritable lâcheté , car on est lâche avant d’être vicieux. C’est la lâcheté qui produit le vice. La lâcheté, dit avec raison Jean-Jacques, est le chemin du vice, c’est-à-dire le moyen d’y arriver. Quel est donc maintenant le caractère de l’homme lâche et de l’homme courageux?
En général, on est lâche quand on ne remplit pas ses devoirs ; quand on fait des actions défendues par la loi de Dieu, la loi naturelle, la conscience, les lois positives , etc. , ou que l’on omet les devoirs prescrits par ces mêmes lois.
LE DUEL
Pour remplir tous ses devoirs, il faut ordinairement plus ou moins se renoncer, se vaincre, remporter des victoires sur la nature, sur l’amour-propre et sur ses passions , c’est-à-dire qu’il faut du courage et de la force. Il n’y a pas de vertu sans force, dit encore Rousseau. Le mot vertu veut dire force. Pour être vicieux , il fie faut être que lâche , c’est-à-dire n’avoir point le courage, la force de remplir ses devoirs et de pratiquer la vertu. Donc celui qui ne remplit pas ses devoirs et ne pratique pas la vertu est véritablement lâche et vicieux. Cela pose, voyons si le duelliste est courageux et vertueux , ou lâche et vicieux.
Les duellistes foulent aux pieds ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes, les lois divines et humaines. Ils s’exposent librement au danger prochain de subir des conséquences extrêmes, terribles et funestes, et même de s’attirer très - probablement le souverain malheur, en recevant la mort ou en commettant un véritable meurtre. Ils sacrifient donc à la passion tous les devoirs ensemble et envers Dieu et envers les hommes et envers eux-mêmes ; et tout cela pour une légère offense reçue, un mol désobli- <
géant, une légère impolitesse , un geste, un regard • injurieux (i).
(1) On connaît l'anecdote de ce forcené ferrailleur qui se battit trois fois dans la même journée : la première fois, parce que quelqu'un l'avait regardé de travers ; la seconde fois, parce qu’un autre Tarait regardé
pensées d’un croyant.
Cela n’est plus une pure folie, une simple lâcheté : c’est une brutalité stupide, une frénésie féroce, une fureur qui n’a pas de nom. « S’il est un crime, dit Gall, qui mérite d’être taxé de meurtre des plus prémédités , tles plus insensés , des plus dangereux , c’est certainement le duel. La plupart du temps pour des futilités, quelquefois provoqué par les vexations d’un ferrailleur de profession , l’on se donne réciproquement la mort en présence de plusieurs témoins! Non, j’ai beau me transporter dans les pays et dans les temps les plus barbares , je ne pourrai concevoir qu’on puisse laisser subsister une pareille , une aussi cruelle immoralité! Le préjugé, dites-vous, le veut ainsi. Le préjugé ? c’est donc au préjugé que les lois doivent sacrifier la vie des citoyens, la morale, les préceptes de la religion, le bonheur des lamilles! Mais comment détruire un préjugé qui soutient le courage et l’honneur? Quel honneur, quel courage que de tuer ou de se faire tuer pour quelques paroles qui vous déplaisent , ou pour la gloriole et l’admiration d’une femme vaine et frivole qui peut-être demain se moquera de vous.
» Mourez pour la patrie , mourez pour la défense de ses droits, et l’on vous reconnaîtra du courage. La nation française n’a certainement
vu face ; et enlin en troisième lieu, parce qu'un de ses amis ne t'avait |>as regardé du tout.
LE DUEL
pas besoin d’une pareille étourderie, de ees prouesses fanfaronnes , pour que le monde sache qu’elle a de l’honneur et du courage (t). »
Comprenez, s’il est possible , la force et l’empire du préjugé. Le duelliste commet un homicide, et il est satisfait et tranquille ; il croit avoir réparé son honneur par un crime énorme, un lâche et horrible meurtre. La victime en présence de la formidable éternité dira peut-être aussi : Mon honneur est vengé et je meurs satisfait. L’honneur du duelliste consiste donc à satisfaire ses passions, l’orgueil et la vengeance, c’est-à-direà fouleraux pieds toutes les lois divines et humaines. Quel inconcevable renversement des choses, et de toutes les idées de justice et de vérité !
Celui qui accepte un duel trahit sa religion, supposé toutefois qu’il lui en reste encore quelque vestige, agit contre sa raison et sa conscience. II voit le mal qu’il fait, sa conscience se soulève et crie avec force contre la noirceur de son action ; n’importe, il étouffe ce cri importun , il sacrifie sa conscience à la futile crainte des reproches non moins futiles de gens frivoles et légers, ou à la vaine appréhension de passer pour lâche dans l’esprit de quelques hommes inconsidérés , et esclaves comme lui d’un cruel et fanatique préjugé. Est-il une plus grande lâcheté sur la terre que cet insolent oubli de tous les devoirs les plus sacrés? Leur omission volontaire par res-
(I) Suf les fondions du cerveau, t. I, p. 564.
338 PKNSBES n’u.N CROYANT.
pect humain ou parla crainte d'un injuste reproche prouve évidemment le vice et décèle une âme faible et lâche. On peut même dire que dans ces âmes basses il y a de plus un certain fonds d’hypocrisie. Combien en effet n’en rencontre-t-on pas qui, en acceptant un duel , s’efforcent de faire paraître dans leur maintien extérieur les signes d’un courage qui n’est pas dans le cœur. C’est le faux courage que la multitude insensée prend pour de la bravoure. Il est faux , parce qu’il est tout entier dans le préjugé et dans l’opinion des hommes, et qu’il dépend des circonstances, des temps et des lieux. Or l’opinion des hommes, les temps et les lieux changent, et avec eux tout ce qui s’y rattache. Mais ce qui change ainsi ne peut être le vrai courage , parce que la nature du courage ainsi que de l’honneur véritables ne change pas, non plus que la vérité, qui en est le fondement et la base.
Combien de fois n’arrive-t-il pas encore que l’on n'accepte un duel que parce qu’on est sans instruction et sans lumières, et qu’on ne sait pas se défendre par la force de sa raison ? Ainsi on supplée le raisonnement et le génie parle pistolet et l’épée ; l’adresse de la main tient lieu d’esprit et de logique, et on ne se bat que parce qu’on est, dans la vérité, sot et stupide , ou qu’on n’a pas la force de raison et de caractère pour se mettre au-dessus d’un préjugé qui n’est que le fruit de l’ignorance et de li barbarie;
LE DUEL. 3^9
et certes, clans aucun cas, cela ne peut être honorable. Ne pouvant vaincre par l’esprit, on s’attaque, brutalement aux corps, et l’on se bat comme les bêtes sans esprit et sans raison.
Et ne croyez pas que ce soient là de vaines déclamations et de pures fictions de l’esprit uniquement imaginées pour étayer une opinion que l’on cherche à faire prévaloir. Non, ce sont de tristes réalités. Des aveux humiliants nous ont été faits par des personnes qui, après avoir été long temps esclaves du préjugé et de l’erreur, sont enfin revenues à la vérité et à la pratique de la vertu. On a donc avoué que l’on ne s’était battu que par de purs motifs de honte et de respect humain , quoique avec une extrême répugnance , parce qu’on ne savait pas se défendre par de bonnes raisons , c’est-à-dire qu’on était vide d’esprit et de raison, et rempli d’un stupide et sot orgueil ; enfin, qu’en pays étranger on avait refusé de se battre, soit par la crainte de la mort, soit par la persuasion que l’honneur ne pouvait être compromis là où l’on était entièrement inconnu. Le courage et l’honneur dépendent donc du pays où l’on se trouve et de l’opinion des personnes qui nous environnent. Quel renversement étrange parmi les hommes qui se piquent d'esprit et de raison, ou plutôt quelle incompréhensible déraison ! Le vrai courage comme le vrai honneur sont indépendants de l’opinion des hommes , et sont de tous les temps et de tous les
34u pensées u’ux Croyant.
pays. Partout et toujours, et quelle que soit l’opinion des peuples , l'homme doit être bon citoyen , 'ertueux, honnête , juste, respectueux envers l’autoritc , et obéissant aux lois. Voilà l’honneur véritable. Partout et toujours , et quoi qu’on dise ou qu’on fasse, le bon citoyen doit aimer sa patrie , sacrifier l’intérêt particulier au bien général, braver le préjugé et le respect humain pour pratiquer la vertu, résister courageusement au torrent des scandales et de l'immoralité publique; se montrer constamment le ferme défenseur de l’innocent et de l’opprimé, de la veuve et de l’orphelin ; faire preuve d’un généreux dévouement dans les calamités publiques ; retirer, si l’on peut , ses semblables des périls où ils peuvent se trouver; les arracher du milieu des flammes, de l’inondation, de la contagion, etc., etc. Voilà en quoi consiste le vrai courage , et ceux qui seront assez mal avisés pour blâmer un homme de ce caractère , qui , par principe de vertu et de conscience, refuse de se battre en duel, doivent être considérés comme des êtres tristement organisés et comme des imbéciles, dont il faut mépriser le blâme injuste et stupide. Dune celui qui accepte un duel est à la fois lâche et vicieux : lâche , parce qu’il n’a pas le courage de se vaincre, de remplir son devoir, de pratiquer la vertu, de se mettre au-dessus d’un faux et brutal préjugé ; de plus, il est vicieux, parce qu’il méprise les lois divines et humaines, fait un acte
t.E UliEL. • 34 1
mauvais et blâmable, et cherche à nuire à son semblable autant qu’il est en lui.
Voyons maintenant le caractère d’un homme dont l’honorable et vertueuse vie lui fait un devoir de conscience de refuser un duel. Cet homme, c’est un sage , parce qu’il est véritablement courageux , honorable et vertueux. Il est courageux, parce qu’il a la force de se vaincre Ini-mème, de s’affranchir d’un vil et barbare préjugé, de braver le pouvoir fascinateurdu respect humain, les sarcasmes d’hommes frivoles, et enfin de mépriser justement un injuste mépris. Il est honorable, parce qu’il fait consister le véritable honneur dans la vérité , la franchise, la loyauté, dans la pratique de la vertu, dans une conduite honnête et irréprochable , dans l’obéissance aux lois. Il sait que l’honneur véritable ne dépend point de l’opinion ni des préjugés des hommes, mais qu’il a , comme dit Rousseau , « sa source éternelle dans le cœur de l’homme juste et dans la règle éternelle de ses devoirs. » Il ne se croit pas honoré par les suffrages d’une multitude inconstante ou insensée, mais seulement par l’estime et l’approbation des hommes vertueux et sages. La vertu est pour lui la seule règle de l’estime et de l’honneur véritables. Enfin il est vertueux , parce qu’il ne veut pas désol)éir aux lois divines et humaines , ni nuire «à son semblable; parce qu’il ne veut pas trahir sa religion, sacrifier sa conscience , ni donner le scandale d’une
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grande et cruelle immoralité. Le sentiment d’avoir rempli son devoir, et le témoignage d’une bonne conscience le dédommagent et le consolent délicieusement des sacrifices que demande la pratique de la vertu.
On dira peut-être qu’il est des circonstances où L’honneur, qui doit nous être aussi cher et peut-être pluscherque la vie, nous ordonne de nous venger par le duel, lorsque l’autorité publique ne saurait le faire elle-même, dans le cas, par exemple, où nous avons reçu une insulte ou un affront sms témoin. La raison naturelle nous dit qu’il n’est permis à personne de se constituer juge en sa propre cause : car les hommes sont tous naturellement portés à croire bien plus graves qu’elles ne sont en effet les injures qui leur ont été faites, et ils ont coutume de soutenir ce qu’ils croient leur droit avec trop de chaleur et audelà des bornes de la modération. D’ailleurs, Dieu défend la vengeance personnelle, lorsqu’il dit : mihi vindicta. Ego rétribuant. D’un autre côté , il faut souffrir patiemment les injures que l’on 11e peut venger sans violer les lois divines et humaines. Celui qui reçoit injustement un affront ne peut en être véritablement déshonoré , mais bien plutôt l’injuste agresseur, parce qu’il fait une mauvaise action qui seule déshonore un homme. Le christianisme auquel on avoue être redevable de la civilisation moderne , condamne hautement, comme on sait, la vengeance personnelle. Les duellistes cependant se croient etsc
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«lisent chrétiens, et ils ont honte d’en suivre les saintes cl les salutaires maximes. Le sage en gémit et ne peut voir en cela qu’une profonde dégradation et un abrutissement farouche et sauvage.
Il faut qu’il y ait un étrange renversement dans les idées des hommes pour qu’un homme puisse être réputé lâche précisément pour ne vouloir pas désobéir aux lois divines et humaines. Quoi! un homme a le courage de se mettre au-dessus d’un cruel préjugé, de remplir un devoir «l’honneur en obéissant aux lois, et il passera pour lâche parce qu’il est vertueux ! Cela n’est ni dans la vérité, ni dans la nature. Si cet homme vous a blessé, il vous offre toutes les satisfactions qui ne sont pas contre la raison, la conscience et la vertu, c’est-à-dire l’honneur véritable , car sans la vertu, il n’y a point de véritable honneur. On dit qu’il y avait autrefois à Rome un temple dédié à l’honneur, et qu’on ne pouvait y entrer «ju’en passant par celui de la vertu O11 n’est donc honorable qu’autaut «juc l’on est vertueux. Le véritable honneur d’un citoyen consiste donc à pratiquer la vertu, c’est-à-dire à obéir à la loi de Dieu et à celle de son prince qui le représente sur la terre ; et à ne pas troubler la société par des actes qu’elle condamne et qu’elle réprouve souverainement.
Nous convenons que le solide et véritable honneur est au-dessus de la vie; car il vaudrait mieux mourir que «le se souiller de quelque crime et de
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violer les lois de Dieu. L’honneur véritable, comme on l’a déjà dit, est fondé sur la vérité et la vertu, et en est le compagnon inséparable; il est en nous, dans le cœurde l’homme vertueux. Le faux honneur dépend de l’opinion ou des préjugés des hommes , cl certes ce ne sont pas les préjugés et l’opinion des hommes qui peuvent être pour l’homme une règle de jugement , de devoir et de conduite, fl serait d’ailleurs absurde de dire que ce faux honneur est préférable à la vie , surtout s’il fallait le conserver , non seulement au |KÎril de ses jours, mais encore au mépris des lois divines et humaines. Or, c’est le faux honneur qui est la cause de tous les combats singuliers.
Que si l’on objecte qu’on perd sa réputation dans l’opinion des hommes si l’on refuse de se battre , et que par conséquent il doit être permis, pour conserver son honneur, de céder à la dure nécessité que nous impose la loi d’un préjugé reçu, quoique faux et insensé, alors nous répondrons : Vous préférez donc la vainc approbation d’une multitude que vous jugez vous-même injuste et insensée, au devoir, au bon témoignage de votre conscience, à l’estime des hommes vertueux et sages, et à la fidélité que vous devez à Dieu. Penser et agir ainsi, c’est manifestement déclarer qu’il faut sacrifier à une opinion que l’on avoue être fausse , et la conscience, et la vertu, et la morale, cl la religion , et Dieu mêiqc. Quoi de plus horrible et de plus exécrable !
LE DUEL
« Le véritable honneur, dit Rousseau , déj>en<l-il des temps, des lieux, des préjugés? Peut-il passer et renaître comme passent et renaissent les modes?.... Quelle prise peut avoir une vaine opinion d’autrui sur l’honneur véritable, dont toutes les raisons sont au fond du cœur? ... L’honneur du sage serait-il à la merci du premier brutal qu’il peut rencontrer?... ... Gardez-vous, dit-il ailleurs, de confondre le nom sacré de l’honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe de l’épée , et n’est propre qu’à faire de braves scélérats.
» Les plus vaillants hommes de l’antiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats singuliers? César envoya-t il un cartel à Caton , ou Pompée à César, pour tant d’affronts réciproques? Et le plus grand capitaine de la Grèce, (Thémistocle ), fut-il déshonoré pour s’étre laissé menacer du bâton? ... O vous qui aimez sincèrement la vertu, apprenez à la servir à sa mode et non à la mode des hommes.
» Si la base déboutés les vertus est l’humanité, que penserons-nous de l’homme sanguinaire et dépravé qui l’ose attaquer dans la vie de son semblable? Avez-vous oublié que le citoyen doit sa vie à la patrie, et qu’il n’a pas le droit d’en disposer sans le congé des lois , à plus forte raison contre leur défense ? Je veux qu’il en puisse résulter quelque inconvénient , ce mot de vertu n’est-il donc qu’un vain
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nom ? Et ne serons-nous vertueux que quand il n’en coûtera rien de l'être ? Si le philosophe et le sage se règlent dans les plus grandes affaires de la vie sur les discours insensés de la multitude, que sert tout cet appareil d’études, pour n’étre, au fond, qu’un homme vulgaire ? Vous n’osez sacrifier le sentiment au devoir, de peur qu’on ne vous accuse de craindre la mort ! Pesez les choses et vous trouverez bien plus de lâcheté dans la crainte de ce reproche que dans celle de la mort même. Quelle espèce de mérite y a-t-il à braver la mort pour commettre un crime ?
» Quand il serait vrai qu’on se fait mépriser en refusant de se battre, quel mépris est le plus h craindre, celui des autres en faisant bien, ou le sien propre en faisant mal? Le bon et l’honnéte dépendentils du jugement des hommes?
» Mais il est faux qu’à s’en abstenir par vertu l’on se fasse mépriser. L’homme droit qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d’un homicide, et n’en sera que plus honoré. Toujours prêt à défendre, en toute rencontre juste , ce qui lui est cher , au prix de son sang , il marche tête levée ; il ne fuit ni ne recherche son ennemi. Si les vils préjugés s’élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont des témoins qui les récusent.
» Supposez un militaire d’une droiture éprouvée, qui , dans les combats livrés sous les veux de son
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prince, a fait admirer sa valeur : il n’a jamais reculé devant les ennemis , mais en même temps inébranlable dans les principes d’une morale austère. Eh bien ! pensez-vous qu’un tel homme serait méprisé, déshonoré ; qu’il perdrait l’estime de ses chefs, de ses compagnons d’armes, parce que, injustement provoqué, il aurait refusé de se battre? Je dois mon sang à la patrie, dirait-il , mais si d’insolents adversaires m’attaquent, je saurai me défendre comme au champ d’honneur j’ai défendu mon pays. Et peut-être les plus légers et les plus incrédules respecteraient sa vertu.
» Eu deux mots, ajoute Rousseau, l’honneur d’un homme de bien n’est point au pouvoir d’un autre ; il est en lui-même et non dans l’opinion du peuple. Il ne se défend ni par le bouclier ni par l’épée, mais par une vie entière et irréprochable , et ce combat vaut bien l’autre en fait de courage. Les hommes les plus prompts à recourir au duel sont toujours ceux dont la probité est la plus suspecte ; ce sont pour la plupart de malhonnêtes gens qui, de peur qu’on ose leur montrer ouvertement le mépris qu’on a pour eux, s’efforcent de couvrir de quelques afïai res d’honneur l’infamie de leur conduite. »
Les causes premières et véritables du duel sont absolument celles du suicide : l’absence des croyances religieuses, l’ignorance de la religion, et surtout l’éloignement des pratiques de la religion. Il est facile
PENSÉES d’üN CROYANT.
de s’en convaincre en considérant que tous ceux qui se battent en duel sont des gens généralement irréligieux. La plus simple observation suffit pour prouver la vérité de cette assertion. Il est donc inutile d’insister sur ce point. Voyez ce que nous avons dit là-dessus au sujet du suicide, p. 386.
Quant aux causes occasionclles ou déterminantes, on les connaît suffisamment, puisqu’elles se font ordinairement assez remarquer par leur futilité et même parleur absurdité, comme on l’a dit plus haut.
On ne conçoit pas comment une nation comme la nôtre, si humaine , si polie, si courtoise, . offre dans son sein un si grand nombre d’individus qui puissent être tout-à-coup transportés d’une si étrange et si aveugle fureur, par les motifs les plus vains et les plus frivoles. C’est un genre d’atroce folie que personne ne remarque et que la multitude étourdie et insensée prend pour sagesse , honneur et bravoure.
Les médecins, comme nous l’avons dit plus haut, regardent le suicide comme l’effet ordinaire d’une maladieou d’un délire aigu. Sansdoutc l’homme ne peut jamais avoir aucune raison pour se détruire. Mais le suicide, toutcriminel qu’il est, est certainement moins déraisonnable que le duelliste, parce que la perte subite de la fortune d’un homme est une cause infiniment plus puissante et plus capable de le jeter dans le trouble et dans le désespoir que quelques paroles désobligeantes, ou autres semblables motifs plus ou
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moins faibles et causes fréquentes de duel. Et cependant je ne sache pas qu’on ait, jusqu’à présent, rangé les duellistes dans la nombreuse catégorie des monomaniaques. On sait combien la monomanie est aujourd’hui invoquée pour justifier tous les genres de crimes et de délits.
Sans doute, il est louable et utile de recourir à la science pour éclairer la conscience du magistral et du juge; il est généreux et humain de cherchera soustraire des innocents à la rigueur et au glaive des lois. Mais la science est-elle assez avancée pour servir rie base en ce point à la jurisprudence criminelle ?
Ce qu’il y a de certain, c’est que la physiologie et la pathologie du cerveau sont encore fort incertaines et très-mal assises, et que la phrénologie, dont on fait tant de bruit aujourd’hui, n’existe pas même encore comme science.
On conçoit d’après cela qu’une science insuffisante, mal comprise ou exagérée dans son pouvoir ou dans son importance peut donner une direction vicieuse aux principes de la procédure criminelle, influencer et faire dévier les débats judiciaires, jeter la perplexité dans l’esprit des juges et amener enfin les graves conséquences que l’on pressent facilement.
Le duel n’étant point jusqu'à présent , dans l’opinion publique , ni meme dans celle des médecins, une monomanie, ou l'effet d'une maladie ou d'un délire aigu , il s’ensuit qu'il est un véritable crime,
PENSÉES D’üN CHOYANT*
un meurtre formel, puisqu’il est commis dans la condition d’intégrité des facultés intellectuelles, morales et affectives , c’est-à-dire avec connaissance , volonté et liberté. Donc ce crime n’étant point excepté par le code pénal doit être puni par les peines du droit commun.
Les véritables remèdes propres à guérir radicalement cette horrible plaie sociale seraient tous ceux que nous avons indiques contre le suicide, savoir la foi ou les croyances religieuses, l’instruction religieuse, et surtout la pratique de la religion. Voyez ce que nous en avons dit en traitant des moyens propres à arrêter le progrès du suicide.
Mais dans l’état actuel de notre dégradation intellectuelle et morale, de la profonde dépravation de nos mœurs, et surtout de notre indifférence religieuse, le duel ne sera jamais entièrement extirpé de la société, pas plus que le meurtre ordinaire. Cependant, il est prouvé par le fait que le christianisme seul peut absolument faire cesser ces crimes affreux, témoin la fameuse république chrétienne du Paraguay, où le suicide, le meurtre et le duel étaient totalement inconnus. Mais l’influence des principes religieux sera nulle sur la génération actuelle telle que l'a faite la philosophie du dix-huitième siècle. Dans quelle classe d’hommes trouve-t-on ceux qui se battent en duel? Dansla classe d’individus adultes, ordinairement depuis vingt jusqu’à soixante ans, et
LE Dl'KI..
généralement plus ou moins lettrés. Dans cette masse d’hommes, ceux qui seraient dans le cas de se battre en duel , ou se conduisent par les principes religieux ou s’en passent. Les premiers n’accepteront jamais un duel ; les seconds ou les gens irréligieux ne changeront point de principes ni de conduite, mépriseront les préceptes religieux et se battront : donc les moyens religieux et moraux sont inutiles pour la génération actuelle adulte; ils ne peuvent avoir leur application que dans l’éducation des enfants. Tout dépend en effet de l’éducation religieuse et morale du jeune Age. Il importe donc grandement, extrêmement pour le bonheur public d’élever la jeunesse dans les principes religieux et surtout dans la pratique de tous les devoirs de la religion et de la morale chrétienne. Voilà le moyen le plus sur, l’unique moyen mêmed’abolirabsolumentet sans retour cette coutume féodale de 1 a monomachie.
Il faudra donc, faute de pouvoir opérer actuellement dans la société une régénération religieuse et morale, se borner aux moyens de répression ordinaires, aux moyens purement extérieurs et précaires, c’est-à-dire, à l’autorité et à la force des lois humaines. L’arrêt de la Cour de cassation de 1837, qui fait rentrer le duel ou plutôt scs suites cruelles sous l’empire du droit commun, est à nos yeux une préparation, un acheminement à une loi spéciale sur ce point. C’est, si l’on veut, un progrès. Mais, eu égard
PENSÉES d’un CROYANT.
aux idées actuelles sur ce qu’on appelle l’honneur, et à l’esprit de nos mœurs relativement au duel , il est très-probable que cet arrêt n’atteindra pas son but et n’abolira pas le duel. Ce préjugé féodal est encore trop vivace et trop profondément enraciné dans les populations de nos grandes cités, où précisément les duels ont lieu pour l’ordinaire. Or, il peut se faire, et la chose est très-probable, que la majorité du jury soit dominée par les idées généralement reçues ; et en ce cas, les jurés étant eux-mêmes sous l’iniluencc du préjugé général regarderont nécessairement tout duel comme une affaire d’honneur, et dès-lors ils écarteront de leur esprit toute idée de criminalité. Ainsi placés sous l’empire de convictions, il est vrai, toutes d’humanité , mais faussées par des idées préconçues , ils ne pourront s’élever à la hauteur de leur mission, parce qu’ils ne sentiront pas assez l’impression de la vérité, pour assimiler, comme ils le doivent , le meurtre suite du duel au meurtre ordinaire. Qu’en résultera-t-il ? des verdicts d’acquittement dans presque tous les cas, et par suite la cessation de toute poursuite judiciaire.
Mon petit travail sur le duel était terminé quand j’ai eu connaissance de l’éloquent et chaleureux réquisitoire de M. Dupin. J’y ai vu que M. le procureur général de la cour de cassation paraît avoirpressenti ces fréquentes absolutions lorsqu’il dit : « En cas d’acquittement, si les faits le comportent.
-Digiiiz ed hy ( ".ongle
LE DUEL
au moins on aura rendu hommage à la loi, à la morale et à la justice nationale.» Il rapporte un verdict du jury anglais que voici : « Un père avait tué le ravisseur de sa jeune fille ; il avouait son crime, et dans sa douleur, il exprimait le regret de n’avoir pu tuer qu’une seule fois le détestable auteur de tous ses maux. Cependant il fut acquitté, et toute l’Angleterre d’applaudir à cet arrêt. La conscience du jury a des mystères que nul n’a le droit de sonder; il n’en répond qu’à Dieu et au pays. »
Qu’est-ce que prouvent ce verdict d'Angleterre et ceux que l’on verra probablement en grand nombre chez nous en laveur du duel? Rien autre chose, selon nous, que l’empire tout-puissant d’un préjugé national, et surtout la corruption de la raison publique, qui mettent le jugement du pays en contradiction avec la loi naturelle et les premiers principes de toutes les législations de l’Europe, qui proclament hautement, à la face du monde entier: Tu ne tueras point ; tu ne seras pas législateur , ni juge , ni bourreau dans ta propre cause ; en un mot tu ne te feras pas justice à toi-même.
Cette opposition formelle du jugement du pays avec la loi de la nature et la jurisprudence universelle de tous les peuples civ ilisés et chrétiens, est cependant, dit-on , un mystère de la conscience du jury que nul n'a le droit de sonder. Donc il faut le respecter : et alors que deviendront les principes
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<le In civilisation et de b morale publique sur lesquels est fondée et repose la société toute entière?
Les amis de l’ordre et de la justice désirent une loi spéciale. Mais une loi spéciale sur le duel sera-telle un remède certain , infaillible, spécifique , pour guérir cette affreuse plaie sociale ? Nous ne le pensons pas.
Une loi spéciale sera une loi exceptionnelle qui peut avoir pour effet d’ériger le duel en délit spécial, et de lui donner par conséquent une pénalité distincte. Ce sera peut - être le moyen de consacrer et de perpétuer le préjugé que l’on veut abolir. Cette loi spéciale rappellera éternellement au jury l’idée que le crime sur lequel il est appelé à prononcer n’est que l’effet malheureux d’une affaire d'honneur, et qu’il ne doit pas le confondre par conséquent avec le meurtre ordinaire; et dès-lors, au moyen du système des circonstances atténuantes, on tentera d’éluder la loi, d’en décliner l’application, et l’on tombera encore dans l’inconvénient du droit commun. Cependant, mieux vaudrait encore une loi spéciale que le droit commun.
Mais admettons qu’une loi spéciale soit assez répressive pour prévenir un certain nombre de duels : ce sera toujours un grand bien sans doute, mais elle sera sans force contre les duels suscités par les passions violentes, les haines subites et frénétiques, les accès de fureur incoercibles. Et en elïct , chez les
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hommes furibonds, impies et immoraux, qu’aucun frein religieux ne retient, toutes les menaces seront vaines et toutes les lois humaines impuissantes. Le même mouvement d’exaltation et de fureur qui les pousse à jouer leur vie, leur fera braver aussi le danger secondaire de toute espèce de punition et celle de la mort même. ,
Si le droit commun , si même une loi spéciale n’arrête pas la fureur des duels , on sera forcé d’en accuser ou une lacune, ou l’impuissance de la législation actuelle , et de reconnaître par là même la nécessité d’une autre mesure coercitive plus en harmonie, par sa nature, avec les causes occasionelles du duel.
Dans le but de mettre l’honneur des citoyens à couvert des attaques brutales des bretteurs , et de prévenir en même temps un certain nombre de duels, nous proposons de faire juger les affaires d'honneur , pour parler dans le sens du préjugé, par un arbitrage ou un tribunal d’honneur, afin de punir les coupables en les frappant dans le point sensible de leur honneur. Ce tribunal serait composé de trois ou quatre juges choisis parmi les personnes les plus intègres , les plus honorables et le mieux famées dans l’opinion publique (i).
(1) On m'a assuré que les duels sont devenus tort rares dans les régiments, depuis que l'on tait intervenir dans les querelles l'arbitrage de quelques-uns des plus anciens de la compagnie.
Devant ce tribunal seraient portées toutes les causes que le préjugé appelle causes d'honneur , c’està-dire tous les différends qui auraient pour résultat la proposition d’un duel. Ainsi, un homme à qui un combat singulier est proposé serait tenu par un devoir d’honneur d’en faire la déclaration au tribunal spécial institué ad hoc. Cette démarche ne pourrait avoir lieu qu’à l’expiration d’un délai de trois jours au moins, afin de laisser aux passions le temps de se calmer et de faire place à la raison et à b réflexion.
Le but de ce tribunal serait d’opérer la réconciliation des partis selon les règles de la prudence et de l’équité et avec tous les égards dus à l’honneur des citoyens. S’il ne pouvait obtenir cet heureux résultat, il userait de son autorité, c’est-à-dire qu’il pèserait avec la plus impartiale justice les griefs réciproques, et jugerait chacun selon son droit ou son tort respectif.
Les satisfactions données et les peines infligées seront purement morales. Ce sera l’honneur ou le déshonneur. Celui, parexemple, qui est opprimé par un injuste et brutal agresseur, pour le motif le plus frivole, comme cela arrive ordinairement, sera pleinement justifié et hautement loué d’avoir refusé le duel, et son honneur sera maintenu intact et entier aux yeux de ses sembbbles. L’injuste provocateur, au contraire, sera plus ou moins flétri, signalé comme déshonoré et infâme aux yeux de la société, et regardé
, — Qiqitized bv Cooflle
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comme perturbateur du repos des familles. Si cependant le provocateur du duel avait été lui-méme grièvement insulté ou n’eùt point le premier donné sujet à la querelle, les juges y auraient égard; mais, dans tous les cas, ils stigmatiseraient plus ou moins celui qui aurait proposé le combat.
Si malgré la décision formelle du tribunal d’honneur, le duel a lieu ou qu’un combat singulier s’engage sans que les parties se soient présentées au préalable devant l’arbitrage légal, le tribunal pourra, dans ce cas, condamner les deux combattants îi être plus ou moins dégradés ou à être entièrement privés de tous les droits de citoven.
Enfin , si l’un des deux meurt dans le combat même ou succombe pr suite de ses blessures, le meurtrier devra alors être puni selon le droit commun ou la loi générale sur les homicides volontaires ou prémédités; et les témoins traduits devant les tribunaux ordinaires et punis comme complices.
Ceci était écrit quand nous avons eu connaissance de l’association anti-duelliste qu’ont créée, il y a quelques années, plusieurs habitants de la ville de Liège. En voici le réglement :
«Les membres de l’association de Liège s’engagent sur l’honneur : 1° à ne jamais se battre en duel quels que soient les motifs qu’ils croiraient avoir, hors celui de la défense personnelle et dans le moment seulement d’une agression imprévue ; a° à ne
PENSÉES d’un choyant.
jamais consentir à être témoins d’un duel, quelles que soient les armes des combattants; 3° à faire connaître à l’instant à l'association toute discussion qui pourrait amener une provocation en duel ; 4 ° à employer tous les moyens en leur pouvoir pour amener une conciliation entre toutes personnes qui auraient une discussion capable d’amener une provocation en duel ; 5" à se soumettre à la décision d’un jury composé d’un certain nombre de membres de l’association pour la conduite à suivre dans toute discussion qui pourrait amener une provocation en duel, et à en supporter le blâme et la censure, le cas échéant ; 6° à propager dans tous les pays, par tous les moyens, les principes de l’association fondée sur ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes, la religion, le véritable honneur. » (Moniteur des ri/les et des campagnes, i836.)
Voilà quelques courtes réflexions que nous soumettons au jugement et aux lumières des hommes de loi, et que nous livrons à leurs profondes et consciencieuses méditations.
Si malheureusement les principes religieux ne parviennent point à prévaloir nn jour dans la société, les mesures les plus répressives, les peines les plus sévères n’empécheront jamais absolument le duel. Dans ce cas, il ne resterait, selon nous, d’autre ressource que d’essayer à flétrir, dans l’esprit des peuples, celte coutume barbare, en y attachant des idées
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île lâcheté, d’infamie et de ridicule ; et à l'offrir à l'opinion publique comme une horrible, une lâche, une infâme , une ridicule pratique du moyen-âge, devenue tout-à-fait incompatible avec nos progrès et la douceur des mœurs actuelles.
11 suffirait pour cela de faire envisager les choses en général et le duel en particulier sous leur véritable point de vue, comme elles sont dans leur nature intrinsèque et réelle , en un mot , comme nous voyons aujourd’hui tantd’aulrescoutumesdu moyenâge, que nous condamnons tous , comme plus ou moins barbares, immorales ou ridicules, tels que ces terribles jeux des tournois et des joùtes, les épreuves judiciaires par l’eau et par le feu, que l'on appelait si improprement le jugement de Dieu; les vœux du paon et du faisan, le serment par les cheveux, etc. (i).
Pour donner une idée des mœurs du temps du moyen4gc , nous allons extraire quelques passages de Robert de Spaliart, sur le duel judiciaire et légal de nos pères. On prescrivait ces sortes de duels, qui étaient une espèce d’ordalie, lorsque les preuves ou les témoins ne suffisaient pas pour découvrir la vérité, et l’on était persuadé que la providence donnait la victoire à l’innocent. C’est ainsi que le duel judiciaire décidait les affaires civiles et criminelles.
(I) On attachait alors un grand pria à la chevelure : la manière la plus honnête de saluer quelqu’un était de s’arracher un cheveu et de le lui offrir.
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xLe champ de bataille était clos par une
haie ou une palissade. La loi déterminait les armes dont on devait se servir, et le juge nommait des commissaires pour en faire l’examen.
» Au jour et à l'heure indiqués pour le duel , le juge avec quelques assesseurs et d’anciens chevaliers pour juges du combat . se rendaient sur un balcon préparé sur le champ de bataille. Lorsque le duel était à mort, on plaçait dans l’enceinte deux cercueils. Le vaincu était enterré avec honneur.
» Les champions arrivaient accompagnés chacun de leur confesseur, de leurs parents et d’uue suite , et allaient demander aux juges de terminer leur querelle par le duel : tous deux , après avoir fait serment, l’un pour affirmer la vérité de son accusation, l’autre pour affirmer son innocence, demandaient l’assistance divine ; ils juraient aussi de combattre loyalement et de ne porter sur eux aucun charme caché
» Un héraut, après avoir ordonné, sous peine
de mort, le silence aux assistants qui faisaient des vœux pour l’innocent , donnait trois fois , à haute voix et au son de la trompette, le signal du combat. Les champions s’attaquaient d’abord avec la massue , et se battaient ensuite l’épée à la main jusqu’à ce que l’un des deux fût mort , ou jusqu’à ce que, blessé ou désarmé , il reconnût l’autre pour vainqueur. Lorsque l’accusé succombait , il portait
Digitiz
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la peine que les lois décernaient à son crime ; lorsque au contraire l’accusateur avait le dessous, son adversaire était déchargé de l’inculpation, et le premier subissait la punition et payait les frais du procès.
» On regardait comme déshonoré celui qui demandait grâce : il perdait ses emplois, n’avait plus le droit de porter des armes, ni aucune marque de la chevalerie , et ne pouvait monter à cheval , ni se raser la barbe. Ordinairement un champion , après avoir blessé ou renversé son adversaire, lui mettait un genou sur la poitrine , levait le poignard de miséricorde, et si le vaincu ne demandait pas grâce, il le lui enfonçait dans le corps par les jointures du harnois. » Un peu plus bas l’auteur ajoute : « La loi, qui accordait même aux femmes le droit de prouver leur innocence par le duel , montre à quel point cette coutume barbare s’était étendue chez nos pères. »
Nous croyons avoir prouvé jusqu’à l’évidence, pour tous ceux qui sont de bonne foi et qui ne s’aveuglent pas volontairement, que l’usage barbare du duel offre tous les caractères de la véritable lâcheté, dont voici en résumé les principaux : faiblesse et pusillanimité de caractère qui empêche l’homme de se vaincre lui-méme et de remporter aucune victoire sur son amour-propre et ses passions, transgression des lois divines et humaines, mépris ou omission des devoirs les plus sacrés, parles molils les plus futiles, comme le respect humain , une timidité ridicule et
PENSÉES d’un CROYANT.
stupide, la crainte chimérique d’un vain reproche de la part d’hommes inconsidérés et frivoles ; n’avoir pas le courage et la force de mépriser une opinion ou un préjugé que l’on reconnaît , dans la vérité, faux et absurde ; sacrifier indignement au vice et au faux honneur la vertu et le devoir; ses convictions et sa conscience Voilà selon nous les prin-
cipaux traits d’une âme , dans la vérité , vile , basse , lâche et vicieuse , ou bien il n’y a pas de lâcheté ni de vice sur la terre, et il fout effacer tous les codes des lois, tous les traités de morale et l’Évangile même. Ici je m’arrête, je gémis et me tais.