‹ Pensées d'un croyant catholique, ou considérations philosophiques, morales et religieuses sur le matérialisme moderne, et sur divers autres sujets, tels que l'ame des betes, la phrénologie, le suicide, le duel et le magnétisme animal ouvrage généralement destiné a la jeunesse lettréeChapitre 29 sur 49 · MOYENS PROPRES A ARRÊTER I.ES PROGRÈS DU SUICIDE · texte numérisé non relu

MOYENS PROPRES A ARRÊTER I.ES PROGRÈS DU SUICIDE

S’il est facile de découvrir et de signaler les véritables causes du suicide et de tous les autres crimes qui troublent et désolent la société , il ne l’est pas moins d’en entrevoir, au premier coup-d’œil, le véritable et Tunique remède efficace. Mais malheureusement, dans l’état actuel de dépravation intellectuelle et morale , et surtout d’indifférence religieuse de la plupart des peuples , l’application de ce moyen nécessaire est devenue très-difficile et presque impossible, tant cette plaie sociale est aujourd’hui grande , hideuse, et comme désespérée ! Plaga desperata !

Faut-il pour cela garder un coupable silence et s’abstenir avec une froide indifférence de remplir un devoir sacré envers la société malade et défaillante f Je ne le pense pas. Je sais que dans ce siècle de matérialisme et d’indifférentisme, mes paroles ne seront point écoutées par la grande majorité des Français: mais qu’importe , si je dis la vérité ? la vérité n’est jamais nuisible aux hommes.

Les causes premières, productrices du suicide , comme nous l’avons prouvé plus haut, étant l’absence des croyances religieuses, l’ignorance de la religion, et surtout l’éloignement des pratiques de la religion , il s’ensuit que les conditions opposées sont

ai

PENSÉES l»T!N CROYANT.

le vrai remède de ce mal moral. Ainsi, foi religieuse, instruction religieuse et pratique religieuse, c’est-àdire une bonne éducation chrétienne, voilà le remède radical et spécifique sans lequel tous les autres sont à peu près vains et impuissants.

Je défie tous les philosophes, les moralistes, les législateurs, les jurisconsultes, les publicistes, les politiques, les gouvernants, les administrateurs, les médecins, lesphilanlropes, les économistes, de suppléer les principes religieux et la morale évangélique par quelque institution humaine qu’on veuille imaginer. Sans doute, les revers de fortune, la misère sont aujourd’hui des causes occasionnelles d’un grand nombre de suicides. Eh bien ! cherchez à les prévenir : opposez à ce mal social un remède purement humain ; élevez des manufactures, créez tous les établissements industriels que vous voudrez, rendez le commerce florissant, encouragez les arts, en un mot, répandez l’abondance et le bien-être matériel dans le sein des populations : tout cela est bon et louable sans doute ; mais si tout ce grand corps industriel n’est animé par l’esprit vivifiant de la foi et de la morale religieuses , vous ne ferez que déplacer les passions, ou les changer en d’autres plus dangereuses encore (i). Si ce n’est pas alors la misère qui déter-

(I) On connaît la corruption morale de la plupart des gens employés dans les fabriques et les usines.

mina les hommes à se suicider, ce seront l’ambition démesurée, l’orgueil, le luxe ruineux, enfants des richesses et l’aliment de toutes les autres passions les plus funestes , et particulièrement de cette cupidité effrénée , laquelle une fois entrée dans le cœur de l’homme, le pousse à tout sacrifier à son idole, honneur, devoir, religion, conscience ; à tout entreprendre per fas et nef as , et à entrer hardiment dans la voie du mal. Dominé par cette passion implacable , il tourmentera la fortune , il se tourmentera luimême , s’attirera malheur sur malheur, et peut-être une ruine totale , suivie du désespoir et du suicide.

Voulez-vous sérieusement travaillera fermer cette grande plaie sociale ? Emparez-vous de la génération naissante; infusez-lui avec le lait par une bonne éducation chrétienne, le germe de toutes les vertus religieuses, morales et sociales , et par conséquent du plus grand bonheur qu’il soit donné à l’homme de goûter ici-bas. Formez le cœur en même temps que vous éclairerez l’esprit, ou plutôt mettez toujours et en tout l’instruction religieuse avant l’instruction scientifique et littéraire, la vertu avant la science, les mœurs avant les connaissances, et les devoirs avant les arts. Malheur à une nation qui compterait l’instruction, les sciences, les arts pour tout, et l’éducation , les devoirs et la vertu pour rien. Quand un jwuple est descendu à cette dégradation intellectuelle

3?4 PENSÉES d’un CROYANT.

et morale, il faut qu’il périsse ou qu’il rentre dans la

voie de la vérité et de la sagesse.

Il importe grandement , extrêmement que l’éducation de la jeunesse ne soit confiée qu’à des hommes sincèrement religieux, qui sachent instruire autant par leurs exemples que par leurs paroles. Et malheur à l’instituteur soit public, soit privé, qui ne met pas la religion avant tout, et qui détruit par sa conduite le bien qu’ont pu produire ses discours. S’il en agit ainsi, il trompe les espérances des familles et de la patrie, et se rend indigne de l’honorable profession qu’il exerce.

Éloignez de la jeunesse, comme nous l’avons déjà insinué, tous les plaisirs dangereux et frivoles qui corrompent la raison et gâtent le cœur ; inspirez-lui de l’aversion pour les jouissances matérielles, afin de préparer les esprits aux choses graves et sérieuses, et de les rendre par là capables de vérités fortes et sévères ; et surtout, jetez dans les cœurs les semences de tontes les vertus ; ouvrez-Ies aux sentiments élevés, grands, généreux, honnêtes. Faites en sorte que les jeunes gens soient en même temps physiquement sains et vigoureux ; fortifiez-les par les exercices sagement variés de la gymnastique et selon les règles d’une hygiène sage et prudente, mais sévère ; endurcissez et trempez les complexions et les tempéraments dans les fatigues et les travaux du corps.

Ouvrez de nouvelles carrières aux hommes qu’une

bonne éducation physique et morale aura déjà convenablement préparés, celle, par exemple, de l’agriculture. Ce sera une source de richesses pour l’état et pour la société, et de prospérité, de bien-être, de mœurs, de vertus et de bonheur pour ceux qui exerceront cette utile et honorable profession. Vous donc, dépositaires du pouvoir, gouvernants, ministres, administrateurs , ennoblissez et encouragez de tontes vos forces le premier et le plus utile des arts, l'agriculture ; appelez à son secours les sciences physiques, et particulièrement la chimie, afin d’arriver à la connaissance de la nature exacte des terrains et des éléments ou principes constitutifs des différents sols exploitables.

Un bon système d’agriculture développé sur un vaste terroir et conduit avec intelligence et le savoir pratique nécessaire, pourra exercer la plus heureuse influence sur les populations , leur procurer l’aisance, le bien-être, la santé et la force du corps, et, ce qui est plus excellent encore, de bonnes mœurs. Il est certain que l'agriculture mise en honneur, bien entendue et exercée, non dans l'intérêt seul de quelque avide spéculateur industriel, mais dans celui d’un grand nombre de membres ou de sociétaires , avec espérance de bénéfices proportionnés aux capitaux et aux travaux, est un puissant moyen de vraie civilisation et même de moralisation ; par conséquent de prospérité, de paix et d’ordre public. Combien

3a6 PENSÉES d’un CHOYANT,

de jeunes gens embrasseraient cette carrière plutôt que de vouloir , par Un déplacement de condition , aspirer peut-être à une vocation à laquelle rien ne les appelle que leur seule ambition. Combien de milliers de jeunes gens de la classe inférieure qui rougissent de prendre l’état de leur père, usent le temps et les livres à étudier, et faute de moyens ou pécuniaires ou intellectuels, n’acquièrent jamais d’état. Que deviendront ces avortons bâtards de la société? Ils se jetteront dans les grandes villes et les capitales, s’y dépraveront, supposé qu’ils ne le soient pas encore ; chercheront des places sans en trouver, parce qu’il n’y en a pas pour tout le monde. Bientôt poussés par l’impérieuse nécessité, ils tourneront l’instruction qu’ils ont reçue de la société contre la société même , comme Laccnaire et tant d’autres ; ils se déshonoreront par des actions basses, viles, flétrissantes et peut-être par des crimes ; deviendront des instruments ou des fauteurs de je ne sais quelles iniquités, de troubles politiques, d’émeutes, de séditions, de révolutions, que sais-je ? et dans tous les cas finiront probablement par le suicide (i).

(1) L'oisiveté, comme on sait, est la source d'un grand nombre de vices, particulièrement chez les jeunes gens et les soldats. Ces derniers, en effet, inoccupés, en temps de paii, dans les garnisons et les casernes, s'abandonnent généralement au vice, à la corruption des moeurs et à l'ivrognerie : de là, des querelles, des batteries, des duels, des suicides et la ruine de la discipline. Ajoutez à cela que cette vie de fainéantise et de débauche énerve et use autant le physique

L’instruction seule, c’est-à-dire savoir lire, écrire et chiffrer, sans éducation ni instruction religieuses, est plus nuisible qu’utile. Une malheureuse expérience ne le prouve que trop, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. C’est ce qu’on remarque particuliérement dans les premières, depuis que la philosophie matérialiste a fait colporter et jeter avec profusion, jusque dans les chaumières, des milliers «le brochures impies et obscènes , afin, comme

que le moral du soldat, et le rend faible et lèche au moment des combats.

Les anciens connaissaient mieux les lois de l'hygiène militaire , et avaient de plus hautes rues politiques que nous. Les Romains , dans leurs beaux jours, Grent, si je ne me trompe, avec leurs armées, tous ees ouvrages gigantesques dont nous admirons encore aujourd'hui les débris et les ruines , comme ces canaux , ces aqueducs, ces voies publiques, etc. Pourquoi ne pas les imiter en ce point, en occupant nos soldats, (qui sont pour la plupart sortis de la classe des laboureurs), à creuser des canaux, faire des grandes routes pour multiplier et faciliter les communications et par là favoriser l'agriculture et le commerce de l'intérieur ; à défricher des landes, à dessécher des marais, à abattre des bois, à faire des chemins de fer, qui sont destinés à exercer un. jour une grande influence sur l'industrie et le commerce , et même , peut-être, sur la stratégie. Tous ces travaux assainiraient les pays eu les enrichissant, et rapporteraient un proflt réel à l’État ; de plus , ils dissiperaient les maladies endémiques et raffermiraient la santé des habitants des localités qui sont le théâtre de ces opérations; Ils auraient encore l'avantage Immense de maintenir ou plutôt de fortifler la santé et d'endurcir les tempéraments des militaires, et de les rendre plus capables de supporter les travaux et les fatigues de la guerre. Ces occupations éloigneraient les occasions des vices et des débauches et contribueraient puissamment à la conservation de la moralité du soldat, du bon ordre et de la discipline militaire.

PENSÉES d’un choyant.

disent les vollairiens , de civiliser les habitants des campagnes. Cette propagande infernale porte tous les jours ses fruits. Grâce à ses sataniques inventions, l’impiété et la corruption des mœurs s’infiltrent peu à peu dans les populations de nos campagnes, autrefois si religieuses et si paisibles. L’oubli des devoirs religieux, tous les vices, l’ivrognerie, le libertinage, la paresse , etc., y sont aujourd’hui aussi communs qu’ils y étaient rares autrefois. Oe là vient encore une autre plaie, effet du vice, savoir la misère, et souvent une misère extrême , qui devient un mal sans remède, si les infirmités ou les maladies viennent à s’y joindre. Qu’en arrivera-t-il , si l’on n’v remédie efficacement ? des maux affreux, des maux infinis, le désespoir prendra la place de la résignation religieuse, et le suicide en sera le triste dénouement, ou plutôt ces craintes, malheureusement, ne se sont déjà que trop réalisées.

Autrefois, avant la Révolution, les pauvres, et surtout les malades nécessiteux , trouvaient des secours suffisants dans la libéralité ou la charité du clergé. Les cures étaient alors généralement dotées d’honnêtes bénéfices qui tournaient au profit des pauvres et des malades. Aujourd’hui, depuis que l’église de France a été spoliée de ses biens, les curés des campagnes ont à peine le nécessaire pour eux-mêmes. Qui donc maintenant vient au secours de tant de pauvres malades de la classe si nombreuse et si utile

des laboureurs, qui forment la grande majorité des habitants de la France , qui nourrissent par leurs sueurs et leurs pénibles travaux les populations de nos cités, et donnent encore leurs enfants pour la défense de la patrie. Je ne vois pour eux aucune ressource assurée. Il faut donc qu’ils meurent sans secours, chez le peuple le plus éclairé, le plus civilisé, le plus humain, le plus généreux de la terre, chez le peuple arrivé à l’apogée de la civilisation , au dixneuvième siècle, enfin chez le peuple français.

De grâce , qu’on nous parle un peu moins de haute civilisation , de progrès des lumières, d’humanité souffrante , de philantropie, d’émancipation intellectuelle, etc., et qu’on ne laisse pas mourir des -•* , Français de misère et de désespoir, qu’on commence avant tout par les émanciper de la faim , de la maladie et de la mort , et puis on verra pour le reste.

Quel remède donc à opposer à ce mal? Je n’en vois pas d’autre que l’établissement de maisons de bienfaisance , ou plutôt de petits hospices ruraux ou cantonnaux. Tout le monde sait que les habitants des campagnes ne peuvent être reçus dans les hôpitaux des villes voisines. Que l’on songe donc sérieusement «à fonder des hospices ruraux, et que l’on crée, à cet effet, dans chaque canton, une espèce de caisse d’épargne, où chaque habitant, suivant sa fortune ou le taux de scs impôts, dépose tous les mois une modique somme; qu’on sollicite une loi, ou du

PENSÉES o’iiN CROYANT.

moins une ordonnance royale qui reconnaisse ces nouvelles institutions et les autorise à recevoir légalement des donations et des legs, et vous verrez qu’avant peu d’années chaque canton aura son petit hospice ; ne fut-il que de vingt à trente lits, ce serait déjà un grand progrès et un avantage immense. Mais il n’est pas dans mon sujet d’entrer ici dans les détails : je me contente d’indiquer le but où l’on doit tendre. Je laisse à d’autres à faire le reste.

Je ne m’étendrai pas davantage sur le détail des moyens propres à prévenir le suicide ou en arrêter les progrès. Outre que tous les moyens secondaires n’attaquant pas la véritable cause du mal , sont par eux-mêmes assez peu efficaces , ils ont été d’ailleurs suffisamment indiqués dans l’exposé même des causes du suicide ; c’est pourquoi j’y renvoie, et je passe au duel.

L' homme de courage dédaigne le duel, et l'homme de bien l'abhorre. Je regarde les duels comme le dernier degré de brutalité où les hommes puissent parvenir. <

J.-J. Rousseau-

Page 1