SIXIÈME CONCLUSION
Transposition du sens de la vue. Cédant aux sollicitations des commissaires, le magnétiseur, ainsi que vous l’avez vu, avait fini par laisser là les abolitions et les restitutions de sensibilité et de mouvement pour passer aux faits majeurs, c’est-à-dire aux faits de vision sans le secours des yeux.
Tous les incidents relatifs à ces faits vous ont été exposés ; ils ont eu lieu dans la séance du 5 avril.
Par la puissance de scs manœuvres magnétiques, M. Berna devait montrer aux commissaires une femme déchiffrant des mots, distinguant des cartes à jouer, suivant les aiguilles d’une montre, non pas
MAGNÉTISME ANIMAL. 3p7
avec les veux, mais par l’occiput, ce qui impliquerait ou la transposition ou la non-nécessité, la superfluité de l’organe de la vue dans l’état magnétique. Les expériences ont été faites, vous savez comment, elles ont complètement échoué.
Tout ce que la somnambule savait, tout .ee qu’elle pouvait inférer de ce qu’on venait de se dire prés d’elle, tMUt ce qu’elle pouvait naturellement supposer, elle le dit les yeux bandés. Dès-lors nous concluons d’abord qu’elle ne manquait pas d’une certaine adresse. Ainsi le magnétiseur invitait-il à haute voix l’un des commissaires à écrire un root sur une carte, et à la présenter à l’occiput de cette femme , elle disait qu’elle voyait une carte et même de l’écriture sur cette carte; lui demandait-on le nombre de personnes présentes, comme elle les avait vues entrer , elle disait en approximation le nombre de ces personnes; lui demandait-on si elle voyait le commissaire placé près d’elle et occupé à écrire avec une plume dont le bec criait sur le papier, elle levait la tête, cherchait à le voir sous le bandeau , et disait que ce monsieur tenait quelque chose de blanc à la main ; lui demandait-on si elle voyait la bouche de ce même monsieur, qui , cessant d’écrire venait de se placer derrière elle , elle disait qu’il avait quelque chose de blanc à la bouche. D’où nous lirons cette conclusion , que la dite somnambule, plus exercée, plus adroite que
3g8 PENSÉES d’un croyant.
la première, savait faire des suppositions plus vraisemblables.
Mais pour ce qui est des faits réellement propres à constater la vision par l’occiput, des faits absolus, décisifs et péremptoires , non seulement ils ont manqué et complètement manqué , mais ils sont de nature à faire naître d’étranges soupçons sur la moralité de cette femme , comme nous le ferons remarquer tout à l’heure.
septième conclusion, clairvoyance. ■
Désespérant de prouver aux commissaires la transposition du sens de la vue, la nullité, la superfluité des yeux dans l’état magnétique, le magnétiseur voulut du moins se réfugier dans le fait de la clairvoyance ou de la vision à travers des corps opaques.
Vous connaissez les expériences faites à ce sujet. Les faits emportent ici avec eux leur conclusion capitale, savoir : qu’un homme placé devant une femme dans une certaine posture n’a pas pu lui donner la faculté de distinguer à travers un bandeau les objets qu’on lui présentait. Mais ici une réflexion plus grave a préoccupé vos commissaires. Admettons pour un moment cette hypothèse , d’ailleurs fort commode pour les magnétiseurs, qu’en bien des circonstances les meilleurs somnambules perdent toute lucidité , et que , comme le commun des
MAGNÉTISME ANIMAL. iyg
mortels, ils ne peuvent plus voir par l’occiput, par l’estomac, pas même à travers un bandeau ; admettons tout cela, si l’on veut.... Mais que conclure à l’égard de cette femme de la description minutieuse d’objets autres que ceux qu’on lui présentait; que conclure d’une somnambule qui décrit un valet de trèfle dans une carte toute blanche ; qui , dans un jeton de l’académie, voit une montre d’or à cadran blanc et à lettres noires , et qui, si l’on eût insisté , aurait peut-être fini par nous dire l’heure que marquait cette montre?
Que si maintenant vous demandez, messieurs, quelle conclusion dernière et générale nous devons inférer de l’ensemble de toutes les expériences faites sous nos yeux , nous vous dirons que monsieur Berna s’est fait , sans aucun doute , illusion à luimême, lorsque, le 12 février de cette année, il a écrit à l’Académie royale de médecine qu’il se faisait fort de nous donner l’expérience personnelle qui nous manquait (ce sont ses expressions), lorsqu’il offrait à nos délégués des faits concluants, lorsqu’il affirmait que ces faits seraient de nature à éclairer b physiologie et la thérapeutique. Ces faits vous sont tous connus; vous savez, comme nous, qu’ils ne sont rien moins que concluants en faveur de la doctrine du magnétisme même ; et qu’ils ne peuvent avoir rien de commun, soit avec la physiologie, soit avec la thérapeutique.
4 ou PENSÉES d’en CROYANT.
Aurions-nous trouve autre chose dans des faits plus nombreux, plus variés, et fournis par d'autres magnétiseurs? C’est ce que nous ne chercherons pas à décider; mais ce qu’il y a de bien avéré , c’est que, s’il existe encore en effet aujourd’hui d’autres magnétiseurs, ils n’ont pas, osé se produire au grand jour, ils n’ont pas osé accepter enfin ou la sanction ou la réprobation academique.
Paris, le juillet 1837.
Signés : MM. Roux, président, Bouillaud, Cloquet , Emery , Pelletier , Caventou , Cornac, Oudet, Dubois (d’Amiens), rapporteur.
(Extrait de la Revue médicale ).
Nous terminerons ces citations historiques par quelques mots sur la fameuse s unnambule mademoiselle Pigeaire, ou plutôt nous emprunterons à la Revue médicale l’extrait suivant
* Le prodige magnétique depuis si long-temps annoncé et si impatiemment attendu pour fixer l’opinion du monde savant est apprécié et réduit à sa juste valeur ! Mademoiselle Pigeaire est arrivée à Paris : elle a eu l’honneur d’occuper les loisirs de l’Académie et des salons ; mais elle n’a ps eu celui de remporter la plme, ou, ce qui eût été mieux encore , les trois mille francs du prix-Burdin.
» La commission chargée d’examiner les faitsénon-
ces par le père de mademoiselle Pigeaire, a eu une première entrevue avec lui pour fixer les conditions du bandeau qui devait recouvrir les yeux de la jeune personne : grande contestation sur ce point délicat ; enfin , M. Pigeaire ayant refusé de se soumettre à toutes les précautions exigées par la commission pour empêcher toute supercherie , s’est trouvé en dehors des conditions du programme du prix-Burdin.
» La commission a assisté ensuite aux expériences de madame Pigeaire sur sa fille, faites à sa manière. Le résultat auquel d’ailleurs on devait s’attendre par avance, c’est que la jeune somnambule lit avec ses yeux et au moyen de quelques rayons lumineux qui pénètrent soit par dessous , soit à travers le bandeau, c’est-à-dire qu’elle est parvenue , au moyeu d’un long exercice , et par la force de l’habitude , à lire avec très-peu de lumière , comme les chats voient dans l’obscurité. MM. Gerdy et Velpeau se sont convaincus du fait en examinant le bandeau qu’on lui appliquait sur les yeux ; ils y ont aperçu de très-petits trous qui laissent passer quelques rayons de lumière ; M. Velpeau a même pu , à travers ce bandeau , distinguer l’as de carreau d’une carte à jouer. Tel est le pouvoir du magnétisme! Telles sont les conclusions du rapport de la commission. Avis à MM. les magnétiseurs (i). »
(1) Rente médicale, août 1838, p. 282.
2 fi