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Le fameux Broussais ayant embrassé la doctrine de Cabanis et de Georget , parut avoir succédé au premier dans la place de patron ou coryphée de la secte matérialiste. Il défendit la doctrine de son trop célèbre prédécesseur à peu près par les mêmes arguments.
Naguère professeur à la Faculté de médecine de Paris, et membre de l’Académie des sciences morales , Broussais soutenait donc qu’il n’y a dans l’homme aucune substance spirituelle ; que l’àme
n’cxistc point; que la perception , les idées, le jugement , la mémoire, la volonté , les affections morales sont le résultat immédiat de l’action du cerveau , ou mieux , des modes différents de l’excitation du système nerveux. Les vertus et les vices ne sont autre chose que le résultat de la lutte qui s’établit entre l’organe cérébral et les principaux viscères dont les diverses modifications, perçues par l’encéphale, forment toutes nos passions.
« i°De deux choses l’une, dit-il, ou nous cédonsà un besoin instinctif (viscéral) , ou nous obéissons à un besoin intellectuel (cérébral), et toutes les fois que ce dernier est assez puissant pour nous empêcher de céder à l’autre, il doit cet avantage à ce qu’il produit dans les mêmes viscères qu’agite le besoin instinctif une excitation d’un autre mode que h sienne (i).
» La culture de l’intellect peut créer une foule de pssions artificielles. A force de mépriser les mouvements instinctifs, l’homme donne dans la passion du spiritualisme et se laisse torturer pour plaire à la divinité qu’il s’est faite Ce qui l’inté-
resse le plus puissamment ce sont les prétendus intérêts du ciel, et surtout la certitude d’un bonheur éternel conforme à ses désirs et à ses habitudes. »
(1) Dr l'irritation et île lu folie, p.
Nous verrons plus bas que ces principes sont aussi faux et absurdes que subversifs de la morale et de la société. Contentons-nous d’observer ici que Broussais détruit entièrement le libre arbitre ou la liberté morale de l'homme , en faisant dépendre la vertu et le vice des lois de l’organisation ou de la lutte qui s’établit entre l’encéphale et les principaux organes viscéraux. Ainsi , d’après cette doctrine , l’homme n’est pas libre; il est comme les bétes sous l’empire de l’organisme ou de la nécessité. Nous . cédons à un besoin instinctif (viscéral), c’est-à-dire à la passion , si le besoin intellectuel (cérébral) ou le cerveau n’est pas assez puissant pour nous empêcher de céder à l’autre ; voilà le vice , voilà le crime. Si au contraire l’organisation cérébrale l’emporte sur le besoin ou l’influence viscérale , on fait le bien, on est vertueux , ou plutôt il n’y aurait dans les deux cas ni vertu ni vice , ni mérite ni démérite , parce qu’il n’y a point de liberté morale , fias plus que chez les animaux. Après cela , l’on conçoit qu’on n’est pas beaucoup touché des intérêts du ciel ni du bonheur éternel et que l’on cède facilement à tous ses besoins viscéraux , quand on ne voit dans l’homme qu’un amas de matière organisée comme le cheval et le mulet, qui n’ont point d’intelligence. Avec ces principes de fatalisme le crime sera innocent et la vertu sans mérite, la moralité humaine et toute la responsabilité de nos actions seront anéanties.
■JO PENSÉES d’un CROYANT.
Enfin cette philosophie abjecte et animale est digne des matérialistes et de leur morale épicurienne. Aussi , vit-on jamais des philosophes matérialistes chastes et en même temps doux et humbles de cœur ? Ce serait bien là le phénomène moral le plus inexplicable ; mais on ne sera jamais dans l’embarras de l’expliquer. On peut dire des matérialistes sous un certain rapport ce que la Bruyère a dit plus particulièrement des athées : <c Je voudrais voir un homme sobre , modéré , chaste , équitable , prononcer qu’il n’y a point de Dieu ou point d’àme immortelle; il parlerait du moins sans intérêt : mais cet homme ne se trouve pas (i). » Voilà donc d’après Broussais que l’homme n’est pas libre , et il le dit positivement aux pages ai 5 , 217, etc. Cela ne l’empêche pas cependant de dire qu’à foret de mépriser les mouvements instinctifs, l’homme donne dans la passion du spiritualisme. Mais si l’homme, en méprisant les mouvements viscéraux , instinctifs , qui le dominent , en devient néanmoins à son tour le maître , il est donc ici libre d’après l’auteur luimême. L’homme fait donc ce que les bêtes ne peuvent faire : il commande à son organisme ou à ses besoins viscéraux ; il les domine quand il veut ; il peut même, malgré l'instinct conservateur de tous les animaux , briser et détruire son organisation , c’cst-
(I) Caractères, rh. \VI , des esprits forts.
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MVTt>RI ALISME MODERNE.
à-dire sc suicider. Mais cel acte de désespoir, si fréquent chez l’homme , est absolument sans exemple chez l’animal, qui languit et meurt, mais ne sc détruit paslui-méme; preuve, comme dit M. de Donald, qu’il n’y a rien dans celui-ci qui puisse même connaître son état et commander au corps de s’y soustraire. Il y a donc dans l’homme un principe intelligent et libre , une puissance souveraine , maîtresse de la matière et de l’organisation; et il pst de la dernière évidence que ce principe ne se trouve pas dans les animaux. Mais nous reviendrons là dessus.
D’après Broussais, tout ce qui n’est pas conforme à son système est illusion, et tout ce qui est illusion est excitation cérébrale anormale, irritation, c’eslà-dire maladie ; c’est pour cela qu’il place à côté des gens qui avoisinent la folie, ceux qui ont la simplicité d’admettre une àmc. « Ce n’est nullement par esprit de critique , mais c’est d’après la force des choses que je place les hypoehondriaques , et tous les névropathiques qui avoisinent la (olic, à côté des métaphysiciens. » (P. 240.)
2“ Aux yeux de l’auteur, tout ce qui n’est pas matière ou corps n’est rien. 11 admet cependant un premier moteur , concession immense qui renverse complètement sa proposition. Maintenant, quoi qu’il «lise ou qu’il fasse , il faudra que ce premier moteur soit autre chose que corps, en un mot, qu’il soit immatériel. Voyons ce que dit notre philosophe :
7 2 PENSÉES d’un CHOYANT.
car Broussais , vers la fin de sa carrière et après l’écroulement de son édifice médical, s’était fait philosophe, voire même phrénologiste, comme nous le verrons ailleurs. « L’homme ne peut se figurer jamais autre chose que des corps, et c’est une sensation morbide qui fait penser à l’homme qu’il a l’idée de quelque chose de plus que des objets sensibles , etc. , etc. »
Il est certain que l’inertie est l’état naturel de la matière , et que cette dernière ne peut être mue que par une impulsion étrangère : donc , le mouvement n’est point essentiel à la matière ; car, s’il lui était essentiel, la matière serait dans un mouvement éternel et nécessaire, et le repos lui serait un état impossible. La matière ne peut donc recevoir le mouvement que d’un moteur qui, nécessairement, ne soit pas matière ; car si le moteur était matière , il n’aurait lui-même qu’un mouvement communiqué par un principe ou un premier moteur immatériel , auquel il faut remonter nécessairement. Si le moteur matériel avait le mouvement de son propre fond , il le posséderait essentiellement et nécessairement , ce qui est démontré faux par l’expérience de tous les hommes. L’homme peut donc concevoir autre chose que des corps, et ce n’est pas une sensation morbide qui fait penser à l’homme qu’il a l’idée de quelque chose de plus que des objets sensibles. Otez ce quelque chose de plus incorporel, cl toute la nature créée
MATÉRIALISME MODERNE. r!l
est frappée d’inertie et de morl. L’auteur s’est donc grossièrement trompé en avançant que l'homme ne peut percevoir que des corps et des objets sensibles.
3* Voici encore une autre objection qui a beaucoup d’analogie avec la précédente: « La dépendance entre l’appareil cérébral et les phénomènes ne saurait s’expliquer avec l’hypothèse d’une cause intelligente non nerveuse, parce que le modèle de celte cause n’existe nulle part, et qu’il n’est pas possible d’admettre que ce qui n’est pas corps puisse exercer de l’action sur ce qui est corps. » (P. , 7 8.)
Nous répondrons à cela par un court extrait de la réponse du baron Massias (i).
« M. Broussais croit en Dieu , qu’il appelle le moteur suprême (p. 555). Il le regarde donc comme* la source du mouvement et de l’action , et comme rien dans son ouvrage ne peut nous faire penser qu’il ait admis un Dieu matériel , nous ne lui prêterons point une idée aussi absurde que celle-là ; mais nous lui dirons que reconnaître un Dieu , c’est reconnaître une cause dont le modèle n’existe nulle part ; c’est reconnaître que ce qui n’est pas corps peut exercer de l’action sur ce qui est corps ; donc M. Broussais est en contradiction avec
(I) Observ. sur les attaques dirigées contre le spiritualisme, par M. le docteur Broussais, dans son livre De l'irritation et de la folie, par le baron Massias, in 8° de 38 pages.
74 VERSÉES d’un CROYANT,
lui-mémc, quand il nie qu’il soit possible qu’une substance spirituelle agisse sur une substance matérielle... »
M. le baron Massias s’élève contre le passage où M. Broussais annonce que l’idce de la liberté n'est qu’une formule; alors, dit-il, la vertu qui ne peut exister sans liberté n’est elle-même qu’une formule. Justement indigné de pareils principes , l’auteur répond à M. Broussais par le passage suivant de J. -J. Rousseau :
« Il est donc vrai que l’homme est le Roi de la nature, au moins sur la terre qu’il habite, car non seulement il dompte tous les animaux , non seulement il dispose des éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s’attribue encore par la contemplation les astres même dont il ne peut approcher. Qu’on me montre un animal sur la terre qui sache faire usage du feu et qui sache admirer le soleil. Quoi! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports , je puis sentir ce que c’est qu’ordre , beauté , vertu ; je puis contempler l’univers , m’élever à la inain qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes! Ame abjecte, c’est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles; ou plutôt tu veux en vain t’avilir; ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément la doctrine, cl l’abus même de tes fa-
cultes prouve leur excellence en dépit de toi (i). » 4° M. Broussais croit en Dieu, au moteur suprême. Il ne peut y avoir de Dieu sans justice , ni de justice sans récompenses pour la vertu, sans châtiments pour le vice. Or très-souvent cet ordre de choses ne se trouve pas sur la terre. Ou y voit au contraire fréquemment les méchants prospérer et les hommes de bien malheureux toute leur vie. Un impie, un scélérat couvert de forfaits et d'iniquités, à force de faire le mal, s’est endurci le cœur ; les remords et le cri de la conscience sont étouffés sous le poids de ses crimes entassés ; le vice , la vertu , l’attente d’une autre vie , il les traite de chimères et de préjugés d’éducation ; il pousse la démence jusqu’à contester l’existence de Dieu même, ou il blasphème contre sa providence. Tout lui sourit, fortune, richesses, biens immenses, et par conséquent grandeur, gloire, honneurs, amis;. il se dit heureux et croit l’être. Après une longue vie passée dans tous les genres de délices , une mort douce et subite le surprend ; et comme elle est prompte et imprévue, elle lui épargne toutes les angoisses des derniers moments. Où sera le châtiment que méritait cet impie , ce contempteur de Dieu et de sa loi ?
D’un autre côté, je voi6 un homme juste et vertueux, le bienfaiteur de l’humanité , le soutien des
(I) ÊmtU, 1. îv.
DENSÉES d'(JN CHOYANT.
jxiuvres, le consolateur desaffligés. Le zèle qui l’enllamme pour la gloire de Dieu excite la rage de l’impiété, lui suscite une foule d’ennemis. Persécuté de toutes parts, il est réduit à la plusdurecondition;i! est sans secours et sans appui : abreuvé de chagrins et de toutes les amertumes d’une vie pauvre et misérable, accablé d’infirmités , il est abandonné de tout le monde , sans amis et sans aucune consolation humaine ; toujours soumis avec respect à la volonté de Dieu, il bénit avec Job le saint nom du Seigneur. Cependant la voix publique le condamne , le traite de fourbe , d’hypocrite , qui sous les dehors séduisants d’un zèle religieux cache les plus noirs desseins. On le traîne devant des juges iniques, un cri de fureur et de sang est poussé ; il est jugé digne de mort, rcus est mortis. Couvert d’opprobre et d’ignominie , chargé des malédictions publiques, il marche d’un pas ferme au supplice. Le calme de l’innocence, le courage tranquille et sublime de la plus héroïque vertu passe encore pour un raffinement d’hypocrisie et de fanatisme; efin la victime s’apprête, pardonne à ses meurtriers, prie pour ses bourreaux qu’elle embrasse , elle s’offre , elle est immolée. Ce ne sont pas là des faits imaginés à plaisir; la révolution française, qui fut si éminemment féconde en choses inouïes, n’a-t-elle pas offert le spectacle de ces sortes de contrastes? Aux yeux de la plus pure raison, quel doit être le sort de ces deux personnages si différents de
MATÉRIALISME MODERNE. ’j'j
caractère et de conduite? n’y aura-t-il donc entre eux aucune différence aux yeux de la souveraine justice ! Le même sort est-il donc réservé aux Vincent de Paul , aux Marat et aux Laccnairc , à ceux qui nourrissent les hommes et à ceux qui les tuent? Il ne peut en être ainsi. S’il n’y a plus rien après cette vie, si la tombe renferme l’homme tout entier, Dieu est injuste ou il n’est pas , ce qui est impossible. L’ordre doit donc se rétablir un jour. 11 y a trois mille ans que le sage a prononcé ces graves paroles : « J’ai vu sous le soleil l’impiété au lieu du jugement, et l’iniquité au lieu de la justice , et j’ai dit dans mon cœur : Dieu jugera le juste et l’impie, et alors ce sera le temps du rétablissement de toutes choses ( i ). »
« Quand je n’aurais d’autre preuve de l’immortalité de mon âme , dit Rousseau , que le triomphe du méchant et l’oppression du juste en ce monde, cela seul m’empêcherait d’en douter. Une si choquante dissonance dans l’harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre : je me dirais : tout ne finit pas pour moi avec la vie ; tout rentre dans l’ordre à la mort. > Donc il y a une âme qui survit à la dissolution des organes. Cette preuve, quoique indirecte, a, selon nous, une force immense, irrésistible. « Elle seule a ramené plusieurs philosophes au spi-
(I) Ecries., ch. lll, V. l(i Pt 17.
ritualisme ; elle avait fait beaucoup d’impression sur Cabanis, qui s’en sert dans sa lettre sur les causes premières [Revue médicale , octobre 1828.) (i). »
Voici quelques passages extraits de la profession de foi de Broussais, naguère professeur àlaFaculté de médecine de Paris et membre de l’Académie des sciences morales. Cette déclaration du docteur est intitulée : Développement de mon opinion et expression de ma foi. Cette pièce posthume a été insérée dans la notice historique de Broussais publiée par M. do Montègre.
« Je sens, comme beaucoup d’autres , qu’une intelligence a tout coordonné ; je cherche si je puis en conclure qu’elle a créé ; mais je ne le puis pas, parce que l’expérience ne me fournit point la représentation
(1) U parait que M. Broussais n’a professé le matérialisme que depuis la publication de son livre De l'irritation et de la folie, comme on le verra par cette exclamation pittoresque de M. Virer (Revue médicale, 1829, mars, p. 423) :
« N'est-il pas curieux de voir au dix-neuvième siècle un savant professeur assurer à ses élèves qu'ils n'ont ni esprit, ni Urne, mais un cerveau aux priées avec le calorique et l'électricité ; et ses innocents admirateurs de s'écrier partout avec enthousiasme : Oui, nous n’avons ni esprit, ni Ame, etc- ! La doctrine de notre maître est irréfragable; on le sait par lui, même lorsqu'il affirmait le contraire il y a peu d'années. Il avouait un principe intellectuel distinct : moyen commode d'avoir toujours raison. L'Ame de M. Broussais dictant sa Physiologie l'aurattelle abandonné à mesure qu'il traitait de l'irritation et de la folie ? ( Traité de physiologie, t. i, p. 15! et 153.) Il est spiritualiste , ainsi que l a très-bien fait remarquer M. le baron Massias ; aujourd’hui , il s'en défend comme d'un péché. •
matérialisme moderne.
d’une création absolue; je n’en conçois que de relatives , et ce ne sont que des modifications de ce qui existe, dont la seule cause appréciable pour moi est dans les molécules ou atômes, et dans les fluides impondérables, qui font varier leurs activités; mais je ne sais ce que c’est que les impondérables, ni en quoi les atômes en diffèrent, parce que le dernier mot sur ces choses n’a été dit ni par les physiciens, ni par les chimistes , et que je crains de me représenter des chimères.
» Ainsi, sur tous ces points, j’avoue n’avoir que des connaissances incomplètes dans mes facultés intellectuelles ou mon intellect, et je reste avec le sentiment d’une intelligence coordonnatrice, que je n’ose appeler créatrice, quoiqu’elle doive l’être ; mais je ne sens pas le besoin de lui adresser un culte extérieur autre que celui d'exercer, par l’observation et le raisonnement , l’intelligence pour l’enrichir de nouveaux faits, et les sentiments supérieurs, parce qu’ils aboutissent au grand bien de l’homme forcé de vivre avec ses semblables, c'est-à-dire social. .
a Je ne crains rien et n’espère rien pour une autre vie, parce que je ne saurais me la représenter.
» Je ne crains pas d’exprimer mon opinion, ni d’exposer ma profession de foi , parce que je suis convaincu qu’elle ne détruira le bonheur de personne. Ceux-là seuls adopteront mes opinions, qui étaient
organises pour les avoir
» On avait beau me dire : « La
nature ne peut pas s’être faite elle-même : donc une puissance intelligente l’a faite. — Je répondais : Oui, mais je ne puis me faire une idée de cette puissance. » — Dès que je sus par la chirurgie que du pus accumulé à la surface du cerveau détruisait nos facultés, et que l’évacuation de ce pus leur permettait de reparaître , je ne fus plus maître de les concevoir autrement que comme des actes d’un cerveau vivant, quoique je ne susse ni ce que c’est qu’un cerveau, ni ce que c’est que la vie. Ainsi les études anatomiques, physiques et chimiques, ne m’ont rendu ni plus ni moins croyant, c’est-à-dire, capable de me figurer, avec conviction , un Dieu opérant comme un homme multiplié , et une âme faisant mouvoir un homme , parce que celte âme me paraissait un cerveau agissant, et rien de plus, sans que je pusse dire comment il agissait »
Broussais reconnaît une intelligence coordonnatrice et n’ose l’appeler créatrice , quoiqu'elle doive l’être. Il nie donc ce qu’il affirme être nécessaire , c’est-à-dire ce qui doit être. — Il ne croit que ce qu’il peut se représenter. Il a donc cru à une infinité de contingents qu’il a pu se représenter, et il refuse de croire à l’intelligence créatrice , c’est-à-dire à l'être nécessaire.
Broussais ne craint rien et n’espère rien pour une
autre vie, parce qu'il ne saurait se la représenter.
Nier une autre vie , c’est donner le démenti à tout le genre humain et se mettre en opposition avec tous les peuples de l’univers. En une semblable matière, vouloir ainsi fièrement braver la croyance constante et universelle du monde entier , c’est à mes yeux une insigne folie , ou un stupide abrutissement , amené par un inconcevable orgueil.
Broussais ne croit pas à une autre vie , parce qu’il ne saurait se la représenter, c’est-à-dire, parce qu’il ne la connaît pas ; mais n’a-t-il pas cru à la vie présente qu’il avoue également ne pas connaître? S’il a cru à cette vie sans la connaître , pourquoi ne pas croire à l’autre avec tout le genre humain ; et s’il n’y a pas cru , pourquoi a-t-il tant écrit et parlé sur la vie? Il a donc écrit et parlé sur ce qu’il ignorait, c’està-dire qu’il n’a su ni ce qu’il a dit, ni ce qu’il a écrit, et qu’ainsi il s’est trompé lui-môme et a trompé ses semblables. Cependant il conçoit les actes d’un cerveau vivant; cela ne Pempéchc pas de dire immédiatement après , qu'il ne sait ce que c’est qu’un cerveau , quoique sans doute il puisse se le représenter , et néanmoins il assure que l’âme, qu’il ne connaît pas, n’est rien de plus que le cerveau agissant, qu’il ne connaît pas davantage. H ne connaît pas un Dieu opérant , il ne connaît pas la puissance intelligente qui a fait la nature , il ne connaît pas la vie , il ne connaît ni les atomes ni les impondéra-
PENSEES I)’t)N CROYANT.
blés , el , chose admirable ! de toutes ces inconnues , M Broussais compose ce qu’il appelle sa profession de foi. Eh ! quelle profession de foi que celle qui consiste à ne rien connaître et à ne rien croire !
Il est temps de sortir de ce labyrinthe d’erreurs. Entrons un moment dans le domaine de la vraie philosophie; voyons brièvement ceux de nos plus illustres auteurs qui , en écrasant de tout le poids de leur dialectique l’idéologie sensualiste , ont le plus contribué à renverser cet échafaudage de matérialisme.
Descartes avait proclamé la spiritualité de l’àme et son activité spontanée, mais en y mêlant quelques erreurs.
Leibnitz , le plus profond philosophe du grand siècle , est un de ceux qui ont porté les plus rudes coups au matérialisme, en démontrant que l’àmc n’est point bornée à une simple capacité de sentir , mais qu’elle est douée d’une activité originelle et inhérente à sa nature.
M. Laromiguière a combattu avec une logique victorieuse la doctrine sensualiste ; c’est sans contredit l’idéologue qui a écrit de la manière la plus satisfaisante sur l’origine des idées. C’est pourquoi nous croyons devoir donner un extrait de sa doctrine sur ce point important.