CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Quntre grandes lois primordiales, indépendamment de l'action des fluides impondérables, régissent en ce monde tous les êtres créés. Ces quatre lois, qui dominent toute la création, sont la force ou la puissance intelligente, la force vitale sensitivc, la force vitale végétative, et la force attractive ou l'attraction et les au 1res lois physiques.
A cette dernière obéit toute la matière brute et inorganique.
Le règne végétal est sous l'empire immédiat de la force vitale végétative.
La force vitale sensitive anime tout le règne zoologique, et préside à la vie de tous les animaux, hors l'homme.
Ces forces, comme causes secondes, donnent à ■ la matière inerte et passive le mouvement et la vie. Or, ce qui donne le mouvement et la vie est actif, et ce qui est actif n'a rien de commun avec ce qui est passif, comme la matière ; donc ces forces vitales sont indépendantes de la matière, c'est à dire immatérielles.
Voici une preuve d'observation qui établit invinciblement cette indépendance de la force vitale. On sait qu'un œuf non fécondé est une sorte d'organisation au moins rudimentaire ; on y découvre, cà l'aide du microscope, tous les linéaments de l'être qui doit en éclore. Eli bien ! soumettez cet œuf à l'incubation et à l'influence de la chaleur animale; qu'en obtiendrez-vous? Rien autre chose que la putréfaction. Que si, persuadé que le fluide électrique est le principe vital, vous faites passer sur cet œuf un courant électrique ou galvanique, au lieu d'eu soutirer l'étincelle de la vie, vous ne ferez qu'en hâter le travail de la fermentation putride. Que manque-t-il donc à cet œuf? L'excitation , la force vitale, cette puissance plastique de la vie. sans laquelle toute organisation tombe nécessairement sous l'empire des lois physiques. Nous ajouterons qu'au rapport de M. le docteur Virey des œufs fécondés ne se congèlent pas au même degré de froid qui glace les œufs non fécondés.
Il résulte donc de ces faits que l'organisation peut naître sans posséder le principe vital, et que la chaleur animale et le fluide électrique ne sont pas la force \itale. (1)
(1) " L'organisation, dit le célèbre Hunier, un des plus grands
Nous ne pouvons constater l'existence de ces forces vitale et attractive que par leurs effets ou leurs manifestations phénoménales ; leur mode d'action nous est inconnu. Ces forces, clans la rigueur philosophique, ne doivent être considérées que comme des lois secondaires émanées de la volonté de Dieu, ou comme des moyens d'action de la toute-puissance divine, plus accessibles et plus saisissables à la faiblesse de l'intelligence humaine.
Enfin apparaît radieux de splendeur et de lumière le Roi de la création, l'être raisonnable, l'homme. Cette noble créature, faite à l'image de son divin auteur, est un être double, parce qu'il est régi par la double puissance de l'âme, la faculté intelligente et la faculté sensitive. L'homme réunit donc la vie intellectuelle à la vie matérielle. L'âme humaine, par sa faculté intelligente, régit le cerveau pour l'accomplissement des fonctions intellectuelles et morales, et par sa faculté sensitive elle préside à tout le reste du système nerveux, pour régler, par son action immédiate et prochaine, les opérations d'un ordre inférieur, comme les fonctions sensoriales, la sensibilité externe et générale et la motibilité; et par son action éloignée, la sensibilité interne, élective, organique, nutritive, l'irritabilité, la contractilité de tissu, etc.
« anatoniistes du dernier siècle, n'a rien de'comnmn avec la vie. Elle « n'est jamais qu'un instrument, une machine qui ne produit rien, « môme en mécanique, sans quelque chose qui réponde à un prin- « cipe vital, savoir une force. • C'est là, dit M. de Urètre, une vérité du premier ordre et de la plus grande évidence.
La faculté sensitive de l'âme agit souvent seule indépendamment de la faculté intelligente, soit par son action prochaine et immédiate ; par exemple lorsque l'homme éprouve des sensations, se meut, marche, boit, mange, en un mot quand il fait physiquement tout ce que font les êtres privés d'intelligence, comme les idiots et les animaux ; soit par son action éloignée sur les fonctions organiques internes, comme la digestion, la circulation, l'absorption, la nutrition, etc., qui s'exécutent en tout temps, même pendant le sommeil, alors que les facultés intellectuelles sont sans action. Mais aussi il arrive souvent que l'âme fait concourir à ses fins ces deux facultés à la fois, comme lorsque l'homme fait des actions qui nous révèlent quelque combinaison intellectuelle dont les êtres sans intelligence sont incapables : par exemple, dans l'action d'exprimer la pensée par l'écriture, ou d'exécuter un tableau historique, etc. Dans tous ces cas il y a concours nécessaire des deux facultés de l'âme. Les membres sont mis en mouvement par l'ordre du principe spirituel, les organes servi nt d'intelligence, la faculté sensitive obéit à la faculté intelligente, ou la servante à la maîtresse. On voit par là que cette théorie n'est pas le stahlisme. <>elte faculté sensitive de l'âme est représentée dans les animaux par la force vitale sensitive que l'on appelle dans les écoles Y âme des bêles. Cette force vitale, par sa qualité sensitive et sensoriale, gouverne le cerveau, et règle par lui tous les phénomènes de l'instinct des animaux ; et par sa qualité purement sensitive elle préside à la sensibilité générale et externe, et à la sensibilité interne,
organique, nutritive, à l'irritabilité et à la contraetilité. Nous croyons que sans ces principes métaphysico-physiologiques il est impossible d'expliquer philosophiquement et rationnellement non seulement l'homme, mais même les animaux, comme nous le verrons dans le cours de cet ouvrage. Si peut-être quelques médecins ou quelques physiologistes n'approuvent pas ces principes, il faudra se rappeler qu'un grand nombre de médecins (t de physiologistes modernes sont matérialistes ou du moins sensualistes, et que peut-être ceux qui se croient spiritualistes ne laissent pas de subir plus ou moins, et à leur insu, l'influence matérialiste du dix-huitième siècle. (1)
(1) ORDUE UIÉRARCUTQUE DE L'UNIVERSALITÉ DES ÊTRES
terrestres.
Le règneMINÉ- | RALOGIQUE, qui j Régi par la force attractive ou l'attraction et les fluicroit ( par juxta- { des impondérables : c'est la matière brute et inorposition inorgani- 1 gauique, prouvée par l'observation, que). I
Le règne PHY- f TOLOGIQUE, qui j Régi par la force vitale végétative et les fluides imeroit et vit ( par < pondérables ; tous les végétaux, prouvés par l'obserintus - susception j vation.
organique).
Régi par la force vitale sensitive et les fluides impondérables. Ce Règne renferme tous les êtres sensibles non intelligents, non libres, imperfectibles et incapables de suicide. Ce sont les animaux, prouvés par Le règne ZOO- ' l'observation.
LOGIQUE , qui (
croît, \it et seul. i Nota. La force vitale sensitive est ce qu'on appelle (en philosophie V âme des betes. Elle est immatérielle, capable de sensations et de recevoir des images. BJIeesl assujettie à la matière, et périt avec le corps auquel elle est unie et pour lequel elle existe uniquement.
Pour mieux faire ressortir les applications de ces diverses lois aux êtres respectifs qu'elles régissent, considérons un instant, ou du moins résumons à leur état individuel et normal, le minéral, la plante, l'animal et l'homme. Ces êtres à leur
' Régi par la force intelligente ou par la double puissance de l'âme, la faculté intelligente et la faculté sensitive, et les fluides impondérables quant à la vie Le hègne AN-1 physique et matérielle. Ces êtres sont à la fois intelli- T HROPOLOGI - ] genLs et sensibles, capables de sensations, d'idées in- QUE , qui croît , \ tellectuelles, morales, abstraites, générales ; de pen- \it, sent et pense. 1 sée, de jugement, de mémoire, de réflexion ; libres et perfectibles ; capables de suicide : c'est l'aine raisonnable et immortelle; c'est l'homme, dont l'àme intelligente et sensitive est prouvée par l'observation.
On peut, si Ton veut, prolonger cette échelle philosophique des êtres jusqu'à Dieu, et on trouvera immédiatement au dessus de l'homme un autre ordre de créatures ou de substances intelligentes, incorporelles, ou immatérielles et immortelles : ce sont les anges prouvés par la révélation divine. Ces sublimes intelligences possèdent la plénitude de la pensée créée et finie. Enfin on arrive à Dieu, le principe de tous les êtres, l'ÊTRE nécessaire de qui émane la pensée incréée et infinie, manifestée par la parole ou le Verbe éternel incarné.
Maintenant, si l'on nous demande de quel droit nous avons partagé en deux règnes la grande série d'êtres que tout le monde a toujours appelée le règne animal, nous demanderons aussi à notre tour de quel droit on a séparé les végétaux d'avec les animaux, puisque les végétaux sont plus rapprochés des animaux que ne le sont ceux-ci de l'homme, comme on le voit par les zoophytes? Cela est si vrai qu'on a été obligé de créer un terme nouveau pour désigner l'être qui est à la fois animal et plante, c'est le mot zooplujie, qui signifie animal-plante. La distance qui sépare le singe de l'homme étant immense, il n'a pas fallu de nom nouveau qui exprimât l'hommeanimal, et le mot anthropo-zoole n'existe pas, pareequ'il est impossible. Mais la raison essentielle, fondamentale, se tire d'un ordre supérieur. L'homme, fait à l'image de Dieu, possède seul une âme
état naturel sont chacun sous l'empire immédiat de leur loi ou de leur force respective. Le minéral obéit à l'attraction et aux autres lois physiques; le végétal i\ la force vitale végétative; l'animal à la force vitale sensitive, et l'homme à la force intelligente, ou plutôt aux deux facultés de l'âme, la faculté intelligente et la faculté sensitive. Mais au lieu de prendre l'homme a Uilte et physiologique, envisageons- le un moment dans l'état irraisonnable, et posons un idiot et un enfant de deux ou trois mois, auxquels, si l'on veut, on peut ajouter un animal, un chien, par exemple. (Qu'on nous pardonne la singularité de l'assemblage, car, nous ne prétendons nullement comparer la brute à l'homme même le plus dégradé.) L'idiot a perdu l'intelligence ou ne l'a jamais eue; l'enfant ne l'a pas encore, le chien ne l'aura jamais ; bref tous les trois en sont privés.
Chez ces trois sujets la vie animale, matérielle, organique et sensitive s'accomplit dans toute sa plénitude : ils sont sensibles, ils ont de^ sensations et se portent physiquement très bien, quoiqu'ils soient tous les trois sans vie intellectuelle. Maintenant qu'est-ce qui anime ces trois êtres ? Chez l'idiot et l'enfant, c'est l'âme par sa faculté sensitive, ou bien la force vitale sensitive : nécessairement c'est un de ces deux principes immatériels. Si l'on
immortelle, l'intelligence, la raison, la liberté morale, et il ne règne sur toute la création et ne domine sur tout ce qui respire, que paire qne, comme dit M. de Maistre, « il est semblable à Dieu •. l ne distance immense, infinie, sépare donc l'animal de l'homme. Voilà Ja grande, la principale raison de notre nouvelle classification.
affirme que c'est la force vitale sensiiive seule, indépendamment de l'âme , il s'ensuivra qu'il y a deux principes immatériels ou deux âmes dans l'homme ; qu'il existe deux causes immatérielles pour produire un effet auquel une seule suffit ; et qu'enfin une de ces causes immatérielles, c'est à dire la force vitale sensitive, sera détruite à la mort du sujet. Tout cela est opposé à la sagesse du Créateur, et répugne à la raison, parce que en philosophie on ne doit pas admettre le plus lorsque le moins suffit à l'explication des phénomènes. 11 faut donc admettre nécessairement que l'âme, par sa faculté sensiiive, anime et vivifie physiquement ces deux êtres humains. Quant au chien, comme il est absolument dans la même condition matérielle, organique et sensitive que les deux autres sujets, et qu'il est impossible qu'il ait une âme immortelle comme eux, il faut de toute nécessité qu'il soit animé par la force vitale sensitive, et c'est cette force vitale sensiiive, comme nous l'avons déjà dit, qu'on appelle en philosophie Yâme des bêtes.
Nous ajouterons que tout être intelligent est sensible , mais que tout être sensible n'est pas nécessairement et actuellement intelligent , comme le prouvent les sujets dans l'espèce , lesquels , quoique non intelligents, sentent et éprouvent des sensations. Nous n 'exceptons pas même l'enfant, qui certainement donne moins de signe d'intelligence qu'un chien médiocrement instruit. Les cartésiens devront se rappeler ces réflexions quand nous parlerons de l'âme des bêtes.
Bien que celte nouvelle théorie des propriétés
vitales nous paraisse rationnelle et propre à obtenir l'assentiment dus philosophes spiritualistes, nous ne la croyons pourtant pas à l'abri de toute attaque. Et , en pareille matière , quelle doctrine peut absolument échapper aux coups de la critique? Aussi un critique nous a reproche de rattacher toutes les propriétés vitales à l'âme humaine. C'est, en effet , sur ce solide fondement que s'appuie toute notre théorie, parce que, par ce principe immortel, intelligent et sensible (l'âme), on explique parfaitement toute l'économie des lois vitales de la physiologie, et l'on sert en même temps merveilleusement les intérêts du spiritualisme, c'est à dire de la philosophie chrétienne. Au reste, il est impossible au philosophe et au physiologiste le plus sceptique de nier la double faculté de l'âme humaine. L'âme est intelligente et sensible; c'est une vérité d'expérience et de pur sens commun; nous dirions même que c'est une vérité de foi religieuse, si, à l'exemple de notre critique, lequel, quoique médecin , cite à l'appui de son opinion les paroles de l'Ecriture, nous voulions invoquer les vérités d'un autre ordre de choses, et dire que, dans l'autre vie, l'âme criminelle éprouvera la peine du sens, c'est à dire la peine sensible, par laquelle elle souffrira dans sa faculté sensilive; et la peine du dam , c'est à dire la peine morale et intellectuelle , par laquelle elle sera affectée dans sa faculté intelligente.
On nous objectera peut-être encore (en faveur de la force vitale ou du principe vital, en dehors de l'action ou de l'influence de l'âme) que l'on a ob-
31 PENSÉES D'UN CR0Y-VNT CATIIOLIQIE.
serve quelquefois un certain mouvement de nutrition organique , manifesté par la pousse de la barbe après la mort. Riais nous ne voyons là qu'un faible reste de mouvement moléculaire, qui ne prouve pas plus la vie réelle que ne la prouve l'irritabilité ou la contraclilité musculaire que l'on constate sur tous les cadavrt-s par la puissance du galvanisme. Et d'ailleurs, dans ces cas fort rares où l'on a vu pousser les poils de la barbe , la mort était-elle bien réelle? Mais, admettons cette réalité, on pourra peut-être soutenir encore que ce phénomène n'est qu'un pur effet de l'imbibition cadavérique, de la porosité ou de l'attraction capillaire.
Après tout, si noire théorie n'est pas la traduction fidèle du fait réel, elle n'est toutefois pas absurde; nul ne pourra prouver qu'elle soit fausse ou impossible, et, en attendant, nous la gardons. Elle est au moins fondée sur l'unité, en ce sens, qu'un seul principe immatériel, à double faculté, explique tous les phénomènes vitaux, tant physiques que moraux; elle est de plus établie sur l'invincible certitude qne tous ces phénomènes cessent indubitablement alors que ce principe immatériel et immortel, c'est à dire l'âme , se sépare du corps. Tout est donc, en dernière analyse, subordonné à l'âme; tout, l'intelligence, lc^; facultés, et même le principe ou la force vitale, puisque tout disparaît nécessairement avec elle; et alors pourquoi ne pas faire tout dériver de l'âme?
Pour conclusion, toute notre théorie se résume en ce mot célèbre de saint Augustin : « L'âme est la vie du corps, et Dieu est la vie de l'âme : Viv'a
i/tim corpus mutin de anima meà , et viril anima mra de te. »
Nous venions de terminer ces prolégomènes, quand nous avons eu connaissance du Matérialisme pkrénologiaue , par M. Moreau, i845. Nous y avons lu ces passages remarquables qui viennent parfaitement à l'appui de notre nouvelle théorie psychologique, dont les principes avaient déjà été publiés en 1809 : « La seule psychologie véritable, la psychologie du christianisme, procédant à l'instar de sa théologie, fait de l'âme le principe vital du corps, principe moteur et recteur., qui le remplit, le contient, le meut et le gouverne en tant qu'intelligence, en tant que verbe mental, occupant un siège distinct et suréminent, en tant que force vivante, tout entier répandu partout et tout entier dans chaque partie : ainsi l'âme est au corps, comme Dieu est à la création, sauf la distance incommensurable du fini à l'infini Quant à la réalité et à
l'universalité de l'action de l'âme sur le corps, l'ancienne hypothèse , l'hypothèse de l'école, professée par saint Thomas, et longtemps avant lui par saint Augustin et la plupart des Pères de l'Eglise, celte hypothèse, nullement contradictoire à la raison et au sens intime, nous semble, en outre, parfaitement d'accord avec la révélation qui nous représente l'esprit, l'agent spirituel, comme le principe de la vivification générale du corps déjeà formé, spiraculum vitœ, et d'accord aussi avec le dogme de la résurrection de la chair; la doctrine chréti nue ne regardant pas la personne humaine comme complète en l'absence de l'une des deux substances qui
la constituent. Or, comme nous voyons qu'au départ de l'hôte invisible, le corps se décompose, ses fonctions cessent, ses liens se dissolvent, ses éléments se détachent et se dissipent, on est fort naturellement autorisé à conclure l'influence maîtresse et souveraine de celui des deux agents dont la fuite produit une telle ruine; quand surtout, au moment de la séparation , l'économie ne présente que des conditions de vie et de durée ; et peut-on mieux conclure quand , à l'inverse, on voit dans un corps souffrant, exténué, presque détruit, la vie , pour ainsi dire, survivre au corps, et l'énergie spirituelle retenir dans l'unité les organes tendant de toute la puissance de leur faiblesse à une complète disso~ ciation? Exemple assez fréquent chez les hommes de méditation et de prière, en qui l'esprit a su littéralement réduire le corps en servitude , et rétablir selon la loi primitive, entre l'un et l'autre, ces rapports d'autorité et de dépendance troublés, intervertis par le péché. » Bossuet regardait aussi l'âme comme le principe de la vivification générale de l'homme, comme on peut le voir dans son Traité de la connaissance de Dieu cl île soi-même. Revenons.
L'homme est donc un composé de deux substances : l'une essentiellement spirituelle, intelligente, active, capable de pensée, de sentiment, de volonté et de liberté morale, qu'on nomme communément âme ou esprit; l'autre, qui de sa nature est matérielle, incapable de pensée et de sentiment, s'appelle le corps.
Cette dernière n'est que la matière organisée;
elle ne peut donc recevoir le mouvement et la vie que d'une puissance immatérielle, c'est à dire de la faculté sensitive de l'âme. Cette partie grossière de nous-mêmes, résultat de particules divisibles, est par là même sujette à des altérations , des changements, et enfin à une dissolution entière.
Il n'en est pas ainsi de cette autre partie qui constitue notre être, de cette âme vivante qui, selon le langage de l'Écriture, est le souffle de l'esprit divin. Simple comme l'Etre de qui elle est sortie, elle n'a en elle aucun principe de destruction, et ne pourait être anéantie que par la volonté toute puissante du Créateur. Le corps étant détruit par la mort, l'âme continue de vivre; le lien qui les unissait est à la vérité rompu, mais l'âme ne perd rien de ce qu'elle était avant cette destruction organique; elle n'en devient que plus libre Dégagée de cette matière qui lui servait comme d'enveloppe et rendue indépendante de l'organisation, ses facultés s'agrandissent, se dilatent, et s'exercent désormais sans obstacle et dans toute leur plénitude.
Ainsi cette fille du ciel, si elle n'a point ici-bas dégénéré de sa divine origine, ne trouve dans la mort ou la ruine du corps que le commencement de la véritable vie. Affranchie des liens qui Passer vissaient aux objets corporels, elle s'envole dans le sein de Dieu, dans la région des intelligences, pour y jouir sans fin dans l'immortelle société des esprits du bonheur de Dieu même.
Voilà une de ces vérités fondamentales consignées dans les livres saints et conservées chez tous les peuples par une tradition universelle. La raison
vient à l'appui de l'autorité pour établir et consacrer invinciblement ce dogme consolateur. Aussi tous les philosophes dignes de ce nom l'ont-ils proclamé d'une voix unanime depuis Platon et Aristote, jusqu'à Leibnitz et M. de Ronald. Tout le monde connaît la belle définition que ce dernier a donnée de l'homme : Une intelligence servie par des organes.
Pourquoi faut-il que ce dogme aussi doux qu'évident, vrai g reliai de Patrie dans les misères de cette vie, ait eu comme tous les autres des contradicteurs et des ennemis ? Hélas! lés fastes de 1 histoire ne nous perm ttent pas d'en douter. Toujours il y eut des sophistes qui se firent une triste globe de combattre les croyances les plus généralement reçues ; mais il faut l'avouer à la honte de notre époque, jamais ils ne lurent plus nombreux que de nos jours les partisans du matérialisme, de cette doctrine monstrueuse qui l'ait de l'intelligence humaine le résultat des fonctions organiques. Le matérialisme est donc ce système insensé de ceux qui rejettent l'âme humaine, ou du moins nient la simplicité et l'immortalité de cette subtance intelligente et spirituelle, de ce principe qui en nous sent, pense et juge : ils prétendent que ces diverses opérations intellectuelles qu'ils ne peuvent nier, sont le résultat de l'organisme, c'est à dire de l'action du système cérébral.
Et le matérialisme dans ses conséquences, n'estce pas cette corruption morale, n'est-ce pas ce désordre social qui frappe tous les esprits, alarme profondément tous les gens de bien et prépare à la société le plus effrayant avenir? Ce mal déplorable
revêt toutes les formes, prend tous les langages, se nourrit de toutes les passions ; il mente sur le trône atec les rois, entre dans le gouvernement des étals, dans l'administration des affaires publiques, s'assied dans les assemblées législatives pour pervertir les lois dans leur source, siège sur le tribunal des jug< s pour corrompre leur? intérêts, empoisonne, par son souffle pestilentiel et glacé, les doctrines de l'enseignement public ; et enfin il sape et ruine la société par ses fondements en étouffant dans la famille le germe de toutes les vérités et de toutes les vertus. Comment un système aussi dégradant pour l'homme que funeste à la société peut-il allier dans nos philosophes matérialistes ce désir si actif de pa.-ser pour des espriis transcendants, pour des génies supérieurs, avec ces sentiments de bassesse qui les portent à se ravaler au niveau de la brute ! Quand ces théories non moins fausses qu'abjectes reposeraient sur des preuves assez fortes pour balancer les arguments invincibles des spiritualistes, comment ne pas adopter le principe qui convient à la dignité de l'homme, qui ennoblit son espèce, l'associe aux célestes intelligences et le rend en quelque sorte participant de la nature divine!
Il ne serait pas impossible, peut-être, d'expliquer ce mystère d'avilissement. L'immortalité de l'âme et la vie future sont les suites évidentes du spiritualisme. Mais s'il est une autre vie dont celleci ne soit que la vie de la foi et des épreuves. Dieu étant souverainement sage et juste doit tenir en réserve, dans ce inonde avenir, des châtiments terribles pour les contempteurs de ses lois. Cette
vue ne peut que fatiguer et troubler dans ses viles jouissances celui qui veut vivre sans crainte comme sans règle. Que fait-il pour se délivrer de ses remords importuns? trop souvent il cherche à se persuader que tout l'homme est renfermé dans les organes, qu'il meurt tout entier avec le corps , que sa mort ne diffère en rien de celle de la bête, et en attendant il vit comme s'il ne devait jamais mourir, et il mourra comme s'il ne devait jamais vivre.
« D'où vient donc, dit M. Frayssinous, l'obstination des matérialistes à défendre la matérialité de l'âme? c'est pour en concl ire qu'elle est mortelle, qu'elle finit avec le corps, qu'ainsi il n'est rien à espérer ni à craindre au-delà du tombeau. Eh bien! je veux pour un moment aue la pensée très inconsidérée et très imprudente de Locke put se réaliser; qu'il soit absolument possible que, par la toutepuissance de Dieu, la matière devînt pensante; auraient-ils de quoi se rassurer contre l'avenir ? non ; prenons la pensée de Locke tout entière. Il établit lui-même qu'il est impossible de concevoir que la matière puisse tirer de son sein le sentiment, la perception, la connaissance ; mais aussi, par un faux respect pour la toute-puissance divine, il n'ose . prononcer que Dieu ne puisse faire penser la matière. Mais si. comme le veut Locke, Dieu est peutêtre assez, puissant pour rendre la matière pensante, pour en faire un être intelligent, libre, capable de bien et de mal, de mérite et de démérite, pourquoi Dieu ne serait-il pas assez puissant pour conserver de quelque manière cet être matériel, le transporter dans un autre ordre de choses, et l'y rendre capable
MATÉRIALISME MODERNE. \ l
par le sentiment de recevoir des récompenses et des châtiments. Cette remarque a été faite par des métaphysiciens célèbres, entre autres par Charles Bonnet. On sait bien par les écrits de Locke, par sa vie et ses derniers moments qu'il croyait à l'immortalité de l'âme ; et voilà donc que, dans son hvpotlièse même, l'incrédule ne serait pas certain de ce néant auquel il aspire, et que ce misérable partage, ainsi que dit Bossuet, ne lui serait pas assuré! » (i)
Le lien qui unit l'âme au corps, la dépendance réciproque de ces deux substances pour leurs fonctions respectives, le mode d'action et de réaction alternative de l'une sur l'autre, voilà le secret du Créateur, voilà des mystères impénétrables A l'esprit humain. Comment l'orgueilleuse raison du libertin ne viendrait-elle pas se briser contre ces écueils !
Et d'ailleurs l'homme, depuis sa dégradation, asservi à ses sens s'accoutume à ne juger que sur leur rapport. L'abrutissement de l'esprit croissant en raison directe de la dépravation du cœur, on en vient à ne rien croire que ce que l'on peut voir et palper. Pour des hommes abrutis jusqu'à un certain point, tout ce qui dépasse leurs sens n'est plus rien ; ils le traitent de pure abstraction. Ils nieraient jusqu'à leur pensée si elle leur était moins présente : ne pouvant la nier tout à fait, ils l'anéantissent autant qu'il est en leur pouvoir; ils en font le résultat de l'organisation et la matérialisent.
(1) Conférences sur la Religion, ni, p. 208.
42 pensées d'un choyant catholique.
Selon nos docteurs matérialistes, l'homme n'est qu'un simple agrégat de molécules, une ma^se organisée pour sentir, penser et jouir : il n'est de tous les animaux le plus intelligent que parce qu'il est mieux organisé. Faut-il après cela s'étonner de ce mépris brutal et farouche de la vie humaine, de ce honteux et fanatique asservissement au préjugé et à l'idole du faux honneur, je veux dire la fureur insensée du duel, cette frénésie féroce qui met, comme dit Rousseau, toute les vertus à la pointe de l'épée, et n'est propre qu'à faire de braves scélérats ; et puis encore cette manie épidémique toujours croissante, l'effroi de la société, ce crime exécrable et irrémissible , parce qu'il est sans repentir, l'affreux suicide!
Que feront-ils, nos savants matérialistes, de la substance intelligente? elle se soustrait à leurs investigations anatomiques ; elle n'est point soumise à l'action du scalpel, donc elle n'existe pas. Ainsi raisonnent ces puissants logiciens. Les insensés! lorsque dans leur horreur pour tout principe spirituel ils se font ainsi, selon l'expression de Protagoras, la limite et la mesure de l'univers, ils ne s'aperçoivent pas qu'il leur manque un sens, et ce sens dont ils sont privés n'est autre chose que le sens commun ou le bon sens, véritable lumière des intelligences, qui éclaire tous les hommes qui ne s'aveuglent pas volontairement. Ces génies sublimes, qui ne veulent croire que ce qui est visible et tangible, ne croient-ils pas avec le vulgaire aux phénomènes de la vie? qu'ils nous disent donc ce que c'est que le principe vital. Si d'aventure ils se
MATÉRIALISME MODERNE. i'î
mettent à raisonner là dessus, ils pourront fort bien, à l'exemple de certains sophistes grecs, prouver aux hommes qu'ils n'existent pas.
Mais faut-il se borner à livrer au ridicule une si étrange déraison? n'y aurait-il point de remède à cette maladie épidémique des esprits, qui, hélas ! va toujours croissant, surtout dans certaines classes de la société ? ne pourrait-on pas du moins prévenir contre les dangers de la contagion les jeunes gens obligés d'aller respirer l'air trop généralement corrompu, il faut bien le dire, de nos écoles de médecine ? nous osons l'espérer.