‹ Pensées d'un croyant catholiqueChapitre 28 sur 50 · SUC1DE · texte numérisé non relu

SUC1DE

L'excès de civilisation [qui entretient le luxe et crée à la société de nouveaux besoins, sources trop fréquentes des ruines des familles; les opinions excessivement exaltées, les grandes perturbations sociales, les bouleversements politiques, les révolutions, les émeutes populaires, etc., peuvent devenir de nouvelles causes de suicide.

D'où vient maintenant que les riches, les grands, les heureux du siècle se tuent aussi bien que les autres hommes? Le bonheur, dit Jean-Jacques, n'a point d'enseigne extérieure : pour en juger il faudrait lire dans le cœur de l'homme heureux. Combien de grands que le vulgaire croit au comble du bonheur, et qui sont bourrelés de chagrins et abreuvés d'amertume ou en proie aux plus violentes passions! L'éclat qui les environne ne laisse point apercevoir les secrètes et cruelles angoisses qui les tourmentent sans relâche; et cela se conçoit, puisque les grands par leur fortune, leur rang ou leur dignité, peuvent être sujets aux grandes passions et par conséquent aux grandes causes de suicide. Ajoutez à cela cet inexorable ennui de la vie qui les poursuit quelquefois d'une manière si continuelle et si implacable, et qui finit trop souvent par les conduire au suicide.

Qui sont ceux qui se donnent la mort? Est-ce le misérable qui va par les rues demandant à la charité publique le morceau de pain qui soutient sa a ic? Non, c'est cet homme opulent qui vient de lui refuser les miettes de sa table. Est-ce le chrétien gisant sur un grabat en proie aux tortures de la maladie? Non, c'est ce voluptueux au sortir d'une

orgie. Est-ce cet homme, tout entier à la peine, qui arrose de ses sueurs le pauvre coin de terre qui nourîit ses enfants? Non, c'est ce riche fainéant que j'ai vu il y a quelques années quitter en bâillant une assemblée brillante : il s'ennuyait; pour se distraire il s'est pendu. Ne vous faites pas illusion, mon cher; le riche et le puissant incrédule ne sont point heureux; et quand à force de recherches vous m'en trouveriez un, tel en apparence, je vous dirais encore : Attendez. Voici venir la mort, et a*ec elle les convulsions de Ja rage, lés terreurs de l'avenir, les cris du désespoir. La mort du chrétien c'est le soir d'un beau jour; la mort de l'impie c'est un coup de foudre dans une nuit orageuse. [Moniteur des filles et des Campagnes, 1 8 5 (3 . )

11 n'y a pas jusqu'à la suppression des ordres monastiques qui, selon nous, n'ait contribué à rendre le suicide plus fréquent en France. J'entends seulement les ordres austères, fortement et sévèrement constitués, résistant ordinairement au temps, qui à la longue use et détruit toutes les institutions humaines.

Combien d'âmes dans le monde qui, fatiguées et épuisées de vie, retrouveraient, ressaisiraient dans le silence des passions l'existence qui leur échappe, la retremperaient dans Ja claire vue de la vérité et dans la pratique de la vertu! La vie à Ja fois contempla'ive et active ranime les esprits bien faits et affamés de vérité ; e)le les nourrit et les élève à la hauteur de leur nature par âv* vérités d'un ordre supérieur, qui prennent la plate du mensonge et illusions du monde.

SUICIDE. -2!>o

D'autres âmes, sous les coups redoublés de l'adversité, ou brisées par des chocs violents et subits, aigries par l'indifférence et l'ingratitude des hommes, viendraient se reposer à l'ombre du cloître des peines et des fatigues de la vie ; y respireraient un air pur qui dilate le cœur, et trouveraient enfin de douces sympathies chez, des hommes qu'elles n'ont jamais vus; et puis bientôt le charme puissant de la religion leur inspirerait des sentiments de consolation, de paix et de bonheur qu'elles ne goûtèrent jamais, et que le monde ne connaît et ne peut donner à ses partisans.

Tl est donc dans ces saints asiles, ces hospices des aines malades, d'autres remèdes que le désespoir, une autre vue que celle du néant, une autre perspective que celle du suicide et du tombeau.

Les fautes et les vices y sont, par une merveilleuse alchimie spirituelle, si l'on peut parler ainsi, transformés en l'or pur de la divine charité; l'innocence elle-même s'y réfugie alarmée, comme dans un port tranquille, pour se mettre à couvert des tempêtes et des écueils du monde corrompu.

Nos philanthropes pourront peut-être s'apitoyer sur les victimes du célibat ou de la continence monastique ; mais qu'ils gémissent plutôt sur le célibat de libertinage si commun aujourd'hui, et qui devient une autre source de suicides. Combien en effet m- voit- on pas dans ce siècle corrompu de personnes d'un sexe faible, séduites, déshonorées, délaissées et aux prises avec les horreurs de la misère, volontairement éteindre le flambeau de la vie dans une vapeur mortelle ou noyer leur chagrin

avec la vie dans les ondes du fleuve voisin! (1) Quant au célibataire philosophe, si d'aventure son matérialisme et sa morale épicurienne viennent à le dégoûter d'une vie usée et insipide, il dédaignera sans doute ce genre de mort obscur, vulgaire et digne seulement des femmes ; pour lui, il se brûlera noblement la cervelle.

Au surplus je n'ai pas prétendu faire ici l'apologie des ordres monastiques : il y aurait trop à dire sur ce point. Il faudrait rappeler tous les services importants qu'ils ont rendus à la société; qu'on leur doit la conservation des sciences et des lettres, et en grande partie les bienfaits du premier des arts, l'agriculture (2). Ce sont les prêtres et les moines, pour lesquels on affecte généralement un mépris aussi injuste que stupide, qui ont sauvé la société française de l'ignorance et de la barbarie; mais, je le répète, il n'est pas de mon sujet de considérer la vie cénobitique dans ses divers rapports d'utilité avec la société tout entière. Je n'ai voulu signaler qu'une chose qui échappe généralement à l'obser-

(1) Le suicide est beaucoup moins fréquent chez les femmes que chez les hommes, parce qu'en général les femmes sont bien plus retenues par les principes religieux. « Je doute , dit Gai! , qu'on en puisse attribuer la cause à la faiblesse de leur constitution , à la douceur de leur caractère , à leur timidité ; car la faiblesse de leur constitution les exposerait plutôt à succomber qu'à résister; et quant à leur douceur, à leur timidité, il sera facile de nous faire tomber d'accord. » (T. iv, p. SMx.)

{'2) Voici des paroles remarquables de Mirabeau : « La plupart des grands établissements monastiques si riches aujourd'hui (1790) n'étaient autrefois que des déserts, et nous devons aux premiers cénobites le défrichement de plus de la motié de nos terres. »

vation de nos penseurs modernes, savoir que les maisons religieuses recueillent avec soin et reçoivent dans leur sein les âmes malades, les cœurs blessés que la société, impuissante à les guérir, abandonne sans consolation et sans espérance, et leur ouvre ainsi la porte au suicide. On sait que Napoléon lui-même avait reconnu nécessaire l'existence d'un certain nombre de couvents pour servir d'asile aux grands malheurs, aux hommes à positions extraordinaires, et de refuge aux imaginations exaltées qui ne conviennent plus au monde et auxquelles le monde est à charge et à dégoût. Quand il n'y aurait que ce seul avantage de prévenir un certain nombre de suicides, il serait immense et digne de l'attention des moralistes et de la sollicitude des gouvernements.

Tout cela, dira-t-on peut-être, était bon dans son temps, mais n'est plus à la hauteur de notre siècle, de nos mœurs actuelles et de notre civilisation. Ne peut-on pas dire plutôt que cet excès de civilisation est lui-même une cause de démoralisation, de calamité et de suicide, et même le signal de la décadence ou de la ruine prochaine des états?

I ne haute civilisation sans religion, sans loi. sans mœurs et sans éducation religieuse, n'est qu'un grand fléau pour les peuples et pour les gouvernements eux-mêmes. Regardez-y de près, et vous pourrez suivre les progrès de la civilisation à la trace sanglante des suicides, à commencer par l'Angleterre et la France, qui sont les nations les plus avancées dans la civilisation, dans les arts et les sciences, comme elles le sont aussi, grâce à la

philosophie du dix-huitième siècle, dans la science du suicide, (i) En i8">4 un journal peu suspect de partialité pour le catholicisme fit au sujet du suicide des réflexions d'une justesse parfaite. Voici ce qu'il dit : « La Gazette médicale a déclaré ces jours

(1) Il ne faut pas conclure de là que les sauvages ne connaissent pas le suicide. Les peuplades des îles Gainbier, dans l'Océanie orientale, au rapport des zélés missionnaires français qui viennent de les convertir au christianisme , possédaient l'affreux secret de se détruire. Ces peuples, naguère idolâtres et anthropophages, sont depuis quelques années de bons et fervents catholiques ; il sont aujourd'hui doux , humains, hospitaliers , laborieux et agriculteurs ; ils ne sont plus nus ; mais décemment couverts ; ils ne mangent plus les hommes, mais les aiment tous, amis et ennemis, dans l'esprit de la charité chrétienne. Ils ne connaissent plus que de nom le suicide et tous les autres crimes, et dans peu d'années ces noms eux-mêmes seront entièrement inconnus dans ces îles fortunées. Cet archipel enchanté retracera dans notre siècle la fameuse république du Paraguay.

Le suicide est donc connu et pratiqué chez tous les peuples, soit civilisés, soit sauvages, depuis l'anthropophage de l'Océanie jusqu'à l'opulent et poli Parisien. Les seuls pays où cette horrible plaie sociale ne pourra pénétrer seront ceux dans lesquels le catholicisme obtiendra son plein et parfait développement, comme l'expérience l'a prouvé au Paraguay, et comme elle le prouvera encore aux îles Gambier.

Quelle prodigieuse différence entre les mœurs des insulaires catholiques du petit archipel Gambier et celles des Otaïtiens, leurs voisins î Otaïti est le centre de la polynésie de l'Océanie australe. Les ministres protestants, les méthodistes anglais se sont constitués les seuls apôtres de cette île. Aussi leur intolérance envers les missionnaires français est incroyable et au-delà de toute expression. Ils ne se contentent pas de calomnier la religion catholique et les missionnaires, ses ministres; ils en viennent aux voies défait. Tout récemment ils ont fait enlever de force deux missionnaires français, avec ordre de les jeter sur un navire anglais. Sera-t-il donc permis de violer si indignement les droits des gens et toutes les règles de la justice envers des personnes inoffensives et même des ci-

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passés le suicide épidémique, sinon contagieux, et a prescrit contre son invasion une hygiène préventive dont je suspecte fort l'efficacité. Allez, Messieurs les docteurs, vous n'y voyez pas plus clair à ce choléra nouveau qu'à celui de îSôa! vous ne le

toyens français? (1) Voilà jusqu'où va dans cette île malheureuse l'empire despotique des ministres protestants.

Ce petit trait de modération et de tolérance anglaise n'est pas 1res propre à gagner la confiance et l'affection des habitants d'Otaïti. Déjà avant d'avoir été témoins de cet enlèvement brutal ils s'étaient plaints aux missionnaires des méthodistes en ces termes : « Ils ne sont pas bons, ils ne nous aiment pas, ils vous haïssent; ils font le commerce et sont très désireux d'argent et d'huile. Ils sont très riches; les montagnes sont couvertes de leurs vaches; ils nous vendent tout : la parole de Dieu, livres, prières, sacrem* ii/s, etc. «D'après cela ces insulaires doivent être persuadés que les ministres anglais, avec leurs femmes et leurs enfants ne viennent chez eux que dans des vues de pur intérêt , pour s'enrichir à leurs dépens, et pour travaillera établir leur propre règne plutôt que le règne de Jésus-Christ ; et nous ajouterons , nous , pour faire passer les Otaïtiens corps et biens sous la domination anglaise. Voilà comment le gros bon sens des sauvages juge et apprécie les missions des Anglais.

Par contre les Otaïtiens avaient été singulièrement touchés de l'esprit de charité et de désintéressement des missionnaires français, et ce n'est qu'à leur grand regret qu'ils les ont vu enlever si brutalement; ils sont d'ailleurs, au milieu même de leur profonde corruption, très disposés à recevoir la vérité.

Il est plus que probable que les ministres protestants avec toutes leurs bibles n'extirperont point de cette île le suicide et tous les autres crimes, pas plus qu'à l'une des principales îles de l'archipel Dangereux, dont les habitants, grâce à la société biblique, probabli'iiu'iit ne mangent plus les hommes : c'est déjà un progrès; ils se contentent aujourd'hui de massacrer purement et simplement les sauvages des petites îles et de piller tout ce qu'ils y trouvent. Voilà

(I) Une satisfaction a été demandée el obtenue par une (régate française.

(Note Uc lu deuxième édition,)

guérirez pas davantage. Ce n'est pas d'aujourd'hui d'ailleurs que l'humanité est en butte à ce mal; mais autrefois, du temps qu'il y avait encore des croyances, une religion, il y avait aussi des traitements contre lui : c'était Dieu qui était le médecin. Se sentait-on atteint, on s'en allait à l'église prier Dieu, et Dieu vous disait le remède, et il vous envoyait aux hôpitaux où l'on soignait les malades

un petit échantillon de la conduite des apôtres anglicans aux îles de l'Océanie.

Maintenant de quel côté est la vérité? où sont les vrais missionnaires? Jugez par les fruits. Faites l'application de cette règle infaillible du divin fondateur du christianisme : Ex fructibus cognoseclis eos, et vous verrez que les uns travaillent pour le ciel et les autres pour la terre ; que les premiers gagnent les âmes et les seconds de l'argent.

Voilà pour l'intolérance des Anglais. Disons aussi un mot de leur tolérance ; il faut être impartial : aucune nation n'est plus tolérante que les Anglais en fait de matière religieuse. Hors le culte catholique, ils tolèrent tous les cultes, (c'est dire toutes les erreurs), fût-ce même l'idolâtrie, quand leur intérêt le commande. Et en effet n'a-t-on pas vu de nos jours « l'Angleterre prescrire dans le plus minutieux détail , à ses agents au Canada , d'odieuses mesures de persécution contre la religion catholique, et en même temps garantir par un traité solennel aux habitants de l'île deCeylan la liberté de l'idolâtrie ; assister par ambassadeurs aux cérémonies religieuses de ces peuples, et offrir à leurs divinités des dons sacrilèges ! » ( Lamennais. Indijféi'ence en matière de "Religion, 1. 11, p. 7:2.) (1)

[ ne nation qui donne au monde chrétien an pareil scandale et à laquelle une politique si bassj et si déshonorante n'arrache point un cri universel d'indignation et d'horreur, est une nation qui se dégrade, se couvre d'opprobre, et que l'on ne doit plus regarder comme un peuple chrétien. (Voyez le n° 56 des Annales de la Propagation de la Foi.)

(1) On a vu partir de Londres, sur le même navire, des idoles pour lis Indiens, et des missionnaires protestants pour prêcher l'Évangile en Amérique.

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lassés de la vie : ces hôpitaux c'étaient les cloîtres.

« Voyez si l'on se tue autant là où ces hospices des âmes, si ébranlés qu'ils soient, sont toutefois demeurés debout. A Madrid il y eut un suicide l'an dernier : les voltairiens crièrent bien à la vue de cette mort que l'Espagne commençait à se civiliser ; mais les vieux chrétiens s'effrayèrent, et pressentirent tristement la ruine prochaine de leur culte, et de leurs autels.

« Que voulez-vous ? C'est le sort du siècle. On ne croit plus en rien, ni en Dieu ni en la royauté. 11 y en a qui cherchent comment finira le monde. Eh bien ! toute foi est éteinte, ce sera peut-être par ce dégoût de la vie devenu général et invincible, par un suicide universel. » On sait ee qui s'est passé en Espagne depuis i8j'|.

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