‹ Pensées d'un croyant catholiqueChapitre 29 sur 50 · MOYENS PROPRES A ARRÊTER LES PROGRÈS DU SUICIDE · texte numérisé non relu

MOYENS PROPRES A ARRÊTER LES PROGRÈS DU SUICIDE

S'il est facile de découvrir et de signaler les véritables causes du suicide et de tous les autres crimes qui troublent et désolent la société, il ne l'est pas moins d'en entrevoir au premier coup d'œil le véritable et l'unique remède efficace. Mais malheureusement, rans l'état actuel de dépravation intellectuelle et morale et surtout d'indifférence religieuse de la plupart des peuples, l'application de ce moyen nécessaire est devenue très difficile et presque impossible, tant cette plaie sociale est aujourd'hui grande, hideuse et comme désespérée! Plaga despetata !

Faut-il pour cela garder un coupable silence, et

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s'abstenir avec un froide indifférence de remplir un devoir sacré envers la société malade et défaillante? Je ne le pense pas. Je sais que dans ce siècle de matérialisme et d'indifférentisme mes paroles ne seront point écoutées parla grande majorité des Français; mais qu'importe, si je dis la vérité? La vérité n'est jamais nuisible aux hommes.

Les causes premières, productrices du suicide, comme nous l'avons prouvé plus haut, étant l'absence des croyances religieuses, l'ignorance de la religion et surtout l'éloignement des pratiques de la religion, il s'ensuit que les conditions opposées sont le vrai remède de ce mal moral. Ainsi, foi religieuse, intruction religieuse et pratique religieuse, c'est à dire une bonne éducation chrétienne, voilà le remède radical et spécifique sans lequel tous les autres sont à peu près vains et impuissants.

Je défie tous les philosophes, les moralistes, les législateurs, les jurisconsultes, les publicistes, les politiques, les gouvernants, les administrateurs, les médecins, les philanthropes, les économistes, de suppléer les principes religieux et la morale évangélique par quelque institution humaine qu'on veuille imaginer. Sans doute les revers de fortune, la misère sont aujourd'hui des causes occasionnelles d'un grand nombre de suicides. Eh bien ! cherchez à les prévenir ; opposez à ce mal social un remède purement humain ; élevez des manufactures, créez tous les établissements industriels que vous voudrez ; rendez le commerce florissant., encouragez les arts, en un mot répandez l'abondance et le bien-être matériel dans le sein des po-

pulations : tout cela est bon et louable sans doute ; mais si tout ce grand corps industriel n'est animé par l'esprit vivifiant de la foi et de la morale religieuse, vous ne ferez que déplacer les passions ou les changer en d'autres plus dangereuses encore. (1) Si ce n'est pas alors la misère qui détermine les hommes à se suicider, ce seront l'ambition démesurée, l'orgueil, le luxe ruineux, enfants des richesses et l'aliment de toutes les autres passions les plus funestes, et particulièrement de cette cupidité effrénée, laquelle une fois entrée dans le cœur de l'homme le pousse à tout sacrifier à son idole, honneur, devoir, religion., conscience ; à tout entreprendre per fas et ne fas 9 et à entrer hardiment dans la voie du mal. Dominé par cette passion imr placable, il tourmentera la fortune, il se tourmentera lui-même, s'attirera malheur sur malheur, et peut-être une ruine totale suivie du désespoir et du suicide.

Voulez-vous sérieusement travailler à fermer cette grande plaie sociale ; emparez-vous de la génération naissante ; infusez-lui avec le lait, par une bonne éducation chrétienne, le germe de toutes les vertus religieuses, morales et sociales, et par conséquent du plus grand bonheur qu'il soit donné à l'homme de goûter ici-bas. Formez le cœur en même temps que vous éclairerez l'esprit, ou plutôt mettez toujours et en tout l'instruction religieuse avant l'instruction scientifique et littéraire; la vertu

(1) On connaît la corruption morale de la plupart des gens employés dans les fabriques et les usines.

avant la science, les mœurs avant les connaissances, et les devoirs avant les arts. Malheur à une nation qui compterait l'instruction, les sciences, les arts pour tout, et l'éducation, les devoirs et la vertu pour rien ! Quand un peuple est descendu à cette dégradation intellectuelle et morale il faut qu'il périsse ou qu'il rentre dans la voie de la vérité et de la sagesse.

Il importe grandement, extrêmement que l'éducation de la jeunesse ne soit confiée qu'à des hommes sincèrement religieux, qui sachent instruire autant par leurs exemples que par leurs paroles; et malheur à l'instituteur, soit public, soit privé, qui ne met pas la religion avant tout, et qui détruit par sa conduite le bien qu'ont pu produire ses discours! S'il en agit ainsi, il trompe les espérances des familles et de la patrie, et se rend indigne de l'honorable profession qu'il exerce.

Éloigne/ de la jeunesse, comme nous l'avons déjà insinué, tous les plaisirs dangereux et frivoles qui corrompent la raison et gâtent le cœur ; inspirez-lui de l'aversion pour 1 s jouissances matérielles, afin de préparer les esprits aux choses graves et sérieuses, et de les rendra par là capables de vérités fortes et sévères ; et surtout jetez dans les cœurs les semences de toutes les vertus ; ouvrez-les aux sentiments élevés, grands, généreux, honnêtes. Faites en sorte que les jeunes gens soient en même temps physiquement sains et vigoureux; fortifiez-les par les exercices sagement variés de la gymnastique et selon les règles d'une hygiène sage et prudente, mais sévère; endurcissez et trempez les com-

plexions c les tempéraments dans les fatigues et

les travaux du corps.

Ouvre/, de nouvelles carrières aux hommes qu'une bonne éducation physique et moral' aura déjà convenablement préparés, celles par exemple de l'agriculture. Ce sera une source de richesses pour l'état et pour la société, et de prospérité, de bien-être, de mœurs, de vertus et de bonheur pour ceux qui exerceront cette utile et honorable profession. Vous donc, dépositaires du pouvoir, gouvernants, ministres, administrateurs, ennoblissez et encouragez de toutes vos forces le premier et le plus utiles des arts, l'agriculture ; appelez à son secours les sciences physiques et particulièrement la chimie, afin d'arriver à la connaissance exacte de la nature des terrains et des éléments ou principes constitutifs des différents sols exploitables.

Un bon système d'agriculture, développé sur un vaste terroir et conduit avec intelligence et le savoir pratique nécessaire, pourra exercer la plus heureuse influence sur les populations, leur procurer l'aisance, le bien-être, la santé et la force du corps, et, ce qui est plus excellent encore, de bonnes mœurs. Il est certain que l'agriculture mise en honneur, bien entendue et exercée, non dans l'intérêt seul de quelque avide spéculateur industriel, mais dans celui d'un grand nombre de membres ou de sociétaires, avec espérance de bénéfices proportionnés aux capitaux et aux travaux, est un puissant moyen de vraie civilisation et même de moralisation, par conséquent de prospérité, de paix et d'ordre public. Combien de jeunes gens entreraient dans cette car-

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rière plutôt que de vouloir, par un déplacement de condition, aspirer peut-être à une vocation à laquelle rien ne les appelle que leur seule ambition ! Combien de milliers de jeunes gens de la classe inférieure, qui rougissent de prendre l'état de leur père, usent le temps et les livres à étudier, et, faute de moyens ou pécuniaires ou intellectuels, n'acquièrent jamais d'état! Que de vocations dévoyées! que d'avenirs avortés! que de positions compromises! Que deviendront ces avortons bâtards de la société ? Ils se jetteront dans les grandes villes et les capitales, s'y dépraveront, supposé qu'ils ne le soient pas encore; chercheront des places sans en trouver, parce qu'il n'y en a pas pour tout le monde. Bientôt, poussés par l'impérieuse nécessité, ils tourneront l'instruction qu'ils ont reçue de la société contre la société même, comme Lacenaire et tant d'autres ; ils se déshonoreront par des actions basses, viles, flétrissantes et peut-être par des crimes ; deviendront des instruments ou des fauteurs de je ne sais quelles iniquités, de troubles politiques, d 'émeut' s, de séditions, de révolutions, que sais-je? et dans tous les cas finiront probablement par le sui ide. (i)

(t) L'oisiveté, connue on saii, est la source <run grand nombre de vices, particulièrement chez tes jeunes gens et les soldats. Ces derniers en effet, inoccupés en temps de paix dans les garnisons et les casernes, s'abandonnent généralement au vice, à la corruption des mœurs et à l'ivrognerie : de là des querelles, des batteries, des duels, des suicides et la ruine de la discipline. Ajoutez ii cela que cette vie de rainéanlise el de débauche énerve et use autant le physique que le moral du soldat, et le rend faible et lâche au moment des combats.

Les anciens connaissaient mieux les lois de l'hygiène militaire,

Depuis qu'il n'y a plus de guerre et point ou peu de colonisation, une exubérance de population

parmi la jeunesse des grandes villes est un fait qui frappe tous les esprits. Vous donc qui gouverne/ les peuples, appelez ailleurs des hommes capables peut-être de troubler un jour la soeiété, de lui nuire et de se nuire à eux-mêmes ; adoptez un système de décentralisation qui rejette les jeunes gens dans les campagnes désertes, où l'industrie agricole leur ouvrira une nouvelle et honorable carrière; et certes le sage comprendra facilement combien cette dernière condition, bien appréciée, e>t, sous tous les rapports, préférable à toutes ces industries d'arts et de luxe de nos grandes cités, qui toujours

et avaient de plus hautes vues politiques que nous. Les Romains, dans leurs beaux jours, firent, si je ne nie trompe, avec leurs aimées tous ces ouvrages gigantesques dont nous admirons encore aujourd'hui les débris et les ruines, comme ces canaux, ces aqueducs , ces voies publiques , etc. Pourquoi ne pas les imiter en ce point en occupant nos soldats (qui sont pour la plupart sortis de la classe <i< 's laboureurs) à creuser des canaux, à faire des grandes routes pour multiplier et faciliter les communications et par là favoriser l'agriculture et le commerce de l'intérieur; à défricher des landes, à dessécher des marais; à faire des chemins de 1er, qui sont destinés à exercer un jour une grande influence sur l'industrie et le commerce , et même peut-être sur la stratégie. Tous ces travaux assainiraient les pays en les enrichissant, et rapporteraient un prolit réel à l'étal ; de plus ils dissiperaient les maladies endéiniipies, et raffermiraient la saule des habitants des localités qui sont le théâtre de ces opérations; ils auraient encore l'avantage immense de maintenir ou plutôt de fortifier la santé et d'endurcir les tempéraments des militaires, et de les rendre plus capables de supporter les travaux et les fatigues de la guerre. Ces occupations éloigneraient les occasions des vices et des débauches, et contribueraient puissamment à la conservation de la moralité du soldai, dn bon ordre et de la discipline militaire.

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amollissent et énervent plus ou moins les hommes, et trop souvent les corrompent, les pervertissent, les démoralisent, et enfin les préparent à la péripétie tragique du suicide.

On parle beaucoup aujourd'hui d'instruction p >pulaire; mais que l'on sache bien que l'instruction seule, c'est à dire savoir lire, écrire et chiffrer, sans éducation ni instruction religieuses, est plus nuisible qu'utile : une malheureuse expérience ne le prouve que trop aussi bien dans les campagnes que dans les villes. C'est ce qu'on remarque particulièrement dans les premières depuis que la philosophie matérialiste a fait colporter et jeter avec profusion, jusque dans les chaumières, des milliers de brochures impies et obscènes, afin, comme disent les voltairiens, de civiliser les habitants des campagnes. Cette propagande infernale porte tous les jours ses fruits; grâce à ses sataniques inventions, l'impiété et la corruption des mœurs s'infiltrent peu à peu dans les populations de nos campagnes, autrefois si religieuses et si paisibles; l'oubli des devoirs religieux, tous les vices, l'ivrognerie, le libertinage, la paresse, etc., y sont aujourd'hui aussi communs qu'ils y étaient rares autrefois. De là vient encore une autre plaie, effet du vice, savoir î;i misère, et souvent une misère extrême, qui devient un mal sans remède si les infirmités ou les maladies viennent à s'y joindre. Qu'en arrivera-t-il si Ton n'y remédie efficacement ? des maux affreux, des maux infinis : le désespoir prendra la place de la résignation religieuse, et le suicide en sera le triste dénouement, ou plutôt ces craintes mal-

heureusement ne se sont déjà <[ue trop réalisées !

Autrefois, avant la révolution, les pauvres, et surtout les malades nécessiteux, trouvaient des secours suffisants dans la libéralité ou la charité du clergé; les cures étaient alors généralement dotées d'honnêtes bénéfices qui tournaient au profit d<> pauvres et des malades. Aujourd'hui, depuis que l'église de France a été spoliée de ses biens, les curés des campagnes ont à peine le nécessaire pour eux-mêmes. Qui donc maintenant vient au secours de tant de pauvres malades de la classe si nombreuse et si utile des laboureurs, qui forment la très grande majorité des habitants delà France, qui nourrissent par leurs sueurs et leurs pcniblcs travaux les populations de nos cités, et donnent encore leurs enfants pour la défense de la patrie? Je ne vois pour eux aucune ressource assurée. Il faut donc qu'ils meurent sans secours chez le peuple le plus éclairé, le plus civilisé, le plus humain, le plus généreux de la terre, chez le peuple arrivé à l'apogée de la civilisation, au dix-neuvième siècle, enfin chez ie peuple français.

De grâce, qu'on nous parle un peu moins de haute civilisation, de progrès des lumières, d'humanité souffrante, de philanthrophie, d'émancipation intellectuelle, etc., et qu'on ne laisse pas mourir des Français de misère et de désespoir; qu'on commence avant tout par les émanciper de la faim, de la maladie et de la mort, et puis on verra pour le reste.

Quel remède donc à opposer à ce mal? Je n'en vois pas d'autre que rétablissement de maisons de

bienfaisance ou plutôt de petits hospices ruraux ou cantonnaux. Tout le monde sait que les habitants des campagnes n'ont aucun droit légal aux réceptions dans les hôpitaux des villes voisines : ils n'ont d'autre titre à présenter que le sceau de la misère, avec des douleurs, des plaies et la faim. Que l'on songe donc sérieusement à fonder des hospices ruraux, et que l'on crée à cet effet dans chaque canton une espèce de caisse d'épargne, où chaque habitant, suivant sa fortune ou le taux de ses impôts, dépose tous les mois une très modique somme; qu'on sollicite une loi ou du moins une ordonnance royale qui reconnaisse ces nouvelles institutions et les autorise à recevoir légalement des donations et des legs, et vous verrez qu'avant peu d'années chaque canton aura son petit hospice ; ne fût-il que de vingt à trente lits, ce serait un grand progrès et un avantage immense. Mais il n'est pas dans mon sujet d'entrer ici dans les détails : je me contente d'indiquer le but où l'on doit tendre ; je laisse à d'autres à faire le reste.

Je ne m'étendrai pas davantage sur le détail des moyens propres à prévenir le suicide ou en arrêter \; è s. Outre que tous les moyens secondaires, n'attaquant pas la véritable cause du mal, sont par eux-mêmes assez peu efficaces, ils ont été d'ailleurs assez suffisamment indiqués dans l'exposé même des causes du suicide; c'est pourquoi j'y renvoie, et je passe au duel.

LE Dl II . 311

CONSIDÉRATIONS

PHILOSOPHIQUES, MORALES ET RELIGIEUSES

L'homme de courage dédaigne le due! , cl l'homme de bien l'abhorre. Je regarde les duels comme le dernier degré de brûla lilé où les hommes puissent parvenir.

(J. J. Rousseau)

Le duel est un combat avec danger imminent pour la vie ordinairement entre deux personnes qui conviennent du temps et du lieu, et s'y engagent de leur autorité privée.

On peut dire que le duel renferme à la fois la perversité et la noirceur du suicide et de l'homicide. Celui qui s'expose librement et volontairement, sans raison juste et légitime, au danger prochain de perdre la vie est en quelque façon le meurtrier de lui-même. D'un autre côté le duelliste doit être généralement censé avoir l'intention d<; tuer son adversaire; il y a tentative de meurtre, et si l'homicide n'a récllemeqt pas lieu, ce n'est que pu circonstances indépendantes d<- sa volonté : ainsi il

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y a meurtre. Le duel peut donc être considéré comme une espèce de suicide et d'homicide réciproque intentionnel ou réel.

Il suit de là que le duelliste commet un crime contre Dieu, contre la société et contre lui-même. Voyez ce que nous avons dit sous ce triple rapport en parlant du suicide. Nous nous contenterons de faire ici quelques réflexions sur le duel, considéré comme préjugé social et national.

Dans Tétat actuel de notre dépravation intellectuelle et morale, dans le siècle qu'on appelle siècle des progrès et des lumières, siècle de raison et de haute civilisation, il règne en Europe, et surtout chez le peuple qui se croit le plus éclairé de l'univers et à l'apogée de la civilisation, il règne, dis-je, chez, ce peuple ou le peuple français, un préjuge que lui ont légué les siècles d'ignorance et de barbarie. Ce préjugé c'est l'idole du faux honneur à laquelle on sacrifie, par une cruelle et incompréhensible stupidité, la vie des citoyens, le bonheur des familles, la morale et la religion, c'est à dire tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes.

Ces combats singuliers ont donc une origine féroce et barbare ; ils sont en un mot un véritable et brutal anachronisme en opposition directe avec les mœurs des peuples civilisés et chrétiens. Il est, en effet, inconcevable que l'Europe moderne et particulièrement la France ait pu accréditer une opinion, un préjugé aussi absurde que cruel, aussi stupide et extravagant qu'inhumain et immoral. Sans doute un jour la postérité, plus sage que nous, regardera nos siècles dits des lumières comme des temps d'i-

LE DUEL. Bl3

gnorancc et de barbarie. Et en effet, souffrir une coutume atroce et insensée contre la raison et les lois et au sein du christianisme, c'est à dire ne point punir comme ils le méritent des homicides volontaire-, des meurtres prémédités, solennels, publics, scandaleux, c'est le premier et le plus grand caractère d'une nation dégradée, abrutie et barbare, et qui démentira peut-être aux siècles futurs ces progrès de la civilisation, des lumières et des sciences, dont nous sommes si fiers et si vaniteux. « Le duel, a dit naguère le procureur-général près la Cour de cassation, c'est l'état sauvage; c'est non pas le droit, mais la raison du plus fort et du plus adroit et quelquefois du plus insolent. »

Aux yeux de la souveraine raison et de tous les hommes vraiment sages, les bonnes actions ou les vertus et le courage qui les fait pratiquer honorent seuls véritablement l'homme, tandis que les mauvaises actions ou les vices et la lâcheté qui les engendre doivent aussi seuls le déshonorer. S'il pouvait en être autrement, et que les vertus et le courage pussent déshonorer l'homme, et les vices et la lâcheté l'honorer véritablement, toutes les notions d'honnête, de bien et de mal, de juste et d'injuste seraient confondues et détruites, la morale et les lois anéanties, et enfin tout l'édifice social infailliblement renversé.

L'homme qui, contre la loi naturelle, fait librement, de son autorité privée, une action avec l'intention de nuire à son semblable fait un acte mauvais et vicieux. Or le duel est un acte qui offre ces caractères : il est fait librement, par autorité privée

et avec dessein de nuire; donc, d'après la règle certaine ci-dessus établie, l'acte des duellistes est mauvais et vicieux, et par conséquent il est l'effet d'une véritable lâcheté, car on est lâche avant d'être vicieux, C'est la lâcheté qui produit le vice. La lâcheté, dit avec raison Jean-Jacques, est le chemin du vice, c'est à dire le moyen d'y arriver. Quel est donc maintenant le caractère de l'homme lâche et de l'homme courageux?

En général on est lâche quand on ne remplit pas ses devoirs, quand on fait des actions défendues par la loi de Dieu, la loi naturelle, la conscience, les lois positives, etc., ou que l'on omet les devoirs prescrits par ces mêmes lois.

Pour remplir tous ses devoirs il faut ordinairement plus ou moins se renoncer, se vaincre, remporter des victoires sur la nature, sur l'amourpropre et sur ses passions, c'est à dire qu'il faut du courage et de la force. Il n'y a pas de vertu sans force, dit encore Rousseau. Le mot vertu veut dire force. Pour être vicieux il ne faut être que lâche, c'est à dire n'avoir point le courage, la force de remplir ses devoirs et de pratiquer la vertu. Donc celui qui ne remplit pas ses devoirs et ne pratique pas la vertu est véritablement lâche et vicieux. Cela posé, voyons si le duelliste est courageux et vertueux, ou lâche, et vicieux.

Les duellistes foulent aux pieds ce qu'il y a de plus sacré parmi les Domines, les lois divines et humaines. Ils s'exposent librement au danger prochain de subir des conséquences extrêmes, terribles et funestes, et même. de s'attirer tiès probablement

le souverain malheur en recevant la mort ou en commettant un véritable meurtre. Ils sacrifient donc à la passion tous les devoirs ensemble et envers Dieu, et envers les hommes, et envers euxmêmes, et tout cela pour une légère offense reçue, un mot désobligeant, une légère impolitesse, un geste, un regard injurieux. (1)

Cela n'est plus une pure folie, une simple lâcheté ; c'est une brutalité stupide, une frénésie féroce, une fureur qui n'a pas de nom. & S'il est un crime, dit Gall, qui mérite d'être taxé de meurtre des plus prémédités, des plus insensés, des plus dangereux, c'est certainement le duel. La plupart du temps pour des futilités, quelquefois provoqué par les vexations d'un ferrailleur de profession, l'on se donne réciproquement la mort en présence de plusieurs témoins! Non, j'ai beau me transporter dans les pays et dans les temps plus barbares, je ne pourrai concevoir qu'on puisse laisser subsister une pareille, une aussi cruelle immoralité! Le préjugé, dites-vous, le veut ainsi. Le préjugé! c'est donc au préjugé que les lois doivent sacrifier la vie des citoyens, la morale, les préceptes de la religion, le bonheur des familles! Mais comment détruire un préjugé qui soutient le courage et l'honneur? Quel honneur, quel courage que de tuer ou de se faire tuer pour quelques paroles qui vous déplaisent, ou

(l) On connaît l'anecdote de ce forcené ferrailleur qui se battit trois fois dans la même journée, la première fois parce que quel, qu'un l'avait regardé de travers; la seconde fois parce qu'un autre l'avait regardé en lace, et enfin en troisième lieu parce qu'un de 51 '-> amis ne l'avait pas regardé du tout.

316 PEiNSÉES d'un croyant catholique.

pour la gloriole et l'admiration d'une femme vaine

et frivole qui peut-être demain se moquera de vous,

« Mourez pour la patrie, mourez pour la défense de ses droits, et l'on vous reconnaîtra du courage. La nation française n'a certainement pas besoin d'une pareille étourderie, de ces prouesses fanfaronnes pour que le monde sache qu'elle a de l'honneur et du courage. » (1)

Comprenez . s'il est possible, la force et l'empire du préjugé. Le duelliste commet un homicide, et il est satisfait et tranquille; il croit avoir réparé son honneur par un crime énorme, un lâche et horrible meurtre. La victime en présence de la formidable éternité dira peut-être aussi : Mon honneur est vengé, et je meurs satisfait. L'honneur du duelliste consiste donc à satisfaire ses passions, l'orgueil et la vengeance, c'est à dire à fouler aux pieds toutes les lois divines et humaines. Quel inconcevable renversement des choses et de toutes les idées de justice et de vérité!

Celui qui accepte un duel trahit sa religion, supposé toutefois qu'il lui en reste encore quelque vestige, agit contre sa raison et sa conscience. Il voit le mal qu'il fait; sa conscience se soulève et crie avec force contre la noirceur de son action ; n'importe, il étouffe ce cri importun, il sacrifie sa conscience à la futile crainte des reproches non moins futiles de gens frivoles et légers, ou à la vaine appréhension de passer pour lâche dans l'esprit de quelques hommes inconsidérés et esclaves comme

(1) Sur les Fonctions du Cerveau, 1. 1, p, 364.

lui d'un cruel et fanatique préjugé. Est-il une plus grande lâcheté sur la terre que cet insolent oubli de tous les devoirs les plu-; sacrés? Leur omission volontaire par respect humain ou par la crainte d'un injuste reproche prouve évidemment le vice, et décèle une âme faible et lâche. On peut même dire que dans ces âmes basses il y a de plus un certain fonds d'hypocrisie. Combien en effet n'en rencontre-t-on pas qui en acceptant un duel s'efforcent de faire paraître dans leur maintien extérieur les signes d'un courage qui n'est pas dans le cœur. C'est le faux courage que la multitude insensée prend pour de la bravoure. 11 est faux, parce qu'il est tout entier dans le préjugé et dans l'opinion des hommes, et qu'il dépend des circonstances, dus temps et des lieux. Or l'opinion des hommes, les temps et les lieux changent, et avec eux tout ce qui s'y rattache; mais ce qui change ainsi ne peut être le vrai courage, parce que la nature du courage ainsi que de l'honneur véritables ne change pas, non plus que la vérité, qui en est le fondement et la base.

Combien de fois n'arrive-t-il pas encore que l'on n'accepte un duel que parce qu'on est sans instruction et sans lumières, et qu'on ne sait pas se défendre par la force de sa raison? Ainsi on supplée le raisonnement et le génie par le pistolet et l'épée ; l'adresse de la main tient lieu d'esprit et de logique, et on ne se bat que parce qu'on est dans la vérité sot et stupide, ou qu'on n'a pas la force de raison et de caractère pour se mettre au dessus d'un préjugé qui n'est que le fruit de l'ignorance et de la

barbarie; et certes dans aucun cas cela ne peut être honorable. Ne pouvant vaincre par l'esprit, on s'attaque brutalement aux corps, et l'on se bat comme les bêtes sans esprit et sans raison.

Et ne croyez pas que ce soient là de vaines déclamations et de pures fictions de l'esprit, uniquement imaginées pour étayer une opinion que l'on cherche à faire prévaloir. Non, ce sont de tristes réalités. Des aveux humiliants nous ont été faits par des personnes qui, après avoir été longtemps esclaves du préjugé et de l'erreur, sont enfin revenues à la vérité et à la pratique de la vertu. On a donc avoué que l'on ne s'était battu que par de purs motifs de honte et de respect humain, quoique avec une extrême répugnance, parce qu'on ne savait pas se défendre par de bonnes raisons, c'est à dire qu'on était vide d'esprit et de raison, et rempli d'un stupide et sot orgueil; enfin qu'en pays étranger on avait refusé de se battre, soit par la crainte de la mort, soit par la persuasion que l'honneur ne pouvait êt<e compromis là où l'on était entièrement inconnu. Le courage et l'honneur dépendent donc du pays où l'on se trouve, et de l'opinion des personnes qui nous environnent. Quel renversement étrange parmi les hommes qui se piquent d'esprit et de raison, ou plutôt quelle incompréhensible déraison! Le vrai courage comme le vrai honneur sont indépendants de l'opinion des hommes, et sont de tous les temps et de tous les pays. Partout et toujours, et quelle que soit l'opinion des peuples, l'homme doit être bon citoyi o, v< rtu, ux, honnête, juste, respectueux envers l'autorité et obéissant aux lois. Voilà l'hon-

LE m i i.. 310

neur véritable. Partout et toujours, et quoi qu'on dise ou qu'on fasse, le bon citoyen doit aimer sa patrie, sacrifier l'intérêt particulier au bien général, braver le préjugé et le respect humain pour pratiquer la vertu, résister courageusement au torrent des scandales et de l'immoralité publique; se montrer constamment le ferme défenseur de l'innocent et de l'opprimé, de la veuv.e et de l'orphelin; faire preuve d'un généreux dévouement dans les calamités publiques; retirer, si l'on peut, ses semblables des périls où ils peuvent se trouver ; les arracher du milieu des flammes, de l'inondation, de la contagion, etc., etc. Voilà en quoi consiste le vrai courage, et ceux qui seront assez malavisés pour blâmer un homme de ce caractère, qui, par principe de vertu et de conscience, refuse de se battre en duel, doivent être considérés comme des êtres tristement organisés et comme des imbéciles, dont il faut mépriser le blâme injuste et stupide. Donc celui qui accepte un duel est à la fois lâche et vicieux; lâche, parce qu'il n'a pas le courage de se vaincre, de remplir son devoir, de pratiquer la vertu , de se mettre au dessus d'un faux et brutal préjugé; de plus il est vicieux, parce qu'il méprise les lois divines et humaines, fait un acte mauvais et blâmable, et cherche à nuire à son semblable autant qu'il est en lui.

Voyons maintenant le caractère d'un homme dont l'honorable et vertueuse vie lui fait un devoir de conscience de refuser un duel Cet homme, <■' si un /âge, parce qu'il est véritablement courageux, honorable et vertueux. Il est courageux, parce

qu'il a la force de se vaincre lui-même, de s'affranchir d'un vil et barbare préjugé, de braver le p uvoir fascinateur du respect humain, les sarcasmes d'hommes frivoles, et enfin de mépriser justement un injuste mépris. Il est honorable, parce qu'il fait consister le véritable honneur dans la vérité, la franchise, la loyauté, dans la pratique de la vertu, dans une conduite honnête et irréprochable, dans l'obéissance aux lois. 11 sait que l'honneur véritable ne dépend point de l'opinion ni des préjugés des hommes, mais qu'il a, comme dit Rousseau, « sa source éternelle dans le cœur de l'homme juste et dans la règle éternelle de ses devoirs. » 11 ne se croit pas honoré par les suffrages d'une multitude inconstante ou insensée, mais seulement par l'estime et l'approbation des hommes vertueux et sages. La vertu est pour lui la seule règle de l'estime et de l'honneur véritables. Enfin il est vertueux, parce qu'il ne veut pas désobéir aux lois divines et humaines ni nuire à son semblable, parce qu'il ne veut pas trahir sa religion, sacrifier sa conscience ni donner le scandale d'une grande et cruelle immoralité. Le sentiment d'avoir rempli son devoir et le témoignage d'une bonne conscience le dédommagent et le consolent délicieusement des sacrifices que demande la pratique de la vertu.

On dira peut-être qu'il est des circonstances où l'honneur, qui doit nous être aussi cher et peut-être plus cher que la vie, nous ordonne de nous venger par le duel lorsque l'autorité publique ne saurait le faire elle-même, dans le cas, par exemple, où nous avons reçu une insulte ou un affront sans témoin.

LE MJEL. .1-21

La raison naturelle nous dit qu'il n'est permis à personne de se constituer juge en sa propre cause; car les hommes sont tous naturellement portés à croire bien plus graves qu'elles ne sont en effet les injures qui leur ont été faites, et ils ont coutume de soutenir ce qu'ils croient leur droit avec trop de chaleur et au-delà des bornes de la modération. D'ailleurs Dieu défend la vengeance personnelle lorsqu'il dit : Mi/ù vindicta. Ego rétribuant. D'un autre côté il faut souffrir patiemment les injures que l'on ne peut venger sans violer les lois divines et humaines. Celui qui reçoit injustement un affront ne peut en être véritablement déshonoré., mais bien plutôt l'injuste agresseur, parce qu'il fait une mauvaise action qui seule déshonore un homme. Le christianisme, auquel on avoue être redevable de la civilisation moderne, condamne hautement, comme on sait, la vengeance personnelle. Les duellistes cependant se croient et se disent chrétiens, et ils ont honte d'en suivre les saintes et les salutaires maximes. Le sage en gémit, et ne peut voir en cela qu'une profonde dégradation et un abrutissement farouche et sauvage.

11 faut qu'il y ait un étrange renversement dans les idées des hommes pour qu'un homme puisse être réputé lâche précisément pour nepas vouloir désobéir aux lois divines et humaines. Quoi! un homme a le courage de se mettre au dessus d'un cruel préjugé, rie remplir un devoir d'honneur en obéissant aux lois,, et il passera pour lâche parce qu'il est vertueux ! Cela n'est ni dans la vérité ni dans la nature. Si cet homme vous a blessé, il vous offre toutes les

satisfaction qui ne son! pas contre In (raison., In

conscience cl la vertu., c'est à dire l'honneur véritable, car sans la vertu il n'y a point de véritable honneur. On dit qu'il y avait autrefois à Rome un temple dédié à l'honneur, et qu'on ne pouvait y entrer qu'en passant par celui de la vertu. On n'est donc honorable qu'autant que l'on est vertueux. Le véritable honneur d'un citoyen consiste donc à pratiquer la vertu, c'est à dire à obéir à la loi de Dieu et à celle de son prince, qui le représente sur la terre, et à ne pas troubler la société par des actes qu'elle condamne et qu'elle réprouve souverainement.

Nous concevons que le solide et véritable honneur pst au dessus delà vie; car il vaudrait mieux mourir que de se souiller de quelque crime et de vio er les lois de Dieu. L'honn ur véritable, comme on l'a déjà dit, est fondé sur la vérité et la vertu, et en est le compagnon inséparable ; il est en nous, dans le cœur de l'homme vertueux. Le faux honneur dépend de l'opinion ou des préjugés des hommes, et certes ce ne sont pas les préjugés et l'opinion des hommes qui peuvent être pour l'homme une règle de jugement, de devoir et de conduite. 11 Sf] ait d'ailleurs absurde de dire que ee faux honneur est préférable à la vie, surtout s'il fallait le conserver non seulement au péril de ses jours, mais encore au mépris des lois divines et humaines. Or c'est le faux honneur qui est la cause de tous les combats singuliers.

Que si l'on objecte qu'on perd sa réputation dans l'opinion des hommes si l'on refuse de se battre, et

que par conséquepl il doit êlre permis pour conserver son honneur de céder à la dure nécessité que nous impose la loi d'un préjugé reçu, quoique faux ^

et insensé, alors nous répondrons : Vous préférez donc la vaine approbation d'une multitude, que vous jugez, vous-même injuste et insensée, au devoir, au bon témoignage de votre conscience, à l'estime des hommes vertueux et sages, et à la fidélité que vous devez à Dieu. Penser et agir ainsi c'est manifestement déclarer qu'il faut sacrifier à une opinion que l'on avoue être fausse, et la conscience, et la vertu., et la morale, et la religion, et Dieu même. Quoi de plus horrible et de plus exécrable !

« Le véritable honneur, dit Rousseau, dépend-il des temps, des lieux, des préjugés? Peut-il passer et renaître comme passent et renaissent les modes? Quelle prise peut avoir une vaine opinion

d'autrui sur l'honneur véritable, dont toutes les raisons sont au fond du cœur?... L'honneur du sage serait-il à la merci du premierbrutal qu'il peut rencontrer?... Gardez-vous, dit-il ailleurs, de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe de l'épée, et n'est propre qu'à faire de braves scélérats.

« Les plus vaillants hommes de l'nntiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats singuliers ? César envova-t-il un cartel à Caton, ou Pompée à César, pourtant d'affronts réciproques ? Et le plus grand capitaine de la Grèce (Thémistoele) fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer du bâton? .. 0 vous qui aimez sin-

324 1>ËNSÊË9 b'UN CROYANT CAftlOLlQt'tt.

cèrement la vertu, apprenez à la Servir à sa mode et non à la mode des hommes.

a Si la base de toutes les vertus est l'humanité, que penserons-nous de l'homme sanguinaire et dépravé qui l'ose attaquer dans la vie de son semblable ? Avez-vous oublié que le citoyen doit sa vie à la patrie, et qu'il n'a pas le droit d'en disposer sans le congé des lois, à plus forte raison contre leur défense? Je veux qu'il en puisse résulter quelque inconvénient; ce mot de vertu n'est-il donc qu'un vain nom, et ne serons-nous vertueux que quand il n'en coûtera rien de l'être ? Si le philosophe et le sage se règlent clans les plus grandes affaires de la vie sur les discours insensés de la multitude, que sert tout cet appareil d'études pour n'être au fond qu'un homme vulgaire? Vous n'osez sacrifier le sentiment au devoir, de peur qu'on ne vous accuse de craindre la mort! Pesez les choses, et vous trouverez bien plus de lâcheté dans la crainte de ce reproche que dans celle de la mort même. Quelle espèce de mérite y a-t-il à braver la mort pour commettre un crime !

« Quand il serait vrai qu'on se fait mépriser en refusant de se battre, quel mépris est le plus à craindre., celui des autres en faisant bien ou le sien propre en faisant mal ? Le bon et l'honnête dépendent-ils du jugement des hommes?

« Mais il est faux qu'à s'en abstenir par vertuVon se fasse mépriser. L'homme droit qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté refusera de souiller sa main d'un homicide, et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à défendre en toute rencontre juste

Lli DUEL. 325

ce qui lui est cher au prix de son sang, il marche tète levée ; il ne fuit ni ne recherche son ennemi. Si les \ ils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont des témoins qui les récusent. »

« Supposez un militaire d'une droiture éprouvée, qui dans les combats livrés sous les yeux de son prince a fait admirer sa valeur : il n'a jamais reculé devant les ennemis, mais en même temps inébranlable dans les principes d'une morale austère. Eh bien ! pensez-vous qu'un tel homme serait méprisé, déshonoré, qu'il perdrait l'estime de ses chefs, de ses compagnons d'armes, parce que, injustement provoqué, il aurait refusé de se battre ? Je dois mon sang à la patrie, dirait-il; mais si d'insolents adversaires m'attaquent, je saurai me défendre comme au champ d'honneur j'ai défendu mon pays. Et peut-être les plus légers et les plus incrédules respecteraient sa vertu.

«En deux mots, ajoute Rousseau, l'honneur d'un homme de bien n'est point au pouvoir d'un autre ; il est en lui-même et non dans l'opinion du peuple. 11 ne se défend ni par le bouclier ni par l'épée, mais par une vie entière et irréprochable, et ce combat vaut bien l'autre en fait de courage. Les hommes les plus prompts à recourir au duel sont toujours ceux dont la probité est la plus suspecte ; i e soot pour la plupart de malhonnêtes gens qui, de peur qu'on ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux, s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur conduite.

32(3 PENSÉES d'ln choyant catholique.

Les causes premières et véritables du duel sont absolument celles du suicide : l'absence des croyances religieuses, l'ignorance delà religion, et surtout 1 eloignement des pratiques de la religion. 11 est facile de s'en convaincre en considérant que tous ceux qui se battent en duel sont des gens généralement irréligieux. La plus simple observation suffit pour prouver la vérité de cette assertion : il est donc inutile d'insister sur ce point. Voyez ce que nous avons dit là-dessus au sujet du suicide.

Quant aux causes occasionnelles ou déterminantes, on les connaît suffisamment, puis qu'elles Se font ordinairement assez remarquer pat leur futilité et même par leur absurdité, comme on l'a dit plus haut.

On ne conçoit pas comment une nation comme la nôtre, si humaine, si polie, si courtoise, offre dans son sein un si grand nombre d'individus qui puissent être tout à coup transportés d'une si étrange et si aveugle fureur par les motifs les plus \ains et les plus frivoles. C'est un genre d'atroce folie que personne ne remarque, et que la multitude étourdie et insensée prend pour sagesse, honneur et bravoure.

Les médecins, comme nous l'avons dit plus haut, regardent le suicide comme l'effet ordinaire d'une maladie ou d'un délire aigu. Sans doute l'homme ne peut jamais avoir aucune raison pour se détruire; mais le suicide, tout criminel qu'il est, est certainement moins déraisonnable que le duelliste, parce que la perte subite de la fortune d'un homme est une cause infiniment plus puissante et plus

capable de le jeter clans le trouble e1 dans le désespoir que quelques paroles désobligeantes, ou autres semblables motifs plus ou moins faibles el eauses fréquentes de duel; et cependant je ne sache pas

qu'on ait jusqu'à présent rangé les duellistes dans la nombreuse catégorie des monomauiaques. On sait combien la monomanie est aujourd'hui invoquée pour justifier tous les genres de crimes et de délits. (1)

(1) Il y a quelques années la Gazette des Tribunaux et les autrefc journaux ont révélé à la France un fait bien extraordinaire et u "une immense gravité ; le voici :

l ne fille l'ut condamnée en 1826 aux travaux forcés à perpétuité pour avoir froidement coupé la tète à un enfant d'un de ses voisins. « En l'absence, dit la Gazette des Tribunaux, de tout intérêt connu à la consommation de son crime , les médecins déclarèrent que l'état mental de l'accusée présentait des signes non équivoques d'aliénation mentale. »

Depuis cette condamnation plusieurs écrits de médecine légale ont mis ce crime au nombre des cas de monomanie homicide , et l'on a vu dans plus d'une affaire criminelle évoquer ce sanglant souvenir comme une preuve à l'appui des moyens de défense pour certains accusés; mais la vérité des faits devait plus tard venir renverser ces nouvelles théories do monomanie. 11 parait que celte femme a avoué qu'après avoir été délaissée par son amant pour une autre, que celui-ci avait épousée peu de temps après, elle avait conçu la pensée et le projet d'une horrible vengeance, et qu'elle a consommé son crime en égorgeant l'enfant de son ancien amant et de -a rivale. File fut bien, dit-elle, un peu touchée par les cris du pauvre enfant; mais elle tenait à sa vengeance. Ce fait et les conclusions qu'on en a tirées, joints à l'aveu de la coupable, soni de nature à faire naître de graves et sérieuses réllcvioiis tant aux ( riminalistes qu'aux médecins légistes.

Sans doute il est louable et utile de recourir à la science pour éclairer la conscience du magistrat et du juge ; il est généreux et humain de chercher à soustraire des innocents à la rigueur et au

328 PENSÉES d'UM CROYANT CATHOLIQUE.

Le duel n'étant pas jusqu'à présent dans l'opinion publique, ni même dans celle des médecins, une monomanie ou l'effet d'une maladie ou d'un délire aigu, il s'ensuit qu'il est un véritable crime, un meurtre formel, puisqu'il est commis dans la condition d'intégrité des facultés intellectuelles, morales et affectives, c'est à dire avec connaissance, volonté et liberté. Donc ce crime n'étant point excepté par le code pénal doit être puni comme homicide volontaire par les peines du droit commun.

Les véritables remèdes propres à guérir radicalement cette horrible plaie sociale seraient tous ceux que nous avons indiqués contre le suicide, savoir la foi ou les croyances religieuses, l'instruction religieuse, et surtout la pratique de la religion. Voyez ce que nous avons dit en traitant des moyens propres à arrêter le progrès du suicide.

Mais dans l'état actuel de notre dégradation intellectuelle et morale, de la profonde dépravation de nos mœurs, et surtout île notre indifférence religieuse, le duel ne sera jamais entièrement extirpé

glaive des lois ; mais la science est-elle assez avancée pour servir de base en ce pointa la jurisprudence criminelle?

Ce qu'il y a de certain c'est que la physiologie et la pathologie du cerveau sont encore fort incertaines et très mal assises, et que la phrénologie n'existe pas comme science , ou n'est qu'une science fausse et illusoire.

On conçoit d'après cela qu'une science insuffisante, mal comprise ou exagérée dans son pouvoir ou dans son importance peut donner une direction vicieuse aux principes de la procédure criminelle, influencer et faire dévier les débats judiciaires, jeter la perplexité dans l'esprit des juges et amener enfin les graves conséquences que l'on pressent facilement.

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de la société pas plus que le meurtre ordinaire. Cepcodunl il est prouvé par le l'ail que le christianisme seul peut absolument l'aire cesser ces crimes affreux, témoin la laineuse république chrétienne du Paraguay, où le suicide, le meurtre et le duel étaient totalement inconnus. Mais l'influence des principes religieux sera nulle sur la génération actuelle telle que l'a l'aile la philosophie du dix-huitième siècle. Dans quelle classe d'hommes trouve-t-on ceux qui se battent en duel? Dans la classe des individus adultes, ordinairement depuis vingt jusqu'à soixante ans, et généralement plus ou moins lettrés. Dans cette masse d'hommes ceux qui seraient dans le cas de se battre en duel ou se conduisent par les principes religieux ou s'en passent. Les premiers n'accepteront jamais un duel; les seconds ou les gens irréligieux ne changeront point de principes ni de conduite, mépriseront les préceptes religieux et se battront : donc les moyens religieux et moraux sont inutiles pour la génération actuell? adulte; ils ne peuvent avoir leur application que dans l'éducation «les entants. Tout dépend en effet de l'éducation religieuse et morale du jeune âge. 11 importe donc grandement, extrêmement pour le bonheur public d'élever la jeunesse clans les principes religieux et surtout dans la pratique de tous les devoirs de la religion et de la morale chrétienne. Yoilà Je moyen le plus sûr, l'unique moyen même d'abolir absolument et sans retour cette coutume féodale de la monomachie.

Il faudra donc, faute de pouvoir opérer actuellement dans la société une régénération religieuse et

morale, se borner aux moyens de répression ordinaires, aux moyens purement extérieurs et précaires, c'est à dire à l'autorité et à la force des lois humaines.

L'arrêt de la Cour de cassation de 1837, qui fait rentrer le duel ou plutôt ses suites cruelles sous l'empire du droit commun, est à nos yeux une préparation, un acheminement à une loi spéciale sur ce point : c'est, si l'on veut, un progrès. Mais, eu égard aux idées actuelles sur ce qu'on appelle l'honneur et à l'esprit de nos mœurs relativement au due), il est très probable que cet arrêt n'atteindra pas son but et n'abolira pas le duel. Ce préjugé féodal est encore trop vivace et trop profondément enraciné dans les populations de nos grandes cités, où précisément les duels ont lieu pour l'ordinaire. Or il peut se faire, et la chose est très probable, que la majorité du jury soit dominée par les idées généralement reçues; et en ce cas les jurés étant eux-mêmes sous l'influence du préjugé général regarderont nécessairement tout duel comme une affaire d'honneur, et dès lors ils écarteront* de leur esprit toute idée de criminalité. Ainsi placés sous l'empire de convictions, il est vrai, toutes d'humanité, mais faussées par des idées préconçues, ils ne pourront s'élever à la hauteur de leur mission, parce qu'ils ne sentiront pas assez l'impression de la vérité pour assimiler, comme ils le doivent, le meurtre suite du duel au meurtre ordinaire. Qu'en résultcrat— il ? des verdicts d'acquittement dans presque tous les ca $, et par suite la cessation de toute poursuite judiciaire.

Mon petit travail sur le duel était terminé quand j'ai eu connaissance de l'éloquent et chaleureux réquisitoire de M. Dupin; j'y ai vu que M. le procureur-général de la Cour de cassation parait avoir pressenti ces fréquentes absolutions lorsqu'il dit : « En cas d'acquittement, si les faits le comportent, au moins on aura rendu hommage à la loi, à la morale et à la justice nationale. » Il rapporte un verdict du jury anglais que voici : « Un père avait tué le ravisseur de sa jeune fille; il avouait son crime, et dans sa douleur il exprimait le regret de n'avoir pu tuer qu'une seule fois le détestable auteur de tous ses maux. Cependant il fut acquitté, et toute l'Angleterre d'applaudir à cet arrêt. La conscience du jury a des mystères que nul n'a le droit de sonder; il n'en répond qu'à Dieu et au pays. »

Qu'est-ce que prouvent ce verdict d'Angleterre et ceux que l'on verra probablement en grand nombre chez, nous en faveur du duel? Rien autre chose, selon nous, que l'empire tout puissant d'un préjugé national et surtout la corruption de la raison publique, qui mettent le jugement du pays en contradiction avec la loi naturelle et les premiers principes de toutes les législations de l'Europe, qui proclament hautement à la face du monde entier : Tu ne tueras pas; tu ne seras pas législateur, ni juge, ni bourreau dans ta propre cause; en un mot tu ne te feras pas justice à toi-même.

Cette opposition formelle du jugement du pays avec la loi de la nature et la jurisprudence universelle de tous les peuples civilises et chrétiens est cependant, dit-on, un mystère de la conscience du

jury que nul n'a le droit de sonder. Donc il faut le respecter; et alors que deviendront les principes de la civilisation et de la morale publique sur lesquels est fondée et repose la société tout entière?

Les amis de l'ordre et de la justice désirent une loi spéciale; mais une loi spéciale sur le duel serat-elle un remède certain, infaillible, spéeilique pour guérir cette affreuse plaie sociale? Nous ne le pensons pas.

Une loi spéciale sera une loi exceptionnelle qui peut avoir pour effet d'ériger le duel en délit spécial, et de lui donner par conséquent une pénalité distincte. Ce sera peut-être le moyen de consacrer et de perpétuer le préjugé que l'on veut abolir. Cette loi spéciale rappellera éternellement au jury que le crime sur lequel il est appelé à prononcer n'est que l'effet malheureux d'une affaire d'honneur, et qu'il ne doit pas le confondre par conséquent avec le meurtre ordinaire; et dès lors, au moyen du système des circonstances atténuantes, on tentera d'éluder la loi, d'en décliner l'application, et l'on tombera encore dans l'inconvénient du droit commun. Cependant mieux vaudrait encore une loi spéciale que le droit commun.

Mais admettons qu'une loi spéciale soit assez répressive pour prévenir un certain nombre de duel : ce sera toujours un grand bien sans doute; mais elle sera sans force contre les duels suscités par les passions violentes, les haines subites et frénétiques, les accès de fureur incoercibles; et en effet chez les hommes furibonds, impies et immoraux, qu'aucun frein religieux ne retient, toutes les menaces seront

Lfi M'ÉL. 339

vailles et toutes les lois humaines impuissantes. Le même mouvement d'exaltation et de fureur qui les pousse à jouer leur vie leur fera braver aussi le danger secondaire de toute espèce de punition et celle de la mort même.

Si le droit commun, si même une loi spéciale n'arrête pas la fureur des duels, on sera forcé d'en accuser ou une lacune ou l'impuissance de la législation actuelle, et de reconnaître par là même la nécessité d'une autre mesure coercitive plus en harmonie par sa nature avec les causes occasionnelles du duel.

Dans le but de mettre l'honneur des citoyens à couvert des attaques brutales des bretteurs et de prévenir en même temps un certain nombre de duels nous proposons de faire juger les affaires d'honneurj pour parler dans le sens du préjugé, par un arbitrage ou un tribunal d'honneur, alin de punir les coupables en les frappant dans le point sensible de leur honneur. Ce tribunal serait composé de trois ou quatre juges choisis parmi les personnes les plus intègres, les plus honorables et les mieux famées dans l'opinion publique, (i)

Devant ce tribunal seraient portées toutes les causes que le préjugé appelle causes d honneur, c'est à dire tous les différends qui auraient pour résultat la proposition d'un duel. Ainsi un homme à qui un tombât singulier est proposé serait tenu par un devoir d'honneur d'en faire t'a déclaration au tri—

(l) On m'a assuré que les duels sont devenus fort rares dans les régiments depuis que l'on fait intervenir dans les querelles l'arbitrage de quelques-uns des plus anciens de la compagnie.

bunal spécial institué ad hoc. Cette démarche ne pourrait avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de trois jours au moins, afin de laisser aux passions le temps de se calmer et de faire place à la raison et à la réflexion.

Le but de ce tribunal serait d'opérer la réconciliation des parties selon les règles de la prudence et de l'équité, et avec tous les égards dus à l'honneur des citoyens. S'il ne pouvait obtenir cet heureux résultat, il userait de son autorité, c'est à dire qu'il pèserait avec la plus impartiale justice les griefs réciproques, et jugerait chacun selon son droit ou son tort respectif.

Les satisfactions données et les peines infligées seraient purement morales : ce serait l'honneur ou le déshonneur. Celui par exemple qui est opprimé par un injuste et brutal agresseur par le motif le plus frivole, comme cela arrive or inairement, serait pleinement justifié et hautement loué d'avoir refusé le duel, et son honneur serait maintenu intact et entier aux yeux de ses semblables. 1/injuste provocateur, au contraire, serait plus ou moins flétri, signalé comme déshonoré et infâme aux yeux de la société, et regardé comme perturbateur du repos des familles. Si cependant le provocateur du duel avait été lui-même grièvement insulté ou n'eût point le premier donné sujet à la querelle, les juges y auraient égard; mais dans tous les cas ils stigmatiseraient plus ou moins celui qui aurait proposé le combat.

Si malgré la décision formelle du tribunal d'honneur le duel a lieu ou qu'un combat singulier s'en-

i i: pUEL, 335

gage sans qji le.: parties sje pqieat présentées au

préalable devant l'arbitrage légal, le tribunal pourra dans ce cas condamner les deux combattants à être plus ou moins dégradés ou à être entièrement prises de tous les droits de citoyen.

Enfin si l'un des deux meurt dans le combat même ou succombe par suite de ses blessures, le meurtrier devra alors être puni selon le droit commun ou la loi générale sur le* homicides volontaires ou prémédités: les témoins traduits 'devant les tribunaux ordinaires et punis comme complices, et tous pour le moins, en raison des circonstances atténuantes, seront condamnés à de fortes peines pécuniaires.

Ceci était écrit quand nous avons eu connaissant* • de l'association anti-duelliste nu 'ont créée il y a quelques années plusieurs habitants de la ville de Liège. En voici le règlement :

« Les membres de l'association dç Liège s'engagent sur l'honneur, i° à ne jamais se battre en duel quels que soient les motifs qu'ils croiraient avoir, hors celui de la défense personnelle et dans le moment seulement d'une agression imprévue; 2° à ne jamais consentir à être témoins d'un duel quelles que soient les armes des combattants; 5e à faire connaître à l'instant à l'association toute discussion qui pourrait amener une provocation en duel; 4° a employer tous les moyens <n leur pouvoir pair amener une conciliation entre tout, s personnes qui auraient une discussion capable d'amener une provocation en duel; 5° à se soumettre à la décision d'un jury composé d'un certain nombre

de membres de l'association pour la conduite à suivre dans toute discussion qui pourrait amener une provocation en duel, et à en supporter le blâme et la censure, le cas échéant; 6° à propager dans tous les pays, par tous les moyens, les principes de l'association fondée sur ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, la religion, le véritable honneur. » (Moniteur des Villes et des Campagnes , i836.)

Voilà quelques courtes réflexions que nous soumettons au jugement et aux lumières des hommes de loi, et que nous livrons à leurs profondes e.t consciencieuses méditations.

Si malheureusement les principes religieux ne parviennent point à prévaloir un jour dans la société, les mesures les plus répressives, les peines les plus sévères n'empêcheront jamais absolument le duel. Dans ce cas il ne resterait, selon nous, d'autre ressource que d'essayer à flétrir dans l'esprit des peuples cette coutume barbare en y attachant des idées de lâcheté, d'infamie et de ridicule, et à l'offrir à l'opinion publique comme une horrible, une lâche, une infâme, une ridicule pratique du moyen âge, devenue tout à fait incompatible avec nos progrès et la douceur des mœurs actuelles.

11 suffirait pour cela de faire envisager les choses en général et le duel en particulier à leur véritable point de vue, comme elles sont dans leur nature intrinsèque et réelle, en un mot comme nous voyons aujourd'hui tant d'autres coutumes du moyen âge, que nous condamnons tous comme plus ou moins barbares, immorales ou ridicules.

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tels que ces terribles jeux des tournois et des joutes, les épreuves judiciaires par l'eau et par le feu, que l'on appelait si improprement le jugement de Dieu ; les vœux du paon et du faisan, le serment par les cheveux, etc. (1 )

Pour donner une idée des mœurs du temps du moyeu âge nous allons extraire1 quelques passages de Robert de Spallart sur le duel judiciaire et légal de nos pères. Ou prescrivait ces sortes de duels, qui étaient une espèce d'ordalie, lorsque les preuves ou les témoins ne suffisaient pas pour découvrir la vérité, et l'on était persuadé que la Providence donnait la victoire à l'innocent. C'est ainsi que le duel judiciaire décidait les affaires civiles et criminelles.

« Le champ de bataille était clos par une

haie ou une palissade. La loi déterminait les armes dont on devait se servir, et le juge nommait des commissaires pour en faire l'examen.

« Au jour et à l'heure indiqués pour le duel le juge avec quelques assesseurs et d'anciens chevaliers pour juges du combat se rendait sur un balcon préparé sur le champ de bataille. Lorsque le duel était à mort on plaçait dans l'enceinte ('eux cercueils. Le vaincu était enterré avec honneur.

a Les champions arrivaient accompagnés chacun de leur conf« sseur, de leurs parents et d'une suite, et allaient demander aux juges de terminer leur

(1) On attachait alors un grand prix à la chevelure : la manière la plus honnête de saluer quelqu'un était de s'arracher un cheveu ei de lo lui offrir.

querelle par le duel : tous deux, après avoir fait serment, l'un pour affirmer la vérité de son accusation, l'autre pour affirmer son innocence, demandaient l'assistance divine; ils juraient aussi de combattre paiement et de ne porter sur eux aucun charme caché

« Un héraut, après avoir ordonné sous

peine de mort le silence aux assistants, qui faisaient des vœux pour l'innocent, donnait trois fois à haute voix et au son de la trompette le signal du combat. Les champions s'attaquaient d'abord avec la massue, et se battaient ensuite l'épée à la main jusqu'à ce que l'un des deux fût mort ou jusqu'à ce que, blessé ou désarmé, il reconnût l'autre pour vainqueur. Lorsque l'accusé succombait il portait la peine que les lois décernaient à son crime, lorsque au contraire l'accusateur avait le dessous son adversaire était déchargé de l'inculpation, et le premier subissait la punition et payait les frais du procès.

« On regardait comme déshonoré celui qui demandait grâce : il perdait ses emplois, n'avait plus le droit de porter des armes ni aucune marque de la chevalerie, et ne pouvait monter à cheval ni se raser la barbe. Ordinairement un champion après avoir blessé ou renversé son adversaire lui mettait un genou sur la poitrine, levait le poignard de miséricorde, et si le vaincu ne demandait pas grâce il le lui enfonçait dans le corps par les jointures du harnois. » Un peu plus bas l'auteur ajoute : « La loi, qui accordait même aux femmes le droit de prouver leur innoci nce par le duel, montre à quel

LE m i.i . 'SM)

point cette coutume barbare s'était étendue chez nos pères. »

Nous croyons avoir prouvé jusqu'à l'évidence pour tous ceux qui sont de bonne foi et qui ne s'aveuglent pas volontairement que l'usage barbare du duel offre tous les caractères de la véritable lâcheté, dont voici en résume les principaux : faiblesse et pusillanimité de caractère qui empêche l'homme de se vaincre lui-même et de remporter aucune victoire sur son amour-propre et ses passions, transgression des lois divines et humaines, mépris ou omission des devoirs les plus sacrés par les motifs les plus futiles, comme le respect humain, une timidité ridicule et stupide, la crainte chimérique d'un vain reproche de la part d'hommes inconsidérés et frivoles; n'avoir pas le courage et la force de mépriser une opinion ou un préjugé que l'on reconnaît dans la vérité faux et absurde; sacrifier indignement au vice et au faux honneur la vertu et

le devoir, ses convictions et sa conscience

Yoilà, selon nous, les principaux traits d'une âme dans la vérité vile, basse, lâche et vicieuse, ou bien il n'y a pas de lâcheté ni de vice sur la terre, et il faut effacer tous les codes des lois, tous les traités de morale et l'Évangile même. Ici je m'arrête, je gémis et me tais.

340 PENSÉES Ii'lN CHOYANT CATHOLIQUE.

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