MATÉRIALISME DE CABANIS, DE GEORGET ET DE BRODSSA1S
Si-
Cabanis eut le front d'annoncer hautement « qu'il n'y a point d'âme et que l'esprit n'est que
l'effet du cerveau ou le cerveau agissant » Il dit
encore : « Le cerveau est l'organe particulier destiné à produire la pensée comme l'estomac et les intestins à faire la digestion. Les aliments tombent dans l'estomac avec leurs qualités propres, et en sortent avec des qualités nouvelles. L'estomac digère. Ainsi les impressions arrivent au cerveau par l'entremise des nerfs; ce viscère entre en action; il agit sur elles, et bientôt les renvoie métamorphosées en idées : d'où nous pouvons conclure avec la même certitude que le cerveau digère en quelque sorte les impressions, et fait organiquement la sécrétion de la pensée. » (i)
Voilà bien le matérialisme le plus cru et le plus dégoûtant. Encore que ce n'en soit guère ici le lieu, il est difficile de contenir l'indignation que doit exiter danstout homme honnête et sensé le passage
(1) Cabanis, Rapports du Physique et du Moral de l'Homme. 1. 1, p. 152.
MATKIUALISME MODERNE. 61
de cet étrange philosophe. Est-il possible d'outrager ainsi l'humanité tout entière dans ce qu'elle a de plus noble ou plutôt dans ce qui fait toute sa noblesse? Comment se jouer à ce point du sens commun, insulter avec un pareil sang-froid à la conscience du genre humain ! En vérité, si quelque chose pouvoit infirmer les preuves sans réplique de la spiritualité de l'àme, ne serait-ce pas la complète déraison des écrivains matérialistes?
Le matérialisme est par lui-même si étrange et si absurde qu'il suffirait de l'exposer et d'en avouer franchement les conséquences pour en inspirer de l'horreur à toute âme droite et sincère. Sans utilité pour la physiologie, puisqu'il n'expliqne nullement les phénomènes de la vie, il ruine la morale, et ne peut servir qu'au libertinage et à l'athéisme. Lors même que les passions s'en accommodent, que le cœur dépravé goûte cette infâme doctrine, l'esprit se refuse à y croire, et le sens intime la désavoue, a Faire du cerveau une machine à pensées, quoi de plus étrange? s'écrie M. Frayssin<>us dans ses Conférences (1). En effet, vous me dites que le cerveau digère lesimpressions qui lui sont transmises; mais des impressions faites sur les organes ne peuvent être que des impressions, des dilatations, des vibrations, des déplacements de parties matérielles, en un mot des mouvements. Ainsi, dire que le cerveau digère des impressions, c'est dire qu'il digère des mouvements. Fut-il jamais une manière plus barbare de penser et de s'exprimer ? Vous ajoutez
(52 PENSÉES fc'UN CROYANT CATHOLIQUE.
qu'il en est du cerveau par rapport aux impressions Comnle de l'estomac par rapport aux substances nutritives ; mais soyez conséquent, et poussez la comparaison jusqu'au bout. Que fait l'action de l'estomac? Elle transforme les aliments qu'il reçoit; mais les qualités qu'il leur donne ne sont pas incompatibles avec Un être matériel, et n'empêchent pas qu'ils ne restent dans la nature des substances matérielles. Donc il faudrait dire que l'action du cerveau en changeant, en modifiant les mouvements qui lui parviennent, les laisse toujours dans leur éiat de mouvements. Donc il n'en résulterait jamais que du mouvement, et il est certain que le mouvement ne peut jamais être la pensée. »
A cette époqlie de douloureuse mémoire où l'anarchie régnait, Cabanis se montra un des partisans les plus fanatiques de l'athéisme, et contribua plus peut-être que tous les philosophes de ce temps à lui faire prendre rang parmi les institutions politiques de la nation française.
On pourra en juger par le passage suivant de la vie de M. Bernardin de Saint-Pierre, par M. Aimé Martin. L'illu-tre auteur des Etudes de la Nature, chargé de l'ain à l'Institut un rapport sur des mémoires qui avaient concouru pour la solution d'une question morale, se hasarda de parler de Dieu, observant toutefois les plus grands égards pour ses collègues qui ne pensaient pas comme lui.
« L'analyse des mémoires, dit M. Aimé Martin, fut écoutée assez tranquillement; mais aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses principes religieux un cri de fureur s'éleva dans
MATEUIVUSME MODERNE. (i.'i
toutes les parties de la salle. T. es uns le sifflaient en lui disant où il avait vu Dieu et quelle ligure il avait; les autres s'indignaient de sa crédulité; \ès plus calmes lui adressaient des paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux insultes : on outrageait sa vieillesse ; on le traitait d'homme faible et de superstitieux ; on menaçait de le chasser d'une assemblée dont il se déclarait indigne, et l'on poussa la démence jusqu'à l'appeler en duel, afin de lui prouver l'épée à la main qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement au milieu du tumtilte il cherchait à placer un mot ; on refusait de l'entendre, et l'idéologue Cabanis (c'est le seul que nous nommerons), emporté par la colère, s'écrie et jure qu'il n'y a pas de Dieu, et demande que son nom ne soit jamais prononcé dans cette enceinte. Bernardin de Saint-Pierre ne veut pas en entendre davantage ; il cesse de défendre son rapport, et, se tournant vers ce nouvel adversaire, lui dit froidement : Votre maître Mirabeau eût rougi des paroles (jue vous venez de prononeer, A ces mots il se retire sans attendre de répons-', et l'assemblée Continue de délibérer non s'il y a un Dieu, mais si elle permettrait de prononcer son nom. » (1)
« Telle était la philosophie de Cabanis à une
(1) Bernardin de Saint-Pierre, œuvres complètes, in-S", 181S , t. i, p. 245 de l'Essai sur sa vie et ses ouvrages, par Aimé Martin. ( n discours que Bernardin de Saint-Pierre prononça quelque temps après à l'Institut prouve que la majorité de l'assemblée était loin de partager les principes de Cabanis , mais qu'elle se laissa intimider et dominer par quelques membres qui étaient alors très puissants.
époque où toutes les idées d'ordre et de morale avaient partagé le sort des institutions politiques,.. Il était impossible que des méditations plus profondes sur le monde physique et moral et le silence des passions ne le ramenassent bientôt à une doctrine plus saine et plus logique. C'est effectivement ce qui arriva. 11 n'y avait pas quatre ans qu'il avait publié son ouvrage sur les rapports du physique et du moral de l'homme, lorsqu'il reconnut, dans une lettre (publiée seulement en 1824) qu'il écrivit à un de ses amis sur les causes premières, un être supérieur, intelligent, libre, actif, souverainement puissant, juste, bon, rémunérateur et vengeur, et cause de tout ce qui existe dans le monde, ainsi qu'un principe particulier (le moi), cause des phénomènes moraux de l'homme doué de volonté et d'intelligence, et devant persister après la dissolution du corps. Mais, par une contradiction inexplicable, le Dieu de Cabanis est un Dieu-matière ; c'est l'univers intelligent, pensant, voulant et agissant : son âme est également matérielle ; c'est un élément sensible et primitif, analogue aux premiers principes de l'organisation. On reconnaît là l'opinion d'un grand nombre de philosophes anciens, et en particulier de Pythagore, de Zenon et d'Epicure. » (1)
(1) Revue médicale. 1828, octobre, p. 176.
MATÉRIALISME MnhF.RNF.
Depuis Cabanis la plupart des médecins qui ont écrit sur l'idéologie ont adopté, d'une manière plus ou moins ouverte , la doctrine du traité des rapports du physique et du moral. L'un d'eux surtout, homme de talent et auteur d'un traité volumineux sur le système nerveux, mérite d'être cité: c'est Gcorget, dont la vie philosophique offre exactement les deux phases que nous avons remarquées dans celle de Cabanis. Gcorget s'éleva avec un enthousiasme extraordinaire , une sorte de fureur contre l'admission d'une substance spirituelle ou d'une àme; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il était dans l'erreur. Deux ans avant sa mort il consigna dans son testament la rétractation de ses opinions, à laquelle il voulut qu'on donnât toute la publicité possible.
Voici cette rétractation telle qu'elle a été insérée dans le journal dont cet auteur était le rédacteur principal. (1)
« En 1821, dans mon ouvrage sur la physiologie du système nerveux, j'ai hautement professé le matérialisme. L'année précédente j'avais publié un traité sur la folie, dans lequel sont émis des principes contraires, ou du moins sont exposées des idé<s en rapport avec les croyances généralement reçues (p. 4§ » 5i , 52 et 14) , et à peine avais-je mis
l irchives générales de médecine, 1. \\n. p, 155.
au jour la physiologie du système nerveux que de nouvelles méditations sur un phénomène bien extraordinaire , le somnambulisme , ne me permirent plus de douter de l'existence en nous et hors de nous d'un principe intelligent , tout à fait différent des cxislences matérielles. Ce sera, si l'on veut, l'âme et Dieu. 11 y a chez moi à cet égard une conviction profonde, fondée sur des faits que je crois incontestables.
« Etais-je bien convaincu de ce que j'écrivais en 1821 ? Je croyais l'être du moins. Cependant je me rappelle avoir été plus d'une fois ;)gité d'une grande incertitude, et m'être dit souvent qu'on ne pouvait former que des conjectures si l'on s'en rapportait aux faits, au jugement des sens. Mais bientôt je revenais à cette idée favorite qu'il n'y a pas d'effet sans cause, et ce qui n'est pas matière n'est rien. Comme si l'homme n'avait pas tenté vingt fois en vain de poser des limites au possible. N'étais-je pas dominé par l'envie de faire du bruit et de grandir en quelque sorte, en attaquant si brutalement des croyances généralement reçues et d'une grande importance aux yeux de presque tous les hommes? Ne voulais-je pas donner une preuve éclatante de courage en bravant ainsi l'opinion publique? Pour toute réponse à cette question je citerai le passage suivant d'un ouvrage de M. de Chateaubriand: « Etait-ce bien l'opinion intime de leur conscience (l'athéisme) que les encyclopédistes publiaient? Les hommes sont si vains, si faibles, que souvent l'envie de faire du bruit les fait affirmer des choses dont ils ne possèdent pas la conviction. » (Essai sur les Révolutions, t. 11 > p. 25i, édit. 1826.)
KATÉRIÀLISME MODERNE. 07
« Cette déclaration ne verra le jour que lorsqu'on ne pourra douter de sa sincérité et suspecter mes intentions. Si je ne puis la publier moi-même, je prie instamment les personnes qui eu prendront connaissance à l'ouverture de mon testament, c'est à dire après ma mort, de lui donner toute la publicité possible. » icr mars 1826.
Cette rétractation éclatante n'a pas besoin de commentaire : elle parle assez par elle-même.
Le fameux Broussais, ayant embrassé la doctrine de Cabanis et de Georget , parut avoir succédé au premier dans la placcde patron ou coryphée de la secte matérialiste. 11 défendit la doctrine de son trop célèbre prédécesseur à peu près par les mêmes arguments.
Naguère professeur à la Faculté de médecine de Paris et membre de l'Académie des sciences morales, Brous-ais soutenait donc qu'il n'y a dans l'homme aucune substance spirituelle; que l'âme n'existe point; que la perception, les idées, le jugement, la mémoire, la volonté, les affections morales sont le résultat immédiat de l'action du cerveau, ou mieux des modes différents de l'excitation du système nerveux. Les vertus et les vices ne sont autre chose selon lui que le résultat de la lutte qui s'établit entre l'organe cérébral et les principaux viscères dont les diverses modifications, perçues par l'encéphale, forment toutes nos passions.
G8 pensées d'un croyant catholique.
« i°De deux choses l'une, dit-il, ou nous cédons à un besoin instinctif [viscéral) , ou nous obéissons à un besoin intellectuel [cérébral) , et toutes les fois que ce dernier est assez puissant pour nous empêcher de céder à l'autre il doit cet avantage à ce qu'il produit dans les mêmes viscères qu'agite le besoin instinctif une excitation d'un autre mode que la sienne.
« La culture de l'intellect peut créer une foule de passions artificielles. A force de mépriser les mouvements instinctifs l'homme donne dans la passion du spiritualisme, et se laisse torturer pour plaire à la divinité qu'il s'est faite Ce qui l'intéresse le plus puissamment ce sont les prétendus intérêts du ciel, et surtout la certitude d'un bonheur éternel conforme à ses désirs et à ses habitudes. » (i) . .
Nous verrons plus bas que ces principes sont aussi absurdes que subversifs de la morale et de la société. Contentons-nous de faire observer ici que Broussais détruit entièrement le libre arbitre ou la liberté morale de l'homme, en faisant dépendre la vertu et le vice des lois de l'organisation ou de la lutte qui s'établit entre l'encéphale et les principaux organes viscéraux. Ainsi, d'après cette doctrine, l'homme n'est pas libre; il est comme les bêles sous l'empire de l'organisme ou de la nécessité. Nous cédons à un besoin instinctif (viscéral), c'est à dire à la passion, si le besoin intellectuel (eérébralj ou le cerveau n'est pas assez puissant
(1) Dr l'Irritation et de là Folie, p. 5'ifi.
pour nous empêcher de céder à l'autre; voilà le vice, voilà le crime. Si au contraire l'organisation cérébrale l'emporte sur le besoin ou l'influence viscérale, on fait le bien, on est vertueux, ou plutôt il n'y aurait dans les deux cas ni vertu ni vice, ni mérite ni démérite, parce qu'il n'y a point de liberté morale, pas plus que chez les animaux. Après cela l'on conçoit qu'on n'est pas beaucoup touché des intérêts du ciel ni du bonheur éternel, et que l'on cède facilement à tous ses besoins viscéraux quand on ne voit dans l'homme qu'un amas de matière organisée comme le cheval et le mulet, qui n'ont point d'intelligence. Avec ces principes de fatalisme, le crime sera innocent, la vertu sans mérite et la moralité humaine et toute la responsabilité de nos actions seront anéanties. Enfin cette philosophie abjecte et animale est digne des matérialistes et de leur morale épicurienne. Aussi vit-on jamais des philosophes matérialistes chastes et en même temps doux et humbles de cœur? Ce serait bien là le phénomène moral le plus inexplicable; mais on ne sera jamais dans l'embarras de l'expliquer. On peut dire des matérialistes sous un certain rapport ce que La Bruyère a dit plus particulièrement des athées : «Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable prononcer qu'il n'y a point de Dieu ou point d'âme immortelle ; il parlerait du moins sans intérêt : mais cet homme ne se trouve pas. (i) Voilà donc d'après Broussais que l'homme n'est pas libre, et il le dit positivement aux pages 21 5,
(1) Caractères, ch. xvi. des esprits forts.
217, etc. Cela ne l'empêche pas cependant de dire qu'à force de mépriser les mouvements instinctifs l'homme donne dans In passion du spiritualisme. Mais si l'homme en méprisant les mouvements viscéraux , instinctifs qui le dominent , en devient néanmoins à son tour le maître, il est donc ici libre d'après l'auteur lui-même. L'homme fait donc ce que les bêtes ne peuvent faire : il commande à son organisme ou à ses besoins viscéraux; il les domine quand il veut; il peut même, malgré l'instinct conservateur de tous les animaux, briser et détruire son organisation, c'est à dire se suicider. Mais cet acte de désespoir, si fréquent chez l'homme, est absolument sans exemple chez l'animal, qui languit et meurt, mais ne se délruit pas lui-même; preuve, comme dit M. de Ronald, qu'il n'y a rien flans celui-ci qui puisse même connaître son état et commander au corps de s'y soustraire. Il y a donc dans l'homme un principe intelligent et libre, une puissance souveraine, maîtresse de la matière et de l'organisation ; et il est de la dernière évidence que ce principe ne se trouve pas dans les animaux. Mais nous reviendrons là-dessus.
D'après M. Broussais, tout ce qui n'est pas conforme à son système est illusion , et tout ce qui est illusion est excitation cérébrale anormale , irritation ; c'est à dire maladie ; c'est pour cela qu'il place à côté des gens qui avoisinent la folie ceux qui ont la simplicité d'admettre une âme. « Ce n'est nullement par esprit de critique, mais c'est d'après la force i\c^ choses que je place les hypocondriaques et tous les névropa iniques qui avoisinent
la folie à côté des métaphysiciens. » (Page 2/j<>- ) 2° Aux yeux de l'auteur tout ce qui n'est pas matière ou corps n'est rien. Il admet cependant un premier moteur, concession immense qui renverse complètement sa proposition. Maintenant, quoi qu'il dise ou qu'il fasse, il faudra que ce premier moteur soit autre chose que corps., en un mot, qu'il soit immatériel. Voyons ce que dit notre philosophe; car Broussais, vers la fin de sa carrière et après l'écroulement de son édifice médical , s'était fait philosophe, voire même phrénologiste , comme nous le verrons ailleurs. « L'homme ne peut se figurer jamais autre chose que des corps, et c'est une s< nsatioD morbide qui fait penser à l'homme qu'il a l'idée de quelque chose de plus que des objets sensibles, etc., etc. »
11 est certain que l'inertie est l'état naturel de la matière, et que cette dernière ne peut être mue que par une impulsion étrangère : donc le mouvement n'est point essentiel à la matière; car s'il lui était essentiel, la matière serait dans un mouvement éternel et nécessaire , et le repos lui serait un état impossible. I a matière ne peut donc recevoir le mouvement que d'un moteur qui , nécessairement, ne soit pas matière; car si le moteur était matière, il n'aurait lui-même qu'un mouvement communiqué par un principe ou un premier moteur immatériel, auquel il faut remonter nécessairement. Si le moteur matériel avait le mouvement de son propre fond, il le posséderait essentiellement et nécessairement, ce qui est démontré faux par l'expérience de tous les hommes. L'homme
72 l'ENSÉES d'un croyant catholique.
peut donc concevoir autre chose que des corps, et ce n'est pas une sensation morbide qui fait penser à l'homme qu'il a l'idée de quelque chose de plus que des objets sensibles. Otez ce quelque chose de plus incorporel , et toute la nature créée est frappée d'inertie et de mort. L'auteur s'est donc grossièrement trompé en avançant que l'homme ne peut percevoir que des corps et des objets sensibles.
5° Voici encore une autre objection qui a beaucoup d'analogie avec la précédente : « La dépendance entre l'appareil cérébral et les phénomènes ne saurait s'expliquer avec l'hypothèse d'une cause intelligente non nerveuse, parce que le modèle de cette cause n'existe nulle part, et qu'il n'est pas possible d'admettre que ce qui n'est pas corps puisse exercer de l'action sur ce qui est corps. » (P. 178.)
Nous répondrons à cela par un court extrait de la réponse du baron Massias. (1)
« M. Eroussais croit en Dieu, qu'il appelle le moteur suprême (p. 555) ; il le regarde donc comme la source du mouvement et de l'action, et comme rien dans son ouvrage ne peut nous faire penser qu'il ait admis un Dieu matériel, nous ne lui prêterons point une idée aussi absurde que celle-là ; mais nous lui dirons que reconnaître un Dieu, c'est reconnaître une cause dont le modèle n'existe nulle part; c'est reconnaître que ce qui n'est pas corps peut exercer de l'action sur ce qui est corps : donc
(1) Observations sur les attaques dirigées contre le .spiritualisme par M. le docteur Broussais dans son livre de l'Irritation et de la Folie, par le baron Massias, in-8" de 38 pages.
MATÉRIALISME UODERNE. ~ .)
M. Broussais est en contradiction avec lui-même quand il nie qu'il soit possible qu'une substance spirituelle agisse sur une substance matérielle... ■
M. le baron Massias s'élève contre le passage où M. Broussais annonce que l'idée de la liberté n'est qu'une formule; alors, dit-il, la vertu qui ne peut exister sans liberté n'est elle-même qu'une formule. Justement indigne de pareils principes, l'auteur répond à M. Broussais par le passage suivant de J.-J. Rousseau :
« 11 est donc vrai que l'homme est le roi de la nature, au moins sur la terre qu'il habite, car non seulement il dompte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s'attribue encore par la contemplation les astres même dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un animal sur la terre qui sache faire usage du feu et qui sache admirer le soleil. Quoi! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bètes! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable a elles, ou plutôt tu veux en vain t'avilir; ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. » (1)
4° M. Broussais croit en Dieu, au moteur suprême.
(I) Emile, liv. iv.
Il ne peut y avoir de Dieu sans justice, ni de justice sans récompense pour la vertu, sans châtiment pour le vice. Or très souvent cet ordre de choses ne se trouve pas sur la terre. On y voit au contraire fréquemment les méchants prospérer et les hommes de bien malheureux toute leur vie. Un impie, un scélérat couvert de forfaits et d'iniquités, à force de faire le mal, s'est endurci le cœur; les remords et le cri de la conscience sont étouffés sous le poids de ses crimes entassés ; le vice, la vertu, l'attente d'une autre vie, il les traite de chimères et de préjugés d'éducation; il pousse la démence jusqu'à contester l'existence de Dieu même, ou il blasphème contre sa providence. Tout lui sourit, fortune, richesses, biens immenses, et par conséquent grandeur, gloire, honneurs, amis; il se dit heureux et croit l'être. Après une longue vie passée dans tous les genres de délices, une mort douce et subite le surprend; et, comme elle est prompte et imprévue, elle lui épargne toutes les angoisses des derniers moments. Où sera le châtiment que méritait c< t impie, ce contempteur de Dieu et de sa loi? D'un autre côté je vois un homme juste et vertueux, le bienfaiteur de l'humanité, le soutien des pauvres, le consolateur des affligés. Le zèle qui l'i nflamme pour la gloire de Dieu excite la rage de l'impiété, lui suscite une foule d'ennemis. Persécuté de toutes parts, il est réduit à la plus dure condition ; il est sans secours et sans appui : abreuvé de chagrins et de toutes les amertumes d'une vie pauvre et misérable, accablé d'infirmités, il est abandonné de tout le monde, sans amis et sans
aucune consolation humaine ; toujours soumis avec respect à la volonté de Dieu, il bénit avec Job le saint nom du Seigneur. Cependant la voix publique le condamne, le traite de fourbe, d'hypocrite, qui sous les dehors séduisants d'un zèle religieux cache les plus noirs desseins. On le traîne devant des juges iniques ; un cri de fureur et de sang est poussé; il est jugé digne de mort, reus est mortis. Couvert d'opprobre et d'ignominie, chargé des malédictions publiques, il marche d'un pas ferme au supplice. Le calme de l'innocence, le courage tranquille et sublime de la plus héroïque vertu passe encore pour un raffinement d'hypocrisie et de fanatisme; enfin la victime s'apprête, pardonne à ses meurtri rs, prie pour ses bourreaux, qu'elle embrasse ; elle s'offre, elle est immolée. Ce ne sont pas là des faits imaginés à plasir; la révolution française, qui fut si éminemment féconde en choses inouïes, n'at-elle pas offert le spectacle de ces sortes de contrastes? Aux yeux de la plus pure raison quel doit être le sort de ces deux personnages si différents de caractère et de conduite? n'y aura-t-il donc entre eux aucune différence aux yeux de la souveraine justice? Le même sort est-il donc réservé aux Vincent de Paul, aux Marat et aux Lacenaire, à ceux qui nourrissent les hommes et à ceux qui les tuent? Il ne peut en être ainsi. S'il n'y a plus rien après cette vie, si la tombe renferme l'homme tout entier, Dieu est injuste ou il n'est pas; ce qui est impossible. L'qrdre doit don • se rétablir un jour. Il y a trois mille ans que le sage a prononcé ces graves paroles : J'ai vu sous le soleil l'impiété au lieu cluju-
7C PENSÉES iAn CROYANT CATHOLIQUE.
gemenl et l'iniquité au lieu de la justice,, et j'ai dit dans mon cœur : Dieu jugera le juste et l'impie, et a lors sera le temps du rétablissement de toutes choses. ( 1 ) « Quand je n'aurais d'autre preuve de l'immortalité de mon âme, dit Rousseau, que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre; je me dirais : Tout ne finit pas pour moi avec la vie; tout rentre dans l'ordre à la mort. » Donc il y a une àme qui survit à la dissolution des organes. Cette preuve, quoique indirecte, a selon nous une force immense, irrésistible. « Elle seule a ramené plusieurs philosophes au spiritualisme; elle avait fait beaucoup d'impression sur l'-abanis, qui s'en sert dans sa lettre sur les causes premières. r> [Revue médicale, octobre 18 28.) (2)
(1) Eccles., ch. m, v. 16 et 17.
(2) 11 paraît que M. Broussais n'a professé le matérialisme que depuis la publication de son livre de l'Irritation et de la Folie, comme on le verra par cette exclamation pittoresque de M. Virey. {Revue médicale, 1829, mars, p. ^23.)
« N'est-il pas curieux de voir au dix-neuvième siècle un savant professeur assurer à ses élèves qu'ils n'ont ni esprit ni âme, mais un cerveau aux prises ave le calorique et l' électricité ; etses innocents admirateurs de s'écrier partout avec enthousiasme : Oui , nous n'avons ni esprit ni âme , etc. ! La doctrine de notre maître est irréfragable ; on le sait par lui , même lorsqu'il affirmait le contraire il y a peu d'années. 11 avouait un principe intellectuel distinct : moyen commode d'avoir toujours raison. L'âme de M. Broussais dictant sa Physiologie, l'aurait-elle abandonné à mesure qu'il traitait de l'irritation et delà folie ? {Traité de Physiologie, t. 1, p. 151 et 155.) Il est spiritualiste, ainsi que l'a très bien fait remarquer M. le baron Massias; aujourd'hui il s'en défend comme d'un péché. >
Voici quelques passages extraits de la profession de foi de Broussais ; cette déclaration du docteur est intitulée : Développement de mon opinion et expression de ma foi. Cette pièce posthume a été insérée dans la notice historique de Broussais publiée par M. de Montègre.
i Je sens comme beaucoup d'autres qu'une intelligence a tout coordonné; je cherche si je puis en conclure qu'elle a créé; mais je ne le puis pas, parce que l'expérience ne me fournit point la représentation d'une création absolue; je n'en conçois que de relatives, et ce ne sont que des modifications de ce qui existe, dont la seule cause appréciable pour moi est dans les molécules ou atomes et dans les fluides impondérables qui font varier leurs activités ; mais je ne sais ce que c'est que les impondérables ni en quoi les atomes en diffèrent, parce que le dernier mot sur ces choses n'a été dit ni par les physiciens ni par les chimistes, et que je crains de me représenter des chimères.
« Ainsi sur tous ces points j'avoue n'avoir que des connaissances incomplètes dans mes facultés intellectuelles ou mon intellect, et je reste avec le sentiment d'une intelligence coordonnatrice, que je n'ose appeler créatrice, quoiqu'elle dohe l'être; mais je ne sens pas le besoin de lui adresser un culte extérieur autre que celui d'exercer, par l'observation et le raisonnement, l'intelligence pour l'enrichir de nouveaux faits, et les sentiments supérieurs, parce <;u'ils aboutissent au grand bien de l'homme forcé de vivre avec ses semblables, c'est à dire social
« Je ne crains rien et n'espère rien pour une autre vie, parce que je ne saurais me la représenter.
« Je ne crains pas d'exprimer mon opinion ni d'exposer ma profession de foi, parce que je suis convaincu qu'elle ne détruira le bonheur de personne. Ceux-là seuls adopteront mes opinions qui
étaient organisés pour les avoir
« On avait beau me dire : La nature ne peut pas s'être faite elle-même : donc une puissance intelligente l'a faite. — Je répondais : Oui, mais je ne puis me faire une idée de cette puissance. — Dès que je sus par la chirurgie que du pus accumulé à la surface du cerveau détruisait nos facultés, et que l'évacuation de ce pus leur permettait de reparaître, je ne fus plus maître de les concevoir autrement que comme des actes d'un cerveau vivant., quoique je ne susse ni ce que c'est qu'un cerveau ni ce que c'est que la vie. Ainsi les études anatoiuiques, physiques et chimiques ne m'ont rendu ni plus ni moins croyant, c'est à dire capable de me figurer avec conviction un Dieu opérant comme un homme multiplié et une âme faisant mouvoir un homme, parce que cette âme me paraissait un cerveau agissant et rien de plus, sans que je pusse dire comment il agissait. »...
Broussais reconnaît une intelligence coordonnatrice, et n'ose l'appeler créatrice, quoiqu'elle doive l'être. 11 nie donc ce qu'il affirme être nécessaire, c'est à dire ce qui doit être. — Il ne croit que ce qu'il peut se représenter . Il a donc cru à une infinité
de contingents qu'il a pu se représenter, et il refuse de croire à l'intelligence créatrice, c'est à dire à Vêtre nécessaire.
Broussais ne craint rien et n'espère rien pour une autre vie, parce qu'il ne saurait se la représenter.
Nier une autre vie c'est donner le démenti à tout le genre humain et se mettre en opposition avec tous les peuples de l'univers. Kn une semblable matière vouloir ainsi fièrement braver la croyance constante et universelle du monde entier, c'est à mes yeux une insigne folie ou un stupide abrutissement amené par un inconcevable orgueil.
Broussais ne croit pas à une autre vie. parce qu'il ne saurait se la représenter, c'est à dire parce qu'il ne la connaît pas; mais n'a-t-il pas cru à la vie présente qu'il avoue également ne pas connaître? S'il a cru à cette vie sans la connaître, pourquoi ne pas croire à l'autre avec tout le genre humain ; et s'il n'y a pas cru, pourquoi a-t-il tant écrit et parlé sur la vie ? Il a donc écrit et parlé sur ce qu'il ignorait, c'est à dire qu'il n'a su ni ce qu'il a dit, ni ee qu'il a écrit, et qu'ainsi il s'est trompé lui-même et a trompé ses semblables. Cependant il conçoit les actes d'un cerveau vivant; cela ne ne l'empêche pas de dire immédiatement après qu'il ne sait ce que c'est qu'un cerveau, quoique sans doute il puisse se le représenter, et néanmoins il assure que l'âme, qu'il ne connaît pas, n'est rien de plus que le cerveau agissant, qu'il ne connaît pas davantage. 11 ne connaît pas un Dieu opérant, il ne connaît pas la vie, il ne connaît pas la puissance intelligente qui a fait la nature, il ne connaît
ni les atomes ni les impondérables, et, chose admirable ! de toutes ces inconnues M. Broussais compose ce qu'il appelle sa profession de foi. Eh ! quelle profession de foi que celle qui consiste à ne rien connaître et à ne rien croire !
Il est temps de sortir de ce labyrinthe d'erreurs. Entrons un moment dans le domaine de la vraie philosophie ; voyons brièvement ceux de nos plus illustres auteurs qui, en écrasant de tout le poids de leur dialectique l'idéologie sensualiste, ont le plus contribué à reverser cet échafaudage de matérialisme.
Descartes avait proclamé la spiritualité de l'âme et son activité spontanée, mais en y mêlant quelques erreurs.
Leibnitz, le plus profond philosophe du grand siècle, est un de ceux qui ont porlé les plus rudes coups au matérialisme en démontrant que l'àme n'est point bornée à une simple capacité de sentir, mais qu'elle est douée d'une activité originelle et inhérente à sa nature.
M. Laromiguière a combattu avec une logique victorieuse la doctrine sensualiste ; c'est, selon nous, l'idéologue qui a écrit de la manière la plus satisfaisante sur l'origine des idées ; c'est pourquoi nous croyons devoir donner un extrait de sa doctrine sur ce point important.