‹ Pensées d'un croyant catholiqueChapitre 40 sur 50 · SEPTIÈME CONCLUSION. CLAIRVOYANCE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME CONCLUSION. CLAIRVOYANCE

Désespérant de prouver aux commissaires la

transposition du sens de la vue, la nullité, la superfluité des yeux dans l'état magnétique, le magnétiseur voulut du moins se réfugier dans le fait de la clairvoyance ou de la vision à travers des corps opaques.

Vous connaissez les expériences faites à ce sujet. Les faits emportent ici avec eux leur conclusion capitale; savoir, qu'un homme placé devant une femme dans une certaine posture n'a pas pu lui donner la faculté de distinguer à travers un bandeau les objets qu'on lui présentait. Mais ici une réflexion plus grave a préoccupé vos commissaires. Admettons pour un moment cette hypothèse, d'ailleurs fort commode pour les magnétiseurs, qu'en bien des circonstances les meilleurs somnambules perdent toute lucidité, et que, comme le commun des mortels, ils ne peuvent plus voir par l'occiput, par l'estomac, pas même à travers un bandeau ; admettons tout cela si l'on veut — Mais que conclure à l'égard de cette femme de la description minutieuse d'objets autres que ceux qu'on lui présentait; que conclure d'une somnambule qui décrit un valet de trèfle dans une carte toute blanche; qui dans un jeton de l'Académie voit une montre d'or à cadran blanc et à lettres noires, et qui si l'on eût insisté aurait peut-être fini par nous dire l'heure que nous marquait cette montre?

Que si maintenant vous demandez, messieurs, quelle conclusion dernière et générale nous devons inférer de l'ensemble de toutes les expériences faites sous nos yeux, nous vous dirons que M. Berna s'est fait sans aucun doute illusion à lui-même lorsque,

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le \2 février de cette année, il a écrit à l'Académie royale de médecine qu'il se faisait fort de nous donner l'expérience personnelle qui nous manquait (ce sont ses expressions), lorsqu'il offrait à nos délégués des faits concluants, lorsqu'il affirmait que ces faits seraient de nature à éclairer la physiologie et la thérapeutique- Ces faits vous sont tous connus; vous savez comme nous qu'ils ne sont rien moins que concluants en faveur de la doctrine du magnétisme même, et qu'ils ne peuvent avoir rien de commun soit avec la physiologie, soit avec la thérapeutique.

Aurions-nous trouvé autre chose dans des faits plus nombreux, plus variés et fournis par d'autres magnétiseurs? C'est ce que nous ne chercherons pas à décider; mais ce qu'il y a de bien avéré c'est que s'il existe encore en effet aujourd'hui d'autres magnétiseurs, ils n'ent pas osé se produire au grand jour, ils n'ont pas osé accepter enfin ou la sanction ou la réprobation académique.

Paris, le juillet 1S.V7.

Signé MM. Roux, président, Bouillaud, Cloquet, Emery, Pelletier, Caventou, Cornac, Oudeï, Dubois (d Amiens), rapporteur. (Extrait de la Revue médicale.)

Nous terminerons ces citations historiques par quelques mots sur la fameuse somnambule, mademoiselle Pigeaire, ou plutôt nous emprunterons à la Revue médicale l'extrait suivant :

t Le prodige magnétique depuis si longtemps

annoncé et si impatiemment attendu pour fixer l'opinion du monde savant est apprécié et réduit à sa juste valeur. Mademoiselle Pigeaire est arrivée à Paris : elle a eu l'honneur d'occuper les loisirs de l'Académie et des salons; mais elle n'a pas eu celui de remporter la palme, ou, ce qui eût été mieux encore, les trois mille francs du prix Burdin.

a La commission chargée d'examiner les faits énoncés par le père de mademoiselle Pigeaire a eu une première entrevue avec lui pour fixer les conditions du bandeau qui devait recouvrir les yeux de la jeune personne : grande contestation sur ce point délicat; enfin M. Pigeaire, ayant refusé de se soumettre à toutes les précautions exigées par la commission pour empêcher toute supercherie, s'est trouvé en dehors des conditions du programme du prix Burdin.

* La commission a assisté ensuite aux expériences d<> madame Pigeaire sur sa fille, faites à sa manière. Le résultat auquel d'ailleurs on devait s'attendre par avance c'est que la jeune somnambule lit avec ses veux et au moyen de quelques rayons lumineux qui pendront soit par do sous, soit à travers le bando;! u, c'est à dire qu'elle est parvenue, au moyen d'un long exercice et par la force de l'habitude, à lire avec très peu de lumière, comme les chats voient dans l'obscurité. MM. Gerdy et Vclpeau se sont convaincus du fait en examinant le bandeau qu'on lui appliquait sur les yeux; ils y ont aperçu de très petits trous qui laissent passer quelques rayons de lumière; M. Vclpeau a même pu à travers ee bandeau distinguer l'as de carreau d'une

carte à jouer. Tel est le pouvoir du magnétisme! Telles sont les conclusions du rapport de la commission. Avis à MM. les magnétiseurs. » (i)

En 1841, une autre jeune somnambule, nommée mademoiselle Prudence, a fait du bruit à Paris Elle voyait à travers un masque d'argile confectionné de la manière suivante : On appliqua d'abord sur les yeux plusieurs morceaux de taffetas gommé noir, destinés à recouvrir exactement les globes oculaires, et a s'opposer à l'ouverture des paupières. Cela fait, on remplit le creux des orbites avec de la terre glaise ou de la terre à modeler des sculpteurs, puis on étendit dans tous les sens cette pâte, de manière à couvrir les deux tiers supérieurs de la face. Cette opération terminée, on appliqua un ruban noir à la région des yeux, afin de maintenir en place cette espèce de masque, que l'on recouvrit dans le même but de nouvelles couches de terre. C'est à travers cet appareil composé de différents milieux opaques que la somnambule parvenait à voir, mais seulement au bout de quatre a cinq minutes, et après bien des mouvements de la tête, du corps et des bras.

Plusieurs médecins qui avaient été témoins de cette scène magnétique firent des expériences avec un appareil entièrement semblable à celui de la somnambule.

Voici le résultat de ces curieuses expérimentations :

« Première expérience. — Au bout de dix mi-

(I) Revu* médicale, août 1838, p

nutes une carte promenée en divers sens au devant de la face est nommée. Les personnes présentes reconnaissent que les bords de l'appareil se sont détachés de la peau en quelques points; on les réapplique avec le plus grand soin, et immédiatement après une autre carte est reconnue. Le sujet déclare alors avoir vu par le bas.

« Deuxième expérience. — Au bout de huit minutes une carte est reconnue. On répare l'appareil sur tous les points où l'on peut suspecter la moindre solution de continuité. Le sujet reconnaît une dame de pique, et lit le mot pallas imprimé sur le côté de la carte. Les personnes présentes déclarent ne plus apercevoir trace de dégradation. La vision s'était faite de côté, à droite.

« Troisième expérience. — Une carte est reconnue au bout de douze minutes. Réparation minutieuse de l'appareil. La vision continue d'avoir lieu. Le sujet déclare qu'il voit par en haut.

« Quatrième et cinquième expérience. — Mêmes résultats et avec les mêmes précautions. Dans ces deux expériences la carte a été vue de côté; une fois à droite et une fois à gauche.

« Sixième expérience. — Cette fois, au bout de bwit minutes le sujet nomme une carte, et déclare ensuite l'avoir vue en face. Après cette déclaration, on examine scrupuleusement l'appareil, et il est impossible de signaler le point qui a donné passage aux rayons lumineux. On réapplique, par surcroît de précaution, de la terre sur plusieurs points du masque, et particulièrement vers la racine du nez, et la vision continue d'avoir lieu.

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« Septième expérience. — Cette septième et dernière expérience est Ja plus importante de toutes. L'un de nous ayant l'appareil hermétiquement appliqué a vu au bout de quelques minutes; il nommait pour ainsi dire les cartes à mesure qu'on les lui présentait, et lisait presque à livre ouvert, quel que fût le caractère de l'impression. Il a lu ainsi presque couramment tout le titre du Petit Carême de M assit/on, et la table des Tragédies de Sénèque. Pendant dix minutes, deux personnes présentes ont cherché en vain sur le masque le point qui laissait passer la lumière, et se sont appliquées à remédier successivement en haut, en bas, sur les côtés, partout, aux moindres apparences de dérangement ou de dégradation, sans jamais parvenir à empêcher l'exercice de la vision. Le sujet a déclaré alors avoir vu par un point situe vers le milieu du masque, et à gauche. »

Voici les conclusions que l'on a tirées des expériences précédentes :

« i° La vision peut s'exercer chez des sujets non magnétisés et éveillés, à travers un emplâtre de taffetas, un masque d'argile et un bandeau superposés, quelque exacte que paraisse au dehors l'application de l'appareil;

* 2° La vision peut avoir lieu dans toutes les directions, en haut, en bas, de côté et en face, sans que dans aucun des cas les observateurs puissent le plus souvent reconnaître le point par lequel elle s'est opérée ;

• 5° Pour expliquer chez, mademoiselle Prudence l'exercice de la vision à travers le masque, il n'est

pas nécessaire d'admettre l'intervention d'un état anormal, somnambulique ou autre, les lois ordinaires de la physique et de la physiologie suffisant à cette explication. » (Yoir la Gazette médicale du 10 septembre 184.1.)

Maintenant reste à dire comment s'opère la vision à travers ces divers topiques en apparence imperméables à la lumière. Nous disons donc que, si le lecteur ne nous avait pas encore prévenu, la vision a lieu par les ouvertures ou les fentes imperceptibles qui se forment à l'argile par l'action de la chaleur, et que le taffetas gommé s'humecte et se détache par l'effusion des larmes et le mouvement des paupières. Aussi on a du remarquer que l'on ne voit jamais immédiatem nt, mais seulement au bout d'un certain temps.

Eniin il y a un moyen sûr, infaillible, d'empêcher immédiatement la vision; c'est de placer une simple feuille de papier suffisamment large et épai-se devant l'objet et] à une certaine distance des yeux. C'est peut-être là le meilleur et le plus sûr de tous les bandeaux.

Nous terminons ce chapitre par le récit d'un fait qui nous est particulier, et qui dévoile complètement le compérage et le charlatanisme. Dans le courant de l'été de 1842, un homme se présenta chez nous avec un grand fracas de science et de prétention. Il se disait professeur de magnétisme, de Paris, et il était accompagné d'un jeune somnambule à toute épreuve. Ce personnage imposant m'aborda gravement et se posa en savant, avec une arrogance et un aplomb capables de déconcerter

les hommes à convictions timides; il y avait presque de quoi trembler pour la vérité. — Je sais, nionsieur, me dit-il, que vous avez écrit sur le magnétisme, et que vous avez, dit sur cette matière tout ce qu'on pouvait dire de mieux. Moi, cependant, je viens aujourd'hui vous convaincre d'erreur, et vous montrer expérimentalement que tout ( e que vous niez si formellement est pourtant l'expression de la plus exacte vérité. — Je suis, monsieur, très reconnaissant de votre bonne et bienveillante intention. Je ne demande pas mieux que d'être éclairé; je ne cherche que la vérité comme \ :mr, etc. Mais permettez-moi de vous dire franchement [ue vous n'y réussirez pas. 11 y a pluSj, je vous prédis un complet échec, c'est à dire une complète mystification. Ainsi, ne vous avancez pas trop et soyez prudent. — Je suis sur de mon affaire; je ne ci lins point le regard pénétrant de la science médicale. Les faits sont ma puissance; les faits passent avant tout et dominent tout. Eh bien! monsieur, c'est bon, à demain matin. Le lendemain, pour donner à la séance magnétique un certain air de solennité et d'authenticité, je fis venir dans mon cabinet mon chirurgien, , mon pharmacien et mes principaux élèves, tous capables de juger et d'apprécier ces sortes de menées et d'opérations prestigieuses. Arrive enfin gravement le magnétiseur avecson somnambule, portant mon o \ cage (/tsPensees) :ï la main. On pose le livre sur la table, et, après un couit préambule, on procède à l'expérimentation magnétique. Le somnambule se tient debout. le regard fa&cinateur du maître. Lu ordre mental

est donné, et au bout de deux ou trois minutes, le jeune homme est profondément endormi. Le professeur me demande quelle espèce de bandeau je veux placer sur les yeux du somnambule. Je réponds que je n'en veux aucun. Une réponse si inattendue paraît l'étonner et presque le déconcerter. (On sait qu'à la faveur de s bandeaux les somnambules parviennent souvent à voir plus ou moins, comme on l'a constaté plus haut.) Enfin je consentis à l'application d'un bandeau quelconque. Cela fait, on présenta au jeune homme le livre placé sur la table; mais j'avais substitué à ce volume un autre qui lui était tout semblable, quant à la forme. On en présenta au somnambule le petit titre, imprimé en gros caractères, et on lui ordonne de lire. Je vois, dit-il, du blanc et du noir au milieu. — Eh bien! lisez le noir. Il articule, en teignant d'hésiter, le mot pensées, s'imaginant qu'on lui avait présenté le livre qu'il avait apporté (Pensées d'un croyant catholique, titre écrit sur trois lignes). Le volume qu'on lui avait substitué était intitulé : Poésies morales et historiques. Ces mots étaient écrits sur deux lignes. Il avait donc lu pensées au lieu de poésies. Pour l'engager à continuer, je lui dis : Il ne suffit pas de dire un mot, il faut tout lire. Il se remet donc bravement à la besogne, et déclare qu'il voit un petit mot au milieu, au dessous du mot pensées, et que ce petit mot, qui fait la seconde ligne, est d'un. Or, il n'y avait point de petit mot, il n'y avait rien entre ces deux lignes, formées, la première, par poésies, et la seconde par morales et historiques. Dès lors la supercherie était

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évidente pour tout le monde, et il fallait contenir son indignation. Le somnambule cependant continue sa lecture, et balbutie, avec une hésitation affectée, le mot chrétien, catholique, pour arriver enfin à croyant catholique, bien différent des mots morales et historiques qu'il avait sous les yeux. Ainsi donc le clairvoyant, dans sa merveilleuse lucidité, a transformé le titre de Poésies morales et historiques en celui de Pensées d'un croyant catholique.

Pour terminer la séance, on présenta plusieurs autres livres à l'épigastre; car il faut savoir qu'il voyait aussi, et très bien, avait-on dit, par la région de l'estomac. Mais, ô malheur! à fatalité! le corps tout entier était ténébreux, la nuit était profonde, l'éclipsé totale, et les impudents jongleurs aux abois! Le professeur s'excusa sur la fatigue excessive de son somnambule, qui avait fait la veille une très longue course. C'est, dit-il, ce qui arrête le cours du fluide magnétique, et qui rend pour le moment toute lucidité impossible. On admit tout ce qu'il voulut. — Voilà un singulier somnambule! il a lu ce qui lui était caché, et il n'a pu lire ce qu'on lui a présenté en face. Admirable clairvoyance! sublime lucidité! Si c'est ainsi que les somnambules magnétiques voient les choses cachées, nous croyons sans peine à leurs intuitions et à leurs miracles. Quant à notre professeur de magnétisme, il nous promit de revenir le lendemain pour recommencer les expériences; mais, comme on le pense bien, il ne reparut plus, et il fit bien.

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