‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 27 sur 83 · UTILITÉ ET NÉCESSITÉ DE CONNAITRE LES MÉCHANTS · texte numérisé non relu

UTILITÉ ET NÉCESSITÉ DE CONNAITRE LES MÉCHANTS

Quand on traite des vertus et des devoirs, on devrait parler aussi des fraudes, des ruses, des impostures, et en général des désordres et des vices qui leur sont opposés. On ne peut pas dire que tous les écrivains aient gardé sur ce point le silence : plusieurs en ont parlé, j'en conviens, mais ils ne l'ont fait qu'en passant, et encore comment l'ont-ils fait? par forme de satire et en cyniques', à la manière de Lucien ^, mais non point avec le sérieux et la gravité qu'exigeait la matière. Qu'on veuille bien y faire attention, et l'on trouvera que jusqu'ici on a plus travaillé à critiquer malignement dans les arts, et à tourner en dérision la plus grande partie de ce qu'ils renferment même de bon et d'utile, qu'à remarquer ce qu'il y avait réellement de déréglé et de vicieux, pour le séparer de ce qu'il y avait d'innocent et de salutaire; mais Salomon a très bien dit que, tandis que la scietice va au-devant de celui qui l'aime avec ardeur, elle se cache à celui qui ne la cherche que pour en faire l'objet de ses railleries. Quœrenti derisori scientiam ipsa se abscondit, sed siudioso fil obviam*. Effectivement, si quelqu'un se propose uniquement, en s'appliquant aux sciences, de se mettre en état de répandre le ridicule ou le mépris, il trouvera sans doute bien des choses qui

1 Bacon dira à peu près la même chose dans la méditation suivante, qui a pour titre: De l'innocence de la colombe, etc.; mais puisqu'il paraît y mettre de l'importance, et que ce fragment renferme quelque chose de plus, nous avons cru devoir en faire usage,

2 Voyez Diogène, p. 271.

3 Voyez p. 16.

•* Prov. XIV, 6.

serviront ses intentions, mais il ne trouvera rien, ou presque rien, qui le rende plus habile.

Au reste, le traité dont nous parlons, entrepris avec des intentions droites et pures, et exécuté avec la sagesse et la gravité convenables, deviendrait un des plus fermes remparts de la probité et de la vertu. On raconte du basilic, que si le premier il voit l'homme, l'homme meurt sur-le-champ; mais qu'au contraire, si l'homme le voit le premier, c'est lui qui meurt dans le moment même. Ce récit est fabuleux, sans doute; mais on peut dire avec vérité des fraudes, des impostures et des artifices, que si quelqu'un les découvre le premier, il leur ôte la faculté de nuire ; mais que si elles le préviennent, c'est alors, et non autrement, qu'elles sont réellement dangereuses.

On a donc véritablement des grâces à rendre à Machiavel et aux autres écrivains de ce caractère, qui nous apprennent nettement et sans détour, non pas ce que les hommes devraient faire, mais ce qu'ils font ordinairement; car il est absolument impossible de joindre, ainsi que nous le conseille l'Évangile, la prudence du serpent à l'innocence de la colombe \ si on ne connaît à fond la nature des méchants; sans cette connaissance, la vertu sera entièrement dépourvue de défense et d'appui.

Il y a plus, l'homme de bien, Thonnête homme qui voudrait corriger les méchants et les scélérats, le tentera inutilement, s'il ne connaît pas déjà parfaitement toutes les profondeurs et tous les détours de la méchanceté humaine ; car les hommes pleinement corrompus dans leur manière de penser se persuadent que l'honnêteté dans les autres est, de leur part, ignorance seulement et simplicité de mœurs , et que dans sa première origine elle ne vient que de ce qu'ils ajoutent foi aux prédica-

1 Matth. X, 16.

SUR LA MORALE l/il

leurs, aux insliluteurs, aux livres, aux règles de morale et à tous les discours du vulgaire sur cette matière; en sorte qu'à moins que ces méchants ne voient avec évidence que leurs opinions corrompues et tous leurs faux et dangereux principes sont aussi pleinement connus à ceux qui usent à leur égard d'avertissements et d'exhortations, qu'ils le sont à eux-mêmes, les exemples et les conseils des honnêtes gens ne feront aucune impression sur eux, conformément à cette admirable sentence de Salomon ; Le fou ne reçoit point les paroles de la prudence , si vous ne lui parlez selon ce qu'il a dans le cœur. Slullus non recipit verba prudenliœ , nisî ea dixeris quœ versantur in corde ejus ' .

(De Augment. scient., lib. VII, cap. u, vers, fin.)

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