‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 43 sur 83 · JUGEMENT SUR LES THEOLOGIENS SCOLASTIQUES LEUR CENSURE ET LEUR ÉLOGE · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR LES THEOLOGIENS SCOLASTIQUES LEUR CENSURE ET LEUR ÉLOGE

Les théologiens scolastiques avaient beaucoup de pénétration, et jouissaient d'un grand loisir; mais ils ont eu trop peu de lecture : ainsi que leurs corps étaient renfermés dans les cellules de leurs monastères, on pourrait dire en quelque sorte que leurs esprits étaient aussi renfermés dans les écrits d'un petit nombre d'auteurs, et principalement dans ceux d'Aristote, qui exerçait à leur égard une dictature véritable. Ils ignoraient presque entièrement l'histoire des temps et celle de la nature. Mais avec une chaîne de matière assez petite, en agitant çà et là leur esprit comme une navette, sans lui donner aucun relâche, et sans épargner aucune peine , ils ont ourdi les toiles qu'on voit aujourd'hui dans leurs écrits.

L'esprit humain, s'il travaille sur une matière, en contemplant les œuvres de Dieu et la nature des choses, opérera suivant le mode de cette matière; et c'est elle qui déterminera l'espèce de son travail. Mais si cet esprit se tourne sur lui-même, et que, semblable à une araignée, il tire de sa propre substance la matière de son travail, il n'est rien alors qui le fixe et donne du corps à ses conceptions : tout son travail aboutira à donner quelques toiles de doctrine, admirables, il est vrai, par la délicatesse du fil et du tissu, mais qui, dans la réalité, ne sont d'aucun usage. .

Cette subtilité ou cette curiosité inutile, contre laquelle nous nous élevons, est de deux sortes : ou elle a lieu à l'égard du sujet considéré en lui-même, et telles sont ces spéculations et ces disputes frivoles qui occupent assez souvent les philosophes et les théologiens; ou

elle a lieu seulement dans la manière et la méthode de traiter son sujet, et telle était à peu près la méthode des scolastiques ; ils formaient d'abord des objections sur chacun des objets qui étaient proposés; ils répondaient ensuite à ces objections, et les réponses le plus souvent ne consistaient qu'en des distinctions; tandis que la force de toutes les sciences est semblable à celle de ce faisceau de dards qu'un vieillard présenta à ses enfants, force qui ne réside pas dans chaque dard pris séparément, mais dans tous les dards réunis ensemble.

La véritable manière et la plus facile de faire disparaître toutes les objections qu'on peut proposer contre une science, consiste à former de toutes les parties de cette science un corps régulier, parce qu'alors toutes ces parties se soutiennent les unes les autres. Si au contraire vous tirez de cette science tous ses principes les uns après les autres, comme le vieillard tira les dards du faisceau, il sera facile de les affaiblir, et même de les courber ou de les rompre comme on voudra. On a dit de Sénèque, que par la minutie des paroles il rompait la force des choses, verbomm minutiis rerum f r an git pondéra; on pourrait donc dire aussi des scolastiques, qu'ils rompaient la force des sciences par les minuties de leurs questions.

Je le demande, ne vaudrait- il pas mieux, dans une salle spacieuse qu'on voudrait éclairer, allumer un seul flambeau, ou suspendre un seul lustre garni de quelques lumières, à la faveur duquel toutes les parties de la salle seraient éclairées à la fois , que de faire le tour de la salle, et d'en parcourir tous les coins une petite lanterne à la main? Or tel est à peu près le procédé de ceux qui, au lied de jeter un grand jour sur la vérité en l'environnant d'autorités, d'exemples et de raisonnements lumineux,, s'occupent uniquement à lever de petites difficultés, sans vouloir en laisser subsister aucune, à se

débarrasser de quelques chicanes , et à résoudre des doutes frivoles, faisant naître de celte manière questions sur questions; car il leur arrive ce qui a lieu dans le cas de cette lanterne avec laquelle on essayerait d'éclairer une grande salle; on ne peut pas la porter dans un coin particulier sans abandonner et sans laisser dans l'obscurité tous les autres.

Enfin , on peut dire que la fable de Scylla représente parfaitement bien ce genre de philosophie. Scylla était, dans la partie supérieure du corps, une belle femme; mais toute la partie inférieure n'était formée que d'une multitude de monstres qui aboyaient sans cesse. C'est ainsi que chez les scolastiques on trouve d'abord quelques choses générales, bien imaginées, et qui promettent beaucoup; mais quand on arrive aux distinctions et aux décisions, loin de voir sortir de là, comme vous vous y attendiez, une multitude de choses de quelque utilité dans la vie humaine, vous vous apercevez que tout s'est terminé en bruyantes et monstrueuses questions.

Aussi il ne faut point être étonné si la théologie scolastique est décréditée auprès même des hommes vulgaires : ceux-ci communément méprisent la vérité, à cause des disputes qu'ils voient s'élever autour d'elle, et ils s'imaginent que ceux qui ne sont pas d'accord sont tous dans l'erreur. Quand ils voient donc de savants hommes disputer si vivement entre eux sur des questions de néant, il n'est pas étonnant qu'ils disent avec Denys de Syracuse : Ce sont là des propos de vieillards qui n'ont rien à faire. Verba isla sunt senuni oliosorum.

Cependant il faut convenir et il est très certain que si les scolastiques, à la soif insatiable qu'ils avaient de la vérité, et à l'activité infatigable de leur esprit, avaient joint la variété et la njultiplicité de la lecture, ainsi que de la contemplation, ils auraient été sans con-

Iredit de grandes lumières, et auraient merveilleusement

concouru au progrès de tous les arts et de toutes les

sciences.

[De AuQmcnt. scient., lib. I, vers. med.J

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