‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 46 sur 83 · INDECENCE DE LA PLAISANTERIE DANS LES MATIERES DE RELIGION · texte numérisé non relu

INDECENCE DE LA PLAISANTERIE DANS LES MATIERES DE RELIGION

Il serait bien tem.ps de faire cesser ces manières odieuses et indécentes d'écrire sur les controverses , qu'on emploie depuis quelque temps, et qui transforment le champ de dispute sur la religion en une scène de théâtre. On ne doit pas se presser, il est vrai, de condamner les écrits où il entre de l'aigreur et de la véhémence, car les hommes ne peuvent disputer froide-

Ephes. IV, l/j.

ment et sans émotion sur des choses qui leur sont chères et précieuses. Un politique écrit ce qu'il tire de sa tête, sans que son cœur y prenne aucune part; il s'exerce sur des choses purement spéculatives, qui ne l'intéressent donc point personnellement; mais les paroles d'un chrétien vivement affecté porteront toujours une forte empreinte d'amour ou de haine.

Je désirerais cependant qu'on adoptât la méthode de traiter froidement les questions, comme bien plus convenable pour les temps où nous sommes , quoique je convienne que la manière de les traiter avec chaleur a pour elle de grands exemples ; mais renoncer comme on fait aujourd'hui à tout sentiment religieux de compassion à l'égard des maux, ou d'indignation à l'égard des fautes; faire de la religion un sujet de comédie ou de satire; mêler ensemble l'Écriture sainte et la bouffonnerie, souvent dans la même phrase; rouvrir et sonder des plaies douloureuses avec un air riant, c'est manquer au profond respect que tout chrétien doit à la religion ; c'est manquer même aux égards et aux bienséances dont la modération et l'honnêteté seules font une loi générale. Il n'y a point d'assortiment plus bizarre que celui de la plaisanterie et du sérieux : Non est major confusio quam serii et joci. La majesté de la religion, unie à l'avilissement et à la bassesse qui sont inséparables de la bouffonnerie, forme la plus monstrueuse de toutes les alliances. J'ai toujours reconnu deux causes principales de l'athéisme: les plaisanteries sur les choses saintes, et les controverses en matière de religion poussées au delà des justes bornes. Aujourd'hui que ces deux causes concourent ensemble, point de doute que l'athéisme ne fasse de grands progrès.

Je ne peux me dispenser de louer ici la sagesse et la religion de l'évêque qui répliqua au premier écrit qui parut en ce genre. Il se rappela qu'en parlant à un fou

on ne doit pas imiter sa folie ; et dans sa réponse il no traita que de la matière, et oublia entièrement la personne.

Job dit, en parlant de la gravité et de la majesté des juges : Si je riais, ils ne me croissaient pas^ ; comme s'il eût dit : Si je me livrais à quelque distraction ou à quelque accès de gaieté, ces hommes, pénétrés de l'importance du sujet qui les occupe, ne recevraient pas mon témoignage.

Cette gravité dans la discussion est encore plus nécessaire entre des évoques et des théologiens qui disputent sur des matières de religion. Aussi suis-je fort éloigné d'accorder mon suffrage à la méthode que propose un personnage qui paraît pourtant s'en applaudir, comme d'une invention fort ingénieuse. Cette méthode consiste à employer contre les hommes les mêmes armes qu'ils emploient contre nous, et, comme on dit, à leur faire raison dans leur 'propre verre. Mais aucune considération d'intérêt ne peut nous autoriser à imiter ce que nous croyons être un mal dans les autres ; nous devrions plutôt faire le contraire. César a dit, en parlant de ses adversaires : Je ne désire rien plus fortement , sinon qu'ils soient semblables à eux , et moi semblable à moi : Nihil malo quam eos esse similes sui, et me met. Mais aujourd'hui, tandis que nous différons dans les bonnes choses, nous nous ressemblons dans les mauvaises : Dum de bonis contendimus , de malis consentimus. Assurément, si on me demandait, à l'occasion de ceux qui attaquent et de ceux qui répondent sur ce mauvais ton, quels sont ceux qui sont les plus blâmables, je me souviendrais peut-être du proverbe qui dit que c'est le second coup qui forme la querelle, et de ce que disait encore un personnage d'ailleurs peu connu : Oui réplique multiplie : Qui

1 Job XXIX. 24.

replical, muliiplicat; mais je trancherai la question avec cette sentence : Le mal a commencé par l'un , et il a été rendu interminable par l'autre : Aller principium malo dédit, aller moduni abstulit...

Je conclurai ce point en déclarant qu'il aurait été à désirer que les ouvrages dans le genre dont nous parlons eussent été étouffés avant d'avoir vu le jour; mais, puisqu'ils ont paru, il serait bon que toutes les personnes qui ont de l'esprit et de la religion s'accordassent à les censurer et à les blâmer, comme des productions extravagantes de quelques hommes sans jugement. Je vais plus loin, et j'avertis tous les hommes entre les mains de qui ils pourraient tomber, que s'ils ne veulent pas s'exposer à perdre eux-mêmes tout sentiment de religion, à voir leur propre cœur s'endurcir, se paver, pour ainsi dire, et devenir semblable à une grande route, ils doivent éviter de s'arrêter sur des écrits de cette espèce, et surtout de se plaire dans leur lecture ; qu'ils doivent plutôt être aussi honteux et aussi confus d'avoir pu pendant quelque temps faire servir les matières de la religion à leurs jeux et à leurs amusements, que s'ils avaient été pendant le même temps livrés à des accès de folie.

[An Adverlisement louching Ihe controverses, etc., tom. IV, p. 455.)

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