LES PRINCIPALES CONSIDÉRATIONS PRECEDENTES FORTIFIÉES ET DÉVELOPPÉES
L'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu. Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus.
Premièrement, V insensé a dit dans son cœur. Le prophète ne dit pas, il a pensé dans son cœur ; c'est-à-dire, qu'au fond , il ne sent pas ce qu'il dit, il veut seulement le croire : il voit qu'il serait très intéressant pour lui qu'il n'existât point de Dieu : en conséquence, il s'efforce
en toute manière de faire entrer cette idée de la nonexistence de Dieu dans son esprit et de se le persuader à lui-même. Il s'étudie à la publier, à l'établir, à la soutenir comme un point de fait, un article accordé, un dogme véritable. Cependant cette étincelle de la lumière primitive qui nous découvre la Divinité subsiste encore; c'est en vain qu'il s'offorce de l'éteindre totalement, et d'étoufîer dans son cœur le trouble qu'elle y fait naître. Quand il avance donc qu'il n'y a point de Dieu, ce n'est pas le sens et la lumière naturelle qui dictent en lui ce jugement, c'est la corruption, c'est la perversité de sa volonté ; et il peut dire avec le poète comique : « Mon esprit s'est rendu à mon sentiment » : Tune animus meus accessit ad sententiam meam ; comme si son esprit et lui formaient deux différents personnages. Ainsi, je le répète, l'athée dit bien dans son cœur, mais ne sent point dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu ^
Secondement, il a dit clans son cœur, il n'a pas exprimé par sa bouche ; mais pourquoi craint-il d'énoncer son sentiment? C'est par la crainte de l'infamie et de l'animadversion des lois ; car si on peut sans inconvénient, dit un ancien, s'élever contre l'existence de Dieu dans une société particulière, il est toujours très dangereux de le faire dans une assemblée du peuple. Mais que cette crainte cesse, vous verrez qu'il n'y a point d'hérésie qui ait plus d'empressement et plus d'ardeur pour se produire, pour s'étendre et se multiplier, que l'athéisme, et que ceux qui sont tombés dans ce prodigieux égarement de l'esprit ne parlent que d'athéisme, ne respirent
1 « L'athéisme, dit Montaigne, étant une proposition comme dénaturée et monstrueuse, difficile et aussi malaisée à établir dans l'esprit humain, pour insolent et déréglé qu'il puisse être, il s'en est vu, par vanité et fierté de concevoir des opinions non vulgaires et réformatrices du monde, en affecter la profession par contenance, qui, s'ils sont assez fous, ne sont pas assez forts pour l'avoir planté. » (Essais, iiv. II, chap. XII.)
presque et n'inculquent à tout propos que ralhéisme. L'épuricien Lucrèce en fournit un exemple frappant : il traite dans son poème une multitude de sujets divers ; et il n'en est presque aucun où il n'intercale des invectives contre la rclii^ion. Voici quelle est apparemment la raison de cette étrange manie. Un athée n'étant pas, malgré tous les mouvements qu'il se donne, assez content de lui-même, ne se confiant pas assez à lui-même, éprouvant au dedans de lui-môme que son opinion est sujette à de fréquentes éclipses et de fréquents évanouissements, il est naturel qu'il cherche à se rassurer un peu en se procurant, s'il pouvait, l'assentiment des autres. Un ancien avait déjà remarqué avec beaucoup de sagesse que celui qui est si empressé de faire adopter son opinion par les autres témoigne par là môme qu'il s'en défie.
Troisièmement , c'est l'insensé qui a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu ; et il est très vrai que celui qui parle ainsi est un insensé , non pas seulement parce qu'il n'a point d'idée ni de goût des choses divines, mais encore parce qu'il n'a aucune des qualités qui constituent l'homme sage.
Premièrement, si vous examinez quels sont les esprits qui ont plus de penchant vers l'athéisme, vous verrez que ce sont presque toujours des esprits superficiels, [rondeurs , présomptueux , bizarres , des hommes , en un mot, très éloignés d'être recommandables par la gravité des mœurs et par la sagesse de leur conduite.
Secondement, les politiques qui ont eu plus d'élévation dans le génie et de grandeur dans les sentiments, n'ont point envisagé la religion et ne l'ont point employée comme une espèce d'art inventé pour contenir le peuple ; ils ont été intérieurement pénétrés de sa vérité, et ont supposé constamment que la Providence divine présidait à tous les événements de ce monde. Au con-
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traire, ceux qui ont tout donné à leur art et à leur industrie, aux causes prochaines et apparentes, et qui, comme parle le prophète, ont immolé à leurs filets*, n'ont été que de minces et petits politiques, des hommes très vulgaires, incapables d'imprimer aucune grandeur à leurs actions.
Troisièmement, quant à ce qui regarde la physique, je ne crains point de soutenir qu'un peu de philosophie naturelle et de médiocres progrès dans cette science qui n'auraient conduit que jusqu'à sa porte font pencher les opinions vers l'athéisme; mais qu'une connaissance plus étendue de cette même philosophie , que des progrès dans cette philosophie qui nous auraient permis de pénétrer jusque dans son fond, ramènent les esprits à la religion. Ainsi l'athéisme, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, paraît convaincu d'être l'enfant de l'ignorance et de la folie ; et c'est avec raison qu'on a dit que ce langage : Il n'y a point de Dieu, était le langage d'un insensé.
[ Mcdilationes sacrse, t. IF, p. 401.)