‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 5 sur 83 · NOTICE SUR FRANÇOIS BACON · texte numérisé non relu

NOTICE SUR FRANÇOIS BACON

Historia vitœ et mortis;

Sermones fidèles, ethici, politici, reconomicî;

Historia Henrici VII, Angliœ régis;

De Justitia universali, ou Sources du droit;

La Nouvelle Atlantide, plan d'un collège dont le but serait d'expliquer la nature, et de coopérer, par de grands et sublimes ouvrages, à l'utilité du genre bumain. Cet écrit est demeuré imparfait ;

Nombreux petits traités ou pièces détachées, destinées toutes à entrer dans le corps du grand édifice dont les grandes lignes sont indiquées dans VInstauratio magna;

Enfin les Lettres de Bacon ; elles forment une partie considérable de ses œuvres complètes.

PENSÉES

CONSIDERATIONS SUR L ATHEISME

Il est plus facile de croire à TAlcoran , au Talmud et aux histoires de saints les plus fabuleuses, que de croire qu'aucune intelligence ne préside à l'univers. Aussi Dieu n'a jamais fait de miracles pour convaincre un athée. Les œuvres ordinaires de la Providence suffisent pour sa conviction. Il est vrai cependant qu'un peu de philosophie fait incliner les hommes vers l'athéisme ; mais une connaissance plus approfondie de la nature les ramène à la religion. En voici la raison : l'homme qui considère les causes secondes séparées et désunies peut bien quelquefois s'y borner, et ne pas aller plus avant; mais quand il vient enfin à considérer comment ces causes sont liées et enchaînées les unes aux autres , il est forcé de recourir à une providence et à une cause première, pour rendre raison de cette dépendance mutuelle et de cet admirable enchaînement.

11 y a plus, l'école la plus fortement inculpée d'athéisme

est celle qui sert le plus à démontrer l'existence d'un Dieu; je parle de l'école de Leucippe, de Démocrite, d'Épicure ^ ; car il est beaucoup moins incroyable que quatre éléments sujets au changement, et une cinquième essence qui n'y est pas sujette, placés convenablement de toute éternité, aient pu, sans la direction d'un Dieu, produire cet univers, qu'il n'est incroyable qu'une multitude infinie d'atomes et de semences dispersés sans ordre dans l'espace aient pu, sans l'intervention d'un divin ordonnateur, produire ce même univers , et donner naissance à cet ordre admirable et à cette beauté dont nous sommes spectateurs.

L'Ecriture dit : L'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu^. Elle ne dit pas : L'insensé a pensé dans son cœur. Cet insensé se dit cela au dedans de lui-même, plutôt comme une chose qu'il désirerait être véritable, que comme une chose qu'il sente, et qu'il croie véritablement.

« Personne ne nie qu'il y a un Dieu, sinon celui à qui il importe qu'il n'y ait point de Dieu : » Nemo Deos non esse crédit, nisi cui Deos non esse expedit; et rien assurément ne prouve mieux que l'athéisme réside sur les lèvres seulement, et non pas dans le cœur, que la manie qu'ont tous ces prétendus athées de parler toujours de leur opinion. Cette manie indique assez qu'ils tremblent

1 Leucippe, né à Abdère, ville de Thrace, tlorissail vers l'an SOO av. J.-C. Selon lui, l'espace est rempli d'une matière réduclible à des éléments simples, insécables, qu'il appelle pour celte raison atomes. Ces petits corps, se mouvant incessamment, se rencontrent, s'unissent, se séparent pour se rencontrer encore. Ainsi s'expliquent, sans l'intervention de qui que ce soit, et la formation de l'univers et les changements continuels dont il offre le spectacle.

Ce système a été admis, avec quelques modifications, par Démocrite, né à Abdère, vers l'an 470 av. J.-C, et par Épicure, né dans l'île de Samos (341 av. J.-C.j. On voudrait aujourd'liui remettre en honneur les idées de Leucippe et d'Épicure.

- Psalm. XIII , T.

au dedans d'eux-mêmes, et qu'ils cherchent à se rassurer un peu par l'approbation des autres.

On voit même quelquefois des athées qui, semblables aux chefs des autres sectes, travaillent à réunir autour d'eux des disciples ; enfin , ce qui est plus étonnant encore, on en a vu qui ont mieux aimé souffrir la mort que de rétracter leur opinion. Mais si ces derniers étaient persuadés qu'il n'existe point de Dieu , quel intérêt avaient-ils de le soutenir au péril de leur vie?

On prétend qu'Épicure n'a enseigné qu'il existait quelques natures heureuses, qui se suffisaient' à ellesmêmes et ne se mêlaient point du gouvernement de l'univers, que pour ne point se perdre dans l'opinion publique : qu'en tenant ce langage, il ne faisait que céder à la nécessité des temps ; mais qu'au fond il ne croyait pas qu'il existât de Dieu. Cette imputation ne me paraît pas assez bien fondée ; car voici une sentence d'Épicure, et qui est vraiment admirable et divine : Ce n'est point une profanation que de méconnaître les dieux du vulgaire; mais c'en est véritablement une d'attribuer aux dieux les opinions du vulgaire. Platon lui-même n'aurait pas mieux parlé.

11 paraît de là que , quoique Epicure ait porté l'audace jusqu'à contester aux dieux l'administration de l'univers, il n'a pas pu la pousser jusqu'à contester leur nature.

Les Indiens occidentaux ont des noms pour leurs dieux particuliers ; mais ils n'en ont point pour signifier Dieu en général. Ils sont dans le cas oîi auraient été les païens , si , ayant dans leur langue les noms de Jupiter, Apollon, Mars, etc., ils eussent manqué d'un terme pour exprimer Dieu. Ce qui montre aussi que les peuples, même les plus barbares, ont la notion de la Divinité, quoique cette notion soit très imparfaite. Ainsi les sauvages mêmes se réunissent avec les philosophes pour combattre les athées.

Les athées spéculatifs sont bien rares. Un Diagoras, un Bion, peut-être un Lucien et un petit nombre d'autres ' , voilà ce qui compose cette classe, bien moins nombreuse encore qu'on ne le pense ; parce que les défenseurs d'une religion ou d'une superstition qu'on attaque, s'attachent souvent et réussissent quelquefois à faire passer pour des athées leurs adversaires, qui ne sont pourtant pas sur ce point moins orthodoxes qu'eux.

Mais les plus grands athées sont les hypocrites qui traitent continuellement les choses saintes, et cela sans aucun sentiment de religion : en sorte qu'à la fin il est impossible que leur conscience ne se cautérise pas.

L'athéisme a différentes causes. La première, ce sont les divisions dans l'ordre de la religion , si elles sont en grand nombre. Une seule division n'aboutirait qu'à enflammer le zèle de l'un et de l'autre parti ; mais des divisions multipliées, en dégoûtant de la religion, conduiraient à l'athéisme. Une autre cause de l'athéisme. c'est la vie scandaleuse des prêtres quand elle en vient au point que saint Bernard avait en vue lorsqu'il s'écrie : Non est jam dicere : Ut populus sic sacerdos-, quia nec sic populus ut sacerdos. « On ne peut pas dire, comme on a dit autrefois : Le prêtre sera comme le peuple , parce qu'il ne sera pas même comme le peuple. »

1 Diagoras, né dans l'île de Mélos, vivait vers l'an 400 av. J.-C. Une injustice, qui avait blessé son amour- propre, le jeta dans l'athéisme. L'Aréopage mit sa tête à prix à cause de ses impiétés. — Bion, philosophe grec, florissait vers l'an 270 av. J.-C. D'abord disciple de Craies, puis cynique et athée, il est connu par quelques sentences où se montrent également la bizarrerie, le bon sens et l'orgueil. Il mourut en demandant pardon de ses impiétés. — Lucien, sophiste grec, né à Samosate, en Syrie, vers l'an 127 de J.-C, l'ut d'abord rhéteur, puis philosophe de l'école de Pyrrhon. 11 écrivit beaucoup contre les philosophes et les divinités du paganisme, sans épargner les chrétiens et leurs croyances.

2 Isaiœ XXIV, 2.

Une troisième cause, c'est l'habitude de badiner et de plaisanter des choses saintes. Rien ne détruit plus sensiblement que cette habitude tout respect pour la religion.

Enfin on a remarqué que l'athéisme avait été plus commun dans les siècles où on avait le plus cultivé les lettres, surtout lorsque l'abondance et la paix régnaient en même temps ; car les adversités et les calamités ont l'avantage de tourner avec plus de force que toute autre chose l'esprit de l'homme vers la religion.

Ceux qui nient la Divinité détruisent tout ce qu'il y a de plus noble dans le genre humain. N'est-il pas etTectivement certain que l'homme, par le corps, est semblable aux bêtes ? Si par l'âme il ne ressemble point à Dieu, il n'est alors qu'une vile et ignoble créature.

Les athées détruisent encore toute magnanimité et toute élévation dans la nature humaine. Jetez les yeux sur un chien : combien ne montre- t-il pas de générosité et de courage lorsqu'il se voit soutenu par son maître, qui lui tient lieu de Dieu ou d'une nature supérieure ! ce courage est manifestement tel, qu'il ne pourrait jamais l'avoir à ce haut point sans sa confiance dans une nature meilleure que la sienne. Il en est ainsi de l'homme; lorsqu'il fonde son espérance et son appui sur la providence et sur la grâce de Dieu , il tire de là une confiance, une force à laquelle la nature humaine livrée à elle seule ne pourrait jamais parvenir.

Ainsi l'athéisme, si digne de haine sous tous les rapports, l'est encore particulièrement en ce point, qu'il prive l'homme de la faculté qu'il a de s'élever au-dessus de la faiblesse humaine.

Ce que nous avons dit des individus se vérifie aussi dans les nations entières. Quelle nation égala jamais les Romains en magnanimité? Or, écoutez ce que dit Gicéron : « Quelque pn'îvenus que nous puissions être en

notre faveur, pères conscrits, nous sommes forcés de convenir que nous ne l'avons point emporté sur les Espagnols par le nombre , sur les Gaulois par la force du corps, sur les Carthaginois par la ruse, sur les Grecs par l'habileté dans les arts, sur les Italiens eux-mêmes et les Latins par le sens exquis qui est comme propre et naturel à ce sol et à cette nation ; mais nous l'avons emporté sur tous les peuples et toutes les nations du monde par la piété et la religion, et par cette sagesse supérieure qui nous a fait reconnaître que cet univers était conduit et gouverné par la providence des dieux immortels, » Quam vohimus, licet, paires conscripti, nos amemus ; tamen nec numéro Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos , nec artibus Grœcos , nec denique hoc ipso hujus geniis et terrœ domestico naiivoque sensu Halos ipsos et Latinos; sed pietate ac religione œque ac unâ sapientiâ quod deorum immorlalium numini omnia régi gubernarique perspeximus , omnes gentes nationesque superavimus.

(Fidèles Sermones elhici, politici,sive interiora rerum, cap. xvi.)

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