‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 60 sur 83 · DE NEWTON · texte numérisé non relu

DE NEWTON

Newton naquit le 25 décembre 1642 à Woolstrop, dans le comté de Lincoln, d'une famille ancienne et honorable. Son père, Jean Newton , était baron et seigneur de la teiTe de Woolstrop, dont son fils hérita depuis. Celui-ci, en venant au monde, parut si petit et si faible , qu'on pensa qu'il ne pourrait vivre longtemps. Néanmoins, comme Fontenelle et Voltaire, il démentit l'horoscope, et atteignit un âge fort avancé. On a remarqué que Newton naquit l'année même de la mort de Galilée. Le génie qui avait trouvé le mouvement de la terre semblait se rallumer ainsi, mais plus lumineux et plus puissant encore dans cette pensée qui devait un jour expliquer le mouvement des cieux.

— ' Dès sa première enfance , Newton manifesta un goût très vif pour les inventions physiques ou mécaniques. Aux écoles de village, où sa mère l'envoya de bonne heure, il laissait ses camarades le devancer dans l'étude des langues, et s'appliquait, avec une dextérité et une intelligence admirables, à fabriquer de petites machines, imitations de celles qui, en grand, avaient frappé ses yeux. De cette manière il fit des horloges qui marchaient par le moyen de l'eau et marquaient l'iieure avec la régularité la plus parfaite. Il construisit un petit moulin d'après un procédé nouveau

qu'on exécutait alors près de Grantliam, ville voisine de Woolstrop ; à force d'aller voir les ouvriers y travailler, il surprit le secret de l'invention et le mit en œuvre si heureusement, que le moulin qu'il avait fabriqué opérait aussi bien que le modèle dont il s'était servi/ Ces occupations, où se manifestait la pente de son génie, ne l'empêchaient pas de reprendre, quand il le voulait, sa supériorité sur les enfants de l'école. Après quelques années passées de la sorte, sa mère, devenue veuve une seconde fois, le rappela auprès d'elle, et voulut l'initier aux affaires de son domaine. Mais des soins de ce genre ne pouvaient convenir au jeune Newton. Un de ses oncles, l'ayant trouvé un jour assis sous un arbre et absorbé dans la solution d'un problème de mathématiques, fut frappé d'un penchant si sérieux et si vif à cet âgé ; il obtint de sa mère qu'elle cesserait de le contrarier et lui ferait reprendre le cours de ses études. Il les continua à Grantham, jusqu'à l'âge de dix-huit ans ; après quoi il passa à l'université de Cambridge, et fut admis en 1660 dans le collège de la Trinité.

Newton, pour apprendre les mathématiques, dédaigna d'étudier Euclide, qu'il trouvait beaucoup trop clair et trop simple pour lui. Il sauta tout d'un coup à la géométrie de Descartes et aux optiques de Kepler. A vingt-quatre ans, il avait fait déjà ses grandes découvertes en géométrie et posé les fondements de ses deux célèbres ouvrages : Les Principes et le Traité d'optique\ Fontenelle disait à cette occasion : « On peut appliquer à Newton ce que Lucain a dit du Nil, dont les anciens ne connaissaient point la source, qiCil n'a pas été j^ermis aux hommes de voir le Nil faible et naissant, » mot heureux qu'ont rapporté tous les biographes, et qui caractérise avec autant de grandeur que de vérité le merveilleux génie auquel il s'adresse.

■- En l'année 1665, la peste qui ravageait l'Angleterre lui fit quitter Cambridge ; il alla s'enfermer à Woolstrop, près de sa mère, et s'y livra à de profondes méditations sur cette cause toute -puissante qui a établi et maintient dans les cieux un équilibre et une harmonie de mouvements si admirables. Le mot de hasard appliqué à des choses oîi l'ordre brillait de toutes parts ne pouvait avoir aucun sens pour l'esprit aussi juste qu'élevé de Newton. Il chercha Dieu au milieu des phénomènes de la nature, et, par la sublimité de l'ouvrage, reconnut la sagesse infaillible et le pouvoir sans li-

i mites d'une intelligence de qui tout émane et qui en même temps conserve tout.

— Le docteur Barrow, qui avait été à Cambridge le professeur du ieune Newton et y avait sondé tonte la profondeur de ce naissant génie, le rappela près de lui en 16G9, et le chargea de faire à sa place les leçons d'optique. Quand il les commença, Newton n'avait encore atteint que sa vingt-septième année. Et déjà les trois grandes découvertes qui ont fait la gloire de sa vie, c'est-à-dire la méthode des fluxions, la théorie de la pesanteur universelle, et la décomposition , ou , pour emprunter l'ingénieuse expression de Fontenelle, l'anatomie de la lumière, existaient dans son esprit depuis plusieurs années. Ce ne fut qu'en 1687 qu'il se décida à publier ses Principes mathématiques de lu philosophie naturellelCe livre, où la plus savante géométrie sert de base à un sj'stème 'de physique entièrement nouveau, ne fut pas compris d'abord; mais insensiblement les géomètres de tout ordre s'en formèrent la haute idée qu'il méritait, et alors s'éleva un cri général d'admiration. « On fut frappé, dit Fontenelle, de l'esprit original qui brille dans l'ouvrage, de cet esprit créateur qui, dans le siècle le plus heureux, ne tombe guère en partage qu'à trois ou quatre hommes pris dans toute l'étendue des pays savants. »

En 1704 parut le Traité de la lumière et des couleurs, fi'uit, comme le disait Newton, des observations et des expériences de plus de trente années. La hardiesse et la supériorité de vues qui se montrent partout dans cet étonnant ouvrage excitèrent de nouveau l'enthousiasme du monde savant, dont tous les yeux se tournèrent vers Newton , comme vers le prodige d'intelligence le plus rare qu'eussent produit les siècles./Oepuis un an déjà, la Société royale de Londres l'avait nommé son président, c'est-à-dire l'avait mis à la tête de tout ce que l'Angleterre possédait de savants et d'hommes éclairés. Il continua d'occuper le reste de ses jours ce poste d'une si honorable et si haute distinction.

La conviction religieuse la plus profonde était empreinte dans tous les ouvrages de Newton. Partout la main de Dieu lui apparaissait dans ces merveilles de la nature que l'étude et l'observation lui rendaient familières. « D'où vient, disait-il, que rien dans la nature n'est fait inutilement? D'où naissent cet ordre merveilleux et cette admirable beauté que nous voyons dans l'univers ?

Tous ces phénomènes n'annoncent -ils pas un Dieu immatériel, vivant, intelligent, dont la présence est partout, et qui, dans l'espace infini, voit et comprend toutes choses en lui-même, comme les seules images de ces choses, transmises par les organes des sens à notre faible sensorium, sont vues et comprises par ce qui voit et pense au dedans de nous. » Certes, dans cet admirable passage, il est impossible de ne pas reconnaître le sentiment profond d'une âme religieuse et intimement convaincue. Néanmoins, car aux génies d'une trempe élevée les matières de foi religieuse ont paru graves dans tous les temps , Leibnitz , dans sa correspondance avec la princesse de Galles , releva les termes employés ici par Newton , comme pouvant fournir des armes à la cause des matérialistes, et le débat fut prolongé de part et d'autre avec une vivacité qui ne se montra pas toujours exempte d'aigreur. Clarke, le plus renommé des disciples de Newton, expliqua et soutint le sens qu'avait entendu exprimer son m"àître ; ses lettres , avec les réponses qui y furent faites par Leibnitz, composent un petit recueil, que les esprits avides de s'éclairer en matières religieuses ne pourront consulter qu'avec beaucoup de fruit.

Outre ses démêlés avec Leibnitz, Newton eut en France une lutte très vive à soutenir. Un système de chronologie, composé dans ses heures de loisir, lui fut demandé en copie par la princesse de Galles, à la suite d'une ditSculté historique dont un jour il lui donnait l'explication. L'écrit passa en France, et y fut imprimé à l'insu de l'auteur. Le savant académicien Fréret y joignit des observations critiques dont Newton se plaignit avec amertume. Il déclara que ses idées n'avaient pas été bien saisies sur les deux points essentiels de son système, l'époque de l'expédition des Argonautes et le mode de calcul qu'il adopte pour les générations. « L'observateur, écrivait Newton, s'imagine que je place l'équinoxe du printemps tel qu'il était au temps de l'expédition des Argonautes , à la distance de quinze degrés de la première étoile du Bélier; mais je ne le place point oii il dit, je le mets dans le milieu de la constellation , et ce milieu n'est pas éloigné de quinze degrés de la première étoile du Bélier. Quant au calcul des générations , il dit que je les estime , l'une portant l'autre , sur le pied de dix-huit ou vingt années, ce qui est une autre méprise. Je m'accorde avec les anciens à compter trois générations pour environ cent ans.»

Dans ce livre extraordinaire, Newton renversait de fond en comble la chronologie des Grecs et des Latins , et la reconstruisait d'après des hypothèses aussi spécieuses qu'elles devaient sembler hardies au premier coup d'œil. Le P. Souciet, de l'ordre des jésuites, homme d'un savoir très étendu, se joignit à Fréret dans ses attaques contre le système chronologique de Newton. Ce dernier fut à son tour défendu par le célèbre Halley, premier astronome du roi de la Grande-Bretagne, et par un Français, M. Lanauze, qui déploya dans cette querelle des ressources infinies de dialectique et d'érudition. Le sentiment du monde éclairé n'a pas adopté toutes les considérations que Newton a exposées dans cet ouvrage , mais il les a jugées universellement du plus grand poids, et leur ensemble compose dans l'opinion des érudits le fait le plus remarquable qui se soit opéré dans la science chronologique.

Eh bien, ce travail immense, qui embrassait la succession des âges depuis l'antiquité la plus obscure jusqu'aux périodes dont la main de l'histoire a marqué distinctement les dates et les caractères; ce travail, dont la pensée s'eflEraye, voici ce qu'en disait M. Conduit, mari d'une des nièces de Newton, dans son épître dédicatoire à la reine d'AngleteiTe :

« Ce traité est le fruit du loisir ; l'auteur s'occupait dans ses heures de délassement d'histoire et de chronologie. » Ainsi les jeux de Newton étaient des travaux capables de remplir et d'immortaliser à eux seuls la vie d'un autre homme. Ce qui eût écrasé tout autre génie n'était pour le sien qu'une récréation, qu'une manière d'amusement.

De vives discussions s'élevèrent entre NcAvton et Leibnitz sur la priorité d'invention du calcul des infiniment petits ; la Société royale de Londres s'empressa de recueillir les lettres de ces savants illustres , dont le débat jetait tant de lumières nouvelles sur les sciences mathématiques. Ces lettres furent publiées en 1712, et quant à l'honneur de la découverte , on l'attribua généralement à Newton. Au milieu de ces luttes avec de si puissants adversaires, celui-ci ne perdait pas de vue sa noble tâche d'éclairer la religion chrétienne du fiambeau de la philosophie et de l'histoire. Après avoir tiré la preuve d'un Dieu infiniment sage, infiniment puissant, de cet ordre admirable qui règne dans les mouvements des corps célestes, il en vint à appliquer plus particulièrement aux vérités

chrétiennes le même genre de recherches. Il démontra par les calculs astronomiques les faits incontestés de l'histoire et les interprétations naturelles du sens des Ecritures : il prouva aussi que les événements dont la vie mortelle de Jésus-Christ a été remplie ont eu lieu aux époques et de la manière qui nous sont enseignées par les Évangiles de saint Jean et de saint Matthieu. Ce travail , fruit de rapprochements et de recherches , où brille à côté d'un savoir immense la plus intime et la plus sincère conviction, fut publié sous le titre d' Observations sur les ^^roxilitties de T Écriture sainte , jyarticulièrement sur les prophéties de Daniel et sur V Apocalypse de saint Jean. Quelles réflexions doivent venir à l'esprit même des plus incrédules en face d'un pareil sujet traité par un génie de la trempe de Newton, génie accoutumé de si bonne heure à la sévérité des considérations mathématiques, si exact dans ses appréciations des phénomènes réels, si profondément instruit, en un mot, des formes qu'emprunte la vérité , et des moyens dont l'homme peut se ser\ir pour arriver en toutes choses à la connaître !

Les grands travaux scientifiques de Newton ne le tinrent pas absolument éloigné des affaires et des intérêts du monde ; il fit partie du Parlement de onvention qui se tint en 1668, et y siégea jusqu'à la dissolution de cette assemblée. Dans l'année 1696, il fut créé garde de la Monnaie et, trois ans plus tard, maître de la Monnaie, emploi d'une très haute importance et d'un revenu considérable. L'année 1781 le vit reparaître au Parlement, ovl il donna. comme homme politique , des preuves d'une remarquable capacité. On comprend qu'une vie si laborieuse, si exclusivement consacrée à l'étude, dût éloigner Newton du mariage ; chacun de ses instant.étant rempli, il n'éprouvait pas le besoin d'une société domestique : sa nièce, d'ailleurs, mariée à M. Conduit, vivait dans sa maison avec son mari , et tous deux prenaient soin de la personne et de la grande fortune de leur oncle ; Newton, en effet, était riche, et faisait beaucoup de bien, a Donner après soi, disait-il, ce n'est pas être généreux, ce n'est pas réellement donner, n Aussi est- il mort sans avoir fait de testament.

Jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans, il conserva une santé toujours égale et bonne. Il fut attaqué de la pien-e dans sa quatre -vingtième année, mais il n'en souffrit bien vivement que durant les vingt jours qui précédèrent celui de sa mort. Au milieu de dou-

leurs si cruelles qu'elles faisaient ruisseler des gouttes de sueur sur son visage, Newton ne poussa pas un cri, ne proféra jamais une plainte, et dès que l'accès était passé, il recommençait à entretenir ses amis avec le calme et la gaieté d'esprit qui lui étaient ordinaires. Le samedi 18 mars 1727, il lut les gazettes, selon son habitude , puis tout à coup perdit la connaissance et ne la reprit plus. Le lundi 20 mars, Newton avait cessé d'exister en accomplissant sa quatre-vingt-cinquième année. L'Angleterre tout entière prit le deuil et décerna les plus grands honneurs à sa mémoire. Son corps, après avoir été exposé en grand appareil à la chambre des lords, fut transporté à Westminster, au milieu d'une pompe presque royale. Le poêle était sujiporté par le lord grand chancelier d'Angleterre, les ducs de Montrose et de Roxburgh, et les comtes de Pembroke, de Sussex et de Macclesfield. On peut juger, par le nom de ces personnages, de la foule des hommes de distinction qui s'empressèrent d'honorer la mémoire de Newton en accompagnant ses restes jusqu'à leur dernière demeure.

PENSÉES

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