‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 63 sur 83 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Monsieur,

Quand j'écrivis mon traité sur le système du monde, j'eus en vue principalement les considérations qui doivent porter tous les hommes de sens et de réQexion à la croyance en une Divinité, et rien ne peut me satisfaire davantage que de voir qu'en effet il n'a pas été sans utilité sous cet important rapport. Au .reste, si j'ai rendu en cela un service à la société, ce n'a été qu'à l'aide de méditations bien profondes et bien persévérantes.

Relativement à votre première question, il me semble que si la matière dont se composent le soleil et les planètes, ainsi que toute celle qui existe dans l'univers, se trouvait au hasard dispersée à travers l'espace, que chaque portion de cette matière possédât un mouvement inné de gravitation vers tout le reste, et que l'espace au travers duquel elle serait ainsi répandue fût limité, la matière en dehors de l'espace devrait tendre, par son mouvement de gravitation, vers la matière renfermée au dedans, et conséquemment venir tomber au milieu de l'espace où elle composerait une grande masse sphérique. Mais si au contraire cette matière était semée au hasard dans un espace infini, jamais elle ne pourrait se convertir en une masse unique; quelques-unes de ses

1 J.-J. Rousseau a dit: « Newton a trouvé la loi de Taltraction; mais qu'il nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites. » Newton avait répondu à celte question de Rousseau dans quatre lettres à Bentley que nous allons reproduire.

parties formeraient une masse, d'autres parties s'arrangeraient de même en masses séparées, de manière à produire un grand nombre de masses jetées à des distances considérables les unes des autres, à travers l'espace illimité. On comprendrait de la sorte la formation du soleil et des étoiles fixes, en admettant que de sa nature la matière fût lumineuse. Mais comment cette matière aurait-elle été divisée en deux sortes si distinctes, l'une brillante et se réunissant en un corps lumineux tel que le soleil, l'autre obscure, opaque, se formant, non pas comme la matière lumineuse, en un corps unique, mais en plusieurs corps séparés? Si l'on veut supposer que dans le principe le soleil a été un corps opaque comme les planètes, ou que les planètes ont été des corps lumineux comme le soleil, de quelle manière expliquer que le soleil soit devenu un corps lumineux, tandis que les planètes demeuraient opaques , ou bien que les planètes soient devenues opaques, alors que le soleil ne cessait pas d'être lumineux? Ce n'est point par des causes naturelles qu'on peut se rendre raison de cela, ]\ faut y voir l'habileté et le dessein d'une intelligence entièrement maîtresse de sa volonté.

Cette intelligence, ce pouvoir, naturel ou surnaturel, qui plaça le soleil au centre de six planètes principales , qui mit Saturne au centre des orbes de ses cinq planètes secondaires, Jupiter dans le centre de ses quatre planètes secondaires, et la terre au centre de l'orbe de la lune, ce pouvoir, s'il eût été aveugle et sans prévoyance, s'il n'eût pas agi en vue d'un but déterminé, aurait-il fait du soleil un corps ditîérent de Saturne, de Jupiter et de la terre, c'est-à-dire possédant cette chaleur et cette lumière dont sont privés les autres corps? Pourquoi existe-t-il dans le système du monde un corps destiné à donner de la chaleur et de la lumière à tout le reste? Je n'en vois d'autre raison que la volonté du créateur de ce

système, qui a jugé convenable qu'il en fût ainsi. Pourquoi n'y a-t-il qu'un seul corps possédant cette nature? sans doute, parce que le Créateur a pensé qu'un seul suffisait pour réchauffer et éclairer tous les autres. Car cette hypothèse cartésiennede soleils perdant leur lumière, devenus comètes, puis se transformant en planètes, ne saurait entrer dans mon système; évidemment elle est erronée. Il est certain que les comètes, toutes les fois qu'elles nous apparaissent, descendent, dans le système de nos planètes, plus bas que l'orbe de Jupiter, quelquefois même plus bas que les orbes de Vénus et de Mercure; cependant elles ne s'arrêtent jamais là, elles s'éloignent toujours du soleil avec le même degré de vitesse qu'elles mettaient à s'en approcher.

Je réponds à votre seconde question, que les mouvements observés maintenant par les planètes ne peuvent être simplement déterminés par une cause naturelle, ils doivent provenir de la volonté d'un agent plein d'intelligence. Puisque les comètes descendent dans les régions de nos planètes , et s'y meuvent en toutes sortes de directions, suivant quelquefois le même chemin que les planètes, d'autres fois prenant le chemin opposé, ou bien encore une direction oblique, ayant leurs plans inclinés vers le plan de l'écliptique et à des angles de toute espèce, il est bien évident qu'aucune cause naturelle ne pourrait obliger les planètes, tant principales que secondaires , à se mouvoir constamment dans la même direction et sur le même plan, sauf quelque différence peu considérable. Cette régularité doit être l'effet d'un calcul intelligent. Il n'y a pas non plus de cause naturelle qui fût capable de communiquer aux planètes le degré précis de vélocité qui leur est nécessaire relativement à leur distance du soleil et des autres corps placés dans une position centrale pour se mouvoir en orbes concentriques autour de ces corps. Si les planètes avaient la même

vélocité que les comètes , proportionnellement à leur distance du soleil (et cette vélocité, elles l'auraient eue si leur mouvement n'eût été causé que par la faculté de gravitation qui, dès le princqje, eût fait tomber la matière des régions les plus élevées vers le soleil), alors elles exécuteraient leurs mouvements, non plus dans des orbes concentriques, mais dans des orbes aussi excentriques que ceux que les comètes elles-mêmes parcourent. Supposons toutes les planètes aussi rapides que Mercure, ou aussi lentes que Saturne et ses satellites; supposons leurs différents degrés de vitesse beaucoup plus considérables ou beaucoup moindres qu'ils ne le sont (et ils auraient pu l'être s'ils avaient eu une autre cause que la faculté de gravitation) ; supposons qu'avec le même degré de vitesse, les planètes se meuvent autour des centres à de plus grandes ou à de moindres distances ; admettons que la quantité de matière qui existe dans le soleil, dans Saturne, Jupiter et la terre, et par conséquent le pouvoir de gravitation de ces corps, soient plus considérables ou moindres qu'ils ne le sont en effet, et alors les planètes principales ne tourneront point autour du soleil en cercles concentriques, les planètes secondaires n'exécuteront pas le même mouvement autour de Jupiter, Saturne et la terre; on les verra se mouvoir dans des directions hyperboliques ou paraboliques, ou en ellipses très excentriques. Pour ordonner ce système avec son ensemble admirable de mouvements, il fallait une cause qui jugeât et comparât les quantités diverses de matière qui devaient entrer dans la formation du soleil et des planètes, qui appréciât la puissance de gravitation résultant de ces différences, réglât les distances à établir entre le soleil et les planètes principales, de même qu'entre Saturne, Jupiter, la terre et les planètes secondaires , et qui assignât aux planètes le degré juste de vélocité qu'elles devaient avoir

pour accomplir leur révolution aulour des corps placés au centre. Afin de mettre en rapport et d'ajuster toutes ces choses dans un ensemble de corps si variés, il a fallu bien certainement, non pas une cause fortuite ou aveugle, mais l'intelligence du géomètre le plus habile, et du mécanicien le plus consommé.

A votre troisième question, je vous répondrai que le soleil peut bien , en échauffant les planètes qui sont le plus près de lui, leur donner plus d'homogénéité, et par suite plus de condensation. Mais quand je considère que notre terre est beaucoup plus échauffée dans ses entrailles, au-dessous de la croûte supérieure, par la fermentation souterraine des corps minéraux, qu'elle ne l'est par l'action du soleil, je ne vois pas pourquoi les parties internes de Jupiter et de Saturne ne seraient point échauffées, condensées et coagulées comme notre terre par des fermentations du même genre. Il faut que cette ditïérence de densité ait dès lors une autre cause que la variété des distances entre les planètes et le soleil. Je me confirme encore dans cette opinion, quand j'observe que les planètes, Saturne et Jupiter, qui sont placées à un éloignement plus considérable que les autres, sont aussi de beaucoup plus grandes, qu'elles contiennent une quantité beaucoup plus forte de matière, et qu'elles sont environnées de plusieurs satellites. Ces qualifications ne sont point assurément le résultat de la grande distance où ces deux planètes se trouvent du soleil, mais bien plutôt la cause qui porta le Créateur à les placer à un tel degré d"éloignement. Et cela paraît d'autant plus évident, que déjà ces corps, par leur puissance de gravitation , troublent très sensiblement leurs mouvements réciproques, comme les dernières observations de M. Flamsteed^ le font voir. Sans doute, s'ils

1 Jean Flamsteed naquit à Derby (Angleterre) le 19 août 1646. L'étude de l'astronomie fut l'occupalion du toute la vie de cet illustre

eussent été plus voisins du soleil et en même temps plus rapprochés entre eux, la même puissance de gravitation aurait eu pour effet un dérangement considérable dans l'ensemble du système.

Je réponds à votre quatrième question que, dans l'hypothèse des tourbillons, l'inclinaison de l'axe de la terre pourrait être attribuée à la direction de son tourbillon avant qu'il fût absorbé par les tourbillons voisins, et avant que la terre, de soleil, fût devenue comète. Mais cette inclinaison devait décroître constamment par suite du mouvement du tourbillon de la terre, dont l'axe est beaucoup moins incliné à l'écliptique, comme on le voit par le mouvement de la lune qui s'exécute autour. D'ailleurs, alors même que le soleil pourrait entraîner les planètes dans le mouvement de ses rayons, je ne vois pas encore comment il pourrait ainsi être la cause de leurs mouvements diurnes.

L'inclinaison de l'axe de la terre considérée comme . preuve de l'existence d'une Divinité n'offre donc rien de frappant, à moins que l'on n'y voie un moyen de diversifier les saisons, de rendre la terre habitable vers les pôles , et qu'on ne fasse attention que les rotations diurnes du soleil et des planètes, ne pouvant guère, vu leur régularité, provenir de causes purement mécaniques , semblent , par leur accord avec les mouvements annuels et mensuels, compléter cette harmonie dans le système du monde, qui a été, comme je l'exposais plus haut, non l'effet du hasard, mais bien celui du choix et de la volonté.

Il existe encore un autre argument capable de démontrer l'existence d'une Divinité, et je le considère comme étant d'une très grande force; mais jusqu'à ce que les

savant. Flamsteed devint en peu d'années membre de la Société Royale de Londres, astronome du roi, enfin directeur de l'observatoire de Greenwicli. Il mourut en 1720.

250 PENSEES DE NEWTOxN

principes sur lesquels il se fonde soient plus généralement reçus, je pense qu'il convient mieux de s'abstenir d'en faire usage.

Cambridge, 10 octobre 1692.

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