‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 64 sur 83 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Monsieur,

J'admets avec vous que si la matière, jetée au hasard dans un espace limité et non sphérique, formait une masse solide en tombant, cette masse affecterait la même figure que l'espace, pourvu qu'au lieu d'être sans consistance, comme le chaos des anciens, elle fût, depuis l'origine, assez compacte et assez dure pour ne pas céder au poids de ses parties protubérantes. Néanmoins les tremblements de terre relâchant les parties solides, il pourrait bien arriver quelquefois que les protubérances vinssent à s'abaisser un peu sous leur propre poids, et dès lors la masse pourrait, par degrés, se rapprocher de la forme sphérique.

Vous concevez, aussi parfaitement que moi, la raison pour laquelle la matière fortuitement répandue à travers un espace limité se condenserait dans le milieu. Mais que dans ce milieu elle formât une particule centrale si ingénieusement placée que de tous les côtés elle éprouvât un mouvement d'attraction constamment égal, et qu'elle demeurât toujours ainsi immobile et sans changer de position , me semble une supposition non moins difficile à admettre que la possibilité de faire tenir debout sur un miroir la poinle de la plus fine aiguille. Car si le vrai point central et mathématique de la particule centrale n'est pas rigoureusement placé dans le vrai sens mathématique du pouvoir d'attraction que renferme la masse, il est clair que cette particule cen-

traie ne pourra êlre attirée également de tous les côtés. Bien plus difficilement encore admettra-t-on que, dans un espace illimité, toutes les particules puissent se trouver entre elles dans un rapport de pesanteur tellement parfait qu'elles se conservent perpétuellement dans un invariable état d'équilibre; ceci, je le proclame, serait tout aussi difficile que de faire tenir, non pas une seule aiguille, mais un nombre infini d'aiguilles (le même nombre que celui des particules centrales dans l'espace illimité) en équilibre toujours parfait sur leurs pointes. Accordons néanmoins que la chose soit possible, au moins par l'intervention du pouvoir divin ; et alors je conviendrai avec vous que les particules, une fois placées de la sorte, pourraient y demeurer; mais il faudrait qu'elles y demeurassent toujours, à moins que le pouvoir qui les aurait placées ne voulût changer leur position, et ne leur imprimât un mouvement nouveau. Ainsi donc, quand je dis que la matière répandue fortuitement dans l'espace s'y condenserait par sa force de gravité en une ou plusieurs grandes masses, je veux parler d'une matière qui ne serait point de nature à rester dans une situation de parfait équilibre. Dans le paragraphe suivant de votre lettre, vous employez un autre argument. Vous alléguez que chaque particule de matière, dans un espace infini, étant environnée de matière également à l'infini, et dès lors éprouvant de toutes parts un effet d'attraction infini, doit rester en équilibre, attendu que tous les infinis sont égaux. Néanmoins vous soupçonnez dans cet argument un paralogisme, et, en effet, je le trouve dans votre proposition, que tous les infinis sont égaux. Le grand nombre des hommes ne se fait pas de l'infini une autre idée que de l'indéfini, et dans ce sens on dit : Tous les infinis sont égaux. On pourrait dire avec plus de raison qu'ils ne sont ni égaux ni inégaux, et qu'il n'existe entre eux aucune proportion ou diffé-

rence certaine. Dès lors on ne saurait établir d'après eux de conclusions touchant régalilé, la proportion ou la différence des choses, et ceux qui le font tombent d'ordinaire dans des paralogismes. Quand on argumente contre la divisibilité inflnie de la grandeur, en disant que, si un pouce peut être divisé en un nombre infini de parties, la somme de ces parties sera toujours un pouce; que si, de même, un pied peut être divisé en un nombre infini de parties, la somme néanmoins de ces parties reste toujours un pied, et que, puisque tous les infinis sont égaux, ces sommes doivent être égales, c'est-à-dire qu'un i^ouce doit égaler un pied, on s'aperçoit par la fausseté de cette conclusion qu'une erreur existe dans les prémisses, et, en eflet, Terreur ici porte sur la proposition, que tous les infinis sont égaux. Les mathématiciens ont donc une autre manière de considérer les infinis. Cette manière consiste à les apprécier avec certaines restrictions et limitations, au moyen desquelles ces infinis se trouvent avoir entre eux certaines proportions ou dillérences. Wallis les considère ainsi dans son arithmétique des infinis. Il détermine les diverses propositions de sommes infinies par les diverses propositions de grandeurs finies , manière de procéder qu'ont généralement adoptée les mathômaliciens, et qui pourtant ne serait pas la bonne si tous les infinis étaient égaux. Un mathématicien qui considérerait de la sorte les infinis vous dirait que, bien qu'il y ait un nombre infini de parcelles dans un pouce, il y a néanmoins dans un pied douze fois ce nombre infini de mômes parcelles, ou, en d'autres termes, que le nombre infini de parcelles dans un pied n'est pas égal au nombre infini de parcelles dans un pouce, mais, au contraire, douze fois plus considérable. Ce mathématicien vous dirait encore que si un corps se trouvait en équilibre entre deux forces infinies et égales d'attraction, qui agiraient sur lui en sens

opposé, et qu'on ajoutât à l'une ou à l'autre de ces forces une nouvelle puissance déterminée d'attraction, si faible que fût cette dernière puissance, elle détruirait l'équilibre, et donnerait au corps le même mouvement qu'il aurait, si les deux forces égales et contraires, au lieu d'être infinies, étaient déterminées, ou même n'étaient pas déterminées du tout. Dans ce cas, suivant notre mode de calcul, les deux forces infinies deviennent inégales dès qu'on ajoute à Tune d'elles une force limitée quelconque, et au surplus il resterait à savoir, d'après la môme manière de calculer, si les considérations qui s'appliquent à l'infini peuvent être toujours pour nous l'objet de conclusions bien justes.

Quant à la dernière partie de votre lettre, je réponds d'abord que si la terre (sans la lune) était placée sur son centre dans quelque partie de V'orbis magnus, demeurant là sans mouvement aucun de gravitation, ou de projection , et qu'alors elle reçût un pouvoir énergique de gravitation vers le soleil et une impulsion transversale de même force, la faisant mouvoir en ligne tangente à Vorbis magnus, il me paraît qu'une révolution circulaire de la terre autour du soleil serait le résultat de la combinaison de ces forces d'attraction et de projection. Mais l'impulsion transversale devrait exister dans une mesure très juste, car si elle était trop forte ou trop faible, elle obligerait la terre à se mouvoir dans quelque autre direction. Je vous dirai, en second lieu, que je ne connais aucun pouvoir qui soit capable de produire, sans le bras de Dieu , le mouvement transversal dont il s'agit.

Blondel nous dit quelque part dans son livre sur les bombes : « Platon affirme que le mouvement des planètes est tel, que si Dieu les eût créées toutes dans une région fort éloignée de notre système, et que de là il les eût laissées tomber vers le soleil, dès qu'elles au-

raient été arrivées dans leurs divers orbes , leur mouvement, de perpendiculaire qu'il était, serait devenu transversal. » Cela est vrai en supposant que la puissance de gravitation du soleil fût double au moment où les planètes arriveraient dans leurs divers orbes ; mais le concours de la puissance divine se trouve alors doublement nécessaire : d'abord pour convertir le mouvement de descente des planètes en un mouvement latéral, et ensuite pour doubler la puissance d'attraction du soleil. En effet, la force de gravitation peut bien mettre en mouvement les planètes, mais il a fallu la volonté divine pour leur imprimer le mouvement circulaire qu'elles exécutent autour du soleil. Je suis forcé, par cette raison, aussi bien que par d'autres, d'attribuer l'organisation d'un tel système à un agent plein d'intelligence.

Vous parlez quelquefois de la faculté de gravitation comme étant essentielle et inhérente à la matière. Ne m'imputez point, je vous prie, celte opinion. Je ne prétends pas connaître la cause de la gravitation, et dès lors il me faudrait plus de temps pour en discourir.

Je crains que vous ne trouviez obscur ce que je vous ai dit des infinis ; mais c'en sera assez si vous avez compris que, considérés absolument et sans aucune restriction ou limitation, les infinis ne sont ni égaux ni inégaux; qu'ils n'ont de l'un à l'autre aucune proportion déterminée, et que, par conséquent, le principe, que tous les infinis sont égaux, est un principe très incertain.

Trinity Collège, 17 janvier 1692.

TROISIÈME LETTRE Monsieur,

L'hypothèse qui fait dériver la formation du monde d'une matière répandue au hasard dans l'espace, et de

principes purement mécaniques qui l'auraient mise en œuvre, étant tout à fait incompatible avec mon système à moi, m'a, jusqu'à présent, très peu occupé. Mais puisque vos lettres me mettent sur ce sujet, j'en ferai l'objet de deux ou trois lignes de plus, en admettant toutefois qu'elles ne vous arriveront pas trop tard pour que vous puissiez en faire usage.

Dans ma première lettre j'ai avancé que les rotations diurnes des planètes ne pouvaient être attribuées à l'effet de la gravitation, et qu'il fallait un bras divin pour leur donner une impulsion semblable. J'ai dit que la pesanteur pouvait bien communiquer aux planètes un mouvement de descente vers le soleil, soit directement, soit avec un peu d'obliquité , mais que les mouvements transversaux qu'elles exécutent dans leurs orbes avaient pu seulement être ordonnés par une Divmité qui sût mettre en rapport ces mouvements avec les tangentes desorbes. Maintenant je voudrais ajouterque Thypothèse de la matière fortuitement répandue dans l'espace est, à mon avis, inconciliable avec l'hypothèse de la gravitation innée. Il faudrait un pouvoir surnaturel pour mettre d'accord les deux hypothèses, c'est-à-dire qu'il faudrait reconnaître l'existence d'une Divinité. Car s'il y a en effet une puissance de gravitation innée, il est impossible maintenant que la matière dont se composent la terre, les planètes et les étoiles, s'en échappe de manière à se trouver répandue fortuitement à travers les cieux , à moins qu'un pouvoir surnaturel n'intervienne. Or, ce qui n'est possible à présent qu'à un pouvoir surnaturel était évidemment impossible autrefois sans le concours de ce même pouvoir.

Vous avez demandé si la matière dispersée au hasard à travers un espace déterminé , dont la forme ne serait pas sphérique, en tombant vers un corps central, n'obligerait pas ce corps à prendre la même figure que tout

l'espace, et j'ai répondu affirmativement. Mais il doit être supposé dans ma réponse que la matière descend directement vers le corps central, et que celui-ci n'a aucun mouvement de rotation sur lui-même.

Voilà, Monsieur, tout ce que j'avais à ajouter à mes lettres précédentes.

TÉMOIGNAGE RENDU A l'iNSPIRATION DIVINE

DE l'Écriture sainte

L'erreur des interprètes qui ont cherché le sens des prophéties, consiste dans leur imprudence à fixer les époques où elles devront recevoir l'accomplissement annoncé. Dieu ne les avait pas désignés eux-mêmes comme prophètes. Leur témérité à prévoir les temps a exposé non seulement les interprètes, mais encore les prophéties au discrédit et à l'incrédulité. Dieu se proposait un dessein bien différent. II a suscité les prophéties de Jean et de Daniel, ainsi que celles de l'Ancien Testament , non pas pour satisfaire la vaine curiosité des hommes en leur donnant à connaître les événements, mais afin que, ces événements étant accomplis, la prévision divine se trouvât elle-même attestée d'une manière irrécusable. Quand les choses prédites depuis tant de siècles arriveront, le genre humain possédera la preuve la plus complète que ses destins sont gouvernés par une souveraine Providence. Voilà ce que les interprètes des prophéties ont trop méconnu. Le petit nombre de celles qui se rapportent à la première venue de Jésus-Christ sur la terre, avaient pour but de préparer l'établissement de cette religion divine. On a vu se manifester les choses ainsi prédites, quoique le sens sous lequel elles

étaient offertes dût avoir quelque obscurité. Il en sera de même pour les propliéties annonçant la seconde apparition de Jésus- Christ en ce monde. Ce grand événement expliquera l'Apocalypse, et celle-ci prouvée démontrera la vérité des anciennes prophéties : ainsi la religion chrétienne sera reconnue et établie universellement. Que celui donc qui recherche le sens des prophéties anciennes commence par se dire que le temps n'est pas venu encore de les comprendre parfaitement, car la principale révolution qu'ils annoncent n'a pas eu lieu. Mais une assez grande partie de ces prédictions s'est vérifiée déjà pour que tous les hommes sincères et attentifs aient pu y reconnaître l'action d'une providence divine. A l'égard de la généralité des hommes, quand arrivera la seconde révolution prédite par les saints prophètes, ils recevront avec l'événement lui-même l'explication des prophéties qui l'annonçaient, et les yeux de toute la terre se tourneront ainsi vers la vérité pour ne la plus méconnaître désormais. Jusque-là contentons-nous d'interpréter ce qui est accompli. A voir les importantes découvertes que les interprètes du dernier siècle ont faites dans le sens des divines Écritures, il est permis de croire que la volonté de Dieu est au moment de leur ôter ce qu'elles ont encore pour nous de mystère et d'obscurité '.

Pour entendre les prophéties, nous devons nous familiariser d'abord avec le langage figuratif dont on y fait usage. Ce langage est tiré de l'analogie existante entre le monde physique et un empire ou royaume comme tout à fait intellectuel. Quand un homme est pris dans ce sens mystique, ses qualités sont souvent désignées par ses actions, ou par les circonstances matérielles rassemblées autour de lui. Ainsi un conquérant est représenté le glaive ou un arc à la main , et le législateur ou

1 Observations sur l'Apocalypse de saint Jean, chap. i.

le juçe par des poids et mesures placés auprès de lui , l'homme puissant par une gigantesque stature, un peuple dans raffliclion et les souffrances d'une révolution par l'image d"une femme en proie à un accouchement laborieux; la résurrection d'un royaume tombé en dissolution est figurée par le retour d'un cadavre à sa première existence. Toutes ces images symboliques dont se compose la langue des prophètes, et qui sont en nombre infini, peuvent seules nous donner la clef du véritable sens que contiennent les saintes Écritures ^

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