PREUVES CHRONOLOGIQUES ET HISTORIQUES DE LA VÉRITÉ DES PROPHÉTIES
Les prophéties de Daniel sont toutes relatives l'une à l'autre, comme si elles n'étaient que les différentes parties d'une même prophétie générale donnée à diverses époques. La première est la plus facile à comprendre, et chacune de celles qui suivent ajoute à cette première quelque chose de nouveau. Elle fut donnée en rêve à Nabuchodonosor, roi de Babylone , dans la seconde année de son règne; mais ce roi l'ayant oubliée, elle fut ij répétée également en songe à Daniel, qui la révéla au roi. Daniel était en grand crédit au milieu des Juifs, et . rejeter ses prophéties, c'est rejeter la religion chrétienne ! en même temps , car cette religion se fonde sur la prophétie de Daniel concernant le Messie.
Dans celte vision d'une image composée de quatre sortes de métaux se trouve le fondement de toutes les prophéties de Daniel. L'image représente un corps formé
1 Observatioyis sur les prophéties de Daniel, chap. ii.
de quatre grandes nations, lesquelles doivent régner successivement sur la terre, savoir: les Babyloniens, les Perses, les Grecs et les Romains. Et par cette pierre qui, tombant sur les pieds de l'image, brise en pièces les quatre métaux, et devient une grande montagne qui remplit toute la terre, il est ensuite représenté qu'un nouveau royaume s'élèvera après les quatre autres , qu'il soumettra toutes ces nations, acquerra une grande puissance et durera jusqu'à la fin des siècles.
La tête de l'image était d'or, et signifie les peuples de Babylone qui régnèrent les premiers, ainsi que l'a interprété Daniel. Tu es cette tête d'or, dit-il à Nabuchodonosor. Cette nation régna jusqu'à la conquête de Babylone par Cyrus. Peu de mois après, la conquête passa aux Perses, et les éleva ainsi au-dessus des Mèdes. La poitrine et les bras de l'image étaient d'argent : ils représentent le second règne, celui des Perses. Le ventre de l'image et la partie inférieure jusqu'aux genoux étaient d'airain : ils figurent les Grecs, qui, sous la domination d'Alexandre le Grand, subjuguèrent les Perses et régnèrent immédiatement après eux. Les jambes étaient de fer, et représentent les Romains, qui vinrent régner après les Grecs, et commencèrent la conquête de ces derniers peuples dans la huitième année du règne d'Antiochus Épiphane. Car, dans cette anné-là, les Romains subjuguèrent Persée, roi de Macédoine, pays qui était alors le siège principal de la domination des Grecs, et de ce point arrivèrent à former un puissant empire, lequel subsista avec la souveraineté la plus étendue jusqu'aux jours de Théodose le Grand. A cette époque, l'irruption de différentes nations du Nord rompit ou brisa l'empire romain en plusieurs petits royaumes, lesquels sont figurés par les pieds et les orteils de l'image, composés en partie de fer et en partie d'argile. Car alors, dit Daniel, « ce grand royaume sera divisé, et il y aura
en lui la force du fer, mais ses parties n'adhéreront pas
l'une à l'autre. »
Et, dans les jours de ces mêmes rois, continue Daniel, le roi du ciel établira un royaume, lequel ensuite ne sera point détruit ; ce royaume ne sera pas laissé à un autre peuple, mais il éclatera en pièces, consumera tous les autres royaumes, et subsistera à jamais. Ainsi vous avez vu la pierre retranchée de la montagne sans le secours des mains, venir mettre en pièces l'airain, l'argile, l'argent et l'or '. »
La vision de l'image composée de quatre sortes de métaux fut donnée premièrement à Nabuchodonosor, et ensuite à Daniel dans un songe. Daniel alors devint célèbre dans l'art d'interpréter les mystères de ce genre. La vision des quatre bêtes et celle du Fils de l'homme s'avançant du sein des nuages avec une grande majesté fut également donnée à Daniel dans un rêve. L'ange Gabriel lui expliqua le sens de cette dernière prophétie, qui concerne le Prince du saint sacrifice et le Prince des princes; ensuite, dans la première année du règne de Darius le Mède sur Babylone, le même archange apparaît de nouveau à Daniel, et lui fait connaître ce qui était entendu par ces mots : le Fils de l'homme, le Prince du sacrifice et le Prince des princes. La prophétie du Fils de l'homme descendant du milieu des nuages célestes est relative à la seconde venue du Christ ; celle du Prince du sacrifice doit s'entendre de la première apparition qu'il fit sur la terre, et celle relative au Messie, en expliquant les deux autres prophéties , se rapporte à lune et à l'autre apparition, en déterminant les temps où elles devront avoir lieu.
Cette prophétie, comme toutes les autres de Daniel, se compose de deux parties, dont l'une est l'introduction
1 Observations sur les prophéties de Daniel, chap. m.
prophétique, et l'autre une explication de celle-ci. Je traduis et interprète le tout de cette manière :
« Soixante-dix semaines sont marquées sur ton peuple et ta sainte cité pour mettre un terme à la transgression et voir la fin des péchés, pour expier les iniquités commises, établir à jamais la justice parmi les hommes, accomplir la vision et la prophétie, et oindre le front du Très-Saint. »
Ici , en prenant une semaine pour sept années , on trouve 490 ans depuis l'époque où le peuple juif, dispersé, sera de nouveau réuni et formera une ville sainte, jusqu'aux jours de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. La dispersion des Juifs cessa, et ils redevinrent une nation ou un corps politique, dans la septième année du règne d'Artaxerxès Longuemain.
Or cette époque du règne d'Artaxerxès commençait deux ou trois mois après le solstice d'été ; sa septième année se rapporte exactement à l'année troisième de la huitième olympiade ou à l'an 4237 de la période Julienne. Calculez le temps écoulé depuis lors jusqu'à la mort de Jésus -Christ, et vous trouverez tout juste 490 ans.
« Sache aussi et comprends que depuis le jour où l'ordre t'aura été donné de retourner et de bètir Jérusalem jusqu'à l'arrivée du Prince qui a été oint, il s'écoulera sept semaines. »
La première partie de la prophétie se rapporte à Jésus- Christ apparaissant au monde comme prophète. Et cette seconde partie l'annonçant comme Prince ou Roi, semble devoir s'entendre de sa seconde venue sur la terre. Je n'entreprendrai pas de l'expliquer, puisqu'elle n'a pas reçu encore son accomplissement. Néanmoins j'observerai que comme les soixante- dix et les soixante-deux semaines sont des semaines judaïques, finissant avec des années sabbatiques, de même les sept semaines doi-
vent avoir l'étendue d'une période jubilaire, qu'elles commencent et se terminent, en effet, par des événements de la plus haute importance possible pour un jubilé, et que, puisque le commandement de retourner et de rebâtir Jérusalem doit avancer la venue du Prince ou Messie de quarante-neuf ans, ce commandement peut provenir, sinon des Juifs eux-mêmes, du moins de quelque nation amie, et précéder de la sorte leur retour de captivité. La reconstruction de Jérusalem, le retour de captivité et la seconde venue du Christ avec l'établissement de son royaume sont d'ailleurs annoncés partout dans les livres des prophètes. Quant à la manière dont ces événements s'accompliront, je l'ignore. C'est au temps lui seul qu'il appartient ici d'interpréter. Les prophéties de Daniel, embrassant la première et la seconde venue de Jésus- Christ sur la terre, atteignent ainsi jusqu'à l'extrémité de tous les siècles.
« Jérusalem retournera, la cité sera rebâtie, et après soixante- deux semaines le Messie sera mis à mort. Et Israël ne sera pas son peuple. Mais le peuple d'un prince à venir détruira la cité et le sanctuaire. »
Or nous voyons que Jérusalem était encore en ruines dans la vingtième année du règne d'Artaxerxès, mais qu'elle se trouva rebâtie dans le mois Elul de la vingthuitième année de ce même règne, c'est-à-dire au mois de septembre de l'an 4278 de la période Julienne. A présent, comptons de cette dernière année soixante- deux semaines d'années , ou , ce qui est la même chose , 434 ans, et nous arriverons juste, par ce calcul, au mois de septembre de l'an 4712 de la période Julienne, époque à laquelle Jésus-Christ est né, suivant Clément d'Alexandrie, Irénée, Eusèbe, Épiphane, Jérôme, Orose, Cassiodore, et autres anciens auteurs. Et telle fut l'opinion générale, jusqu'au temps où Denys le Petit inventa 1;ï supputation vulgaire qui place deux années plus tard la
naissance de Jésus- Christ. Mais alors même qu'avec quelques-uns vous admettriez qu'il naquit trois ou quatre ans plus tôt que ne l'établit le calcul généralement reçu, sa naissance arriverait encore à la fin de la dernière semaine, ce qui serait assez; comment, après l'expiration de ces soixante-deux semaines, Jésus-Christ fut mis à mort, comment la cité et le sanctuaire furent détruits par les Romains, c'est ce que tout le monde connaît suffisamment.
Dans cette courte prophétie de Daniel, nous trouvons donc annoncés tous les faits principaux qui se rapportent à la venue du Messie dans ce monde, l'époque de sa naissance, celle de sa mort, la destruction nouvelle de la cité et du sanctuaire de Jérusalem, puis le temps où aura lieu la seconde apparition du Messie. Entendue en y comprenant la prédiction de ce dernier événement, la prophétie nous offre une interprétation plus complète et plus conforme au dessein qu'elle doit avoir, que si, à l'imitation de la plupart des interprètes, nous en restreignions le sens uniquement à la première venue de Jésus- Christ en ce monde.
De cette manière aussi nous évitons de faire violence au langage de Daniel en prenant pour un seul et même nombre les sept semaines et les soixante-deux semaines. Si Daniel n'avait entendu que le même nombre, il aurait dit soixante -neuf semaines et non pas sept semaines et soixante-deux semaines, manière de compter qui n'a été en usage chez aucune nation \
Dans l'enfance de la nation d'Israël, alors que Dieu lui avait donné une loi et avait promis d'être son Dieu, pourvu qu'elle observât ses commandements, il envoya des prophètes pour la rappeler à lui aussi souvent qu'elle passa à l'adoration des faux dieux ; et à son retour au
• Obsei'valions sur les prophéties de Daniel, chap. x.
vrai culte, les engagements d'Israël auprès de Dieu furent parfois renouvelés , et il en reçut en échange les mêmes promesses qu'au commencement. Ces prophètes continuèrent d'être envoyés jusqu'au temps d'Ezra; mais depuis lors leurs prophéties seulement furent lues dans les synagogues , et cela fut jugé suffisant. Car si le peuple ne voulait écouter ni Moïse, ni les anciens prophètes, sans doute il refuserait aussi d'en écouter de nouveaux, alors même que ceux-ci s'élèveraient du milieu des morts. Mais à la fin, quand une vérité nouvelle dut être prêchée aux Gentils, principalement quand ils durent savoir que Jésus était le Christ, Dieu envoya de nouveaux prophètes, après lesquels, comme la première fois, les prophéties cessèrent; les écrits étant reçus et lus dans les assemblées chrétiennes, il n'était plus besoin de paroles nouvelles au milieu de ce peuple. Nous avons Moïse, les prophètes, les apôtres et les enseignements de Jésus-Christ lui-même : si nous refusons de les écouter, nous serons plus inexcusables que les Juifs. Car les prophètes et les apôtres ont prédit que comme Israël se révoltait souvent, rompait son pacte avec Dieu, et, à la faveur de son repentir, était admis ensuite à le renouveler, de même il y aurait une chute parmi les chrétiens peu de temps après les jours des apôtres, que Dieu détruirait à la fin les révoltés impénitents, et formerait un pacte nouveau avec son peuple. Écouter les prophètes est le caractère fondamental de la véritable Église. Car Dieu a ordonné les prophéties de telle manière que vers la fin des temps « les sages comprendront, mais que les méchants continueront dans le mal , et que pas un d'entre eux ne comprendra (Dan. xii, 9, 10). « L'autorité des empereurs, des rois et des princes n'est qu'humaine; celle des prophètes est divine, et doit être tenue, en comprenant Moïse et les apôtres parmi les prophètes, comme l'ensemble complet de la véritable religion. Et si même
un ange descendait du ciel pour prêcher tout autre évangile que celui qui a été enseigné par les prophètes, que l'ange soit renié'.
Les prédictions des choses à venir se rapportent à la condition de TÉglise dans tous les âges. Parmi les anciens prophètes, Daniel est le plus aisé à entendre comme le plus notable selon l'ordre des temps; c'est pourquoi, dans ce qui est relatif aux derniers âges, nous devons le prendre pour interprète et pour guide quant au sens des autres prophètes.
Dans la vision suivante, celle des quatre bêtes, la prophétie des quatre empires est répétée avec plusieurs nouvelles additions, telles que les deux ailes du lion, les trois mâchoires dans la gueule de l'ours, les quatre ailes et les quatre têtes du léopard, les onze cornes de la quatrième bête, et enfin le Fils de l'homme s'avançant du sein des nuages célestes pour siéger au jour du dernier jugement.
La première bête était un lion portant des ailes d'aigle; elle dénote les royaumes de Babylone et de Médie , lesquels renversèrent l'empire assyrien, le divisèrent entre eux, devinrent par là très considérables et formèrent deux grands empires. Dans la première prophétie, l'empire babylonien est représenté par une tête d'or; ici les deux empires sont figurés ensemble par les deux ailes du lion. « Et je le vis, dit Daniel, jusqu'à ce que ses ailes fussent arrachées ; alors il s'éleva de terre et vint à se tenir debout sur ses pieds comme un homme; et le cœur d'un homme lui fut donné, » c'est-à-dire avant qu'il eût appris à connaître sa condition humaine.
La seconde bête ressemblait à un ours et représente l'empire qui succéda immédiatement aux Babyloniens, c'est-à-dire l'empire des Perses. « Ton royaume est di-
1 Observations sur les prophéties de Daniel, chap. i.
visé OU rompu, dit Daniel au dernier roi de Babylone; il est donné aux Mèdes et aux Perses (Dan. v, 28). » Cette bête s'éleva d'elle-même sur l'un des côlés, les Perses étant au-dessous des Mèdes à la chute de Babylone, mais à présent s'élevant au-dessus d'eux. « Kt il avait trois mâchoires dans la bouche, » lesquelles étaient placées entre les dents de cette bouche pour signifier les royaumes de Sardes, de Babylone et d'Egypte, lesquels furent conquis par l'ours, mais n'appartenaient pas à son propre corps. Et il dévorait beaucoup de chair, autrement la richesse de ces trois royaumes.
La troisième bête était l'empire qui succéda aux Perses, et cet empire fut celui des Grecs (Dan. viii, 6, 7, 20, 21). 11 ressemblait au léopard à cause de sa fierté et de son courage; il portait quatre têtes et autant d'ailes pour signifier qu'il arriverait à se diviser entre quatre royaumes (Dan. viii, 22), car l'empire grec subsista sous une forme monarchique durant le règne d'Alexandre le Grand, celui de son frère Aridseus et de ses jeunes fils Alexandre et Hercule; mais alors il se rompit en quatre royaumes, les gouverneurs de province se plaçant euxmêmes la couronne sur la tète, et, par suite d'un mutuel consentement, régnant sur les pays qui leur avaient été confiés. Ainsi Gassandre régna sur la Macédoine, la Grèce et l'Épire; Lysimaque sur la Thrace et la Bithynie; Ptolémée sur l'Egypte, l'Arabie, la Gélé-Syrie et la Palestine, et Séleucus sur la Syrie.
La quatrième bête était l'empire qui succéderait à celui des Grecs, et ce fut l'empire romain. Cette bête était extrêmement menaçante et terrible, elle avait de larges dents de fer, elle dévorait ou mettait en pièces, puis elle foulait aux pieds ces débris; et tel parut, en effet, l'empiii/ romain. 11 fut plus grand, plus puissant, plus formidable, et il dura plus longtemps qu'aucun des trois précédents. Il conquit le royaume de Macédoine avec l'Illyric
et l'Épire, hérita de celui de Pergame, et subjug-ua ensuite la Syrie et l'Egypte. Far ces conquêtes et d'autres encore, il devint plus grand et plus terrible qu'aucune des trois bêtes précédentes. L'empire romain continua dans cette puissance jusqu'au règne de Théodose le Grand, et alors il se divisa en dix royaumes, qui sont représentés par les dix cornes de cette bête. Dans cette forme brisée, l'empire de la bête continue, jusqu'à ce que l'Ancien des jours vienne s'asseoir sur un trône environné de feux redoutables; « et alors le jugement eut lieu , et les livres furent ouverts , et la bête fut tuée et son corps détruit, puis livré aux flammes; ensuite une apparition ressemblant au Fils de l'homme s'avança dans les nuages des cieux auprès de l'Ancien des jours, » et en reçut l'empire sur toutes les nations; le jugement fut donné aux élus du Très-Haut, et le moment arriva pour eux de prendre possession du dernier royaume'.
Daniel cesse de s'occuper des Grecs à l'époque de la conquête du royaume de Macédoine par les Romains. Il prédit alors les événements qui arriveront en Grèce à ce dernier peuple. Il annonce que les Romains vont s'élever ou étendre leur bras au-dessus des Grecs. Ainsi ils font la conquête de la Macédoine, de l'Illyrie et de l'Épire. Trente-cinq ans après, par le testament d'Attale, dernier roi de Pergame, ils héritent de ce riche et florissant royaume qui s'étendait tout le long du côté occidental du mont Taurus. Soixante-neuf ans plus tard ils subjuguent le royaume de Syrie, et le réduisent à l'état de simple province; ils en font de même trente-quatre ans ensuite, à l'égard de l'Egypte. Par cette succession de progrès, le bras romain s'étendit bien réellement audessus des Grecs, et après encore quatre-vingt-quinze
1 Observations sur les prophéties de Daniel, chap. iv.
ans écoulés, en faisant la guerre aux Juifs, « ils souillèrent le sanctuaire, en arrachèrent le sacrifice de chaque jour, et y établirent l'abominalion de la désolation ; » car cette abomination eut lieu après les jours de la venue du Christ. Dans la seizième année de l'empereur Adrien, année chrétienne 132, ils renouvelèrent cette abomination en érigeant un temple à Jupiter Capitolin, au lieu même où le temple de Dieu avait été situé dans Jérusalem. Sur quoi les Juifs se levèrent en armes contre les Romains, perdirent dans cette guerre plus de cinquante cités qui furent entièrement détruites, virent neuf cent quatre-vingt-quinze de leurs meilleures villes ou bourgades ravagées, eurent cinq cent quatre-vingt mille hommes passés au fil de l'épée, et à la fin de la guerre, c'est-à-dire en l'an 136 de Jésus-Christ, ils furent bannis de Judée sous peine de mort, et depuis ce temps ils n'ont pas revu la terre désolée qu'habitaient leurs premiers parents.
Dès le commencement de la guerre contre les Juifs, sous le règne de Néron, les apôtres s'enfuirent de Judée avec tous leurs disciples; quelques-uns en Egypte, en Syrie, d'autres en Mésopotamie, dans l'Asie Mineure et autres lieux encore. Pierre et Jean passèrent en Asie, et, de là, Pierre se rendit par Corinthe à Rome; mais Jean, demeuré en Asie, fut exilé à Patmos par les Romains, comme le chef d'un parti juif avec lequel la nation était en guerre. Par suite de cette dispersion des apôtres et de leurs disciples, la religion chrétienne, qui déjà s'étendait en Occident aussi loin que Rome, se propagea rapidement dans toutes les parties de l'empire et souffrit plusieurs persécutions sous les empereurs jusqu'aux jours du grand Constantin et de ses fils; événements qui ont tous été écrits par Daniel. « Et tous ceux, dit -il, qui agissent méchamment contre le pacte de Dieu avec son peuple, qui établissent l'abomination et adorent les
fausses divinités, se sépareront et seront divisés entre eux. Mais le peuple qui est parmi eux, et qui connaît le Dieu véritable, sera fort et agira. Et ceux qui comprennent, parmi ce peuple, en instruiront beaucoup. Néanmoins il tombera par l'épée et par la flamme, sera mis à rançon et à captivité pour nombre de jours. Et pourtant à sa chute un faible espoir lui restera, » ce qui se rapporte au règne de Constantin le Grand. A cette époque, en effet, l'empire se divise en grec et en latin, et un nouvel ordre de choses commence, dans le sens de la supériorité de l'Église de Rome sur les autres nations et de la promulgation de ses rites par toute la terre ' .
DATE DE LA PASSION DE .lESUS-CHRIST VERIFIEE PAR LES PREUVES ASTRONOMIQUES
Les époques exactes de la naissance et de la passion de Jésus- Christ, ainsi que d'autres détails purement chronologiques, furent considérés comme peu importants par les chrétiens des premiers âges. Ceux qui commencèrent à les célébrer les placèrent dans les calendriers d'après des calculs de mathématiciens faits à plaisir. Il n'existe pas non plus de tradition bien certaine relativement aux premières années du Christ, car les hommes qui ont d'abord dirigé de ce côté leurs recherches, tels que Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien, Jules l'Africain, Lactance, saint Jérôme, saint Augustin, Sulpice Sévère, Prosper et autres qui placent la mort de Jésus -Christ en l'année 15 ou 16 du règne de Tibère, ont avancé qu'il n'avait prêché qu'un an ou deux au
1 Observations sur les prophéties de Daniel, chap. xii.
plus. A la fin, Eusèbe, d'après quelques passages de l'Évangile de saint Jean, a établi que Jésus-Christ prêcha durant trois années et demie, et qu'ainsi sa mort dut arriver dans la dix-neuvième année du règne de Tibère. D'autres ensuite ont voulu la placer dans la vingt et unième ou vingtième année de ce règne. Les opinions ne sont guère mieux fixées quant à l'époque bien précise de sa naissance. Examinons les rapports dont la fidélité est évidente et qui se concilient entre eux. Ce sont les Évangiles de saint Matthieu et de saint Jean. Nous y trouvons toutes choses en bon ordre, depuis le commencement des prédications de Jean jusqu'à la mort de Jésus- Christ. Les années dont se compose celte période de temps sont distinguées l'une de l'autre par des caractères si frappants et si essentiels, qu'il est absolument impossible de les confondre. Ainsi, le baptême de Jean ayant eu lieu dans la quinzième année du règne délibère, l'époque de la passion de Jésus arrive dans la vingtième année du même règne, sous le consulat de Fabius et de Vitellius, dans l'année du sabbat des Juifs et dans la trente-quatrième année de l'âge de Jésus-Christ. Et ceci je puis le confirmer par des arguments de plusieurs sortes.
J'admets comme résultat de computations astronomiques, basées sur les usages des Juifs, que le jour de la passion doit être fixé au 14 du mois de nizan. Ce jour en l'année 31 de Jésus-Christ correspond au mercredi 28 mars, en l'année 32 au lundi 14 avril, en l'année 33 au vendredi 3 avril, en l'année 34 au vendredi 23 avril, en l'année 35 au mercredi 13 avril , et en l'année 36 au samedi 31 mars.
Or le 14 du mois de nizan tombe en pleine lune, et l'on sait que les Juifs employaient les calculs lunaires comme moyen de déterminer les temps. A la vérité, Épiphane, ou ses interprètes, qui vraisemblablement l'ont mal entendu, disent que les Juifs usaient d'un cycle
vicieux, et par là anticipaient de deux jours sur l'apparition exacte des nouvelles lunes. Mais Épiphane ne parlait ni comme astronome ni comme rabbin, il était également étranger à l'une et à l'autre science; son opinion n'a donc aucune force ici. Les Juifs apportaient beaucoup de soin, au contraire, à calculer les phases de la lune; leurs livres font foi d'une tradition suivant laquelle le sanhédrin dépêchait sur les montagnes ou lieux élevés des émissaires chargés d'observer le point d'apparition précis des nouvelles lunes, et d'en faire le rapport en se vérifiant entre eux.
Des six années dont il a été question plus haut, le calcul astronomique exclut l'année 32; car le jour de la Passion n'a pu arriver un vendredi, qui se trouvait alors cinq jours après, ou deux jours avant la pleine lune, tandis que la Passion a eu lieu le jour même de la pleine lune, ou le suivant. Par la même raison, les années 31 et 35 doivent être écartées; le vendredi y tombe trois jours après la pleine lune, ou quatre jours avant, erreur astronomique tellement énorme, qu'elle aurait alors frappé les yeux les plus vulgaires. Les années 35 et 36 ne sont assignées que par un petit nombre d'autorités, si même il en existe une seule : nous pouvons donc les exclure avec toute sécurité.
Les dates historiques s'accordent ici parfaitement avec les démonstrations d'astronomie; car nous voyons que Tibère, au commencement de son règne, nomma Valerius Gratus gouverneur de la Judée, et après onze ans lui substitua Ponce Pilate, qu'il révoqua dix ans plus tard, pour mettre Marcellus à sa place. Par suite de cette révocation, Pilate fut mandé à Rome, mais Tibère était mort quand il y arriva. Pilate fut donc révoqué avant l'année 66, et la Passion de Jésus-Christ a eu lieu incontestablement avant cette date.
Restent les années 33 et 34. J'exclus la première
comme ne pouvant s'accorder avec un calcul attentif des saisons, et je ne trouve que l'année 34 qui soit parfaitement en rapport avec les caractères de la Passion, de même qu'avec les faits astronomiques et historiques qui eurent lieu à cette époque '.
PREUVES DE l'authenticité DE l'aPOCALYPSE DE SAINT JEAN
Saint Irénée est d'opinion que l'Apocalypse a été faite sous le règne de Domitien. Mais il a rabaissé les dates de plusieurs autres écrits sacrés, et devait nécessairement placer après eux l'Apocalypse. Peut-être avait- il entendu dire à saint Polycarpe, son maître, qu'il avait reçu ce livre de saint Jean à peu près vers le temps de la mort de Domitien, ou bien saint Jean lui-même en fîtil alors une publication nouvelle, ce qui expliquerait la supposition de saint Irénée, qu'il venait seulement de paraître à l'époque dont il s'agit. Eusèbe a suivi saint Irénée sur ce point dans sa chronique et dans son histoire ecclésiastique, mais plus tard, dans ses Démonstrations évangéliques, il a fait coïncider le bannissement de saint Jean à Patmos avec la mort de Pierre et Paul , et ainsi ont agi Tertullien et d'autres autorités antérieures à la sienne. Une tradition fondée sur les rapports des Eglises primitives enseigne que saint Jean fut exilé à Patmos sous le règne de Néron. Épiphane dit que l'Evangile de saint Jean fut écrit au temps de Domitien, et l'Apocalypse même avant le temps de Néron. Arétas, dans le début de son commentaire, cite l'opinion de
i Observations sur les prophéties du prophète Daniel, chap. xi.
saint Irénée, d'après Eusèbe; mais il ne s'y conforme pas, car il affirme que l'Apocalypse fut écrite avant la destruction de Jérusalem, et que d'anciens commentateurs y ont reconnu le sixième signe annonçant cette destruction.
Avec l'opinion de ces anciens commentateurs s'accorde la tradition des Eglises de Syrie, conservée jusqu'à ce jour sous le titre de : Version syriaque de l'Apocalypse, ou révélation faite à saint Jean l'Évangéliste par Dieu dans l'île de Patnios, où il avait été exilé par Néron le césar. Cette tradition est confirmée par un passage emprunté par Eusèbe à Clément d'Alexandrie, ainsi qu'à d'autres anciens auteurs, et qui rapporte un fait arrivé à saint Jean durant son séjour à Patmos. Il en résulterait qu'il a dû revenir de cette île plutôt à la mort de Xéron qu'à celle de Domitien. Entre la mort de ce dernier empereur et celle de saint Jean lui-même, il ne s'est écoulé que deux ans et demi.
De tout cela on peut conclure que l'Apocalypse fut écrite alors que saint Jean venait seulement de sortir de Judée, où il avait appris l'usage de la langue syriaque , et qu'il n'écrivit pas son évangile avant d'avoir, par la fréquentation des Grecs d'Asie, dépouillé son style d'une grande partie de ses hébraïsmes. Cela est confirmé encore par les nombreuses contrefaçons qui ont eu lieu de l'Apocalypse. Car de même que les faux Évangiles, les faux Actes et Epîtres furent occasionnés par de véritables, de même que la publication de fausses Apocalypses dénote l'existence d'une autre vraiment apostolique, laquelle était en grande vénération parmi les premiers chrétiens, et a dû précéder de loin les imitations qui par la suite en ont été faites.
Aces raisons, qui paraissent suffisantes pour déterminer le temps où l'Apocalypse a été écrite, on peut en ajouter une autre qui, aux yeux des hommes de ré-
flexion, aura beaucoup de poids, quoique d'autres puissent la considérer différemment. Au surplus, je la livre à l'examen et au jugement de chacun. L'Apocalypse paraît avoir été l'objet d'allusions dans les Épîtres de saint Pierre et dans celle adressée aux Hébreux, donc il a fallu qu'elle existât antérieurement. Il est question dans l'épître aux Hébreux du grand prêtre qui, dans le céleste tabernacle, est à la fois pontife et roi, ensuite de l'épée de Dieu aux deux tranchants bien affilés, du monde destiné à finir par le feu, du jugement et de la colère terrible qui dévorera ses ennemis, et de la cité céleste dont Dieu lui-même a posé les fondations, et d'un grand nombre d'autres passages du même genre. Ces allusions peuvent sembler obscures, il en est qu'on trouvera plus obscures encore; mais, a dit saint Jean en écrivant aux Églises d'Asie, aucune prophétie de la sainte Écriture ne saurait tomber sous quelque interprétation privée que ce soit, car les prophéties ne sont pas venues dans leur temps par l'effet de la volonté humaine; c'étaient des hommes de Dieu qui parlaient, parce que l'Esprit- Saint les suscitait intérieurement à le faire. Daniel déclare lui-même qu'il n'entend pas ses propres prophéties. Aussi les Églises devaient-elles non pas demander à saint Jean l'interprétation des siennes, mais s'appliquer entièrement à étudier ces prophéties ellesmêmes.
Après avoir déterminé l'époque où fut écrite l'Apocalypse, je n'ai pas beaucoup à dire sur l'authenticité et la véracité du livre lui-même, puisqu'il fut en telle vénération dans les premiers âges du christianisme, que plusieurs écrivains s'efforcèrent de l'imiter, et répandirent de fausses Apocalypses sous le nom des apôtres. Ceux-ci même, comme il a déjà été observé, étudièrent le livre véritable, et firent usage des phrases qui s'y trouvaient. On s'explique ainsi pourquoi le style de l'Épître aux
Hébreux a un caractère de mysticité plus frappant que n'en ont les autres Épîtres de saint Paul. Le style de l'Evangile de saint Jean est aussi plus majestueux et plus figuratif que celui des autres Évangiles. Je ne pense pas que Jésus-Christ ait été appelé le Verbe de Dieu dans aucun livre du Nouveau Testament antérieur à l'Apocalypse, et dès lors il faut que l'expression ait été empruntée à cette prophétie, de même que ces phrases de l'Évangile : Le Christ est la lumière du monde, l'agneau de Dieu qui rachète les péchés des hommes; il est l'époux céleste, celui qui certifie la vérité, le Fils de Dieu descendu du ciel sur la terre, etc. Tous les vrais chrétiens, aux âges primitifs, reconnurent l'authenticité de cette prophétie, et les écrivains les plus respectables et de la plus haute considération dans l'Église ont pensé et écrit de même depuis la mort de saint Jean jusqu'au quatrième siècle, époque où quelques Grecs élevèrent des doutes à cet égard. Ils se fondaient sur un passage de saint Justin, martyr, lequel écrivait trente années après la mort de saint Jean : « Moi et autant qu'il y a de chrétiens sincères dans leur foi, nous croyons qu'il y aura une résurrection de la chair, et après elle une vie de mille années dans Jérusalem rebâtie et devenue plus vaste et plus ornée. » Ce passage, mal interprété, produisit contre l'Apocalypse un premier préjugé qui se fortifia du grand nombre de barbarismes ou reste d'hébraïsmes qui se trouvaient dans ce livre. Néanmoins les Latins et la plus grande partie des Grecs y ont toujours eu foi, et le reste n'élevant de doute à son égard qu'à raison d'un simple préjugé, il n'en doit rien résulter au fond contre l'autorité qui lui appartient '.
1 Observations sur l'Apocalypse de saint Jean. — Introduction.