‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 69 sur 83 · SUR LA NATURE DES ESPRITS · texte numérisé non relu

SUR LA NATURE DES ESPRITS

Quelques-uns se sont imaginé que même la matière pourrait bien être arrangée eiî sorte qu'elle eût la faculté de penser. De là sont venus les philosophes qui se nomment matérialistes , qui soutiennent que nos âmes et en général que tous les esprits sont matériels; ou plutôt ils nient l'existence des âmes et des esprits. Mais dès qu'on atteint la véritable route pour parvenir à la connaissance des corps, qui se réduit à l'inertie, par laquelle les corps demeurent dans leur état, et l'impénétrabilité, qui fournit les forces capables de changer leur état, tous ces fantômes de forces dont je viens de parler s'évanouissent, et rien ne saurait être plus choquant que de dire que la matière soit capable de penser. Penser, juger, raisonner, sentir, réfléchir et vouloir, sont des qualités incompatibles avec la nature des corps; et les êtres qui en sont revêtus doivent avoir une nature tout à fait différente. Ce sont des âmes et des esprits, dont celui qui possède ces qualités au plus haut degré est Dieu.

Il y a donc une diffi'Tence infinie entre les corps et les esprits. Aux corps il ne convient que l'étendue, l'inertie et l'impénétrabilité, qui sont des qualités qui excluent tout sentiment, pendant que les esprits sont doués de la faculté de penser, de raisonner, de sentir, de réfléchir, de vouloir, ou de se décider pour un objet plutôt que pour un autre. Ici il n'y a ni étendue, ni inertie, ni impénétrabilité; ces qualités corporelles sont infiniment éloignées des esprits.

D'autres philosophes , ne sachant à quoi se décider, croient qu'il serait bien possible que Dieu communiquât à la matière la faculté de pensera Ce sont les mêmes qui soutiennent que Dieu a donné auxcorps la qualité de s'attirer entre eux. Or, comme cela serait la même chose que si Dieu poussait immédiatement les corps les uns vers les autres, il en serait de même de la faculté de penser communiquée aux corps; ce serait Dieu même qui penserait, et point du tout le corps. Mais pour moi, je suis tout à fait convaincu que je pense moi-même, et rien ne saurait être plus certain que cela; donc ce n'est pas mon corps qui pense par une faculté qui lui a été communiquée, c'est un être infmiment différent, c'est mon âme, qui est un esprit.

Mais on demande ce que c'est qu'un esprit. Sur cela j'aime mieux avouer mon ignorance, et répondre que nous ne saurions dire ce que c'est qu'un esprit, puisque nous ne connaissons rien du tout de la nature des esprits. De semblables questions sont le langage des matérialistes, qui se piquent encore du titre d'esprits. forts, quoiqu'ils veuillent bannir du monde l'existence des esprits, c'està-dire des êtres intelligents et raisonnables. Mais toute cette sagesse imaginaire, dont encore aujourd'hui se

* C'est le sentiment de Locke en son Essai sur l'entendement humain.

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glorifient ceux qui , affectant le caractère des esprits forts, veulent se distinguer du peuple, toute cette sagesse, dis-je, tire son origine de la manière lourde dont on a raisonné sur la nature des corps, ce qui n'est pas fort glorieux.

Il est certain que ce monde renferme deux espèces d'êtres : des êtres corporels ou matériels, et des êtres immatériels ou des esprits, qui sont d'une nature entièrement différente. Cependant ces deux espèces d'êtres sont liées ensemble de la manière la plus étroite, et c'est principalement de ce lien que dépendent toutes les merveilles du monde, qui ravissent les êtres intelligents et les portent à glorifier le Créateur.

Il n'y a aucun doute que les esprits ne constituent la principale partie du monde, et que les corps n'y soient introduits que pour leur service. C'est pour cet effet que les âmes des animaux se trouvent dans la plus étroite liaison avec leurs corps. Non seulement les âmes s'aperçoivent de toutes les impressions faites sur leurs corps , mais aussi elles ont un pouvoir d'agir dans leurs corps, et d'y produire des changements convenables; c'est en quoi consiste une influence active sur le reste du monde.

Or cette même union de chaque âme avec son corps est sans doute et restera toujours le plus grand mystère de la toute- puissance divine, que nous ne saurions jamais pénétrer. Nous voyons bien que notre âme ne peut pas agir immédiatement sur toutes les parties de notre corps : dès qu'un certain nerf est coupé, je ne puis plier la. main; d'où l'on peut conclure que notre âme n'a de pouvoir que sur les dernières extrémités des nerfs, qui aboutissent toutes et se réunissent quelque part dans le cerveau, dont le plus habile anatomiste ne peut assigner exactement le lieu. C'est donc à ce lieu qu'est restreint le pouvoir de notre âme. Mais le pouvoir de

Dieu s'étend sur le monde tout entier et sur tout ce que ■ nous ne saurions concevoir; c'est là sa toute-puissance*.

(II« partie, Lettre xii.)

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