‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 71 sur 83 · SUR L INFLUENCE DE LA LIBERTE DES ESPRITS DANS LES ÉVÉNEMENTS DU MONDE · texte numérisé non relu

SUR L INFLUENCE DE LA LIBERTE DES ESPRITS DANS LES ÉVÉNEMENTS DU MONDE

Si le monde ne contenait que des corps, et que tous les changements qui arrivent fussent des suites nécessaires des lois du mouvement, conformément aux forces dont les corps agissent les uns sur les autres, tous les événements seraient nécessaires, et dépendraient du premier arrangement que le Créateur aurait établi parmi les corps du monde; de sorte que, cet arrangement une fois établi, il serait impossible qu'il y eût dans la suite d'autres événements que ceux qui y arrivent actuellement. Dans ce cas, le monde sera sans contredit une pure machine, semblable à une montre qui, étant une fois montée, produit ensuite tous les mouvements par lesquels nous mesurons le temps. Que Votre Altesse conçoive une pendule à musique; cette pendule étant une fois réglée, tous ses mouvements et les airs qu'elle joue sont produits en vertu de sa construction, sans que la main du maître y touche de nouveau, et alors on dit que cela se fait machinalement. Si l'arliste y touche en changeant l'indice ou le cylindre qui règle les airs, ou en la remontant, c'est une action externe, qui n'est plus fondée sur l'organisation de la machine ; cette action n'est plus machinale. De la même manière, si Dieu, comme maître du monde , changeait immédiatement quelque chose dans le cours des événements successifs, ce changement n'appartiendrait plus à la machine; ce serait alors un miracle. D'où l'on voit qu'un miracle est un effet immédiat de la toute- puissance divine, qui ne serait pas arrivé si Dieu avait laissé un cours libre à la machine du monde. Ce serait l'état du monde, s'il n'y avait que des corps; et alors on pourrait dire que tous

les événements y arrivent par une nécessité absolue, chacun d'eux étant un effet nécessaire de la construction du monde, à moins que Dieu n'y opère des miracles.

La même chose aurait aussi lieu dans le système de l'harmonie préétablie, quoiqu'on y admette des esprits; car, selon ce système, les esprits n'agissent point sur les corps, lesquels produisent tous leurs mouvements et leurs actions uniquement en vertu de leur structure une fois établie; de sorte que, quand je lève mon bras, ce mouvement est un effet aussi nécessaire de l'organisation de mon corps que le mouvement des roues dans une montre. Mon âme n'y contribue en rien ; c'est Dieu ([ui a arrangé dès le commencement la matière, en sorte que mon corps en devrait résulter nécessairement dans un certain temps, et lever le bras au moment que mon bras le voudrait. Ainsi mon âme n'a aucune influence sur mon corps, non plus que les âmes des autres hommes et des animaux; et par conséquent, dans ce système, tout le monde n'est que corporel, et tous les événements sont une suite nécessaire de l'organisation primitive que Dieu a établie dans le monde.

Mais dès qu'on accorde aux âmes des hommes et des animaux quelque pouvoir sur leurs corps pour y produire des mouvements que la seule organisation des corps n'aurait pas produits, le système du monde n'est plus une pure machine, et tous les événements n'y arrivent pas nécessairement, comme dans le cas précédent.

Le monde renfermera des événements d'une double espèce : les uns, sur lesquels les esprits n'ont aucune influence, seront corporels ou dépendants de la machine, comme les mouvements et les phénomènes célestes, qui arrivent aussi nécessairement que les mouvements d'une montre , et dépendent uniquement de l'établissement primitif du monde. Les autres, qui dépendent de l'âme des hommes et des animaux attachée à leurs corps, ne

seront plus nécessaires comme les précédents; mais ils dépendront de la liberté comme de la volonté de ces êtres spirituels.

Ces deux espèces d'événements distinguent le monde d'une simple machine, et l'élèvent à un rang infiniment plus digne du Créateur tout-puissant qui l'a formé. Aussi le gouvernement de ce monde nous inspirera toujours la plus sublime idée de la sagesse et de la bonté souveraines de Dieu.

Il est donc certain que la liberté, qui est absolument essentielle aux esprits, a une très grande influence sur les événements du monde.

11 est cependant également certain que les événements du monde ne dépendent pas uniquement du bon plaisir ou de la volonté des hommes et des animaux. Leur pouvoir est fort borné et restreint à un petit endroit dans le cerveau où tous les nerfs aboutissent, et en y agissant, on ne peut qu'imprimer aux membres un certain mouvement, lequel ensuite peut opérer sur d'autres corps, et ceux-ci sur d'autres encore; de sorte que le moindre mouvement de mon corps peut bien avoir une grande influence sur quantité d'événements, et avoir même de très grandes suites. L'homme cependant, quoique le maître du premier mouvement de son corps, qui occasionne ces suites, ne l'est pas des suites mêmes. Cellesci dépendent de tant de circonstances compliquées, que l'esprit le plus sage ne saurait les prévoir; aussi voyonsnous tous les jours échouer tant de projets, quelque bien qu'ils fussent concertés. Mais c'est en cela qu'il faut reconnaître le gouvernement et la providence de Dieu, qui, ayant prévu de toute éternité tous les conseils, les projets et les actions volontaires des hommes, a arrangé le monde corporel en sorte qu'il amène en tout temps des circonstances qui font réussir ou échouer ces entreprises, selon que sa sagesse infinie l'a jugé convenable.

Dieu demeure ainsi le maître absolu de tous les événements du monde, malgré la liberté des hommes, dont toutes les actions libres sont déjà entrées, au commencement, dans le plan que Dieu a voulu exécuter en créant se monde.

Celte réflexion nous plonge dans un abîme d'admiration et d'adoration des perfections infinies du Créateur, en considérant que rien ne saurait être si chétif qu'il n'ait déjà été, au commencement du monde, un objet digne d'entrer dans le premier plan que Dieu s'est proposé. Mais cette matière surpasse infiniment la faible portée de noire entendement.

{Lettre xix.)

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