‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 72 sur 83 · SUR LES EVENEMENTS NATURELS, SURNATURELS ET MORAUX · texte numérisé non relu

SUR LES EVENEMENTS NATURELS, SURNATURELS ET MORAUX

Dans la vie commune on distingue soigneusement les événements opérés parles seules causes corporelles, de ceux où les hommes et les animaux concourent. On nomme ceux de la première espèce des événements naturels, ou opérés par les causes naturelles : tels sont les phénomènes des corps célestes, les éclipses, les vents, les tempêtes, les tremblements de terre, etc. On dit que ce sont des phénomènes naturels, puisqu'on conçoit que ni les hommes ni les animaux n'y ont aucune part. Mais si, par exemple, comme le peuple superstitieux s'imagine, les sorciers étaient capables d'exécuter des tempêtes, on ne dirait plus qu'une telle tempête est un phénomène naturel. D'où Votre Altesse comprend qu'on ne donne le nom de pliénomènes naturels qu'aux événements qui sont uniquement produits par des causes corporelles , sans qu'aucun homme ou animal y ait la

moindre part. Voit-on, par exemple, un arbre déraciné par la force du vent, on dit que c'est un effet naturel; mais dès qu'un arbre est déraciné par la force des hommes ou par la trompe d'un éléphant, personne ne dit plus que c'est un effet naturel. De la même manière, quand nos campagnes sont dévastées par quelque inondation ou par la grêle, on dit que la cause de ce malheur est naturelle; mais dès que le même dégât se fait par des ennemis, on n'en nomme plus la cause naturelle. Si un tel accident était opéré par un miracle ou par une force immédiate de Dieu, on dirait que la cause est surnaturelle; mais si cet événement était causé par les hommes et les animaux, on ne pourrait pas lui donner le nom de naturel ni de surnaturel. On le caractérise alors simplement par le nom d'action, ce qui désigne un événement qui n'est ni naturel ni surnaturel. On pourrait mieux le dire moral, puisqu'il dépend de laliberté d'un être intelligent. Ainsi, quand Quinte-Curce nous a laissé une description des actions d'Alexandre le Grand, il nous donne à connaître les événements occasionnés par les résolutions libres de ce héros. Une telle action suppose toujours une détermination libre d'un être spirituel, qui dépend de sa volonté, et dont il est le maître. Je dis dont il est le maître, car il y a bien des mouvements pour lesquels nous aurions beau nous déterminer, nous ne serions cependant point obéis, parce que ces mouvements ne sont pas en notre pouvoir. Ainsi je ne suis pas même le maître de tous les mouvements qui se font dans mon corps ; le mouvement de mon cœur et de mon sang n'est pas soumis à mon pouvoir ou à l'empire de mon âme, comme est l'action que je fais à présent en écrivant cette lettre. Il y a aussi des mouvements qui tiennent de l'une et de l'autre espèce, comme la respiration, que je puis accélérer et retarder jusqu'à un certain degré, mais dont je ne suis pas le maître absolu.

La langue n'a pas de mots assez propres pour désiirner toutes les diverses sortes d'événements qui arrivent. Il y en a qui sont opérés uniquement par des causes naturelles, et qui sont des suites nécessaires de l'arrangement des corps dans le monde; et puisqu'ils arrivent nécessairement, la connaissance de cet arrangement nous met en état do prédire quantité de ces événements, comme la situation des corps célestes, les éclipses, et d'autres phénomènes qui en dépendent pour chaque temps proposé. Il y a d'autres événements qui dépendent uniquement de la volonté des êtres libres et spirituels, comme les actions de chaque homme ou de chaque animal. En particulier de ceux-ci, il nous 'est l impossible de prévoir quelque chose si ce n'est par de i simples conjectures, et le plus souvent nous nous y trompons très grossièrement : il n'y a que Dieu qui possède cette connaissance au suprême degré.

De ces deux espèces d'événements il en naît une troisième ou des causes naturelles concourent avec celles qui sont volontaires et dépendantes de quelque être hbi^. Un billard en fournit un exemple. Les coups dont on frappe les billes dépendent de la volonté des joueursmais dès que le mouvement est imprimé aux billes là continuation de ce mouvement et les chocs mutuels des billes, ou avec les bandes, sont des suites nécessaires des lois du mouvement. En général, la plupart des événements qui arrivent sur la terre doivent être rapportés a cette espèce, puisqu'il n'y en a presque point où les hommes et les animaux n'aient quelque influence. La eu ture des campagnes exige d'abord des mouvements volontaires d'hommes ou de bêtes ; mais la suite est un efletdes causes purement naturelles. Les suites funestes de la guerre actuelle-, quel mélange ne sont-elles pas

1 La guerre de Sept ans (1756-1763).

tant des causes naturelles que des actions libres des hommes. Aussi est-il fort important de remarquer que Dieu agit d'une manière tout à fait différente envers les corps et les esprits. Pour les corps, Dieu a établi les lois du repos et du mouvement, conformément auxquelles lùus les changements arrivent nécessairement, les corps n'étant que des êtres passifs qui se maintiennent dans leur état, ou qui obéissent nécessairement aux impressions que les uns font sur les autres, comme j'ai eu l'honneur de l'expliquer à Votre Altesse; au lieu que les esprits ne sont susceptibles d'aucune force ou contrainte, et que c'est par des commandements ou des défenses que Dieu les gouverne.

A l'égard des corps, la volonté de Dieu est toujours parfaitement accomplie; mais à l'égard des êtres spirituels, comme les hommes, il arrive souvent le contraire. Quand on dit que Dieu veut que les hommes s'aiment mutuellement, c'est une tout autre volonté de Dieu ; c'est un commandement auquel les hommes devraient obéir; mais il s'en faut beaucoup qu'il soit exécuté. Dieu n'y force pas les hommes, ce qui serait une chose contraire à la liberté qui leur est essentielle; mais il tâche de les porter à l'observation de ce commandement en leur représentant les motifs les plus forts , fondés sur leur propre salut ; les hommes demeurent toujours les maîtres de s'y conformer ou non. C'est sur ce pied qu'on doit juger la volonté de Dieu quand elle se rapporte aux actions libres des êtres spirituels.

{Lettre xx.

SUR LA QUESTION DU MEILLEUR MONDE , ET SUR l'oRIGINE DES MAUX ET DES PÉCHÉS

On dispute si souvent si ce monde est le meilleur ou non, que cette question ne saurait être inconnue à Votre Altesse. Il n'y a aucun doute que ce monde ne réponde parfaitement au plan que Dieu s'était proposé en le créant, et nous avons sur cela le témoignage même de l'Écriture sainte.

Quant aux corps et aux productions matérielles, leur arrangement et leur structure est telle que certainement il ne pouvait rien être de mieux. Que Votre Altesse se souvienne de la fabrique admirable de l'œil, dont il faut convenir que toutes les parties et leur conformation ne sauraient mieux remplir le but, qui est de représenter distinctement les objets extérieurs. Combien d'adresse ne fallait- il pas employer pour entretenir l'œil dans cet état pendant toute la vie! Il s'agissait d'empêcher que les sucs dont il est composé ne se corrompissent, et qu'ils fussent renouvelés et entretenus dans leur état convenable; tout cela surpasse notre entendement. Une structure également merveilleuse se trouve dans toutes les autres parties de nos corps, dans celles de tous les animaux, et même dans celles des plus vils insectes. Dans ces derniers même, à cause de leur petitesse, la structure est d'autant plus admirable qu'elle satisfait parfaitement à tous les besoins qui sont particuliers à chaque espèce. Qu'on examine seulement la vue des insectes, par laquelle ils distinguent les objets les plus petits et les plus proches qui échapperaient à nos yeux, et cet examen seul nous remplira d'admiration. On découvre aussi une perfection semblable dans

les plantes : tout y concourt à leur formation, à leur accroissement, et à la production de leurs fleurs, de leurs fruits ou de leurs semences. Quel prodige de voir naître d'un petit grain mis dans la terre une plante ou un arbre, et cela du seul suc nourricier que la terre fournit! Les productions que nous rencontrons dans les entrailles de la terre ne sont pas moins admirables, et chaque partie de la nature est capable d'épuiser nos recherches sans pouvoir pénétrer toutes les merveilles de sa construction. On se perd ensuite entièrement si l'on considère comment toutes les matières, la terre, l'eau, l'air et la chaleur concourent à produire tous les corps organisés, et comme enfin l'arrangement de tous les corps célestes ne pouvait être mieux fait pour remplir tous ces desseins particuliers.

Après ces réflexions, Votre Altesse aura peine à croire qu'il y ait jamais eu des hommes qui pussent soutenir que tout le monde n'était qu'un ouvrage de pur hasard sans aucun dessein. Il y en a cependant eu de tout temps, et il y en a encore qui le soutiennent; mais ce sont toujours de ces gens qui n'ont aucune connaissance solide de la nature, ou plutôt que la crainte d'être obligés de reconnaître un Etre suprême a précipités dans cette extravagance. Or nous sommes convaincus qu'il y a un Etre suprême qui a créé l'univers entier ; et je viens de faire remarquer, pour ce qui regarde les corps, que tout a été créé dans la plus grande perfection.

Mais pour les esprits, la méchanceté des hommes semble y donner atteinte; parce qu'elle n'est que trop capable d'introduire les plus grands maux dans le monde, et que ces maux ont paru de tout temps incompatibles avec la souveraine bonté de Dieu. C'est ce qui arme ordinairement les incrédules contre la religion et l'existence de Dieu. Ils disent : Si Dieu était l'auteur du monde, il serait aussi l'auteur des maux qui s'y trou-

vent, et par conséquent aussi des péchés, ce qui renverserait la religion.

La question sur l'origine des maux, et comment ils peuvent subsister avec la bonté souveraine de Dieu, a toujours tourmenté tant les philosophes que les théologiens. Quelques-uns ont tâché d'en donner une explica- Uon; mais la plupart n'ont satisfait qu'à eux-mêmes. D'autres se sont égarés jusqu'à soutenir que Dieu était effectivement l'auteur de tous les maux et des péchés », en protestant cependant que leur sentiment ne devait porter aucune atteinte à la bonté et à la sainteté de Dieu. D'autres enfm regardent cette question comme un mystère incompréhensible pour nous; et ces derniers embrassent sans doute le meilleur parti.

Dieu est souverainement bon et saint; Dieu est l'auteur du monde; le monde fourmille de maux et de péchés. Ce sont trois vérités qu'il paraît difficile d'accorder entre elles. Mais il me semble qu'une grande partie de ces difficultés s'évanouit dès qu'on se forme une juste idée des esprits et de la liberté, qui leur est si essentielle que Dieu même ne saurait les en dépouiller.

Dieu ayant créé les esprits et les âmes des hommes, je remarque d'abord que les esprits sont des êtres infiniment plus excellents que les corps, et qu'ils constituent la principale partie de ces corps ^ Ensuite, au moment de la création les esprits étaient tous bons , puisque les mauvaises inclinations demandent quelque temps pour se former : il n'y a donc aucun inconvénient de dire que Dieu a créé les esprits. Mais comme il est de l'essence des esprits d'être libres, et que la liberté ne saurait sub-

1 Ce sont des théologiens protestants.

i Les doctrines spiritualistes d'Euler sont trop clairement exprimées même dans ces extraits, pour qu'il soit permis de voir ici autre cho=e que des expressions impropres. Cet illustre savant veut dire que dans l'homme, composé d'une âme et d'un corps, l'âme est la partie principale.

sister sans la possibilité ou le pouvoir de pécher, créer les esprits avec le pouvoir de pécher n'est pas contraire à la perfection de Dieu, parce qu'il n'est pas possible de créer un esprit sans ce pouvoir.

Dieu a aussi tout fait pour prévenir le péché en prescrivant aux esprits des commandements dont l'observation les rendrait toujours bons et heureux. Il n'y a pas d'autre moyen d'agir avec les esprits, sur lesquels aucune contrainte ne peut avoir lieu. Donc, si quelques esprits ont transgressé, depuis, ces commandements, ils en sont eux-mêmes responsables et coupables, et Dieu n'y a aucune part.

Il ne reste plus que cette objection, qu'il aurait mieux valu de ne pas crééer ces esprits que Dieu avait prévus devoir tomber dans le péché; mais cela surpasse beaucoup notre intelligence, et nous ne savons pas si la défection ' de ces esprits aurait pu subsister avec le plan du monde. Nous savons même, par l'expérience, que la méchanceté des hommes contribue souvent beaucoup à corriger les autres et à les conduire au bonheur. Cette seule considération est suffisante pour justifier l'existence des esprits méchants. D'ailleurs, puisque Dieu est le maître des suites que les hommes méchants entraînent après eux, chacun peut être assuré que, s'il se conduit conformément aux commandements de Dieu, tous les événements qui lui arrivent, quelque malheureux (ju'ils puissent lui paraître d'abord, seront toujours dirigés par la Providence, en sorte qu'ils aboutissent enfin à son vrai bonheur.

La providence de Dieu, qui s'étend à chaque individu en particulier, donne en même temps la solution la plus solide de la question sur la permission et l'origine du mal.

1 Ce mot défection ne se comprend pas; le contexte semble indiquer qu'il faut le remplacer par ceux de fidélité ou de persévérance dans le bien.

C'est aussi sur cela qu'est fondée toute la religion, donl le but unique est de conduire les hommes à leur salut.

{Lettre \xi.)

CONNEXION DES CONSIDERATIONS PRÉCÉDENTES AVEC LA RELIGION, ET RÉPONSE AUX OBJECTIONS QUE PRESQUE TOUS LES SYSTÈMES PHILOSOPHIQUES FOURNISSENT CONTRE LA PRIÈRE

Avant que de continuer mes considérations sur la philosophie et sur la physique, il est de la dernière importance d'en faire remarquer à Votre Altesse la connexion avec la religion.

Quelque bizarres et absurdes que soient les sentiments d'un philosophe, il en est tellement entêté qu'il n'admet aucun sentiment ou dogme dans la religion qui ne soit conforme avec son système de philosophie; et c'est de là qu'ont tiré leur origine la plupart des sectes et des hérésies dans la religion. Plusieurs systèmes philosophiques sont réellement en contradiction avec la religion; mais alors les vérités divines devraient bien l'emporter sur les rêveries humaines, si l'orgueil des philosophes n'y mettait aucun obstacle. Or, si la vraie philosophie semble quelquefois contraire à la religion , cette contradiction n'est qu'apparente, et il ne faut jamais se laisser éblouir par des objections.

Je vais entretenir Votre Altesse sur une objection que presque tous les systèmes philosophiques fournissent contre la prière. La religion prescrit ce devoir, avec l'assurance que Dieu exaucera nos vœux et nos prières, pourvu qu'ils soient conformes aux règles qu'il nous a données. D'un autre côté , la philosophie nous enseigne que tous

les événements de ce monde arrivent conformément au cours de la nature établi dès le commencement, et que nos prières n'y sauraient occasionner aucun changement, à moins qu'on ne veuille prétendre que Dieu fasse des miracles continuels en faveur de nos prières. Cette objection est d'autant plus forte que la révélation même nous assure que Dieu a établi le cours tout entier de tous les événements dans le monde, et que rien ne saurait arriver que Dieu ne l'ait prévu de toute éternité. Est-il donc croyable, dit-on, que Dieu veuille changer ce cours établi en faveur de toutes les prières que les fidèles lui adressent? C'est ainsi que les incrédules tâchent de combattre notre confiance.

Mais je remarque d'abord que quand Dieu a établi le cours du monde et qu il a arrangé tous les événements ([ui devaient y arriver, il a eu en même temps égard à toutes les circonstances qui accompagneraient chaque événement, et en particulier aux dispositions, aux vœux et aux prières de chaque être intelligent, et que l'arrangement de tous les événements a été mis parfaitement d'accord avec toutes les circonstances. Donc, quand un fidèle adresse à présent à Dieu une prière digne d'être exaucée, il ne faut pas s'imaginer que cette prière ne parvient qu'à présent à la connaissance de Dieu. Il a déjà entendu cette prière depuis l'éternité; et puisque ce père miséricordieux l'a jugée digne d'être exaucée, il a arrangé exprès le monde en faveur de cette prière, en sorte que l'accomplissement fût une suite du cours naturel des événements'. C'est ainsi que Dieu exauce les prières des fidèles sans faire des miracles, quoiqu'il n'y ail aucune raison de nier que Dieu ait fait et fasse encore quelquefois de vrais miracles.

' C'était la doctrine de Malebranche et celle aussi de Leibnitz. Voyez les Enlreliens mélaphysiques, xu, xin, et les Essais de tkcodicée, I, 54. {N'oie de M. E. Saisset.)

Donc , l'établissement du cours du monde une fois fixé , loin de rendre inutiles nos prières , comme les esprits forts le prétendent, augmente plutôt notre confiance, en nous apprenant cette vérité consolante, que toutes nos prières ont été déjà présentées dès le commencement au pied du trône du Tout-Puissant, et qu'elles ont été placées dans le plan du monde, comme des motifs sur lesquels les événements devaient être réglés, conformément à la sagesse infinie du Créateur.

Voudrait-on croire que notre condition serait meil- 1 eure, si Dieu n'avait aucune connaissance de nos prières avant que nous les fissions , et qu'il voulût alors en notre faveur renverser l'ordre de la nature? Cela sérail bien contraire à la sagesse de Dieu, et affaiblirait ses perfections adorables. N'aurait-on pas raison de dire alors que ce monde était un ouvrage très imparfait; que Dieu aurait bien voulu favoriser les vœux des fidèles, mais que, ne les ayant point prévus, il était réduit à interrompre le cours de la nature à chaque instant, à moins qu'il ne veuille tout à fait négliger les besoins des êtres intelligents, qui constituent pourtant la principale partie du monde? Car à quoi bon d'avoir créé ce monde matériel, rempli des plus grandes merveilles, s'il n'y avait point d'êtres intelligents capables de l'admirer et d'en être ravis à l'adoration de Dieu et à la plus étroite union avec leur Créateur, en quoi consiste sans doute leur plus grande félicité ?

De là il faut absolument convenir que les êtres intelligents et leur salut doivent avoir été le principal objet sur lequel Dieu a réglé l'arrangement de ce monde ; et nous pouvons être assurés que tous les événements qui arrivent dans ce monde se trouvent dans la plus merveilleuse liaison avec les besoins de tous les êtres intelligents pour les conduire à leur véritable félicité. Cependant ici aucune contrainte ne saurait avoir lieu, à cause

de la liberté, qui est aussi essentielle à tous les esprits que l'étendue Test aux corps. Ainsi il ne faut pas être surpris qu'il y ait des elres intelligents qui n'arriveront jamais à leur bonheur.

C'est dans cette liaison des esprits avec les événements du monde que consiste la Providence divine, à laquelle chacun a la consolation de participer; de sorte que chaque homme peut être assuré que de toute éternité il est entré dans le plan du monde, et que même tout ce qui lui arrive se trouve dans la plus étroite connexion avec ses besoins les plus pressants, et qui tendent à son salut. Combien cette considération doit-elle augmenter notre confiance et notre amour pour la Providence divine, sur laquelle est fondée toute la religion! D'où Votre Altesse voit que, de ce côté, la philosophie ne

porte aucune atteinte à la religion.

{Lettre xxii.)

SUR LA LIBERTE DES ETRES INTELLIGENTS , ET QU ELLE n'est pas CONTRAIRE AUX DOGMES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

La liberté est une propriété si essentielle à tout être spirituel que Dieu même ne l'en saurait dépouiller, tout de même qu'il ne saurait dépouiller un corps de son étendue ou inertie sans le détruire ou l'anéantir entièrement : ainsi ôter la liberté à un esprit serait la même chose que de l'anéantir'. Cela doit s'entendre de l'esprit

^ Euler semble ici trop affirmalif; car on ne voit pas, pour Dieu, d'impossibilité absolue de créer des esprits privés de liberté. Quant à l'étendue considérée comme constituant l'essence des corps, Leib-

OU de l'âme même, et non des actions du corps que l'âme y produit conformément à sa volonté. On n'aurait qu'à me lier les mains pour m'empêcher d'écrire, ce qui est sans doule un acte libre; mais, en ce cas, quoiqu'on dise qu'on m'a ôté la liberté d'écrire, on n'a ôté qu'à mon corps la faculté d'obéir aux ordres de mon âme. Quelque lié que je sois, on ne saurait éteindre dans mon esprit la volonté d'écrire ; on n'en peut empêcher que l'exécution. *

Il faut toujours bien distinguer entre la volonté, ou l'acte même de vouloir, et l'exécution qui se fait par le ministère du corps. L'acte même de vouloir ne saurait être arrêté par aucune force extérieure, ni même par celle de Dieu , puisque la liberté est indépendante de toute force extérieure. Mais il y a d'autres moyens d'agir sur les esprits : c'est par des motifs dont le but est, non de contraindre, mais de persuader. Quelque décidé que soit un homme d'entreprendre une certaine action, quoiqu'on en empêche l'exécution, on ne change point sa volonté ni son intention; mais on pourrait lui exposer des motifs tels qu'ils l'engageraient à abandonner son dessein, le tout cependant sans aucune contrainte. Or, quelque forts que fussent ces motifs , l'homme demeure toujours le maître de vouloir; on ne saurait jamais dire qu'il y fût forcé ou contraint : et si on le disait, ce serait fort improprement; car le vrai terme serait celui de persuader, qui convient tellement à la nature et à la liberté des êtres intelligents, qu'on ne saurait s'en servir en toute autre occasion. Il serait, par exemple, ridicule, en jouant au billard, de dire que j'ai persuadé la bille d'entrer dans un trou.

Ce sentiment sur la liberté des esprits paraît cepen-

nitz a une opinion diamétralement opposée à celle d'Euler. Voyez, dans celle collection, le volume intitulé Pensées de Leibnitz.

dant à quelques-uns contraire à la religion, ou plutôt à quelques passages de l'Écriture sainte, par lesquels on croit pouvoir soutenir que Dieu pourrait dans un moment changer le plus grand scélérat en un homme de bien. Or cela ne me paraît pas seulement impossible, mais aussi contraire aux déclarations les plus solennelles de l'Écriture sanite. Car, puisque Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, pourquoi donc, par un seul acte de sa volonté, ne convertirait-il pas tous les pécheurs? Serait-ce pour ne pas trop multiplier les miracles? comme quelquesuns disent'. Mais jamais miracle n'aurait été mieux employé et plus conformément aux vues de Dieu, qui tendent au bonheur des hommes. De là je conclus plutôt que, puisque cette conversion miraculeuse n'arrive pas, la raison en doit être dans la nature même des esprits; et c'est précisément la liberté, qui, par sa nature, ne saurait souffrir aucune contrainte, ni même de la part de Dieu. Mais, sans agir de force sur les esprits. Dieu a une infinité de moyens de leur représenter des motifs pour les persuader; et je crois que toutes les rencontres où nous pouvons nous trouver sont à dessein tellement ajustées à notre état par la Providence, que les plus grands scélérats pourraient en tirer les plus forts motifs pour leur conversion, s'ils voulaient les écouter: et je suis assuré qu'un miracle ne produirait pas un meilleur effet sur des esprits gâtés ; ils en seraient bien frappés pour quelque temps, mais au fond ils n'en deviendraient

1 Non; mais Dieu, donnant à tous les hommes des grâces suffisantes pour opérer leur salut, n'est pas obligé de faire des miracles pour les convertir. D'ailleurs, même en faisant un miracle. Dieu ne contraindrait point la liberté; il agirait sur l'âme avec tant de douceur et de force, qu'elle se convertirait certainement et librement. Le raisonnement d'Euler ne conclut donc absolument à rien; d'autant plus qu'on ne voit pas pour Dieu l'impossibilité de créer des esprits privés de liberté.

pas meilleurs. C'est ainsi que Dieu concourt à la conversion des pécheurs, en leur fournissant les motifs les plus efficaces à ce dessein par les circonstances ou les occasions qu'il leur fait rencontrer.

Si, par exemple, un pécheur, en entendant un beau sermon, en est frappé, rentre en soi-même et se convertit, l'acte de son âme est bien son propre ouvrage; mais l'occasion du sermon qu'il vient d'entendre, dans un temps précisément où il était disposé d'en profiter, n'est rien moins que son ouvrage : c'est la Providence divine qui lui a ménagé cette circonstance salutaire; et c'est dans ce sens-là que la sainte Écriture attribue si souvent la conversion des pécheurs à la grâce divine. Car, en effet, sans une telle occasion, dont l'homme n'est pas le maître, il serait demeuré dans ses égarements.

Votre Altesse comprendra facilement par là le sens de ces expressions : « L'homme ne peut rien de soi-même, tout dépend de la grâce de Dieu, et c'est lui qui opère le vouloir et l'exécution. » Les circonstances favorables que la Providence fournit aux hommes sont suffisantes pour éclaircir ces expressions , sans avoir besoin de recourir à une force cachée, qui agisse par contramte sur

la liberté des hommes ^

{Lettre xxiii.)

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