‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 77 sur 83 · DÉFENSE DE LA RÉVÉLATION CONTRE LES ESPRITS FORTS · texte numérisé non relu

DÉFENSE DE LA RÉVÉLATION CONTRE LES ESPRITS FORTS

1. Les forces de l'âme se manifestent par l'exercice de deux facultés, dont l'une porte le nom d'entendement, et l'autre celui de volonté. Or, comme tout bonheur consiste dans la perfection, celui d'une âme ne saurait être produit que par la perfection de son entendement, et par celle de sa volonté. Par la môme raison, une âme doit être estimée d'autant plus heureuse, qu'elle a poussé plus loin ces deux sortes de perfections ; et c'est aussi en cela que consiste le vrai bonheur de l'homme, en général, les avantages du corps n'y pouvant entrer pour rien, qu'autant qu'ils sont propres à augmenter la perfection de l'entendement ou de la volonté. Car si ces avantages, et tous les biens corporels, n'avaient aucune influence sur l'état de l'âme, le bonheur de l'homme n'en recevrait f»ucun accroissement.

2. La perfection de l'entendement consiste dans hi connaissance de la vérité, d"où naît en même temps la connaissance du bien. Cette connaissance a pour principal objet Dieu et ses ouvrages, puisque toutes les autres vérités auxquelles la réflexion peut conduire l'homme , se terminent à l'Être suprême et à ses œuvres. Car Dieu

est la vérité, et le monde l'ouvrage de sa toute-puissance et de son infinie sagesse. Ainsi, plus l'homme apprend à connaître Dieu et ses œuvres, plus il s'avance dans la connaissance de la vérité; ce qui contribue d'autant à la perfection de son entendement.

3. La plus grande perfection de l'entendement consiste donc dans une connaissance parfaite de Dieu et de ses œuvres. Mais, comme une telle connaissance est infinie, aucun entendement n'en est capable, et par conséquent la souveraine perfection de l'entendement ne saurait être attribuée qu'à Dieu seul. Les hommes ne sont en état d'arriver qu'à un très petit degré de cette connaissance. Cependant il peut y avoir entre eux, à cet égard, une différence fort considérable fondée sur la diversité des forces de l'entendement , en sorte qu'un homme peut aller beaucoup plus loin dans ce genre qu'un autre. Pour obtenir donc le bonheur qui dépend de l'entendement, il faut employer tous ses efforts à étendre de plus en plus la connaissance de Dieu et de ses ouvrages; et plus un homme peut pousser loin cette connaissance, plus il doit être heureux relativement à la faculté intellectuelle.

4. La connaissance de la vérité est le fondement nécessaire de la connaissance du bien; car une vérité connue est réputée bonne en tant qu'elle peut contribuer en quelque chose à améliorer notre état; et comme Dieu est la source de toute vérité, c'est aussi à bon droit que Dieu est nommé le bien par excellence. La connaissance du bien présuppose donc la connaissance de la vérité, et par là même qu'un homme s'efforce de conduire son entendement à un plus grand degré de perfection, il acquiert en même temps une connaissance plus étendue et plus distincte du bien. Il est clair que la connaissance du mal s'y trouve aussi comprise; car quiconque connaît le bien sait le distinguer du mal.

5. Pour passer à l'autre faculté de l'àme, savoir la volonté, il faut remarquer, avant toutes choses, que de la connaissance du bien et du mal découlent les devoirs auxquels l'homme doit conformer ses actions , s'il veut rendre son état heureux. Ces devoirs ont leur fondement dans l'essence du bien, et doivent, par conséquent, être considérés comme venant de Dieu même, en tant qu'il est la vraie source de tout bien. C'est pourquoi la loi naturelle qui détermine les devoirs auxquels les lumières de la nature assujettissent nos actions est nommée, avec toute sorte de raison, une loi divine, puisque c'est Dieu qui l'a écrite lui-même dans le cœur de l'homme, et qui l'a obligé par là de régler toutes ses actions conformément aux préceptes de cette loi. Quiconque voudra donc faire tant soit peu d'attention, soit à ses propres actions, soit à celles des autres hommes, découvrira bientôt qu'elles ne sont pas toutes équivalentes, mais qu'il y en a qu'il est obligé de faire pour l'avancement de son bonheur, et d'autres dont l'omission est nécessaire dans la même vue.

6. Il résulte de là que l'observation de ces devoirs est indispensablement nécessaire au bonheur de l'homme, et que leur violation et l'infraction de la loi lui sont contraires au plus haut degré. Les conséquences naturelles de cette infraction sont non seulement dans une opposition directe et totale avec le vrai bonheur; mais comme la loi naturelle tire son origine de Dieu même , sa violation ne peut être regardée que comme une rébellion contre cet être suprême; et puisque tout notre bonheur se termine finalement à Dieu comme au souverain bien, la violation de sa loi doit nécessairement nous précipiter dans le souverain malheur. En effet, serait-il vraisemblable que Dieu eût prescrit une loi à des créatures intelligentes, sans vouloir sérieusement son observation, et sans punir formellement son infraction? On

ne peut soutenir une pareille folie sans commettre un blasphème manifeste.

7. Il est, par conséquent, de toute nécessité, pour arriver au bonheur, que les hommes remplissent avec la plus grande exactitude les devoirs que Dieu leur a prescrits ; et c'est en quoi consiste l'ouvrage de la volonté, en tant qu'elle est propre à notre bonheur. Ainsi, de même que l'entendement par la connaissance du vrai, du bon et des devoirs qui en résultent, fournit son contingent pour l'acquisition du bonheur, celui de la volonté consiste aussi dans l'accomplissement de ses devoirs. L'homme doit donc consacrer toutes ses forces à disposer entièrement sa volonté à l'observation de la loi que Dieu lui a prescrite, et la mettre même dans une situation où elle la remplisse avec plaisir, et y trouve sa plus grande satisfaction.

8. Cela fait sentir qu'il ne s'agit pas ici simplement des actions extérieures. Quoique de leur accord avec nos devoirs il puisse déjà résulter des conséquences très avantageuses pour l'homme, il est néanmoins d'une nécessité indispensable que sa volonté elle-même se soumette parfaitement à la loi, et se débarrasse entièrement de toutes les illusions qui pourraient la porter à tenir une conduite contraire; c'est-à-dire que la volonté doit être mise dans une telle disposition , qu'elle n'ait pas le moindre penchant pour tout ce qui n'est pas conforme à la loi, et n'y trouve pas le moindre plaisir. On ne saurait mieux décrire cette disposition, qu'en suivant la volonté de Dieu à tous égards, et avec la plus grande exactitude; car, Dieu étant la source de tout bien, il est manifeste que l'homme qui veut régler sa volonté de la sorte, doit nécessairement se trouver dans l'état le plus heureux.

9. Au contraire, tant qu'un homme fait des actions vertueuses, mais avec répugnance, et comme par con-

Irainte, il peut à la vérité jouir des conséquences avantageuses qui découlent naturellement de ces bonnes actions, mais il demeure dans un grand éloignement de la vraie félicité. En effet, tant qu'il éprouve en soi une résistance au vrai bien, c'est-à-dire à la volonté de Dieu, cela seul renferme déjà en soi une marque assurée d'une inquiétude et d'une agitation intérieure, dont la vraie félicité doit être totalement exempte. Il n'y a donc rien qui soit capable de rendre l'homme parfaitement heureux , si ce n'est premièrement une connaissance suffisante de Dieu et de ses œuvres, et en second lieu, une soumission parfaite de sa volonté à la volonté divine. 10. Comme donc l'entendement ne saurait être dans un état plus heureux que lorsqu'il fait des progrès non interrompus dans la connaissance de Dieu et de ses œuvres, la volonté ne saurait se trouver dans une disposition plus heureuse que quand elle est parvenue à une soumission illimitée à la volonté divine; car c'est uniquement en cela que consiste ce vrai repos de l'âme, dans lequel non seulement les chrétiens, mais même plusieurs d'entre les philosophes païens ont placé le souverain bien : et quand on voudra un peu y réfléchir, on s'apercevra bientôt que, tant dans cette vie que dans l'autre, il n'y a , ni pour les hommes , ni pour aucune espèce de créature douée d'intelligence et de volonté, aucun autre moyen d'acquérir la vraie félicité que celui qui vient d'être indiqué.

11. Mais, nous autres hommes, nous rencontrons les plus grandes difficultés pour arriver à cet heureux état de l'entendement et de la volonté. Pour peu qu'on ait de connaissance de l'iiistoire, on ne saurait ignorer combien d'idées fausses et tout à fait absurdes la plupart des hommes se sont faites de Dieu et des choses divines. La cause des égarements paraît n'avoir pas été dans l'entendement seul; car, quoique la plupart des hommes

s'en servent mal à bien des égards, et en particulier dans la connaissance de Dieu, cependant les désirs et les passions déréglées paraissent y avoir la principale influence. Leur pouvoir est si grand que, malgré tous les efforts que l'homme leur oppose, il lui est impossible d'arriver à une aussi heureuse disposition de l'entendement et de la volonté.

12. Quelque considérables que soient les obstacles qui arrêtent les progrès des connaissances de notre entendement, ceux qui empêchent l'amendement de la volonté le sont encore davantage. Il serait superflu d'entrer dans (juelques détails pour montrer combien c'est une chose pénible de tenir les passions en bride; en quoi consiste tout l'ouvrage à cet égard. Il y a encore moyen d'aider et de diriger assez bien l'entendement par de saines instructions; mais une volonté corrompue et livrée aux voluptés résiste pour l'ordinaire à toutes les exhortations et aux plus fortes représentations; il est rare que ces moyens , les seuls pourtant qui puissent déterminer l'homme, aient un succès favorable. Des difficultés aussi insurmontables se trouvant liées avec l'acquisition du bonheur, il est démontré que les hommes sont dans un état souverainement dépravé.

13. Toute disposition de la volonté requise pour arriver à un degré de bonheur présuppose toujours un certain degré de connaissance de Dieu; car, pour soumettre sa volonté à la loi divine, il faut auparavant la connaître, ce qui ne peut avoir lieu que par le moyen de l'entendement. On comprendra aussi sans peine que plus on avance dans la connaissance de Dieu , plus le nombre des devoirs dont la pratique est nécessaire par rapport à Dieu va en augmentant; car des créatures qui n'ont aucune, ou seulement une très petite connaissance, ne peuvent avoir que point ou très peu de devoirs à remplir. Au contraire, plus le degré de connaissance auquel

une créature raisonnable peut atteindre est élevé, plus les devoirs dont la pratique lui convient seront purs et importants, et plus aussi elle sera dans l'obligation d'y faire fléchir sa volonté.

14. Au contraire, l'entendement peut faire des progrès assez considérables dans la connaissance de Dieu, ef. même dans celle des devoirs qui en dépendent, sans que la volonté en devienne meilleure; car l'amélioration de la volonté peut être traversée par des difficultés d'une nature et d'une force qui résistent à toutes les représentations de la raison. L'expérience nous en fournit des preuves assez convaincantes, rien n'étant plus commun que de voir des gens qui joignent à beaucoup d'esprit fort peu de vertu, dans laquelle consiste la vraie amélioration de la volonté. Combien de personnages qui sont convaincus de la manière la plus distincte des devoirs et des obligations qu'ils auraient à remplir, et qui ne laissent pas de tenir une conduite qui y est directement opposée ! Si nous n'avions pas cette conviction fondée sur l'expérience, nous aurions bien de la peine à déduire la possibilité d'une conduite aussi étrange de l'essence d'une créature raisonnable.

15. Puisqu'il n'y a aucun doute là-dessus, pourquoi n'y aurait-il pas aussi des intelligences qui, surpassant de beaucoup l'homme du côté de l'entendement, soient livrées à une malice pareille ou même supérieure à la sienne? Dieu, suivant toutes les apparences, ayant produit des créatures de toutes les espèces possibles, nous n'avons pas le moindre sujet de douter de l'existence de semblables êtres qui nous surpassent de beaucoup et en connaissance et en méchanceté. Ce sont ceux auxquels on donne le nom de malins esprits ou de diables, et cela fait voir que les esprits forts montrent fort peu de jugement lorsqu'ils en font des railleries, et qu'ils traitent de fable tout ce qu'on en dit.

16. Ce qu'il y a de plus important à remarquer ici, c'est que le défaut de connaissance peut exister sans que la vraie félicité en souffre la moindre altération, et qu'on peut rarement l'imputer comme un péché, parce que le plus souvent il n'est pas en notre pouvoir d'arriver à un plus haut degré de connaissance; au contraire, l'omission des devoirs que l'entendement nous a fait une fois connaître, doit toujours être envisagée comme un péché effectif contre Dieu. Ainsi, quiconque laisse à ses mauvais désirs la force de détourner sa volonté de la soumission qu'elle doit à la volonté connue de Dieu, commet le plus grand de tous les péchés, en se privant volontairement lui-même du bonheur qu'il ne tenait qu'à lui d'obtenir, et en se rendant tout à fait inhabile à le posséder.

17. Proportionnellement à la mesure de connaissance qu'une créature raisonnable peut acquérir, elle ne saurait être plus heureuse que quand elle règle sa volonté d'une manière parfaitement conforme aux devoirs qui lui sont connus , et qu'elle dompte les affections qui pourraient s'y opposer, avec tant de succès qu'il n'en est resté aucune qui ne soit conforme à ces devoirs. Tout homme qui s'est une fois mis dans cet état jouit du vrai repos de l'àme , et rien n'est plus capable d'altérer sa tranquillité. Rien aussi n'y peut causer aucun accroissement, si ce n'est lors(iue, l'entendement s'élevant à des connaissances plus parfaites , la volonté s'améliore aussi en raison de ces connaissances, et se soumet de plus en plus à la volonté de Dieu.

18. Aussi longtemps donc que la volonté demeure dans un état corrompu, et n'acquiert point les dispositions qui répondent aux devoirs connus , il n'y a point de soin plus important que celui de réprimer, et même de détruire entièrement tous les désirs qui combattent ces devoirs. Jusque-là de nouveaux degrés de connais-

sance, bien loin de contribuer à l'avancement de notre bonheur, ne feront que nous rendre plus malheureux. En effet, plus nous avançons en connaissance, et par ce moyen reconnaissant la nécessité de nous conformer aux devoirs qui nous étaient déjà connus, et à ceux que nous découvrons encore, plus s'aggrave le péché que nous commettons en négligeant ces devoirs. Dans de pareilles circonstances nous sommes appelés à déployer tous nos efforts, tant pour augmenter les lumières de notre entendement que pour améliorer notre volonté

19. Ou il y a une révélation divine, ou il n'y en a point; personne n'a encore osé soutenir l'impossibilité absolue d'une révélation, et les esprits forts se sont bornés à réunir toutes leurs forces pour enlever à l'Ecriture sainte les caractères d'une révélation divine. Dieu n'ayant pas seulement créé l'homme, mais lui ayant en même temps accordé tout ce qu'il faut pour arriver au vrai bonheur, on voit distinctement qu'il est nécessaire que Dieu s'intéresse au salut des hommes : par conséquent, si la révélation peut contribuer en quelque chose à l'avancement de leur Ijonheur, non seulement elle n'est pas impossible, mais il est encore à présumer que Dieu a témoigné à cet égard sa bonté à l'homme.

20. Mais s'il y a une révélation divine, nous devons être persuadés qu'elle a pour but le véritable bonheur de l'homme. Or, comme nous avons déjà vu en quoi consiste ce véritable bonheur, et ce qui est requis pour sa possession, cela suffit déjà pour détruire entièrement la plupart des caractères que les esprits forts prétendent devoir exister dans une révélation, et qu'ils ne trouvent point dans l'Écriture sainte. Ils s'imaginent que si Dieu avait voulu faire connaître sa volonté et ses perfections aux hommes par la voie de la révélation , il aurait été convenable à sa majesté de le faire d'une manière tout extraordinaire, et avec le plus grand éclat, afin de pro-

duirc par là sur les hommes les plus fortes impressions, et de ne laisser à personne le moindre doute sur la vérité d'une semblable révélation.

21. Il est aisé de faire voir qu'une telle façon d'agir aurait plutôt tourné à la perte des hommes qu'à leur salut; car, quoiqu'elle eût été propre à élever l'entendement humain à un plus haut degré de connaissance de Dieu, la volonté n'en aurait reçu que point ou très peu d'amélioration , et c'est en cela que consiste l'article capital du vrai bonheur. Une pareille connaissance de Dieu, en s'augmentant, aurait multiplié les devoirs qui nous sont imposés , et aggravé les péchés dont l'omission nous rend coupables; car, toutes choses d'ailleurs égales, plus notre entendement s'éclaire sans influer sur l'amélioration de la volonté, et plus l'infraction de nos devoirs devient considérable et criminelle, ce qui rend par conséquent notre situation d'autant plus malheureuse.

22. C'eût été donc pour notre plus grand malheur qu'il aurait plu à Dieu de se révéler, s'il avait agi suivant les fausses idées des esprits forts, et nous sommes, au contraire, intimement convaincu que Dieu, par un effet de son infinie bonté, a choisi de tout autres voies pour nous faire part de la révélation, et que ces voies, loin de tendre à augmenter notre misère, sont destinées à nous procurer notre véritable bien. Ainsi une révélation relative à notre vrai bien, et conforme à la bonté divine, doit principalement avoir pour but l'amélioration de notre volonté, nous fournir les motifs les plus efficaces pour cette fin, et en même temps ne nous révéler des perfections infinies de Dieu qu'autant que nous pouvons en comprendre sans aggraver nos péchés, dans l'état présent de dépravation où se trouve notre volonté.

23. Dès qu'on présupposera ce caractère comme essentiel à une véritable révélation divine, toutes les objec-

lions que l'incrédulité et la malice des hommes forment contre l'Écriture sainte disparaîtront presque entièrement; car nous trouvons dans nos saints livres le caractère qui vient d'être indiqué, d'une manière si parfaite, que nous n'avons pas sujet de conserver le moindre doute sur son origine céleste. Nous apercevons, en effet, avec toute l'évidence possible, que l'Écriture sainte fournit non seulement les moyens et les secours les plus salutaires à ceux qui s'appliquent sérieusement à la réformation de leur propre cœur, mais encore qu'elle les conduit plus loin dans la connaissance de Dieu, et qu'en même temps elle ne jette pas dans un degré de malheur beaucoup plus considérable ceux qui ne veulent pas se conformer à ses préceptes ' .

24. Gela même donc que les incrédules reprochent le plus à l'Écriture sainte, savoir, que le caractère de son origine céleste ne frappe pas d'abord avec éclat les yeux de tout le monde, bien loin d'être une objection légitime, est, au contraire, une marque nécessaire d'une véritable révélation divine; car le but d'une telle révélation étant de procurer le salut des hommes, et non d'augmenter leur malheur en aggravant les peines attachées à la violation de leurs devoirs, un degré plus fort de conviction, au sujet de la divinité de la révélation, serait inutile au salut, et ne servirait qu'à rendre les pécheurs plus criminels. En effet, si un incrédule, une fois convaincu de la divinité de l'Écriture sainte, refusait également de régler sa volonté conformément aux lumières qu'il aurait acquises, ces lumières n'auraient d'autre usage que d'augmenter son péché.

25. Au contraire, tous ceux qui travaillent sincèrement à l'amélioration de leur volonté ne peuvent man-

1 Euler, ici comme paiioul, attribue trop d'efficacité aux moyens extérieurs, et oublie l'action intérieure de la grâce qui les accompagne.— V^oyez la note de la juige 345.

quer de trouver dans l'Écrilure sainte les caractères les plus distincts d'une origine divine ; car nous y avons premièrement la source la plus pure et la plus abondante de tous les devoirs auxquels nous sommes obligés par la loi divine, et dont l'accomplissement met notre volonté dans les dispositions qui sont indispensablement requises pour notre bonheur. Celte source se trouve dans l'amour de Dieu et du prochain, qui nous est recommandé d'une manière si expresse , et tous nos devoirs en découlent si naturellement et si nécessairement, que tout homme qui aime Dieu de tout son cœur, et son prochain comme soi-même, ne se rendra certainement jamais coupable de la violation du moindre devoir K

26. Les plus habiles d'entre les anciens philosophes se sont particulièrement appliqués à découvrir la source de tous nos devoirs , et à en déduire les règles nécessaires pour la conduite de la vie; mais tout ce qu'ils ont été en état d'avancer là-dessus est en partie fort obscur, en partie très imparfait; il ne s'y agit presque que des moyens de régler nos actions extérieures sans (jue le cœur en devienne meilleur. Les écrits des plus grands philosophes sur cette importante matière ayant donc des défauts aussi essentiels, tandis que les auteurs des livres sacrés, que les esprits forts regardent comme des génies très bornés, nous montrent partout de la manière la plus distincte et la plus expresse l'unique et la vraie source de tous nos devoirs , il en résulte que l'Ecriture sainte est à cet égard très supérieure à tous les autres livres, et puisque, de l'aveu des incrédules, cette supériorité ne saurait être attribuée aux talents de

1 Dans tous ces passages, 23-24-25 et suivants, Euler, qui était prolestant, ne parle que de l'Écriture sainte comme source de la doctrine et de la morale chrétiennes; il laisse de côté la tradition et renseignement de l'Église, dont l'autorité infaillible est cependant la meilleure garantie de la divinité des Écritures.

ses auteurs, ils n'ont aucun sujet de s'étonner que nous regardions l'origine de cette Écriture comme émanée de Dieu.

27. Pour ce qui regarde les idées de Dieu et de ses perfections que nous puisons dans l'Écriture sainte, elles sont si pures et si convenables à l'essence de cet Être suprême, qu'il n'y a qu'à les comparer avec les idées qu'en ont eues les philosophes les plus éclairés du paganisme, pour être frappé de leur excellence; car, si les esprits forts trouvent par-ci par-là quelques expressions, au sujet de la Divinité, qui leur paraissent peu convenables, comme celles de colère, de haine, de vengeance et de repentir, il y a longtemps qu'on a pleinement satisfait à ces prétendues difficultés ; il n'y a qu'à bien examiner tous les passages où ces termes se trouvent, en remarquer la véritable liaison, et les comparer avec la notion générale que l'Écriture nous fournit de Dieu, pour voir bientôt, avec la plus grande clarté, que ces expressions ne dérogent pas le moins du monde à la souveraine majesté de Dieu.

28. Mais l'Écriture ne contient pas seulement l'unique et véritable source de tous les devoirs, dont l'observation est propre à nous conduire au vrai bonheur ; nous y trouvons aussi les motifs et les secours les plus efficaces qui peuvent nous déterminer à l'accomplissement de ces devoirs. C'est à quoi se rapporte en particulier la doctrine de la Providence, tant générale que particulière, par laquelle nous apprenons qu'il ne saurait jamais y avoir de circonstances, dans notre vie, que la souveraine sagesse et l'infinie bonté de Dieu n'aient réglé d'avance; d'où naît la ferme confiance qu'il ne saurait tomber même un seul cheveu de notre tête sans la volonté de notre Père céleste. En donnant donc à cette doctrine toute l'attention qu'elle mérite, et»en prenant soin de s'en faire l'application, on se mettra en

état de soumettre sa volonté dans toute sorte de circonstances, sans peine et même avec plaisir, à la volonté de Dieu , et d'arriver ainsi au vrai bonheur '.

29. Nous reconnaissons par ce moyen que toutes les actions des autres hommes avec qui nous vivons peuvent être considérées sous un double point de vue. D'un côté, on peut les envisager par rapport au but que les hommes se proposent dans leurs actions, en vertu duquel elles s'accordent avec leurs devoirs, ou y répugnent; ce qui les rend susceptibles d'imputation. Mais, d'un autre côté, nous pouvons juger de ces actions, en tant qu'elles se rapportent à nous, et qu'elles tendent à notre bien et à notre désavantage; auquel cas le point de vue précédent doit être entièrement séparé de celuici , et nous devons nous persuader fortement que ces actions et le rapport qu'elles ont avec nous ont été réglés immédiatement de Dieu, C'est là non seulement une conséquence nécessaire de ce que nous avons dit jusqu'ici; mais on trouve la même chose distinctement et positivement exprimée dans plusieurs passages de l'Ecriture sainte.

30. Il ne saurait non plus y avoir de considération l)lus efficace que celle-là pour nous préserver de toutes les affections déréglées, comme la colère, la haine, l'envie, la vengeance, et pour nous engager à les détruire entièrement en nous. Tous ceux qui pensent ont regardé de tout temps ces affections comme la source de tous les vices, et ont soigneusement recherché tous les motifs qui peuvent en faire sentir la laideur à l'homme et l'en délivrer.

31. Cette notion de la providence de Dieu fermant véritablement et parfaitement la source de tous les vices,

1 II faut y joindre la prière et les sacrements, moyens ordinaires d'obtenir les grâces indispensables au salut et, par conséquent, au bonheur de l'homme. — Voyez les notes des pages 34o et 36i.

est aussi le motif le plus puissant pour nous porter à toutes sortes de vertus. L'amour de Dieu est très sensi- ■ blement excité et fortifié en nous, quand nous réfléchissons que tout ce qui nous arrive a été déterminé par Dieu, et qu'ainsi nous nous trouvons dans une espèce de commerce perpétuel avec cet Etre suprême. Cette même considération nous sollicite à un véritable amour, non seulement envers nos amis, mais même à l'égard (le nos ennemis. Car, dès là que nous sommes obligés de voir de tout autre œil les attaques que forment contre nous nos ennemis, en tant que nous en ressentons les effets, toutes les causes de haine cessent à la fois, et nous nous trouvons en état d'accomplir la volonté de Dieu , en aimant sans hypocrisie nos plus violents ennemis.

32. Si donc on trouve dans l'Écriture sainte, avec la pure doctrine de Dieu, la vraie source de toutes les vertus, et les motifs les plus magnifiques et les plus puissants pour nous y porter, proposés de la manière la plus expresse, il faudra nécessairement convenir que ce livre est propre à contribuer à l'avancement de notre vrai bonheur. Et quand on ne voudrait pas encore lui attribuer pour cela une origine divine, on est au moins en droit de tirer cette conséquence incontestable, que l'auteur de ce livre a non seulement eu des idées distinctes de l'essence de la véritable félicité, mais qu'il a encore travaillé sérieusement à retirer les hommes de tous les vices, et à les conduire dans le chemin de la vertu. N'y aurait-il pas autant d'absurdité que d'injustice à vouloir décrier cet auteur comme un insensé, ou même comme un imposteur?

33. Il résulte de là que, quand les auteurs sacrés, du bon sens et de la probité desquels nous sommes parfaitement convaincus , racontent des choses qui nous paraissent incroyables, il serait souverainement injuste de les rejeter par une simple et absolue négation. Or

rÉcriture sainte nous rapporte d'une manière circonstanciée plusieurs choses qui concernent les miracles que doivent avoir faits des personnes qui se glorifient d'une mission divine; et ces miracles sont tels, qu'en accordant aux esprits forts les difficultés qu'ils forment contre eux, et qui naissent en partie d'une imagination déréglée, en partie d'ignorance ou de malice, il faudrait nécessairement reconnaître un miracle bien plus grand, par lequel Dieu aurait immédiatement aveuglé les hommes, pour donner force et croyance à l'impression de ces gens-là.

34. Les apôtres et une multitude de chrétiens déposent unanimement, non seulement que Jésus-Christ est ressuscité des morts, mais encore qu'ils l'ont vu de leurs propres yeux depuis sa résurrection, et qu'ils se sont même entretenus avec lui. Qu'ils n'aient rien cru de ce qu'ils ont avancé à cet égard , et qu'ainsi ce soit de leur part une imposture manifeste, c'est ce que personne ne peut avancer avec la moindre ombre de fon- 'lement, pour peu qu'il ait fait attention à leur doctrine et à la constance avec laquelle ils Font soutenue. Il serait encore moins vraisemblable de dire que les apôtres étaient séduits par de fausses imaginations, et que tout leur fait n'était qu'illusion. Ou bien il faudrait en revenir à affirmer que Dieu les avait aveuglés miraculeusement tous à la fois, et cela en faveur de la propagation d'une fausse doctrine.

35. Avec quelque solidité que les plus fortes d'entre ces objections aient été réfutées depuis longtemps, il me semble pourtant que les considérations que j'ai proposées jusqu'ici sur la pureté de la doctrine qui est enseignée dans l'Écriture sainte, et son parfait accord avec le bonheur de l'homme, achèvent d'anéantir tous les doutes que l'incrédulité seule est capable de former, surtout si l'on réfléchit en même temps sur les carac-

tères d'une vraie révélation divine qui lui ont été indiqués. Car une semblable révélation ne doit point être accompagnée d'une trop grande évidence , et il suffit (qu'elle renferme tout ce qui peut procurer le salut des hommes qui veulent travailler sérieusement à la réformation de leur cœur, ce qui détruit sans exception toutes les difficultés qu'on ne cesse de former sur la manière dont la religion chrétienne s'est répandue dans

le monde.

36. La résurrection de Jésus-Christ est encore un fait incontestable, et, un pareil miracle ne pouvant être l'ouvrage que de Dieu seul, il est impossible après cela de révoquer en doute la divinité de la mission du Sauveur. Par conséquent, la doctrine du Christ et de ses apôtres est divine; et, comme son but tend à notre vrai bonheur, nous pouvons croire avec la plus ferme assurance toutes les promesses que l'Évangile nous a faites tant pour cette vie que pour celle qui est à venir, et la religion chrétienne comme un ouvrage de Dieu qui se rapporte à notre salut. Il n'est pas nécessaire de donner plus d'étendue à ces réHexions, puis- • lu'il est impossible à quiconque est une fois convaincu de la résurrection de Jésus -Christ, de conserver le moindre doute sur la divinité de l'Écriture sainte.

37. Les esprits forts ne sauraient alléguer quoi que ce soit de plausible contre ce fondement, sur lequel la divinité de l'Écriture sainte repose d'une manière inébranlable. Quand on les force à tourner leurs batteries de ce côté-là, ils mettent en œuvre leurs plus mauvaises défaites pour ne pas entrer dans le fond de la question; ils ont recours à toutes sortes d'échappatoires pour changer de matière, et s'attaquent à quelques autres articles où ils prétendent trouver des incompréhensibilités, et même des contradictions. Le plus souvent leurs raisonnements ne portent pas sur des

doctrines contenues en termes formels dans l'Ecriture sainte, mais sur d'autres qu'on n'en peut déduire qu'à la faveur de certaines cons 'quences. Quand même ces conséquences seraient pour la plupart légitimement inférées, leur procédé manque pourtant de droiture, lorsqu'en se déchaînant contre elles tls travaillent à persuader aux hommes qu'elles suffisent pour décréditer entièrement l'Écriture sainte.

38. C'est déjà un indice certain d'une malice cachée, que d'attaquer ainsi la crédibiliti' d'un écrit par des voies qui soient étrangères au fondement sur lequel cette crédibilité repose , et l'on est autorisé à juger de ceux qui tiennent une pareille conduite que quand, outre l'Écriture sainte, il existerait une autre révélation divine, ils ne s'en accommoderaient pas mieux, puisque des vérités divines ne peuvent jamais s'accorder avec les préjugés et les passions qui les guident. On peut donc accorder aux esprits forts que l'Écriture sainte doit contenir quantité de choses qui ne leur conviennent point, et qui leur paraissent peu raisonnables. Ce serait, au contraire, une des choses les plus préjudiciables à la divinité de l'Écriture sainte , que l'accord qui se trouverait entre sa doctrine et l'idée des esprits forts.

39. Quant à ce qui regarde ensuite les difficultés que foi'ment les mêmes adversaires , et les contradictions apparentes qu'ils prétendent se trouver dans l'Écriture sainte, il ne sera pas inutile de commencer par remarquer qu'il n'y a aucune science , quelque solidement fondée qu'elle soit , contre laquelle on ne puisse faire des objections tout aussi fortes et de plus fortes encore. Il s'y rencontre également des contradictions apparentes, qui sont telles, qu'au premier coup d'œil on les croirait insolubles. Mais comme on est en état de remonter jusqu'aux premiers principes de ces sciences,

cela fourniL les moyens de détruire de fond en combl.,' ces difficultés. Cependant, quand on n'en viendrait pas à bout, ces sciences n'en perdraient rien de leur certitude. Pourquoi des raisons tout à fait semblables suffiraient- elles pour ôter toute autorité à l'Ecritur."

sainte?

40. La géométrie est regardée comme une science dans laquelle on ne suppose rien qui ne puisse être déduit de la manière la plus distincte des premiers principes de nos connaissances. Néanmoins il s'est trouvides gens fort au-dessus du médiocre, et qui ont ci'u trouver dans la géométrie de très grandes difficultés, el dont la solution était impossible; par où ils s'imaginaient avoir privé cette science de toute sa certitude. Ln effet, les raisonnements qu'ils ont proposés à cet égard sont si captieux , qu'il ne faut pas peu de peine ni de pénétration pour les réfuter exactement. La géométrie n'en perd pourtant quoi que ce soit de son prix aux yeux de tous les gens de bon sens ; et il en serait de même quand elle ne suffirait pas à dissiper entièrement ces difficultés. De quel droit les esprits forts prétendentils donc qu'il faut sans balancer rejeter l'Écriture sainte, à cause de quelques embarras qui le plus souvent ne sont pas à beaucoup près aussi considérables que ceux auxquels la géométrie est exposée ?

41. On rencontre de plus, en géométrie, des propositions rigoureusement démontrées, qui, lorsqu'on ne les examine pas avec le plus haut degré d'attention, paraissent être en contradiction les unes avec les autres. Je pourrais en produire ici des exemples , si leur intelligence ne demandait une connaissance de la géométrie plus profonde que je ne dois la supposer de la plupart des lecteurs ; mais je puis du moins assurer que ces contradictions apparentes sont d'ime beaucoup plus grande importance que celles qu'on prétend découvrir

clans l'Écriluro sainte. Avec tout cela personne ne s'est encore avisé de révoquer en doute la certitude de la ïî'éométrie, et ce doute n'existe pas même dans ceux qui n'ont pas la capacité requise pour détruire ces difficultés, et démontrer que ces contradictions sont simplement apparentes.

42. Les autres sciences sont bien plus exposées à de semblables inconvénients, et ils se manifestent surtout lorsque nous voulons soumettre à un examen approfondi les premiers principes de nos connaissances. Personne, par exemple, ne doute qu'il n'y ait des corps dans l'univers : on est pareillement certain qu'ils sont composés d'êtres simples ou non ; mais à laquelle de ces deux opinions qu'on s'arrête, on y trouve des difficultés si grandes que personne n'a encore été en état de les lever d'une manière qui satisfasse pleinement ceux qui soutiennent le sentiment opposé. Si l'on voulait en conclure que ni l'une ni l'autre de ces deux opinions ne s'accorde avec la vérité, il faudrait en venir nécessairement à nier l'existence des corps. Quoique quelques fanatiques aient pris effectivement ce parti, jamais un homme qui fait usage de sa raison ne les imitera.

43. On a aussi vu des gens qui niaient absolument tout mouvement; ils disaient que si un corps se meut, il faut que ce soit, ou dans le lieu qu'il occupe actuellement, ou dans un autre. Or le premier cas ne saurait arriver; car, aussi longtemps qu'un corps demeure dans son lieu, on ne peut lui attribuer aucun mouvement. Le second est encore plus absurde : car comment un corps pourrait- il se mouvoir où il n'est pas? Peut-être qu'il y a peu de gens qui soient capables de résoudre ce sophisme; mais cela les engagera-t-il à douter le moins du monde de la possibilité du mouvement? N'est-ce donc pas la plus grande témérité qu'on puisse concevoir,

que de prononcer une décision sans appel contre l'Écriture sainte, dès qu'on s'imagine y avoir rencontré quelques difficultés dont la solution ne se présente pas à nos réflexions?

44. Sans entrer à présent dans l'examen détaillé de toutes les objections qui concernent l'Écriture sainte, on peut déduire de tout ce que nous avons dit jusqu'ici cette conséquence certaine, que les ennemis de ce livre sacré tiennent à son égard la conduite la plus injuste et la plus inexcusable, quand, à cause de quelques difficultés qui leur paraissent impossibles à résoudre, ils osent ôter absolument tout son prix à la révélation. La plupart d'entre eux sont forcés d'avouer qu'il serai! entièrement au-dessus de leurs forces de répondre aux objections que la géométrie fournit contre l'existence des corps et la possibilité du mouvement, et cependant il ne leur est jamais tombé dans l'esprit de rejeter la vérité et de contester l'existence de ces choses. C'est donc là une marque certaine que le procédé qu'ils tien-' nent ne vient point de l'amour de la vérité, mais qu"il tire son origine d'une tout autre source, d'une source impure.

45. Une chose à laquelle il convient encore de faire attention, c'est que l'Écriture sainte se borne à nous révéler les choses auxquelles notre raison ne pourrait nous conduire , ou du moins ne le ferait que très difficilement; car il serait tout à fait contraire au but d'une révélation divine de ne renfermer que des choses à la connaissance desquelles chacun aurait pu arriver par le simple usage des lumières naturelles. Mais si les choses mêmes qui sont du ressort de la raison, sont exposées à des difficultés si considérables qu'elles semblent renfermer quelquefois des contradictions manifestes, il faut nécessairement que la doctrine révélée, ([ui dépend de principes supérieurs à ceux de la raison,

en renferme pour le moins d'aussi grandes , el dont on aurait beaucoup plus de tort de prendre la moindre raison de scandale.

46. Ces considérations devraient véritablement anéantir les objections des esi)rits forls, quand même elles auraient beaucoup plus de force qu'elles n'en ont effectivement; ils n'en ont produit jusqu'à présent aucunes qui depuis longtemps n'aient été réfutées de la manière la plus solide ; mais comme ce n'est pas l'amour de la vérité qui les dicte, et qu'elles sont faites dans de tout autres vues, on a d'autant moins sujet de s'étonner que les plus excellentes réfutations ne soient comptées pour rien, et qu'on ne cesse de répéter et de réchauffer les raisonnements les plus faibles et les plus ridicules, dont le néant a été mis si souvent dans une pleine évidence. Si ces gens-là conservaient encore la moindre droiture, le moindre goût pour le vrai , il serait bien aisé de les arracher à leurs erreurs; mais l'endurcissement auquel ils sont ordinairement livrés rend la chose tout à fait impossible.

47. D'ailleurs, presque tout ce qu'ils trouvent dans l'Écriture est pour eux une pierre d'achoppement, tandis que les récits les plus dénués de fondement que leur fournissent d'autres livres, leur paraissent très croyables dès qu'ils sont en opposition avec la Bible. Une chose surtout qui leur semble entièrement indigne de croyance, c'est que le monde ait eu un commencement, et encore plus qu'il doive avoir une fin. Ils craignent, en admettant ces vérités, de reconnaître une action immédiate de Dieu sur l'univers et sur notre état présent, qu'il serait impossible de concilier avec le reste de leurs opinions. Tant qu'à leur avis tout peut être conçu comme un effet des forces ordinaires de la nature, ils croient avoir gain de cause, et ils s'imaginent pouvoir alors se passer tout à fait de l'opération immédiate de Dieu.

48. Mais, grâce à Dieu, on se trouve à présent en état de confondre pleinement cette erreur, quand même il n'existerait là-dessus aucune révélation. Le grand astronome Halley a déjà remarqué que la lune décrit à présent sa révolution autour de la terre en moins de temps qu'elle ne le faisait autrefois, et si l'on compare exactement toutes les observations du soleil qui ont été faites depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, on s'apercevra que l'année est plus courte aujourd'hui qu'elle ne l'était anciennement. On est même en état de déterminer de combien la longueur de l'année diminue en chaque siècle, et cette diminution peut être évaluée à quelques secondes. 11 n'y a non plus aucun doute que la même chose n'ait lieu par rapport au temps que les autres planètes emploient pour faire leur révolution autour du soleil, et cette circonstance se manifeste encore indistinctement dans toute comète que l'on a déjà eu le bonheur d'observer diverses fois.

49. On peut se fier d'autant plus sûrement à ces conséquences déduites des observations, qu'elles s'accordent parfaitement avec les causes naturelles qui nous sont le plus distinctement connues; car, comme la terre et les autres planètes se meuvent dans l'air subtil et délié du ciel , il faut par là même qu'elles éprouvent une petite résistance dans leur mouvement. Or il est décidé que les planètes, si cette résistance n'existait pas , décriraient toujours les mêmes orbites autour du soleil ; mais leur mouvement étant un peu ralenti par cette résistance de l'éther, elles sont moins en état de résister à la cause qui les attire vers le soleil , et doivent par conséquent s'approcher de cet astre. C'est de là que procède la diminution des orbites des planètes, qui arrive d'une manière conforme aux lois du mouvement, et qui s'accorde en même temps avec les observations.

50. Il en résulte évidemment que la terre doit s'approcher toujours davantage du soleil. A moins donc que quelque miracle n'opère un changement dans l'état actuel du monde, il faut qu'à la fin la terre se trouve si près du soleil, que ni hommes ni animaux ne pourront plus y subsister ; et ainsi il est impossible que le monde persiste constamment dans son état présent, et il viendra nécessairement un temps où la terre perdra tous ses habitants. Lorsque l'Écriture nous parle de la destruction de la terre, et des changements qui doivent arriver dans la structure actuelle de l'univers, il n'y a rien là dedans qui répugne à la raison , comme le prétendent les esprits forts, et, tout au contraire, cela s'accorde, de la manière la plus exacte, avec les causes naturelles que nous sommes à portée de connaître.

51. De plus, la terre et les planètes ayant été, dans le temps qui précède, placées à un plus grand éloignement du soleil qu'on ne les observe aujourd'hui, il faudrait, si le monde avait existé de toute éternité, qu'elles aient été à des distances dix fois, cent fois, mille fois plus grandes de cet astre, qu'elles ne le sont actuellement. Il y aura donc eu des temps où elles se seront trouvées plus près d'une autre étoile fixe que du soleil ; mais alors, suivant les lois de l'astronomie, il faut qu'elles aient décrit leur cercle autour de cette étoile fixe, et, cela posé, il est impossible qu'elles soient jamais parvenues à la région du soleil. Cela fournit une preuve incontestable que la structure présente du monde ne saurait être éternelle, mais qu'il faut qu'elle ait été produite dans un temps déterminé par l'opération immédiate de Dieu '.

I 1 La science moderne explique les perturbations observées dans les révolutions des planètes par les attractions mutuelles qu'elles exercent les unes sur les autres. Ces perturbations ne compromettent pas la stabilité di' l'univers, parce que leurs eflets se compensent après

52. Si l'on voulait encore objecter que peut-être, dans les temps qui ont précédé, les étoiles fixes ont toujours été proportionnellement plus éloignées du soleil, en sorte que les planètes n'ont jamais pu être plus voisines d'une autre étoile fixe que de cet astre, on sera pourtant toujours obligé de convenir que la terre a dû se trouver une fois à un tel éloignement du soleil, que, faute de chaleur suffisante, elle n'a pu être le séjour des hommes ou des animaux. Or, aucune autre cause naturelle n'ayant pu, dans aucun temps, faire naître ces habitants sur la terre, il en résulte incontestablemant qu'ils sont l'ouvrage de Dieu, par lequel ils ont été créés dans un temps déterminé. Mais, dès là qu'on a conduit les esprits forts au point de reconnaître la création et la destruction future du genre humain , toutes les entreprises qu'ils peuvent former contre la religion tombent d'elles-mêmes.

53. Quelque évidents et inébranlables que soient les principes sur lesquels on vient de fonder la divinité de l'Écriture sainte, il n'y a pas lieu d'espérer qu'ils soient assez efficaces pour ramener les esprits forts et les libertins de leur conduite insensée, et les faire renoncer à leurs mauvais procédés. L'Écriture sainte nous assure, au contraire, que leur imprudence ira toujours en augmentant, surtout vers les derniers temps, et l'accomplissement exact de cette prophétie n'est pas une des moindres preuves de la divinité de la révélation. Cependant je souhaite de tout mon cœur que ces réflexions puissent être salutaires à plusieurs personnes qui ne

une période d'un grand nombre d'années ou de siècles. Quelques phénomènes de ce genre restent cependant inexpliqués, particulièrement pour les comètes, et certains astronomes les attribuent, comme Euler, à la résistance d'un fluide très subtil répandu dans l'espace. C'est par le refroidissement graduel des soleils et des planètes que la physique moderne explique et annonce dès aujourd'hui, pour un avenir prodigieusement éloigné, la fin naturelle du monde.

sont pas tout à fait si corrompues, et faire rentrer dans la bonne voie ceux qui ont eu l'imprudence et le malheur de prêter l'oreille à des séductions dangereuses ' .

1 On sera peut-être surpris de nous voir mettre au nombre des apologistes du christianisme au xvii'^ siècle Euler, né et mort dans le xViii». Nous avons cru pouvoir agir ainsi, parce que Euler appartient tout entier par ses idées philosophiques au siècle de Descartes, de Pascal et de Bossuet.

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