‹ Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la moraleChapitre 76 sur 83 · SUR LA VRAIE FELICITE, ET SUR LA CONVERSION- DES PÉCHEURS · texte numérisé non relu

SUR LA VRAIE FELICITE, ET SUR LA CONVERSION- DES PÉCHEURS

Ma dernière réflexion sur la vie vraiment vertueuse des apôtres et des premiers chrétiens me paraît une preuve invincible de la divinité de la religion chrétienne. En effet, si la vraie félicité consiste dans une union avec l'Être suprême, comme on n'en saurait douter, la jouissance de cette félicité exige nécessairement de notre côté une certaine disposition fondée sur l'amour le plus parfait envers Dieu et la charité la plus parfaite envers notre prochain, de sorte que tous ceux qui n'ont pas cette disposition sont absolument insiisceptibles du bonheur céleste; ou bien les vicieux en sont nécessairement exclus par leur propre nature, et il ne serait pas possible, même à Dieu, de les rendre heureux. La toutepuissance de Dieu ne s'étend qu'aux choses qui, p.Mr leur propre nature, sont possibles; et la liberté est si essentielle à tous les esprits, qu'aucune contrainte ne saurait avoir lieu à leur égard.

Ce n'est donc que par des motifs que les esprits peuvent être portés au bien : or, quels motifs plus puissants à la vertu se peut- on imaginer que ceux qui ont été fournis aux apôtres et aux disciples de Jésus-Christ, tant dans la conversation avec leur divin Maître, que dans ses miracles, ses souffrances, sa mort et sa résurrection, dont ils ont été témoins? Tous ces événements frappants, joints à la plus pure et à la plus sublime instruction , devaient exciter dans leurs cœurs le plus ardent amour et la plus haute vénération pour Dieu, qu'ils pouvaient regarder et adorer comme leur Père, et en même temps comme le souverain absolu de tout

runivers. Ces vives impressions devaient nécessairement étouffer dans leur esprit tout penchant au vice, et les affermir de plus en plus dans la plus sublime vertu ^ .

Cet effet salutaire dans l'esprit des apôtres, regardé en soi-même, n'a rien de miraculeux ou qui ait porté la moindre atteinte à leur liberté, quoique les événements mêmes fassent sans doute les plus miraculeux. Il ne s'agissait que d'un cœur docile et qui ne fût pas corrompu par les vices et les passions. C'est donc sans doute la mission de Jésus -Christ dans ce monde qui a opéré dans les esprits des apôtres cette disposition si nécessaire pour parvenir à la jouissance du bonheur souverain; et cette mission nous fournit encore les mêmes motifs pour arriver à ce but. 11 ne faut qu'en lire attentivement et sans préjugé l'histoire, et méditer sur tous les événements.

Je m'arrête à l'effet salutaire de la mission de notre Sauveur, sans vouloir cependant pénétrer dans les mystères de l'ouvrage de notre rédemption, qui surpassent infiniment les faibles lumières de notre esprit. Je remarque seulement que cet effet, dont nous sommes convaincus par l'expérience, ne saurait être l'ouvrage de quelque illusion , ou de quelque fourberie des hommes ; il est trop salutaire pour n'être pas divin. Il est aussi parfaitement d'accord avec nos principes incontestables, que les esprits ne sauraient être gouvernés que par des motifs.

Il y a eu des théologiens et il y en a encore qui soutiennent que notre conversion est immédiatement opérée par Dieu, sans que nous y contribuions pour la moindre chose. Ils s'imaginent qu'un arrêt de Dieu suf-

1 11 faut ajouter que les apôtres ont été éclairés, fortifiés et sanctifiés par une action spéciale de la grâce du Saint-Esprit, action à laquelle ils ont correspondu librement.

fit pour rendre vertueux dans un instant le plus grand scélérat. Ces savants ont bien la meilleure intention et croient relever par là la toute- puissance de Dieu; mais il me semble que ce sentiment serait incompatible avec la justice et la bonté de Dieu, quand même il ne serait pas détruit par la liberté des hommes. Comment, diral-on avec raison, si un seul arrêt de la toute- puissance divine suffisait pour convertir tous les pécheurs dans un instant, comment serait-il possible que cet arrêt ne fût pas donné actuellement plutôt que de laisser périr tant de milliers d'hommes, ou d'employer l'ouvrage de la rédemption, par lequel il n'en est sauvé pourtant que la moindre partie? J'avoue que cette objection me paraîtrait beaucoup plus forte que toutes celles que les esprits forts font contre notre religion, et qui toutes ne sont fondées que sur l'ignorance de la vraie destinée des hommes; mais, grâce à Dieu, cette objection ne saurait avoir lieu dans le système que je prends la liberté de proposer à Votre Altesse.

Quelques théologiens m'accuseront peut-être d'hérésie, et diront que je soutiens que la force de l'homme suffit pour sa conversion; mais je ne redoute pas ce reproche, je prétends plutôt mettre la concurrence divine dans son [)lus grand jour. Dans l'ouvrage de la conversion, l'homme use bien de sa liberté, qui ne saurait être contrainte; mais c'est toujours sur des motifs que l'homme se détermine. Or les motifs lui sont fournis par les circonstances et les conjonctures où il se trouve; et toutes les circonstances dépendent uniquement de la Providence, qui dirige tous les événements dans ce monde conformément aux lois de sa sagesse souveraine. C'est donc toujours un Dieu qui fournit aux hommes, à chaque instant, les circonstances les plus propres d'où ils puissent tirer les motifs les plus forts pour les porter à leur conversion ; de sorte que les hommes sont toujours re-

devables à Dieu des circonstances qui les conduisent à leur salut'.

J'ai déjà fait remarquer à Votre Altesse que, quelque méchantes que soient les actions des hommes, ils ne sont pas les maîtres de leurs suites, et que Dieu, en créant le monde , a arrangé le cours des événements en sorte que chaque homme soit mis à chaque instant dans les circonstances qui soient pour lui les plus salutaires; et heureux celui qui tâche de les mettre à profit!

Cette conviction doit opérer en nous les effets les plus salutaires : un amour infini envers Dieu, avec une confiance immuable dans sa providence et la plus pure charité envers son prochain. Cette idée aussi magnifique que consolante de l'Etre suprême doit remplir nos cœurs des plus sublimes vertus et nous préparer efficacement à la jouissance de la vie éternelle.

[Lettre xlvi.)

SUR LE VERITABLE FONDEMENT DE TOUTES NOS CONNAIS- SANCES ; SUR LES TROIS SOURCES DES VÉRITÉS ET SUR LES TROIS CLASSES DE NOS CONNAISSANCES QUI EN NAISSENT

Ayant pris la liberté de proposer à Votre Altesse mes pensées sur l'article le plus important de nos connaissances, j'espère qu'elles seront suffisantes pour dissiper

1 Dieu, comme nous l'avons noté plus haut, ne se contente pas de fournir aux hommes des occasions favorables, ainsi que le pense Euler : cela ne suffirait pas; Dieu fait bien plus, il agit sur l'âme même, la prévient par sa grâce, l'engage et l'aide soit à faire le bien, soit à éviter le mal. L'âme doit, il est vrai, répondre à l'action de Dieu par une coopération qui est toujours libre.

tous les doutes dont bien des gens se tourmentent, étant' peu instruits sur la vraie notion de notre liberté.

Maintenant j'aurai l'honneur d'entretenir Votre Altese sur le véritable fondement de toutes nos connaissances, par lesquelles nous sommes convaincus de la certitude et de la vérité de lout ce que nous connaissons. Il s'en faut beaucoup que nous soyons assurés de la vérité de tous nos sentiments, et il n'arrive que trop souvent qu'on se laisse éblouir par quelques apparences souvent fort légères, et qu'on reconnaisse aussi bien des faussetés. L'un et l'autre est un vice également dangereux; et un homme raisonnable doit faire tous les efforts possibles pour se garantir de l'erreur, quoiqu'on ne Sdil pas toujours assez heureux pour y réussir.

Tout revient ici à la solidité des preuves par lesquelles nous nous persuadons de la vérité de quelque chose que ce soit, et il est absolument nécessaire qu'on soit en état de juger de la solidité de ces preuves, si elles sont suffisantes pour nous convaincre ou non. Pour cet effet, je remarque d'abord que toutes les vérités qui sont à la portée de notre connaissance se rapportent à trois classes essentiellement distinguées.

La première classe renferme les vérités des sens; la seconde, les vérités de l'entendement; et la troisième, les vérités de la foi. Chacune de ces classes demande des preuves particulières pour nous prouver les vérités qui y appartiennent, et c'est de ces trois classes que toutes nos connaissances tirent leur origine.

Les preuves de la première classe se réduisent à nos sens, quand je puis dire :

Cette chose est vraie, puisque je l'ai vue, ou que j'en suis convaincu par mes sens.

C'est ainsi que je connais que l'aimant attire le fer, puisque je le vois, et que l'expérience me le prouve in-

dubilablement. Telles vérités sont nommées sensuelles % et fondées sur nos sens ou sur l'expérience.

Les preuves de la seconde classe sont renfermées dans le raisonnement, quand je puis dire :

Cette chose est vraie, puisque je la puis démontrer par un raisonnement juste, ou par des syllogismes légitimes ;

et c'est principalement à cette classe qu'est attachée la logique, qui nous donne des règles pour raisonner juste. C'est ainsi que nous connaissons que les trois angles d'un triangle recliligne font ensemble autant que deux angles droits. Dans ce cas, je ne dis pas que je le voie, ou que mes sens m'en convainquent ; mais c'est le raisonnement qui m'en assure la vérité. De telles vérités sont nommées iniellecluelles ; et c'est ici qu'il faut ranger toutes les vérités de la géométrie et des autres sciences, en tant qu'on est en état de les prouver par des démonstrations. Votre Altesse comprend aisément que ces vérités sont tout à fait différentes de celles de la première classe, où l'on n'allègue d'autres preuves que les sens ou l'expérience, qui nous assure que la chose est ainsi , quoique nous n'en connaissions pas la cause. Dans l'exemple de l'aimant, nous ne savons pas comment l'attraction du fer est un elTet nécessaire de la nature tant de l'aimant que du fer, mais nous ne sommes pas moins convaincus de la vérité du fait. Les vérités de la première classe sont aussi bien vérités que celles de la seconde, quoique les preuves que nous en avons soient entièrement différentes -.

> On dit, plus souvent, et en parlant mieux, vérités ou idées sensibles. Descartes appelait ces idées du nom dî'advenlices , comme venant du dehors, par opposition aux idées innées, qui viennent du dedans, et sortent du fond même de Tintelligence.

[Noie de. M. E. Saisset.)

- On voudrait qu'avant de passer aux vérités fondées sur le témoignage, Euler eût signalé la classe la plus importante de nos idées, je

Je passe à la troisième classe des vérités, qui sont celles de la foi , et que nous croyons parce que des personnages dignes de foi nous les rapportent ; ou bien quand nous pouvons dire :

Cette chose est vraie, puisque une ou plusieurs personnes digpes de foi nous l'ont assurée.

Cette classe renferme donc toutes les vérités historiques. Votre Altesse croit sans doute qu'il y a eu autrefois un roi de Macédoine , nommé Alexandre le Grand , qui s'est rendu maître du royaume de Perse, quoiqu'elle ne l'ait point vu, et qu'elle ne puisse pas démontrer géométriquement qu'un tel homme ait existé sur la terre. Nous le croyons sur le rapport des auteurs qui ont écrit son histoire, et nous ne doutons pas de leur fidélité. Mais ne serait-il pas possible que tous ces auteurs eussent fait un complot pour nous tromper? Nous avons raison de mépriser cette objection, et nous sommes aussi bien convaincus de la vérité de ces faits, au moins d'une grande partie, que nous le sommes des vérités de la première et de la seconde classe.

Les preuves de ces trois classes de vérités sont bien différentes; mais si elles sont bonnes chacune dans son espèce, elles doivent nous convaincre également. Votr^ Altesse ne doutera pas que les Russes et les Autrichienn'aient été à Berlin, quoiqu'elle ne les ait pas vus: c'est donc auprès de Votre Altesse une vérité de la troisième classe, puisqu'elle le croit sur le rapport d'autrui: mais pour moi cétait une vérité de la première classe. puisque je les ai vus, que je leur ai parlé, et que bien d'autres s'en sont aperçus encore par d'autres sens.

veux dire ces notions et vérités premières, supérieures au raisonnement qu'elles éclairent et à l'e-xpérience qu'elles fécondent. Euler n.^ nie point les idées de cet ordre, mais il les omet, et cette omission e;i chose grave. [Note de M. E. Saissel.)

Malgré cela, Votre Altesse en est aussi bien persuadée

que nous autres.

{Lettre xlvii.)

SUR LE MEME SUJET, ET EN PARTICULIER SUR LES EGARE MENTS DANS LA CONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ

Les trois classes de vérités que je viens d'établir sont autant de sources de toutes nos connaissances, et elles sont aussi les seules : tout ce que nous savons , nous le savons ou par notre propre expérience, ou par le raisonnement, ou par le rapport des autres.

Il est difficile de dire laquelle de trois sources contribue le plus à augmenter nos connaissances. Pour Adam et Eve, il semble qu'ils n'ont puisé que dans les deux premières ; cependant Dieu leur a révélé quantité de choses dont la connaissance doit être rapportée à la troisième source, puisque ni leur propre expérience ni leur raisonnement ne les y ont pas conduits. Ensuite le diable s'est aussi mêlé de leur inspirer de nouvelles idées, et Adam s'est fié sur les rapports qu'Eve lui fit.

Mais sans m'arrêter à des temps si reculés , nous sommes convaincus que, si nous ne voulions rien croire de tout ce que d'autres nous disent ou que nous lisons dans leurs écrits, nous nous trouverions dans un fort triste état. Cependant il s'en faut beaucoup que nous devions croire tout ce qu'on nous dit, ou tout ce que nous lisons. Partout il faut user du discernement, non seulement à l'égard de la troisième source, mais aussi à l'égard des deux autres.

Nous sommes si sujets à nous laisser éblouir par les sens et à nous tromper dans les raisonnements, que les

mêmes sources que le Créateur nous a ouvertes pour nous conduire à la vérité nous précipitent très souvent dans l'erreur. Ce n'est donc pas un reproche qu'on ait raison de faire plutôt à la troisième source qu'aux deux autres. Partout il faut que nous soyons également sur nos gardes, et on trouve autant d'exemples que les hommes se sont égarés en puisant dans la première et la seconde source que dans la troisième. Il en est de même de la certitude des connaissances que ces trois sources nous fournissent, et on ne saurait dire que les vérités de l'une soient plus fondées que celles d'une autre. Chaque source est soumise à des égarements qui pourraient nous séduire; mais il y a aussi des précautions qui, étant bien observées, nous fournissent à peu près le même degré de conviction. Je ne sais si Votre Altesse est plus convaincue de la vérité que deux triangles qui ont la même Ijase et la même hauteur sont égaux entre eux, que de celle-ci, que les Russes ont été à Berlin, quoique la première soit fondée sur le plus juste raisonnement, et que l'autre n'ait d'autres fondements que la fidélité de nos rapports.

Donc, pour les vérités de chacune de ces trois classes, il faut se contenter des preuves qui conviennent à la nature de chacune, et il serait ridicule de vouloir exiger une démonstration géométrique des vérités d'expérience ou historiques. C'est ordinairement le défaut des esprits forts et de ceux qui abusent de leur pénétration dans les vérités intellectuelles, quand ils prétendent des démonstrations géométriques 'pour prouver toutes les vérités de la religion, qui appartiennent en grande partie à la troisième classe.

Il y a aussi des gens qui ne veulent rien croire ni admettre que ce qu'ils voient de leurs yeux et qu'ils touchent de leurs mains; tout ce qu'on leur prouve par les raisonnements les plus solides leur demeure toujours

suspect, à moins qu'on ne le leur mette devant les yeux. On remarque ordinairement ce défaut dans les chimistes, les anatomistes et les physiciens, qui ne s'occupent qu'à laire des expériences. Tout ce que les uns ne sauraient fondre dans leurs creusets, ou les autres disséquer avec leurs scalpels, ne fait aucune impression sur leur esprit. On a beau leur parler des qualités et de la nature de l'âme, ils ne conviennent de rien à moins qu'il ne frappe leur sens.

C'est ainsi que le genre d'étude auquel chacun s'applique a une influence si forte dans sa manière de penser, que V expérimentateur ne veut que des expériences, et le raisonneur que des raisonnements : ce qui forme cependant des preuves tout à fait différentes, les unes attachées à la première classe, et les autres à la seconde, qu'on doit toujours soigneusement distinguer, selon la nature des objets de notre connaissance.

Mais serait-il bien possible qu'il y eût des gens qui, uniquement occupés des connaissances de la troisième source, ne demandent que des preuves appartenante cette classe. En effet, j'en ai connu qui, entièrement enfoncés dans l'étude de l'antiquité et de l'histoire, n'admettaient rien qu'on ne leur prouvât par l'histoire ou l'autorité de quelque ancien auteur. Ils tombent bien d'accord sur la vérité des propositions d'Euclide, mais cela uniquement sur l'autorité de cet auteur, sans faire la moindre attention aux démonstrations qu'il en donne : ils s'imaginent môme que le contraire de ces propositions pourrait aussi bien être vrai, pourvu que les anciens géomètres se fussent avisés de le soutenir.

Voilà un triple égarement qui arrête bien des gens dans la connaissance de la vérité, mais qu'on rencontre plutôt parmi les savants que parmi ceux qui commencent à s'appliquer aux sciences. Il faut être indifférent pour les trois espèces de preuves que chaque classe

exige, et pourvu qu'elles soient suffisantes, on est obligé de les reconnaître.

Je Vai vu ou senti est la preuve de la première classe; Je puis le démontrer est la preuve de la seconde classe, de laquelle on dit aussi qu'on sait les choses; enfin, Je le tiens par le témoignage de personnes dignes de foi, ou Je le crois par des raisons solides, c'est la preuve de la troisième classe.

(Lettre xlviii.)

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