‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 10 sur 58 · SUR LA DÉMONSTRATION PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

SUR LA DÉMONSTRATION PRÉCÉDENTE

et le père la cause (le son fils, quanta la productijiii seiilenient ; c'est pourquoi l'ouvrage étant une fois achevé, il peut subsister et demeurer s;»n.s cette cause : maislesoleil est la caiise de la lumière qui procède de lui ; et Dieu est la cause de toules les choses créées, non -seulement en ce qui dépend de leur production , mais môme en ce qui concerne leur conservation ou leur durée dans l'être; c'est pourquoi il doit toujours agir sur son efiet d'une même façon , po«r le conserver dans le premier être qu'il lui adonné. Et cela se démontre fort clairement par ce que j'ai expliqué de l'indépendance des parties du temps; ce que vous tâchez en vain d'éluder, en proposant la nécessité de la suite qui est entre les parties du temps considéré dans l'abstrait, de laquelle il n'est pas ici question, mais seulement du temps, ou de la durée de la chose même , de qui vous ne pouvez pas nier que tous les momens ne puissent être séparés de ceux qiii les suivent immédiatement, c'est-à-dire, qu'elle ne puisse cesser d'être dans chaque moment de sa durée.

Et lorsque vous dites qvx^ily a en nous assez de vertu pour nous faire persévérer , à moins que quelque cause corrupfiue ne survienne , vous ne prenez pas garde que vous attribuez à la créature la perfection du créateur, en ce qu'elle persévère dans l'être indépendamment d'autrui; et en même temps que vous attribuez au créateur l'impcriéc-

58 RÉFONSE AUX OBSERV, DE GaSSENDI

tion de la crcalurej en ce que si jamais il vonloU que nous cessassions d'être, il faudroit qu'il eùl le néant pour le terme d'une action positive.

Ce que vous dites après cela, touchant le progrès ù l'infini y savoir, quilny a point de répugnance qu'il y ait un tel progrès, vous le désavouez incontinent après ; car vous confessez vous-même qu'il est impossible qu'il y en puisse avoir dans ces sortes de causes, qui sont tellement connexes et sub' ordonnées enlr elles, que l'inférieur ne peut agir si le supérieur ne lui donne le branle. Or il ne s'agit ici que de ces sortes de causes, savoir, de celles qui donnent et conservent l'être à leurs effets, et non pas de celles de qui les effets ne dépendent qu'au moment de leur production , comme sont les parens; et par conséquent l'autorité d'Aristote ne m'est point ici contraire.

Non plus que ce que tous dites de la Pandore des poètes, ce Pourquoi donc pareillement, me dece mandez- vous , après avoir admiré en divers f( hommes une science éminenle, une haute sac( gesse, une puissance souveraine, etc., n'auriezcc vous pas pu assembler ces perfections, les au- «gmentcr, les imaginer si accomplies, qu'on ne (c pût rien y ajouter, et que celui qui les possédecc roit fut tout-connoissant, tout-puissant, etc.? et « voyant que la nature humaine ne peut contenir ce un lelassorliment de perfections, pourquoi ne pas ce rechercher si une telle nature existe ou non » ?

Mais

SUR LA DÉMONSTRATION i'IlÉCLDENTli. OC)

Mais VOUS avouez donc vous-tucme (juc je puis telleiiitnt accroître et auguieii Ici- [owics its perfections que je reconiiois êlre dans l'iiomiiie, (lu'il uie sera facile de reconiioître qu'elles sont lelUs qu'elles ne sauroient convenir à la nalure humaine j ce qui me suffit entièrement pour démontrer l'existence de Dieu ; car je sotiliens que cette vertu-là d'augmenter et d'accroître les perleclions humaines jusqu'à tel point qu'elles ne soient plus humaines, mais infiniment relevées au-dessus de l'état et condition des hommes, ne pourroit cire en nous, si nous n'avions un Dieu pour auteur de notre ètie.

Lorsque vous reprenez ce que j'ai dit, qu'on ne peut rien ajouter^ ni diminuer de Vidée de Dieu, il semble que vous n'ayez pas pris garde à ce que disent conununément les philosophes , que les essences des choses sont indivisibles; car l'idée représente l'essence de la chose, à laquelle si ou ajoute ou diminue quoi que ce soit, elle devient aussitôt l'idée d'une autre chose.... Quand on a une fois conçu l'idée du vrai Dieu, quoiqu'on puisse découvrir en lui de nouvelles perfections qu'on n'avoit pas encore aperçues, sou idée n'est point pourtant accrue ou augmentée, mais elle est seulement rendue plus distincte et plus expresse; parce qu'elles ont dû êlre toutes contenues dans cette même idée que l'on a voit auparavant, puisqu'on suppose qu'elle ét(;it vraie : de la même

4o ir. DiMONSTR. TIRÉE DE CE QUE l'eXIST.

façon que l'idée du triangle n'est point augmentée lorsqu'on vient à remarquer en lui plusieurs propriétés qu'on avoit auparavant ignorées. Car ne pensez pas que l'idée que nous avons de Dieu y se Jonne successivement de V augmentation des perfections des créatures; elle se forme toute entière, et toute à la fois, de ce que nous concevons par noire esprit l'être infini, incapable de toute sorte d'augmentation.

Enfin , lorsque vous dites qu'il y a lieu de sVtonner pourquoi le reste des hommes n'a pas les mêmes pensées de Dieu que celles que j'ai , puisqu'il a empreint en eux son idée aussi bien quen moi. C'est de même que si vous vous étonniez de ce que tout le monde ayant la notion du triangle , chacun pourtant n'y remarque pas également autant de propriétés, et qu'il y en a même peut être quelques-uns qui lui en attribuent de fausses.

SECONDE DÉMONSTRATION de V existence de Dieu^ tirée de ce que l'existence est nécessairemejit renfermée dans l'idée de Dieu.

(3IÉDIT. r.pag.GoJ

Je trouve en moi une infinité d'idées de certaines choses, qui ne peuvent pas être estimées un pur néant, quoique peut être elles n'aient aucune

EST REN'FtRMKK DANS l'jDKE DK DiLL. 4l

existence hors de ma pensée; cl cjni ne sont pua feintes pur nioi , quoiqu'il soit en ma libciic clo les penser ou do ne les penser pas; mais qui ont leurs vraies et immuables natures. Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, quoiqu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle ligure , et qu'il n'y en ait jamais eu , il ne laisse pas néanmoins d'y avoir uno certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette hgure, laquelle est innnuable et éternelle, que je n'ai point inventée , et qui ne dépend en aucune façon de mon esj)rit; comme il paroi t , de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés de ce triangle, savoir, que ses trois angles sont égaux à deux droits, que le plus grand angle est soutenu par le plus grand côté, et autres semblables, lesquelles maintenant , soit que je veuille ou non , je reconnois très-clairement et très-évidemment être en lui, quoique je n'y aie pensé auparavant en aucune façon , lorsque je me suis imaginé la première fois un triangle; et par conséquent on ne peut pas dircque jeles aie feintes et inventées.... Or maintenant, si de cela seul que je puis tirer de ma pensée l'idée de quelque chose , il s'ensuit que tout ce que je reconnois clairement et distinctement appartenir à celte chose, lui appartient en elî'ct , ne puis-je pas tirer de ceci un argument et une preuve démonstrative de l'existence de Dieu? Il est certain que je ne trouve pas moins en

42 ir. DÉMONSTR. TIRÉE DU CE QUE l'eXIST.

moi son idée, c'est-à-dire, l'idée d'un être souverainement parfait, que celle de quelque figure ou de quelque nombre que ce soil : et je ne connois pas moins clairement et distinctement qu'une actuelle et éternelle existence appartient à sa nature, que je connois que tout ce que je puis démontrer de quelque figure ou de quelque nombre, appartient véritablement à la nature de cette figure ou de ce nombre ; et par conséquent, quoique tout ce que j'ai conclu, dans mes Méditations précédentes, ne se trouvât point véritable , l'existence de Dieu tievroit passer en mon esprit au moins pour aussi certaine que j'ai estime jusqu'ici toutes les vérités des mathématiques, qui ne regardent que les nombres et les figures; quoiqu'à la vérité cela ne paroisse pas d'abord entièrement manifeste , mais semble avoir quelque apparence de sophisme : car ayant accoutumé dans toutes les autres choses de faire une distinction entre l'existence et l'essence, je me persuade aisément que l'existence peut être séparée de l'essence de Dieu , et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention , je trouve manifestement que i'existeuce ne peut non plus être séparée de l'essence de Dieu, que de l'essence d't^n triangle recliiigne , la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits; ou bien de l'idée d'une montagne, ridée d'une vallée : en sorte qu'il n'y a pas moins

EST RENFERMÉE DANS ï.'lDKfî DE DiEU. 45

de répugnance cîe concevoir un Dieu (c'est- à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l'existence, (c'est-à-dire auquel manque quchjue perlection) que de concevoir une monlague qui n'ait point de vallée.

Mais, puis-je me dire à moi-même, quoiqu'cii eflct je ne puisse pas concevoir un Dieu sans existence, non plus qu'une montagne sans vallée; cependant, comme de cela seul que je conçois une montagne avec une vallée , il ne s'ensuit pas qu'il y ait aucune montagne dans le monde, de même aussi quoique je conçoive Dieu comme existant, il ne s'ensuit pas, ce semble , pour cela que Dieu. existe ; car ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses : et comme il ne tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé, quoiqu'il n'y en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je pourrais peut-être attribuer l'existence à Dieu, quoiqu'il n'y eût aucun Dieu qui existât.

Mais , c'est ici un pur sophisme ; car de ce que je ne puis concevoir une montagne sans une vallée , il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde aucune montagne ni aucune vallée , mais seulement qu6 la montagne et la vallée, soit qu'il y en ait, soit qu'il n'y en ait point, sont inséparables l'une de l'autre : au lieu que de cela seul que je ne puis concevoir Dieu que comme existant, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui , et par conséquent qu'il existe véritablement. Non que nia

4é îr. Dkmonstr. tirée de ce que e'exist. pensée puisse faire que cela soit, ou qu'elle imposç aux choses aucune nécessité; mais au contraire, 3a nécessité qui est en la chose même, c'est-à-dire, la nécessité de l'existence de Dieu, me détermine à avoir cette pensée. Car il n'est pas en ma liberté de concevoir un Dieu sans existence, (c'est-à-dire un être souverainement parfait sans une souveraine perfection) comme il m'est libre d'imaginer un cheval sans ailes, ou avec des ailes.

Et l'on ne doit pas aussi dire ici , qu'il est à la vérité nécessaire que j'avoue que Dieu existe , après que j'ai supposé qu'il possède toutes sortes de perfections, puisque l'existence en est une, luais que ma première supposition n'étoit pas nécessaire.... Je conviens qu'il n'est pas nécessaire que je tombe jamais dans aucune pensée de Dieu; cependant toutes les fois qu'il m'arrive de penser à un être premier et souverain, et de tirer, pour ainsi dire, son idée du trésor de mon esprit, il est nécessaire que je lui attribue toutes sortes de perfections, quoique je ne vienne pas à les nombrer toutes, et à appliquer mon attention sur chacune d'elles en particulier : et celte nécessité est suHlsante pour faire que, dans la suite, aussitôt que je viens à reconnoilre que l'existence est une perl'ection, je conclus fort bien que cet être premier et souverain existe : de même qu'il n'est pas nécessaire que j'imagine jamais aucun triangle; mais toutes les fois que je veux considérer une figure

EST RENTERxMÉE DANS LlUÉE DE Dll.V. 45

rectilignc, composée seulement cle Irois angles, li est absolument nécessaire que je lui alliibue toulcs les choses qui servent à conclure que ses trois angles ne sont pas plus grands que deux droits, <|uoique peut-être je ne considère pas alors cela eu particulier....

Vainement prétendroit-on que l'idée de Dieu est quelque chose de feint ou d'inventé, dépendant fceulemenl de ma pensée; car cette idée est l'image d'une vraie et immuable nature: premièrement, parce que je ne saurois concevoir aucuru; autre chose que Dieu seul, à l'essence de laquelle re:xislcnce appartienne avec nécessité : puis aussi , j)arce qu'il ne m'est pas possible de concevoir deux ou plusieurs dieux tels que lui ; et suppose qu'il y en ait un maintenant qui existe, je vois clairement qu'il est nécessaire qu'il ait été auparavant de toute éternité, et qu'il soit éternellement à l'avenir : et enfin, parce que je conçois plusieurs autres choses en Dieu, où je ne puis rien ditninuer ni changer.

Au reste, de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut toujours revenir là, qu'il n'y a que les choses que je conçois clairement et distinctement qui aient la force de me persuader entièrement; et quoiqu'enlre les choses que je conçois de cette sorte, il y en ait, à la vérité, quelques-unes manifestement connues d'un chacvui, et qu'il y en ait d'autres aussi qui ne se

48 IF. DÉMONST. TIRÉi: DE CE QUE l'eXIST. elC.

découvrent qu'à ceux qui les considèrent de plus près, et qui les examinent plus exactement, cependant, après qu'elles sont une l'ois découvertes , elles ne sont pas estimées moins certaines les unes que les autres. Comme, par exemple, en tout triangle rectangle, quoiqu'il ne paroisse pas d'abord si facilement que le c^rré de la base est égal aux carrés des deux autres côtés, comme il est évident que cette base est opposée au plus grand angle, néanmoins depuis que cela a été une fois reconnu, on est autant persuadé de la vérité de l'un que do l'autre.

Et pour ce qui est de Dieu, certes si mon esprit n'étoit prévenu d'aucuns préjugés, et que ma pensée ne se trouvât point distraite par la présence continuelle des images des choses sensibles , il n'y auroit aucune chose que je connusse plutôt, ni plus facilement que lui. Car y a-l-il rien de soi plus clair et plus manifeste, ([Lie de penser qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire, uu être souverain et parfait, en l'idée duquel seul l'existence nécessaire ou éternelle est comprise, et par conséquent qui existe ? Et quoique , pour bien concevoir cette vérité, j'aie eu besoin d'une grande application d'esprit; cependant à présent je m'en tiens aussi assuré que de tout ce qui me semble le plus certain.

Comparaison de lapreiwe précédente avec une prsuve semblable apportée par saint Thomas.

( SlÉviT. Ri p. aux pi-emiircs object., p. 127.) (i).

M. Craterus compare un de mes argumens avec un autre de saint Thomas, afin de m'obliger en quelque façon de montrer lequel des deux a le plus de force. Et il me semble que je le puis faire sans beaucoup de jalousie , parce que saint Thomas ne s'est pas servi de cet argument coinme sien, et il ne conclut pas la même chose que celui dont je me sert; et enfin je ne m'éloigne ici en aucune façon de l'opinion de cet angélique docteur.

On lui demande , si la connoissance de TexIslence de Dieu est si naturelle à l'esprit humain, qu'il ne soit pas besoin de la prouver, c'est-àdire si elle est claire et manifeste à un chacun; ce qu'il nie, et moi avec lui. Or l'argument qu'il s'objecte à lui-mèn)c, se peut ainsi proposer. Lorsqu'on comprend et on entend ce que signifie ce

(1) Les détraciears tic Descaries ont observé avec grand soin que la pieuve de l'cxislcace de Uieu , liréc de ce que rexislence éloit renfermée dans son essence, avoit été connue et rejetée par saint Tlionias. Le premier qui ait fait celle oij- «ervalion, mais qui Ta falle avec beaucoup d'iionnclclé , est Cralcru^.

^i8 Comparaison de la preuve précéd.

nom Dieuy on entend une chose telle que rica de plus grand ne peut être conçu : mais c'est une chose plus grande d'être en effet et dans l'entendement, que d'être seulement dans l'entendement : donc, lorsqu'on comprend et on entend ce que signifie ce nom Dieu , on entend que Dieu est en effet et dans l'entendement. Il y a dans cet argument une fuute manifeste en la forme; car on de voit seulement conclure : Donc, lors qu'on comprend et on entend ce que signifie ce nom Dieu, on entend qu'il signifie nne chose qui est en effet, et dans l'entendement. Or ce qui est signifié par un mot, ne paroît pas pour cela être vrai.

Mais mon argument a été tel. Ce que nous concevons clairement et distinctement appartenir à la nature ou à l'essence, ou à la forme immuable et vraie de quelque chose, peut être dit ou affirmé avec vérité de cette chose : mais après que nous avons assez soigneusement recherché ce que c'est que Dieu, nous concevons clairement et distinctement qu'il appartient à sa vraie et immuable nature qu'il existe : donc alors nous pouvons affirmer avec vérité qu'il existe. Ici du moins la conclusion est légitime. La majeure ne S3 peut aussi nier, parce qu'on est déjà demeuré d'accord ci-devant, que tout ce que nous entendons ou concevons clairement et distinctement est vrai. 11 ne reste plus que la mineure, où je

AVEC UNE PREUVE DE SAIMT ThOMAS. 4q

confesse que ja clilllculté n'est ])as pelile ; parce que nous sommes tellement accoulumés, dans toutes les aulres choses, à distinguer l'exislence de l'essence, que nous ne prenons pas assez garde comment elle appartient à l'essence de Dieu , plutôt qu'à celle des autres choses

Pour lever celte diiiiculté, il faut distinguer entre l'existence possible et l'existence nécessaire; et remarquer que l'existence possible est contenue dans la notion ou dans lïdée de toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement, mais que l'existence néce5;saire n'est contenue que dans l'idée seule de Dieu. Car je ne doute point que ceux qui considéreront avec attention celte diflérence qui est entre l'idée de Dieu et toutes les autres idées, n'aperçoivent fort bien que quoique nous ne concevions jamais les autres choses, sinon comme existantes, il ne s'ensuit pas néanmoins de là qu'elles existent, mais seulement qu'elles peuvent exister ; parce que nous ne concevons pas qu'il soit nécessaire que l'existence actuelle soit conjointe avec leurs autres propriétés : mais que de ce que nous concevons clairement que l'existence actuelle est nécessairement et toujours conjointe avec les autres atltributs de Dieu, il suit de-là nécessairement que Dieu existe

Si nous examinons soigneusement si l'existence convient à l'être souverainement puissant,

5o Comparaison de la preuve précéd. , etc.

et quelle sorte d'existence, nous pourrons clairement et distinctement connoître, premièrement qu'au moins l'existence possible lui convient, comme à toutes les autres choses dont nous avons en nous quelque idée distincte, même à celles qui sont composées par les fictions de notre esprit. Ensuite parce que nous ne pouvons penser que son existence est possible, qu'en même temps, prenant garde à sa puissance infinie, nous ne connoissions qu'il peut exister par sa propre force, nous conclurons de-là que réellement il existe, et qu'il a été de toute éternité; car il est très-manifeste, par la lumière naturelle, que ce qui peut exister par sa propre force, existe toujours; et ainsi nous connoîtrons que l'existence nécessaire est contenue dans l'idée d'un être souverainement puissant, non par une fiction de l'entendement, mais parce qu'il appartient à la vraie et immuable nature d'un tel être, d'exister : et il nous sera aussi aisé de connoître qu'il est impossible que cet être souverainement puissant n'ait point en soi toutes les autres perfections qui sont contenues dans l'idée de Dieii, ensorte que de leur propre nature, et sans aucune fiction de l'entendement, elles soient toutes jointes ensemble, et existent dans Dieu.

Abrégé de la même Démonstration dcV existence de Dieu , tirée de ce que la nécessité d'exister est comprise dans la notion que nous avons de lui.

(Principes de Philos. , pag. 9. )

L'ame , en examinant les diverses idées ou notions qui sont en elle, y trouve celle d'un être loutconnoissant, tout-puissant, et extrêmement parfait; elle juge facilement, par ce qu'elle aperçoit en celte idée, que Dieu, qui est cet être tout parfait, est, ou existe: car, quoiqu'elle ait des idées distinctes de plusieurs autres choses, elle n'y remar- (}ue rien qui l'assure de l'existence de leur objet, au lieu qu'elle aperçoit en celle-ci, non pas seulement comme dans les autres une existence possible, mais une absolument nécessaire et éternelle. Et comme de ce qu'elle voit qu'il est nécessairement compris dans l'idée qu'elle a du triangle, que ses trois angles soient égaux à deux droits, elle se persuade absolument que le triangle a trois angles égaux à deux droits; de môme, de cela seul qu'elle aperçoit que l'existence nécessaire et éternelle est comprise dans l'idée qu'elle a d'un être tout parfait, elle doit conclure que cet être tout parfait est, ou existe.

Elle pourra s'assurer encore mieux delà vén'c

52 Abrégé de la démonstr. tirée de ce que

de celte conclusion , si elle prend garde qu'elle n'a point en soi l'idée ou la notion d'aucune auîrc chose où elle puisse reconnoître une existence qui soit ainsi absolument nécessaire. Car de cela seul , elle saura que l'idée d'un être tout parfait n'est point en elle par une fiction, comme celle qui représente une chimère; mais qu'au contraire elle y est empreinte par une nature immuable et vraie, et qui doit nécessairement exister , parce qu'elle ne peut être conçue qu'avec une existence nécessaire (i).

(i)On voit, dans le tome llî des Œuvres de Lelbnitz, une discussion très-longue et très-vive entre Leibnitz et M. Eccard , sou ami et son collaborateur dans l'Histoire de la maison de Brunswick , sur la preuve de Descartes. Ce dernier soutenoit que cette preuve étoit rigoureusement démonstrative ; le premier n'en jugeoit pas aussi avantageusement : il pensoit que , pour la rendre complète , il y avoit un point à démontrer, qui ne l'avoit pas été par Descartes , savoir que Dieu , ou Vétre par soi, l'être nécessaire, étoit possible. Le P. Mersenne , auteur des secondes objections faites à Descartes , avoit déjà fait observer (/?. /44 ) qu'il prouvoil seulement que Dieu doit exister , si sa nature est possible ou ne répugne point ; il réduisoit sa preuve à ce syllogisme. S'il n'implique point que Dieu soit , il est certain qu'il existe ; or il Ji implique point que Dieu soit : donc , etc. La majeure est incontestable , et Leibnitz en tomberoit parfaitement d'accord. 11 n'y a que la mineure qui ait besoin de preuve, suivant lui , et suivant le P. Mersenne. Descartes , dans sa réponse au P. Mersenne , est t'tonné qu'on aperçoive là quelque diCGculté. Il lui paroît évident que , dès qu'il n'y a

l'eXIST. est llENfFJlMÉE DANS l.'lDKE DeD. 55

M. de Féntlou ajople aussi pleinement celte seconde preuve de rexistence de Dieu i et il l'a exposée à sa manière , c'est-à-dire , de la manière la plus claire et la plus touclianle , dans son Traité de V existence de Dieu. Les développemens de ctlte preuve ont fait naître aussi dans son cœur des senliniens que nous croyons devoir communiquci" encore à nos lecteurs, comme nous représentant ceux qu'elle faisoit naître dans l'aine de Descartes , et que mallieureusement ce philosophe n'a point épanchés dans ses écrits.

II est donc vrai, ô mon Dieu ! que je vous trouve de tous côtés. J'avois déjà vu qu'il falloit dans la nature un être iicccssairc et jxir lui-

aucune impossibilitc dans le concept ou la pensée de Dieu , ainsi qu'il l'a prouvé, et qu'on l'accorde, la nature de Dieu est par-là même prouvée possible. Nous invitons le lecteur à lire en entier la réponse de Descartes aux secondes objections, parag. vni : il verra que Descaries a parfaitement prouvé la possibilité de la nature divine. Quoi qu'il en soit , Leibnitz , pour prouver celle possibilité , et remplir ainsi le vide qu'il croit exister dans la preuve de Descartes , fait ce raisonnement, « Si Dieu, ou r être de soi, est impossible, tous les « êtres par autrui le sont aussi , puisqu'ils ne sont eallu que « par l'èlre de soi : ainsi rien ne pourroil exister n .

Ou bien autrement , Si l'être nécessaire n'est point ^ il n'y a point d'être possible. Leibnitz croit qu'eu joignant celte observation , ou ce point, à la preuve de Descaries, l'existence de Dieu est démontrée géométriquement à priori. On peut consulter sur ce point le premier volume des Pensées de Leibnitz , pcig. 8».

54 Abrégé de la démonstr. tirée de ce que même , que cet êlre étoit nécessairement parfait et infini , que je n'étois point cet êlre , et que j'a- Yois été fait par lui : c'étoit déjà vous reconnoîlre et vous avoir trouvé.Mais je vous retrouve encore par un autre endroit : vous sortez, pour ainsi dire, du fond de moi-même par tous les côtés. Cetteidée, que jeporleau dedans de moi, d'un êlre nécessaire et infiniment parfait, que dit-elle, si je récoule au fond de mon cœur ? qui l'y a mise , si ce n'est vous ? qui peut-elle représenter , si ce n'est vous? Le mensonge est le néant ; pourroil-il me représenter une suprême et universelle vérité? Cette idée infinie de l'infini, dans un esprit borné, n'estelle pas le sceau de l'ouvrier tout-puissant, qu'il a imprimé sur son ouvrage?

De plus , cette idée ne m'apprend-elle pas que vous êtes toujours actuellement et nécessairement ; comme mes autres idées m'apprennent ce que d'autres choses peuvent êlre par vous, ou n'être point, suivant qu'il vous plaît? Je vois aussi évidemment votre existence nécessaire et immuable, que je vois la mienne empruntée et sujette au changement. Pour en douter, il faudroit douter de la raison même, qui ne consiste que dans les idées: il faudroit démentir l'essence des choses, et se contredire soi-même. Toutes ces difîerentes manières d'aller avons, ou plutôt de vous trouver en moi, sont liées et s'entre-soutiennent. Ainsi, ô mon Dieu ! quand on ne craint point devons voir,

et

L^EXIST. EST RENFERMÉE DANS l'iDÉE DE D. 55

^t qu'on n'a point des yeux malades qui fuient la kimicre, tout sert à vous découvrir, et la nature entière ne parle que de vous : on ne peut même la concevoir, si on ne vous conçoil. C'est dans votre pure et universelle lumière qu'on voit la lumière intérieure, par laquelle tous les objets particuliers sont éclairés.

L/ES attributs de Dieu se déduisent facilement des démonstrations précédentes , ainsi que la néces" site de croire aux mystères qu il nous a réwélés.

(Princ. de la Philos., p. 14.)

Nous avons cet avantage, en prouvant, ainsi que nous avons fait, l'existence de Dieu, que nous connoissons , par le même moyen, ce qu'il est, autant que le permet la foiblesse de notre nature. Car faisant réflexion sur l'idée que nous avons naturellement de lui, nous voyons qu'il estéternel, tout-connoissant, tout-puissani, source de toute bonté et vérité, créateur de toutes choses, et qu'enlin il a en soi tout ce en quoi nous pouvons reconnoîlre quelque perfection infinie, ou bien qui n'est bornée d'aucune imperl'ection.

Car il y a des choses dans le monde qui sont limitées, et en quelque façon imparfaites, quoique nous remarquions en elles quelques perfec-

B6 Les attributs de Dieu

lions; mais nous concevons aisément qu'il n'est pas possible qu'aucunes de celles-là soient en. Dieu: ainsi, parce que l'étendue constitue la nature du corps, et que ce qui est étendu peut être divisé en plusieurs parties, et que cela marque du défaut, nous concluons que Dieu n'est point un corps. Et quoique ce soit un avantage aux hommes d'avoir des sens, néanmoins à cause que les sentimens se font en nous par des impressions qui viennent d'ailleurs, et que cela témoigne de la dépendance, nous concluons aussi que Dieu n'en a point, mais qu'il entend et veut, non pas encore comme nous par des opérations diflérentes, mais que toujours par une même et très-simple action, il entend, veut, et fait tout, c'est-à-dire toutes les choses qui sont en effet; car il ne veut point la malice du péché, parce qu'elle n'est rien. \

Après avoir ainsi connu que Dieu existe, et qu'il est l'auteur de tout ce qui est ou qui peut être, nous suivrons sans doute la meilleure méthode dont on se puisse servir pour découvrir la vérité, si de la connoissance que nous avons de sa nature, nous passons à l'explication des choses qu'il a créées, et si nous essayons de la déduire en telle sorte des notions qui sont naturellement en nos âmes, que nous ayons une science parfaite, c'est-à-dire, que nous connoissions les effets par leurs causes. Mais afin que nous puissions l'en-

SE DÉDUISENT DES D^IMONSTR. TRKCÉD. Jjrj

Ircprendre avec plus de sùrelé, toutes les fois que nous voudrons examiner la nature de quelque chose, nous nous souviendrons que Dieu , qui en est l'auteur, est infini, et que nous sommes entièrement finis.

Tellement que s'il nous fait la grâce de nous lé- Téler, ou bien à quelques autres, des choses qui surpassent la portée ordinaire de notre esprit, telles que sont les mystères de riticarnation et de la Trinité, nous ne ferons point diffu ulté de les croire, quoique nous ne les entendions peut-être pas bien clairement. Car nous ne devons point trouver étrange qu'il y ait en sa nature, qui est immense, et dans ce qu'il a fait, beaucoup de choses qui surpassent la capacité de notre esprit.

Les notions générales et Vidée de Dieu ne viennent point des sens : réfutation anticipée de Locke.

(Tom. 1er. , Lett. XCIX.)

Regius, après avoir dit que l'esprit n\t pas besoin d'idées qui soient naturellement imprimées en lui, mais que la seule faculté qu'il a de penser lui suffit pour exercer ses actions , conclut que toutes les communes notions qui se trouvent empreintes en l'esprit , tirent toutes leur origine ou de l'ohser^ i^ation des choses^ ou de la tradition : comme si la

58 Les notions de ihni^E de Deeu

faculté de penser, qu'a l'esprit, ne pouvoitd'elle- 111 ê me rien produire, et qu'elle n'eût jamais aucunes perceptions ou pensées, que celles qu'elle a reçues de l'observation des choses, ou de la tradition , c'est-à-dire des sens. Cela est tellement liuix , que quiconque a bien compris jusqu'où s'étendent nos sens , et ce que peut être précisément ce qui est porté par eux jusqu'à la faculté que nous avons de penser , doit avouer au contraire qu'aucunes idées des choses ne nous sont leprésenlées par eux , telles que nous les formons par la pensée ; en sorte qu'il n'y a rien dans nos idées qui ne soit naturel à l'esprit , ou à la faculté qu'il a de penser , si on excepte seulement certaines circonstances qui n'appartiennent qu'à l'expérience. Par exemple, c'est la seule expérience qui fait que nous jugeons que telles ou telles idées, que nous avons maintenant présentes à l'esprit, se rapportent à des choses qui sont hors de nous ; non pas à la vérité que ces choses les aient transmises en notre esprit par les organes des senSj, telles que nous les sentons ; mais parce qu'elles ont transmis quelque chose, qui a donné occasion à notre esprit, par la faculté naturelle qu'il en a, de les former en ce temps-là plutôt qu'en un autre. Car, comme notre auteur lui-même 3'assure, conformément à ce qu'il a appris de mes principes, rien ne peut venir des objets extérieurs jusqu'à notre ame par l'entremise des

NE VIENNENT POINT DES SENS. 5f)

«ens, que quelques mouvcmens corporels; mais ni ces iiiouvemens mêmes (ni les figures qui eu proviennent) ne sont point conçus par nous lels qu'ils sont clans les organes des sens, comme j'ai amplemcut expliqué clans la Dioptrique; d'où il suit que même les idées du mouvement et des figures sont naturellement en nous, et à plus ibrte raison les idées de la douleur, des couleurs, des sons , et de toutes les choses semblables, nous doivent-elles êlre naturelles, afin cjue notre esprit, à l'occasion de certains mouvemens corporels avec lesquels elles n'ont aucune ressemblance, puisse se les représenter. Mais que peul-c:)n imaginer de plus absurde, que de dire que toutes les nolions comïuunes qui sont en notre esprit procèdent de ces mouvemens, et qu'elles ne peuvent être sans eux? Je voudrois bien que notre auteur m'apprît quel est le mouvement corporel qui peut former eu notre esprit quelque notion commune, par exemple celle-ci: que les choses qui conviennent d un troisième conviennent eîdr elles , ou telle autre qui lui plaira; car tous les mouvemens ne sont que particuliers, et les notions sont universelles, et môme elles n'ont aucune affinité avec ces mouvemens , et ne se rapportent en aucune façon à eux.

Néanmoins, appuyé sur ce beau fondement, il continue d'assurer que l'idée même de Dieu, qui est en nous, ne vient pas de la faculté que

6o Les >;otions de l'idpje de Dieu

nous avons de penser, comme une chose qui liJi soit naturelle, mais qu'elle vient de la révélation divine^ ou de la tradition j ou de l'observation de-'i choses.

Mais pour mieux reconnoître l'erreur de cette assertion, ii faut considérer qu'on peut dire en deux façons qu'une chose vient d'une autre; ou parce que cette autre chose en est la cause prochaine et principale sanslaqnelle elle ne peut exister, ou parce qu'elle en est la cause éloignée et accidentelle seulement, qui donne occasion à la principale de produire son effet en un temps plutôt qu'en un autre. C'est ainsi que tons les ouvriers sont les causes principales et prochaines de leurs ouvrages, et que ceux qui leur ordonnent de les faire, ou qui leur promettent quelque récompense, s'ils les font, en sontles causes accidentelles et éloignées, parce que peut-être ces ouvriers ne lesferoient point, si on ne les leur commandoit. Or il n'y a point de doute, que la tradition, ou l'observation des choses ne soit souvent la cause éloignée qui fait que nous venons à penser à l'idée que nous pouvons avoir de Dieu, et à la rendre présente à notre esprit; nia-is qu'elle soit la cause prochaine et eifcctive de cette idée, cela ne se peut dire que par celui qui croit que nous ne concevons jamais rien autre chose de Dieu, sinon, quel est ce nom là, Dieu , ou quelle est la figure corporelle sous laquelle il nous est ordinairement

KE VIENNENT POINT DES SENS. 6l

représenté par les peintres? Car, dans le vrai, si l'observation se fait par la vue, elle ne peut d'ellemême représenter antre chose à l'esprit que des peintures, et même des peintures dont toute la variété ne consiste que dans celle de certains niouvemens corporels, comme notre auteur môme l'enseigne; si elle se fait par l'ouïe, elle ne peut représenter que des sons et des paroles ; que si c'est par les autres sens qu'elle se fasse, une telle observation ne sauroitrien contenir qui puisse être rapporté à Dieu. Et certes c'est une chose si véritable que la vue ne représente de soi rien autre chose à l'esprit que des peintures, ni l'ouïe que des sons et des paroles, que personne ne le révoque en doutetellement que tout ce que nous concevons de plus que ces paroles et ces peintures, comme, par exemple, les choses signifiées parées signes, doit nécessairement nous être représenté par des idées qui ne viennent point d'ailleurs que de la lliculté que nous avons de penser, et qui par conséquent sont naturellement en nous, c'est-à-dire, sont toujours en nous en puissance; car être naturellement dans une faculté, ne veut pas dire y être en acte, mais en puissance seulement, vu que le nom même de faculté ne veut dire autre chose que puissance....

J'ai dit plus haut que ces pensées étoient naturelles, au même sens que nous disons, par exemple, que la générosité est naturelle à certaines familles, ou que certaines maladies, comme la

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