‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 15 sur 58 · ET SUR L ATHEISME. II · texte numérisé non relu

ET SUR L ATHEISME. II

Réponse de Descaries.

La raison naturelle seule ne nous apprenti points! les anges ont clé créés à l'inslar desanies qui sont séparées des corps, ou à l'instar de celles qui leur sont uniesjor, sur tous les points à l'égard desquels je n'ai rien de certain, je suis dans l'usage de ne rien déterminer, et de ne point me livrer aux conjectures.

Mais quand vous affirmez qu'on doit croire à Dieu, et l'envisager comme étant tel que les plus îionnêlcs gens désireroient qu'il fut, si par impossible il n'éloit pas, je n'hésite point à dire que je suis pleinement de votre avis. {2ome J^''-, Lettre LXXII.)

Caractère du premier principe. Dans quel sens V existence de Dieupeut-elle être regardée comme

premier principe ?

{Tom. ^^, Leit. CXVIH.)

Le mot de principe peut se prendre en divers sens; car autre chose est de chercher une notion

improhitatls swnmœque stupiditatis triumphum esse , atheis^ mum ; atlieorumque gloriationem perinde esse , ac si stallissimus populus de sapientissimi benignissimique principis cœde ovarent inler se, et gratularerJur,

1 20 Caractère

commune f qui soit si claire et si générale qu'elle puisse servir de principe pour prouver l'existence de tous les êtresj autre chose est de chercher un être dont l'existence nous soit plus connue que celle de tous les autres, en sorte qu'elle nous puisse servir de principe pour les connoître.

Dans le premier sens, on peut dire que, impossibile est idem simul esse et non esse, est un principe, comme le prétend M. Clerselier, et qu'il peut généralement servir, non pas proprement à faire connoître l'existence d'aucune chose, mais seulement à faire que, lorsqu'on la connoît, on en confirme la vérité par ce raisonnement. Il est impossible que ce qui est , ne soit pas ; or , je connois que telle chose est j donc, je connois qùi'il est impossible qu elle ne soit pas : ce qui est de bien peu d'importance, et ne nous rend pas plus savans.

Dans l'autre sens, le premier principe est que notre ame existe , parce qu'il n'y a rien dont l'existence nous soit plus notoire. J'observe, en passant, que ce n'est pas une condition qu'on doive requérir dans le premier principe, d'être tel que toutes les autres propositions puissent s'y réduire et se prouver par lui; c'est assez qu'il puisse servir à en trouver plusieurs, et qu'il n'y en ait point d'autre dont il dépende, et qu'on puisse plutôt trouver que lui. Car il peut se faire qu'il n'y ait au monde aucun principe auquel seul toulcs les choses puissent se réduire^ et la façon dont on réduit

DU rUEMlEll nilNCiPE. Î21

les autres proposilions à ccllc-ci: inipossibilc est idem si/nul esse et non esse , n'esl d'aucun usuiie.

Mais c'est avec très-grande ntililc qu'on commence à s'assurer de Vexistpnce de Dieu , et ensuite de celle de toutes les créatures, pr-tr la considération de sa propre existence.

JJES essences des choses ne sont point indèpen^

dantes de Dieu.

{Médit., pag.^m.)

Les essences des choses, et les vérités mathématiques qu'on peut en déduire, ne sont point indépendantes de Dieu : je pense cependant que, parce que Dieu l'a ainsi voulu et qu'il en a ainsi disposé, elles sont immuables et éternelles.

On m'objecte {p. 5iS)^ et on me dit comment peut-il se faire que les vérités géométriques ou métaphysiques soient immuables et éternelles, et que cependant elles ne soient pas indépendantes de

Dieu? Dieu a-t-il pu faire que ]a nature du

triangle ne fût point ; et conmient , je vous prie auroit-il pu faire qu'il n'eût pas été vrai de toute éternité que deux fois quatre forment huit, ou qu'un triangle n'eût pas trois angles?.... Il nescmble pas possible que Dieu eût pu faire qu'aucune de ces essences ou vérités ne fût pas de toute éternité,

122 Les essences des choses

Toici ce que je réponds (pctg. 54o) : Quand on considère attentivement l'immensité de Dieu , on voit manifestement qu'il est impossible qu'il y ait rien qui ne dépendede lui, non-seulement rien de tout ce qui subsiste, mais encore qu'il n'y a ni ordre, ni loi, ni raison de bonté et de vérité qui n'en dépende; autrement , comme je le disois auparavant, il n'auroitpas été tout-à-fait indifférent à créer les choses qu'il a créées. Car si quelque raison ou apparence de bonté eût précédé sa préordination , elle l'eût sans doute déterminé à faire ce qui éloit le meilleur; mais tout au contraire, parce qu'il s'est déterminé à faire les choses qui sont au monde, par cette raison, comme il est dit dans la Genèse, elles sont très-bonnes , c'est-à-dire que la raison de leur bonté dépend de ce qu'il les a ainsi voulu faire... Il est inutile de demander comment Dieu eût pu faire de toute éternité que deux fois quatre n'eussent pas été huit, etc.? car j'avoue bien que nous ne pouvons pas comprendre cela : mais puisque , d'un autre côté, je comprends fort bien que rien ne peut exister, en quelque genre d'être que ce soit, qui ne dépende de Dieu, et qu'il ) ni a été très-facile d'ordonner tellement certaines choses, queles hommes ne pussentpascomprendre qu'elles eussent pu être autrement qu'elles ne sont, ce seroit une chose tout-à-fait contraire à la raison de douter des choses que nous comprenons fort bien , à cause de quelques autres que nous ne

NE SONT POINT INDÉPEND. DK DiEU. 120

comprenons pas, et que nous ne voyons point que nous devions comprendre. Ainsi donc il lîiut penser que les vérités éternelles dépendent seulement de la volonté de Dieu, qui , comme un sou A-^erain législateur, les a ordonnées et établies de toute éternité.

Descartes n'a jamais varié sur ce point. En i6jo, il ♦îcrivoit au P. Mersenne : (Toni. I, Lett. CXI/.) « Par « les vérités éternelles je dis ilérativcment : Sunt tantàni t( verœ aut possibiles, quiaDeus illas veràs ont pOssihile'S «. cognoscit , Jiofi autem contra veras à Deo cognosci, « quasi indepeiidenter ah illo sinl verœ. Et si les hommes « entendoienl bien le sens de leuis paroles , ils ne pour- « roient jamais dire sans blasphème , que la vérité (1c « quelque chose précède la connoissance que Dieu en a : K car en Dieu vouloir et connoître est une môme chose ; ♦: de sorte que ex hoc ipsoqiùod aliquid veiU , ideo cogno- « scit , et ideo tantiun talis res est vcra. 11 ne faut donc «■pas dire que si Déus non ëssety nihilominus istœ veri- « tates essent verœ ; car l'existence de Dieu est la pre- « mière et la plus éternelle de toutes les vérités qui peuvent « être , et la seule d'où piocèdent toutes l«s autres. Mai» « ce qui fait qu'il est aisé en ceci de se méprendre, c'est «que la plupart des hommes ne considèrent pas Dieu « comme un être infini et incompréhensible , et qui est « le seul auteur dont toutes choses dépendent , etc. ».

Un ou deux ans avant sa mort , Descartes t.'crivoit ù M. Arnauld : « Pour moi, il me semble qu'on ne doit « jamais dire d'aucune chose qu'elle est impossible à Dieu ;. <i car tout ce qui est vrai et bon étant dépendant de sa

124 Les essences des choses

« toute-puissance, je n'ose pas même dire que Dieu ne « peut faire une montagne sans vallée , ou qu'un et deux » ne fassent pas trois 5 mais je dis seulement que Dieu m'a « donné un esprit de telle nature, que je ne saurois con- <( cevoir une montagne sans vallée, ou que l'agrégé d'un « et deux ne fasse pas trois , etc.; et je dis seulement que «'elles choses impliquent contradiction en ma concep- «tion ». {Tom, II, Lett. VI.)

Cette opinion de Descartes , et qui , quelque peu fondée qu'on la suppose, montre toujours le sentnnenl profond qu^il avoit de la toute-puissance de Dieu , a déplu à beaucoup d'auteurs; mais elle n'a pas déplu ùBayle : ce fameux critique étoit même assez disposé à l'adopter. Dans la con^ tinuation de ses Pe/z^e'e* sur la comète ^ §. 11 4, il parle d'une controverse qui s'étoit élevée entre \çi& philosophes chinois et les missionnaires catholiques, et il croit que l'opinion de Descartes, si les missionnaires l'a voient mise en avant, auroit pu terniiner la controverse à leiu- avan-

tage.

«Je crois, dit-il, que si les missionnaires veulent en- « trer en lice, armés de toutes pièces, et sans crainte « qu'on leur trouve le défaut de la cuirasse , et être iii vuî- ^(( nérables depuis les pieds jusqu'au sommet de la tête, le « meilleur pour eux sera de dire , comme M. Descaries et u une partie de ses sectateurs , que Dieu est la cause libr® (( des vérités et des essences , et qu'il pourra faire un cercle « carré quand il lui plaira. Ce dogme étonneroit les Chi- « nois et les feroit taire ; ils auroient besoin de temps « pour se préparer à la réplique.

« Mais est-il certain, ce dogme-là, me demandercz- « vous? Je vous réoondrai qu'en le connoissaut si propre

NE SONT POINT INDKI'F.NU. T)E DlEU. 1 20

« à prévenir les rtloraions des straluuiciens, j'ai fait loiiL « ce que j'ai pu pour le bien comprendre, et pour trouver « la solution des dillicultcs qui l'environnent. Je vous con- <( fesse ingénument que je n'en suis pas venu encore loul- « à-fait à bout; cela ne me décourage point : je nVima- « gine, comme ont fait d'autres philosophes en semblable « cas, que le temps développera ce beau paradoxe... Ce « senlimentseroit très-commode pourprévcnirdegrandcs « difficultés , et nommément pour rendre nulles les retorde sions des straloniciens anciens et modernes. Ils ne pour- « roient plus nous dire que nous adinettons dans la nature « certaines bornes immuables qui ne dépendent point du «libre arbitre de Dieu, et une parfaite régularité qui « n'est dirigée par aucune connoissance. S'il y a des pro- « positions d'une éternelle vérité qui sont telles de leur « nature, et non point par Tinstitulion de Dieu; si elles « ne sont point véritables par un décret libre de sa vo- « lonté , mais si au contraire il les a reconnues nécessairo- « ment véritables, parce que telle étoitleur nature; voilà « une espèce de fatum auquel il est assujetti, voilà une « nécessité naturelle absolument insurmontable. 11 résulte « encore de là que rentendcment divin , dans l'infinité de «ses idées, a rencontré toujours du premier coup leur « conformilé parfaite avec leurs objets, sans qu'aucune « connoissance le dirigeât : car il y auroit conlradictioii « qu'aucune cause exemplaire eût servi de plan aux actes « de l'entendement de Dieu.... Toutes ces difficultés s'éva- « nouissent , dès que l'on suppose que les essences des « créatures et les vérités philosophiques ont été fixées par « des actes de la volonté de Dieu » ,

126 Défense de Descartes

DÉFENSE de Descartes contre V accusation (V athéisme intentée contre lui, par Gisbert J^oëtius y et adressée à ce ministre protestant par Descartes lui-même.

{Ex Epist. ad yoetium, parte ultimâ , pag. 78.)

Vous prétendez que j'enseigne et que je propage l'athéisme : vous ajoutez, il est vrai, que si je le fais par ignorance , je suis digne de pitié , mais que si c'est par méchanceté, je mérite d'être puni. Cependant, vous ne voulez pas qu'on doute que ce ne soit effectivement par méchanceté que je le fais : et pour le persuader, il n'est pas de moyen que vous ne tentiez, ni d'artifice que vous ne mettiez en œuvre. Après avoir disserté longtemps à ce sujet, vdus concluez sérieusement que je m'efforce d'élever dans les esprits des ignorans un trône à l'athéisme y et je vois, par les rapports qui m'ont été faits de vos discours, et par la lecture de vos opuscules sur l'athéisme, qu'il y a déjà bien des années que vous vous attachez à répandre contre moi ces bruits injurieux. Il semble même que, dans la composition de votre dernier ouvrage , vous n'avez point en d'autre but que de les accréditer, et de persuader aux hommes qu'ils ne sont que trop bien fondés 3 car.

CONTRE l'accusation d' ATHÉISME. I27

à la page i5 de voire préface, vous vous engagez à montrer, dans le reste de votre traité, que, par des voies artificieuses et très-couvertes, j'insinue dans les esprits le venin de VathèisTne. De plus , vous supposez que j'ai des disciples : et toute votre preuiière section est employée à faire connoitre des lois infiniment ridicules et absurdes, que, sans la plus petite apparence de vérité et avec la plus incroyable audace, vous prétendez que je leur fais observer. Enfin , vous me mettez de temps en temps en parallèle avec les plus médians et les plus odieux des athées, des imposteurs, de tous les perturbateurs de l'Eglise et de l'Etat qu'où a cru ne pouvoir pas punir pas des supplices trop affreux : et vous finissez par conclure , qu'à leur exemple j'enseigne et je propage l'athéisme.

Assurément, s'il en étoit ainsi, je serois coupable du crime le plus atroce, d'un crime qu'on ne peut tolérer dans aucune république, quelque libre qu'on la suppose. Il est donc important que je rapporte ici , avec exactitude , toutes les raisons que vous avez inventées , dans le travail assidu de quelques années, pour colorer votre accusation, afin que si elles sont, je ne dis pas vraies, (ma conscience me dicte qu'elles ne peuvent pas l'être) mais si elles sont un peu vraisemblables, je demande pardon de l'imprudence ou de l'ignorance qui auroient de ma part donné lien à celle

128 Défense de DescaplTES

vraisemblance- mais aussi, afin que, s'il est manifeste que ces raisons n'ont de fondement que dans votre seule méchanceté, je sois autorisé à me plaindre de l'atrocité de votre calomnie devant Dieu et devant les liommes.

Voici l'unique fondement de toutes vos preuves : «Si les paroles, dites-vous, étoient tou- (c jours un témoignage suffisant de vertu, et qu'on « pût y ajouter foi sans aucune crainte, René « Descartes seroit très-éloigné de donner lieu au c( plus léger soupçon d'athéisme ». Mais , d'un côté, il est des personnages qui empruntent quelquefois le langage des honnêtes gens, et qui sont cependant (comme vous le savez fort bien) de très-méchans hypocrites : d'un autre côté, il paroît par mes écrits que je suis très-éloigné de donner lieu au plus foibie soupçon d'athéisme : de-là vous voulez qu'on infère que je suis uo athée, en supposant toujours que je suis un hypocrite. Mais le dernier point, vous ne l'avez pas prouvé, vous n'avez pas même entrepris de le prouver; à moins que vous ne regardiez comme une preuve la longue comparaison que vous faites entre moi et Yanini, qui, remarquez-vous, a été hrulé publiquement d Toulouse j non pas seulement parce qu'il ètoit athée y mais parce qu'il était apôtre de l'athéisme. Et voici toute votre comparaison : Vanini écrivoit contre les athées, lui qui étoit le plus grand des athées : Descartes en fait autant.

CONTRE L ACCUSATION D ATHEISME. 3 29

Vanini se van toit de combattre les athées avec des armes d'une telle force, que les plus opiniâtres ne pouvoient leur opposer aucune résistance: DescarJcs en fait ds mètne. Vanini s'efTorçoit de décréditer, d'écarter les arguniens anciens et ordinaires en faveur de l'existence de Dieu, pour y substituer ses propres arguniens : c'est aussi Tobjet de tous les efforts de Descartes. Enfin, les argumens que Vanini opposoit aux athées comme invincibles, quand on les cxaminoit de près, étoient bientôt reconnus pour ji'avoir absolument aucune force : on peut en dire tout autant des arguniens de Descartes.

Vous concluez delà : on ne /ait donc aucun tort à Piéné Descaries , quand on le compare à Vanini , le défenseur le plus subtil de l'alliéisnie; puisqu'il se sert des mêmes artifices, pour ériger, dans l'esprit des ignorans, un trône à l'athéisme.

Pourroit-on ne point admirer ici l'absurdité et l'impudeur de vos conclusions. Car, quand les quatre points de vos imputations scroient vrais, c'est-à-dire, quand il seroit vrai que j'ai combattu ■ les athées dans mes écrits, et que j'ai prétendu que les argumens dont je me suis servi contre eux, sont les meilleurs de tous (deux points que je reconnois hautement comme très-véritables ) ; quand il seroit vrai encore que je rejette les arguniens qu'on a produits de tout temps, et qu'on

3 5o Défense de Descartes

emploie encore jonrnellement contre les athées , et que ceux que je tâche de leur substituer sont sans aucune force (deux points que je soutiens être très-faux ) ; on ne seroit pas cependant en droit d'en conclure ni que je suis convaincu, ni même que je suis suspect d'athéisme.

Effectivement, si quelqu'un entreprend de réfuter les athées, et que les preuves qu'il fait valoir contre eux, ne soient pas concluantes, il v aura bien lieu, j'en conviens, de lui reprocher son incapacité, mais non pas de l'accuser aussitôt d'athéisme. Il y a plus; la réfutation des athées n'étant point une opération facile, ainsi que vous le témoignez dans votre dernier livre de l'alhéisme, tous ceux qui essayeront de les réfuter, et qui n'y réussiront point, ne devront point aussitôt et par cela seul être censés des ignorans. Grégoire de Valence, théologien très-habile et trèscélèbre, n'a-t-il pas combattu tous les argumens ijue saint Thomas a mis en œuvre pour prouver l'existence de Dieu , et montrer qu'ils n'étoient pas concluans. D'autres théologiens graves et pieux n'ont-ils pas usé de la même liberté. On pourroit donc, en suivant votre méthode, dire de saint Thomas, le personnage assurément le plus éloigné qui fut jamais de tout soupçon d'athéisme, que ses argumens contre les alliées, examinés attentivement, ont paru sans force, et en conséquence établir, entre ce saint docteur et

CONTRE l'accusation d'aTIIHISME. l5t

Vanini , la môme comparaison que vous avez établie entre Vanini et moi : et si mon respect pour saint Thomas le permetloit, j'oserois le dire, cette comparaison seroit moins absurde, parce qu'après tout mes argumens n'ont point été encore réfutés comme l'ont été ceux de ce saint docteur.

Mais cependant, pour montrer que mes propres argumens sont dénués de toute force, elumbia et jîculnea , vous produisez enlin deux raisons admirables : la première, c'est que vous l'avez montré en passant, obller, dans la troisième section de v^otrc livre. Vous avez raison de dire eji passant j car j'ai prouvé un peu plus haut qu'il n'y avoit rien de plusfoible et de plus absurde que ce que vous avez avancé dans cette circonstance. La seconde raison, c'est que vous prétendez que , dans l'Epîtreque j'ai placée à la tête de mes Méditations, j'insinue moi-même que mes argumens n'ont aucune force j et vous êtes assez inconsidéré pour rapporter vous-même, au même lieu, cet endroit de mon Epilre, où je déclare expressément que mes argumens égalent ou surpassent même en certitude et en éuidetice les démonstrations des géomètres ; ce qui n'est pas assurément insinuer que je les crois sans force. J'ajoute, il est vrai, que j'appréhende qu'ils ne soient pas assez bien compris par un assez grand nombre de personnes , ainsi qu'il arrive aux démonstrations d'Archi-.

l32 DÉFENSE DE DeSCARTES

mède, que très-peu de personnes comprennent; et suivant votre manière absurde de raisonner, vous en inférez qu'ils ne peuvent point servir à la réfutation des athées.

Mais si mes argumens ne peuvent pas être entendus par tout le monde , ils seront au moins utiles à ceux qui les entendront; et de plus , ceux qui sont incapables de suivre des démonstrations, ayant coutume de s'en rapporter, sur leur vérité, à l'autorité de ceux qu'ils reconnoissent avoir une pins haute capacité qu'eux dans ces matières, je ne doute pas qu'au bout d'un certain temps, malgré les efîbrts de votre jalousie et de votre haine, mes argumens n'aient la puissance de convertir ceux même qui n'auroient pas assez de pénétration pour les entendre ; parce qu'ils sauront enfin que ceux qui les entendent bien, c'est-à-dire les hommes les plus spirituels et les plus sa vans, les regardent comme des démonstrations rigoureuses , et que les attaques que vous et beaucoup d'autres leur ont livrées, n'ont pu en ébranler la certitude. C'est ainsi qu'il n'est personne aujourd'hui qui révoque en doute les points qu'a démontrés Archiniède, quoique, sur plusieurs milliers d'hommes, à peine en est-il un seul qui entende ses démonstrations.

"Vous connoissiez déjà très-bien ce que je viens de dire, puisque l'Epître que vous citez, et par conséquent que vous avez lue, le renferme dans

CONTRE l'accusation d' ATHÉISME. l55

]cs termes les plus clairs : mais telle est votre itisigne piété à l'égard de Dieu, que vous vous elforcez , par vos calomnies , de rendre impuissant et infructueux des argumens qui renversent de fond en comble l'atliéisme. Vous m'imputez de vouloir écarter et faire tomber dans l'oubli les communes et anciennes preuves de l'existence de Dieu, pour leur substituer les miennes : mais sur quoi fondez- vous cette odieuse imputation ?C'cst, dites-vous, que, dans la même Epitre, j'ai dit que mes preuves étoient plus concluantes que toutes les autres : mais suit-il de là que je rejette les autres ? IN'ai-je pas, au contraire, ajouté au mém« lieu , que la plupart des preuves qui ont été employées jusqu'ici par tant de grands hommes, pour prouver l'existence de Dieu, si on les enlendoit bien , étoient vraiment démonstratives. Il paroît de là que, dans ce point qui n'est pourtant pas de grande importance, vous vous êtes encore rendu coupable de calomnie.

Mais après avoir fait semblant de produire quelques raisons pour prouver que j'enseigne l'athéisme, (sans doute pour en imposer plus facilement à ceux qui ne liroient que les titres de vos chapitres, sans prendre la peine de peser vos moyens) "VOUS proposez en ma faveur quatre exceptions que vous réfutez en même temps de cette manière: 1°. Plusieurs personnes pensent plus favorablement de Descaries que de César Vanini , et il pro-

i54 Défense de Descartes

fesse ouvertement la religion catholique romaine: mais, dites-vous, cela ne prouve rien; Vanini, ce perfide Sisj'^plie, en faisoit tout autant. î2°. Il ne peut pas se prév^aloir de ce qu'il écrit contre les alliées : Vanini leur avoit aussi déclaré la guerre. 5". On ne peut pas non plus, pour le justifier, tirer avantage de ce qu'il combat les théologiens' opposésàla religion , et nommément Voëtius, que les théologiens de l'université de Louvain regardent comme un hérétique : Vanini , en France, tenoit la même conduite.

Ici, comment pourroit-on ne point rire de •votre impertinente vanité? Votre réputation, dites-vous , est parvenue jusqu'à Louvain ; et parce que j'écrivis, il y a quelque temps, deux ou trois pages sur votre chapitre, je combats, dites-vous, les théologiens. Je combats les théologiens, moi qui n'ai jamais eu de démêlés avec d'autres théologiens qu'avec vous , et même qui n'en ai point eu avec TOUS sur la théologie : car il ne s'agissoit, dans mes deux ou trois pages, que de vos procédés injurieux. Croyez-moi, si les Lovanistes et d'autres étrangers vous connoissent, ce n'est point à votre génie, à votre habileté dans la théologie, ou à quelque estimable qualité que vous en êtes redevable ; vous le devez à vos défauts éclatans, àcette insigne fureur de médire qui vous rend célèbre comme un autre Erostrate : et sachez qu'avant même de parler de vous dans mes écrits , j'avois

cessé

CONTRE l'ACCL^SATIOX d'atIIKISME. 1j5

cessé de vous regardei- coiiuiie un théologien ; je ne vous envisageois plus que comme un ennemi de la piété et de la théologie.

JNous honorons, il est vrai, plus parliculicreinent que les autres, les hommes qu'à la fcjrme et à la couleur de leurs habits, nous jugeons cire les domestiques du prince^ et, d'après ce principe, je respecte singulièrement les théologiens comme les domestiques du grand maître : j'étends même ce respecta ceux qui sont d'une religion différente de la mienne, parce que nous sommes tous au service du même Dieu. Mais si un traître avoit pris la livrée du prince , pour vivre avec plus de sécurité au milieu de nous, tous ses vêlemens n'empêcheroient assurément pas que ceux qui sauroient, à n'en point douter, qu'il est du nombre de nos ennemis, ne fussent obligés de le faire connoîlre. Ainsi, quoiqu'un liomme fasse profession d'être théologien , si je suis instruit qu'il est un. imposteur et un calomniateur insigne, si je crois que les vices, dont il est rempli, sont propres à faire naître de grands troubles dans la république, le nom de théologien, que porte ce personnage, n'empêchera pas que je ne les manifeste : or vous n'ignorez pas qu'un calomniateur, en grec , s'appelle diable , et que c'est le nom que donnent les chrétiens à ce mauvais esprit , qui est l'ennemi de Dieu.

Voici quelle est votre quatrième et dernière exception. Descaries n'échappera pas, en repré-

i56 ' Défense de Descartes

sentant qu'il passe, dans l'esprit de plusieurs personnes, pour un redoutable antagoniste desathées; car Yanini auroit pu en dire autant : il ^étoit estimé d'un grand nombre de personnes simples qui ne connoissoient pas les ruses du diable. Maia lin petit nombre d'autres le mirent si bien à découvert aux yeux des premiers magistrats, que ceux-ci en délivrèrent heureusement le monde, en le condamnant à un supplice dont il étoitbieu digne.

C'est ainsi que le seul nom de Vanini vous fournit toutes vos armes. Mais il y a lieu d'observer ici une ruse bien digne du diable. J'ai remarqué, en commençant, que le fondement de votre calomnie contre moi, c'est que j'ai écrit contre les athées, et que, si les paroles seules fournissoient un témoignage suffisant de la vertu, on ne pourroit former contre moi le plus léger soupçon d'athéisme : et maintenant vous concluez que je mérite le dernier supplice, sur le fondement que, quoique je passe, auprès de plusieurs personnes, pour un grand adversaire des alliées, wi petit nombre d'autres (et ce petit nombre se réduit à vous seul) ont découvert ce que fétois dans le fond , c'est-àdire, m'ont méchamment et calomnieusement accusé d'athéisme.

Voilà un trait qui met en évidence la noirceur et l'impudeur de votre extrême et incroyable méchance>té. Car, si de ce que, dans mes écrits, j'ai combattu les athées, et que beaucoup de pcr-

CONTRE l'accusation d' ATHEISME. 1^7

sonnes sont perbuadées que je les ai fait lonibci* sous mes coups, si de cela seul vous prenez unu occasion et un titre pour ni'accuser d'alliéisme, quel sera donc, dans le monde entier, l'hoiiimo assez innocent et assez irréprochable pour so croire en sûreté contre votre fureur du médire. Certainement personne n'écrira jamais contre les athées; personne ne sera jamais censé, daîis l'opinion des autres hommes, les avoir victorieusement combattu, dont vous ne puissiez éçralemeiit, et à meilleur titre encore, alîirnier tout ce que vous avez prétendu dans vos écrits contre moi. Si donc on ne veut pas ctrc proscrit comme un athée détestable, digne du plus afiVeux des supplices, si on ne veut pas être diffamé dans un gros volume plein de calomnies, préparé pendant long- temps , il faut souverainement se donner de garde de réfuter les athées. Mais c'est ainsi que vous-même protégez et fomentez, autant qu'il est en vous, Falhéisme.

Je ne m'étonne plus maintenant que, dans les quatre écrits que vous avez publiés contre l'atliéis'me, vous n'ayez pas produit fargument même le plus léger, pour prouver l'existence de Dieu , ou pour confondre l'athéisme, mais que vous vous soyez contenté de témoigner que cette rétutation étoit très-difïïcile. Apparemment vous avez craint qu'on ne vous comparât à Vanini, parce que vous aviez entendu dire qu'il avoit écrit contre les athées, et qu'il n'en avoit pas moins été brûlé pour

i58 Défense de Descartes

cause d'athéisme. Mais vous auriez dû faire attention que Vanirii n'a point été brûlé pour les écrits qu'il avoit publiés ; que ces écrits , quoiqu'ils ne renfermassent, en faveur de l'existence de Dieu , que des argumens foibles, et peut-être même insidieux, ne lui furent point reprochés 5 mais qu'il a élé brûlé pour des faits et des discours privés qui furent pleinement constatés par la voie des témoins.

Mais vous donnez si peu d'attention à tout ce que vous avancez , pourvu seulement que ce soit des calomnies, qu'on seroit en droit de croire que vous n'avez pas seulement jeté les yeux sur les écrits de Vanini , puisque partout vous semhlez supposer qu'il s'appeloit non pas Vaninus , mais Vaniniiis.

Vous prétendez, dans le dernier chapitre de votre ouvrage, que ma méthode est moins piopre à faire des philosophes que des fous et des fréné- * tiques j et l'unique preuve que vous en donnez, c'est que j'ai écrit qu'il falloit élever son ame audessus de ses sens , pour entendre les choses dii^inos. Je vois par-là que , tout saint personnage que vous êtes, vous ne voulez jamais méditer; vous ne pensez jamais à Dieu , dans la crainte de

tomber en frénésie Vous n'avez pas voulu

nommer ceux des disciples de Regius à qui vous assurez que l'élude de ma philosophie a fait tourner la tôle; vous avez craint que la fausseté de voire calomiîie ne devînt Irop manifcsle.... Voici

CONTRE l'accusation d'atiu'iismf^,. 3 59

les efiels que je recoriiiois pourlaiil suivre de ma philosophie : c'est de pousser jusqti'à la foHe, non pas ceux qui l'approuvent et la cultivent, mais ceux dont elle excite violemment la jalousie et le dépit.

Au reste, je ne me plains point que vous détourniez les hommes d'embrasser ma philosophie , en leur faisant appréhender de tomber dans l'enlhousiasme et la folie : je me soucie encore très-peu que vous accusiez cette pliilosophic d'être fausse, ridicule, absurde. Si je suis un ignorant, si je suis ilans l'erreur, si j'ai, par imprudence, inséré quelque chose de faux dans mes écrits, quelle que puisse être cette fausseté , il n'y auroit point, en loutcela, de motifsuiïîsant d'inculper mes mœurs. Ce n'est point moi qui ai placé une anie dans mon corps; je n'ai point présidé à la fabrique de mon esprit; je ne suis seulement responsable que des œuvres de la volonté dont Dieu m'a donné la direction. Mais quand vous me traitez mille fois, dans votre ouvrage, de menteur, àefourba, d'imposteur j quand vous affirmez à la fois que, par les mêmes voies que faninius, je travaille à élever le trône de V at]ièlsm,e dans les âmes des ig/iorans ^ sans doute afin de persuader à vos lecteurs que , pour parvenir à ce malheureux but, j'emploie tous mes efforts, et je mets en œuvre une multitude d'artifices et d'impostures; toutes ces imputations regardent les mœurs, et les UKcurs sont soumises à l'empire de la volonté. Je ne pourrois

i4o Défense de Descartes

donc pas, sans manquer à mon honneur, sans manquer même à ce que je dois à Dieu, ne pas me plaindre d'une aussi atroce et aussi horrible calomnie : car si j'élois tel que vous me représentez dans votre livre, il n'y a aucune sage république où l'on pût me tolérer. Il y a plus 5 si j'avois donné lieu , par ma faute, à être soupçonné d'un aussi grand crime, quoique ce soupçon fui faux et injuste en lui-même, les Etats que j'habiterois auroient un juste sujet de me bannir de leur territoire. Ainsi, tout le globe de la terre ponrroit être fermé à un homme à qui quelques personnes jugent qu'il devroit être ouvert au plus juste titre, parce qu'elles savent qu'il est tout occupé de certaines études, qui, sansêtre préjudiciables à aucun particulier, peuvent être utiles à tout le genre humain.

Oui, c'est encore la piété elle-même qui me fait un devoir de confondre vos calomnies ; parce que, si vous en étiez cru, on verroit périr le fruit des preuves par lesquelles je me suis efforcé , en démontrant l'existence de Dieu , de renverser l'athéisme. Eh! comment, en effet, pourroit-on croire bonnes et légitimes, ces preuves, si moi , qui suis leur auteur, étois légitimement suspect d'athéisme ?

Il est vrai que toutes les choses que vous avez écrites contre moi, sont tellement absurdes, tellement dénuées de toute apparence de vérité, que, si le livre qui les renferme étoit anonyme et

CONTRE l'accusation d'athî;isme. i4i n'ctoit soutenu de l'autoiilé de personne, j'aurois ci'u devoir les mépriser. Il est encore vrai que votre nom ne peut pas leur donner beaucoup d'autorité auprès de ceux qui vous connoissent, et qui me connoissent également. Mais je dois prendre en grande considération les étrangers et la postérité. Votre livre porte le nom d'un professeur de philosophie dans l'académie de Gruningue. On croit généralement, et même dans les pays étrangers, que vous en êtes le véritable auteur. Vous êtes appelé, dans le livre, la lumière et l'ornement di<s églises réformées ; vous y êtes qualiûé un très -pieux et très- saint personnage : et les étrangers, qui ne vous connoissent point, croiront-ils que vous n'eussiez pas effacé ces traits de votre ouvrage, s'ils n'étoient pas d'une vérité notoire? Euhu, votre livre est imprimé dans le voisinage de ma résidence, à Utreclit, ville dont les magistrats se sont montrés jusqu'à présent très-soigneux de proscrire les libelles diffamatoires Si donc je négligeois de

me défendre contre vos caloaniies, qu'arriveroitil? Ceux qui jeteront les yeux sur votre ouvrage n'y découvriront , il est vrai, auctine raison de soupçonner seulement la vérité de ce que vous avez avancé contre moi : niais cependant pourroient-ilsse persuader que vous vous fussiez permis d'accumuler tant de calomnies et d'invectives contre ma personne, que je l'eusse souffert sans 2ne plaindre, et que j'eusse gardé le silence, si la

i42 Défense de DescapxTES

conscience ne m'avoit reproché, dans ma vie ou dans mes mœurs, des traits capables de m'ôter toute confiance de me défendre publiquement, et de porter mes plaintes devant les magistrats. J'ai donc cru qu'il éloit de mon devoir, non -seulement de répondre directement à votre livre, mais encore, en voj'ant que les accusations qu'il renferme étoient principalement fondées sur votre autorité, de recherclier et de faire connoître certains traits de votre conduite et de votre doctrine, propres à montrer combien peu on doit compter

sur votre témoignage Il me reste donc encore

à porter plainte de vos calomnies devant les magistrats Mais parce que l'amour du repos et de

]apaix ne m'a pas permis jusqu'à présent d'appeler personne en jugement, et que mon ignorance des affaires du barreau est telle, que je ne sais pas seulement par-devant quels juges ma cause devroit être portée : de plus, parce que les délits quisont de notoriété publique sont ordinairement l'objet de la vindicte des magistrats, lors même qu'aucun particulier ne présente de plainte, je lue contenterai aujourd'hui de donner à vos calomnies tant d'éclat et de publicité, que les magistrats, qui ont droit d'en connoître, ne puissent, pour se dispenser d'agir, prétexter leur ignorance. Et d'abord, pour terminer en peu de inots tout ce qui concerne le professeur de Groningue, sous le nom duquel vous avez fait paroilre votre livre, je désire que les magistrats, à qui il appar-

CONTRE l'accusation d' ATHÉISME. l45

tient cFeii connoître, veuillent bien considérer que je n'ai jamais eu auparavant aucune espèce d'aJl'aire ni de démêlé avec ce personnage j et quoique vous soyez Irès-courroucé contre moi et qu'il vous appelle son n)aître, ({ue ce titre cependant lie lui donne aucune action contre moi, et l'autorise encore moins à me charger des injures les plus atroces; qu'ainsi ils n'ont aucun besoin de rechercher si je lui ai donné ou non quelque sujet légilime d'en agir avec moi de la sorte. Je désire encore qu'ils considèient que je ne me plains point de ce que le professeur attaque mes opinions sur la philosophie. Il peut, je le lui permets, les traiter toutes de fausses, de ridicules, d'absurdes; encore une Tuis, je ne m'en plains pas: les opinions n'intéressent pas les mœurs, et n'ont de rapport qu'à l'esprit, dont vous voulez bien cependant conv-enir que je ne suis pas entièrement dépourvu. Ces magistrats peuvent encore ne point prendre en considération tous les autres outrages dont il me charge.

11 en est un seul dont je demande qu'ils informent. L'auteur du libelle assure en propres termes, dans la page i5 de sa préface, et dans tout le pénultième chapitre de son ouvrage, que f enseigne finement et très- secrètement V athéisme; et il s'elFurce de le prouver par des raisons qu'il a méchamment controuvées dans ce dessein. Toute rinfi)rmation portcroit donc sur les deux parties de l'ouvrage que j'ai citées; et les magistrats peu-

i44 Défense de Dèscartes

vent se dispenser de lire les autres. Il ne sera point nécessaire non plus qu'ils entendent des témoins, si les raisons que l'auteur a alléguées sont assez fortes pour prouver que je suis un athée, ou que j'enseigne l'athéisme, ou même seulement que j'aie jamais donné quelque occasion de me soupçonner avec fondement de l'un ou de l'autre. Je vais plus loin encore, et s'il peut prouver quelqu'un de ces points par des raisons nouvelles, et qu'il n'auroit point produites dans son livre, il n'est pas douteux que je mérite d'être puni trèsiiévèrement ; et je ne demande ni pardon ni grâce : mais s'il n'a point à produire de raisons plus décisives que celles qu'il a déjà alléguées, comme je suis très-assuré qu'il n'en produira pas; et si, de tout son ouvrage, on ne peut rien conclure, sinon qu'il m'a très -impudemment et très-atrocement calomnié, (et j'ai confiance que tous les juges équitables le reconnoîtront sans aucune peine) je les conjure très -instamment de statuer une bonne fois si les calomnies ne seront jamais punies dans ces contrées; car celle dont il s'agit est si atroce, si inexcusable et si publique, que, si elle denieuroit impunie, on seroit censé, par-ià même, donner- un libre cours à toutes les autres.

Je sais que les habitans de ces provinces jouissent d'une grande liberté; mais je me persuade que celte liberté a pour terme la sûreté des bons, et non pas l'impunité des médians. Or les bons T3euvent-i!s jamais être en sûreté, partout où l'on

CONTRE l'accusation d'athéisme. i45 accordera aux médians la facullc de leur nuire? Ce qui constitue encore principalement la liberté dans une république, n'est-ce pas l'égalité des droits pour tous ses membres, et rincorruplibilité de la justice avec laquelle les injures faites par un individu à un autre individu quelconque, sont punies, je ne dis pas avec dureté et cruauté, mais avec soin , et toutes les fois que le bon ordre l'exige. On peut quelquefois, j'en conviens, ne point sévir contre des calomnies peu graves et peu répandues : mais aucune calomnie ne peut être plus grave et plus manifeste que celle dont je me plains. Car, je ne crains pas de le dire, tuer son père, incendier sa patrie ou la trahir, sont fies crimes moins graves que celui d'enseigner çdroltement V athéisme. Et il faut observer que vous ne soutenez pas précisément que je suis un athée, dans la crainte qu'il ne parût ])eut-être dans mon fait plus d'ignorance que de méchanceté ; mais vous soutenez que je travaille adroitement et secrètement à faire couler l'athéisme dans le cœur des hommes : en quoi vous m'accusez de laplusméchanteetla plus odieuse trahison.Car, trahir Dieu, c'est un crime plusexécrable que trahir sa patrie ou ses parens^ et pour mieux persuader à vos lecteurs que je suis coupable de ce crime, TOUS répétez, à chaque page de votre livre, que je suis un personnage rusé , un fourbe , un menteur, un imposteur. Si ces qualifications me conviennent véritablement, etsi vous pouvez prouver

i46 Défense de Descartes

que vous ou quelque autre m'ayez jamais surpris avançant quelque mensonge , ou usant de la fraude la plus légère, je consens que votre professeur de Groningue soit déchargé de toute accusation, et que je subisse moi-même le châtiment dont je prétendois qu'il éloit digne. Mais s'il est vrai que, par la plus noire méchanceté, vous ayez chargé de tant de qualifications odieuses l'homme du monde qui les mérite le moins, et si vous ne l'en avez chargé que dans la vue de persuader qu'il est un apôtre caché de l'athéisme, je demande s'il est une nation sur la terre, où un délit semblable puisse demeurer impuni, surtout, si peu content d'insinuer votre calomnie à l'oreille d'une ou deux personnes, vous l'avez répandue«dans toute la terre.

11 arriva, il y a trois ans, que, lorsqu'on publia contre moi un libelle, imprimé à La Haye, sans nom d'auteur, et si méprisable que , quoique le vôtre lui soit bien supérieur en méchanceté, il ne lui est cependant qu'égal en platitudes et en inepties, il arriva, dis-je, que beaucoup de personnes en France, en Angleterre et ailleurs, s'empressèrent de le connoître ; et après l'avoir lu , furent aussi surprises qu'indignées que, dans une nation aussi polie que la vôtre, on put souffrir tant île grossièretés et d'absurdités. Mais que diront les mêmes personnes, quand elles verront, dans votre ouvrage, réunie à l'absurdité des raisonuemens et à l'indignilé des injures, fatrocilé des calomnies?

CONTRE l'accusation d' ATHÉISME. l47

qne cliront-ellcs, quand elles sauront que l'ouvrage porte en lèlc le nom d'un professeur de philosophie dans une de vos académies , et que vous qui êtes professeur de théologie dans une autre académie, vous qui voulez qu'on vous croie la gloire et V ornement des églises helgiques, en êtes le principal et véritable auteur? Elles ne croiront certaineinent pas que vous êtes stipendié par l'Etat pour composer de tels livres, et pour instruire la jeunesse qui vous est confiée à mentir avec tant d'impudeur, outrager avec tant d'indignité , calomnier avec tant de méchanceté et de licence, et pour dilTamer, par un tel emploi de votre temps, les universités de votre patrie parmi les nations étrangères.

Si les magistrats, devant qui doit répondre votre professeur deGroningue, veulent hien considérer tout ce que je viens de leur exposer, je crois qu'il sera hors d'état, dans sa défense , de rien alléguer qui soit capable de l'excuser à leurs 3'eux.

Quant à vous, il est facile de voir quel sera votre plan de défense : vous nierez tout hardimentj vous désavouerez le livre de la Philosophie carté.^ienne y et vous en promettrez peut-être un autre sous ce titre : Du tombeau de la férocité de Descartes, et de son excessiiw et inouie curiosité dans une académie , une république et une église étrangère. Vous ajouterez sans doute , c( que les « gens sages trouvent fort mauvais qu'un étranger « réfugié dans ce pays, faisant au dehors profescc sion de papisme, et n'étant au fond qu'un alhéev

î48 DÉFENSE DE DeSCARTES

ce OU (lu moins un sceptique, proteste perpétuelle-* « ment qu'il ne se mêle point de théologie et d'afa faires ecclésiastiques, et cependant que, laissant a à l'écart les philosophes et les médecins, il tourne, « sous prétexte de philosophie, toutes ses attaques « contre les théologiens , s'immisce dans ce qu'il y « a de plus important et de plus sacré dans la théo- €( logie et le gouvernement ecclésiastique, et s'ef- <( force de jeter le trouble dans les églises et les « académies : conduite dont ceux qui connoissent c( le génie des Belges , voient bien qu'il ne peut c( résulter que la division entre les principaux <( membres de la république, elle renversement de ce la république elle-même ». C'est ainsi que vous concluez les paralipomènes de votre préface.

Mais toutes ces plaintes, ces alarmes, sont si ridicules et si destituées de fondement, qu'elles ne trouveroient pas de créance, même auprès des paysans du village dont vous avez été le ministre, A plus forte raison ne peuvent-elles faire aucune impression sur les habitans d'une ville, comme la vôtre, qui abonde, autant qu'aucune autre ville des Pays-bas , en personnages éclairés et savans.

Car, premièrement, quand vous ne seriez pas le propre auteur du livre de la Philosophie cartésïenne i quand il seroit vrai, comme le pensent quelques habiles critiques, que vous en avez fourni seulement les matériaux, et quand j'aurois eu tort encore, en jugeant d'après les pensées plutôt que d'après les paroles, de supposer, comme j'ai lai»;

CONTRE l'accusation d'aTIIÉIS-ME. 1 4^

jusqu'à présent, que le livre éloil de vous, ne seroil-ce pas assez qu'il eût été entrepris pour vous plaire, et composé sous voire direction, pour que vous ne soyez pas moins coupable, que si vous seul y aviez mis les mains ?

Quand vous m'accusez ensuite d'«/ze curiosit^î excessii^e dans une académie, une république et une église étrangère , quel est tout le fondement de cette accusation ?C' est que i'ai osé examiner un lugementrendu contre moi sous le nom de votre académie; r/est que je vous ai traduit en public, comme eu étant, sinon l'unique, du moins le principal auteur; (et)'étois en droit d'en agir ainsi, puisque ce jugement a été rendu pendant votre rectorat et sous votre présidence) c'est enfin que j'ai rappelé un petit nombre de vos défauts, dans la vue qu'on n'ajoute pas si facilement foi à vos calomnies. Mais, qui ne voit ici la méchanceté la plus inconséquente? Quoi! vous voulez qu'il vous soit permis de me diffamer dans des écrits publics, moi, sur qui vous n'avez jamais eu aucune espèce de droit; et vous m'accusez d'une fierté insupportable, parce que je ne souffre pas cet inique procédé dans un profond silence! Certainement encore, vous faites injure à votre académie, à votre république et à votie église, en supposant que ■vos défauts particuliers en font partie, et même la partie la plus secrète ou la plus sainte. C'est un crime de curiosité semblable au mien, que vous reprochiez autrefois à M. Desmarcts, parce qu'il

i5o Défense de Descartes

avoit eu la témérité d'examiner vos thèses bénites : et vous, dans le même temps, n^étiez pous pas aussi trop curieux dans une république étrangère , lorsque, dans les mêmes thèses, vous accusiez d'idolâtrie les principaux habitans de Bois-le-Dnc?

Il seroit bien étonnant que vous puissiez persuader aux magistrats de votre ville, que la puissance d'un professeur de théologie, dans votre nouvelle académie, doit être telle qu'il puisse, arbitrairement et sans raison, condamner, par des jugemens publics, telles personnes qu'il lui plaira, et que les personnes ainsi condamnées ne pourront pas seulement ouvrir la bouche pour se plaindre, sans être censées aussitôt s'immiscer témérairement dans les secrets de la théologie et du gouvernement ecclésiastique y et jeter le trouble dans V académie et les églises.

C'est inutilement que vous osez me reprocher d'être un étranger et un papiste. Je n'ai pas besoin, pour confondre ce reproche, d'observer que les traités du roi mon maître avec les Etats-généraux renferment des clauses en vertu desquelles je jouirois des mômes droits que les naturels du pays, quand même j'y aborderois aujourd'hui pour la première fois : je n'ai pas encore besoin de remarquer que j'habite ces contrées depnis un si grand nombre d'années, que j'y suis si connu des plus honnêtes gens, que, quand même j'appartiendrois, par ma naissance, à un pays ennemi, on ne pourroit plus me regarder dans le vôtre

comme

CONTRE l'accusation d'aTHÉISME. i5i

comme un étranger. Il n'est pas non plus nécessaire de rappeler la liberté de religion cjui nous est accordée dans la république: il me suffit de pouvoir affirmer que votre livre est plein de mensonges si criminels, d'injures si grossières, de calonuiies si atroces, qu'un ennemi ne pourroit les employer à l'égard d'un ennemi, ni un lidèle à l'égard des infidèles, sans faire connoître, parlà même, qu'il est un méchant homme. J'ajoute que j'ai toujours remarqué tant d'honnêteté dans les hommes de votre nation; que j'ai reçu , de tous ceux avec qui j'ai vécu ou j'ai eu quelque rapport particulier, tant de témoignages d'amitié; que j'ai reconnu tous les autres si obligeans, si éloignés de celte grossière et odieuse liberté qui permet d'insulter ceux^méme que nous ne connoissons pas, et qui ne nous ont donné aucun sujet d'offense, que je ne doute pas qu'ils n'aient bien plus d'éloignement de vous , qui êtes pourtant leur compatriote, qu'ils ne peuvent en avoir d'ua

étranger quelconque. Enfin, l'esprit des Belges m'est assez connu, pour pouvoir assurer que ceux d'entr'eux qui remplissent les magistratures, peuvent bien, il est vrai, différer souvent, à l'exemple de Dieu, la punition des méchans ; mais que si l'audace de ceux-ci est portée au point qu'ils croient devoir la réprimer, alors aucune vaine défense ne pourroit les éblouir, ni arrêter le cours de la justice.

Aa

i52 DÉFENSE DE Descartes , etc.

Et vous qui avez si dangereusement compromis l'honneur de votre profession et de votre religion , en publiant des livres absolument vides de raison et de charité, et pleins seulement de calomnies, craignez qu'ils ne jugent nécessaire, pour l'honneur de la religion, de ne point laisser de si grands excès impunis (i).

(i) Après avoir la cette défense de Descartes , on est sans doute étonné, peut-être même un peu scandalisé de la chaleur et de la véhémence avec laquelle il poursuit son adversaire : il faut cependant en conclure seulement que Descartes élolt affecté, jusqu'au suprême degré, de l'accusation d'athéisme intentée contre lui par Voëtius, aceusation qu'il regardoit comme la plus odieuse et la plus infamante de toutes. Mais on auroit tort de conclure que le ressentiment qu'il en avolt conçu , contre ce ministre protestant, étoit implacable; car voici ce qu'en i645 il écrivoit au sieur Tohie Dandré. On voit, dans ce fragment de lettre , une maxime Lien digne du bon esprit et du bon coeur de Descartes : « De « quelque naturel que soit Schookius, (ce Schookius étoit un « professeur dcGroningue, qui avoit prêté son nom et sa « plume à Voëtius contre Descaries) je suis tout-à-fait per- « suadé que vous ne désapprouverez pas que j'offre de me ré- « concilier avec lui. Il n'y a rien de plus doux dans la vie que ({ la paix; et il faut se souvenir que la haine du plus petit « animal, ne fùt-il qu'une fourmi , est capable de nuire quel- (t quefois , mais qu'elle ne sauroit être utile à rien. Je ne re- « fuserois pas même l'amitié de Voëtius, si je croyois qu'il )) me l'offrît de bonne foi ». {BailUt , pag. 26/.)

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