‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 17 sur 58 · CONTRE LA PREUVE PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

CONTRE LA PREUVE PRÉCÉDENTE

El certes, je ne vois rien en cela que vous puissiez nier; car niericz-vous qu'il sulîit que nous concevions clairenu iit une cliose sans nne autre, pour savoir qu'elles sont réellement distinctes? Donnez-nous donc quelque signe plus certain de la distinction réelle, si cependant on en peut donner quelqu'un. Car, que dircz-vous? sera-ce que ces clioses-là sont réellement distinctes, dont chacune peut exister sans l'autre? Mais, encore unelois, je vous demanderai d'où vous connoissez qu'une chose peut exister sans une autre? car, afin que ce soit un signe de distinction, il est nécessaire qu'il soit connu.

Peut-être direz-vous que les sens vous le font connoître , parce que vous voyez une chose eu l'absence de l'autre, ou que vous la touchez, etc. Mais la foi des sens est plus incertaine que celle de l'entendement. Souvenez-vous que- nous avons prouvé , à la fin de la seconde Méditation , que les corps mêmes ne sont pas proprement connus par les sens, mais par le seul entendement....

Je réponds 2°. que s'il y en a qui nient qu'ils aient des idées distinctes de l'esprit et du corps, je ne puis autre chose que les prier de considérer assez attentivement les choses qui sont contenues dans la seconde Méditation , et de remarquer que l'opinion qu'ils ont , que les parties du cerveau concourent avec l'esprit pour former nos pensées, n'est rondée sur aucune raison positive, mais seu-

i6o Autre preuve

lemerit sur ce qu'ils n'ont jamais expérimenlé d'avoir été sans corps , et qu'assez souvent ils ont été troublés par lui dans leurs opérations ; et c'est comme si quelqu'un, de ce que, dès son enfance, il auroit eu des fers aux pieds , estimoit que ces fers fissent une partie de son corps, et qu'ils lui fussent nécessaires pour marcher.

Autre preuve de la simplicité de l'a me.

{Médit. VI, p. 91.)

Il y a une grande différence entre l'esprit et le corps, en ce que le corps, de sa nature, est toujours divisible , et que l'esprit est entièrement indivisible. En effet, quand je le considère, c'est-àdire quand je me considère moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense, je ne puis distinguer en moi aucunes parties, mais je connois et conçois fort clairement que je suis une chose absolument une et entière. Et quoique tout l'esprit semble être uni à tout le corps, cependant lorsqu'un pied, ou un bras, ou quelque autre partie vient à en être séparée, je connois fort bien que rien pour cela n'a été retranché de mon esprit j et les facultés de vouloir, de sentir, de concevoir, etc., ne peuvent pas non plus être dites proprement ses parties : car c'est le même esprii

DE LA SIMPLICITÉ DE i/aMK. iGl

qui s'emploie tout entier à vouloir, et tout entier à sentir et à concevoir , etc. Mais c'est tout le contraire dans les choses corporelles ou étendues ; car je n'en puis imaginer aucune, quelque petite qu'elle soit, que je ne mellc aisément en pièces par ma pensée, ou que mon esprit ne divise fort facilement en plusieurs parties, et par conséquent que je ne connoisse être divisible : ce qui sulfiroit pour m'apprendrc que l'esprit oul'amede l'homme est entièrement diUérenle du corps, si je ne l'avois déjà d'ailleurs assez appris.

Comment Descartes s'est confirmé dans la connaissance de la vérité précédente.

( Mfvit. Rép. aux sixièmes object. , p. 546.)

Lorsque j'eus la première fois conclu, en conséquence des raisons qui sont contenues dans mes Méditations, que l'esprit humain est réellement distingué du corps, et qu'il est même plus aisé à connoître que lui...., je confesse que cependant je ne fus pas pour cela pleinement persuadé, et qu'il m'arriva presque la même chose qu'aux aslronojnes, qui, après avoir été convaincus par de puissantes raisons , que le soleil est plusieurs fois plus grand que toute la terre, ne sauroicnt pourtant s'empêcher de juger qu'il est plus petit, lorsqu'ils

i62 Comment Desc. s'est confirmé

Yiennenl à le regarder. Mais après que j'eus passé plus avant, et qu'appuyé sur les mêmes principes, j'eus porté ma considération sur les choses physiques ou naturelles, examinant premièrement les notions ou les idées que je trouvois en moi de chaque chose, puis les distinguant soigneusement les unes des autres, pour faire que mes jugemens eussent un entier rapport avec elles, je reconnus qu'il n'y avoit rien qui appartînt à la nature ou à l'essence du corps, sinon qu'il est une substance étendue en longueur , largeur et profondeur, capable tic plusieurs figures et de divers mouve- 3nens, et que ses figures et sesmouvemensn'étoient autre chose que des modes, qui ne peu vent jamais ttie sans lui: mais que les couleurs, les odeurs, les saveurs, et autres choses semblables, n'étoient rien quedcssenliniens, qui n'ont aucune existence hors de ma pensée, et qui ne sont pas moins différens des corps, que la douleur diftère de la figure ou du mouvement de la fièche qui la cause; et enfin que la pesanteur , la dureté, la vertu d'échauffer, tl'atlirer, de purger, et toutes les autres qualités que nous remarquons dans les corps, consistent seulement dans le mouvement ou dans sa privalion, et dans la configuration et arrangement des parties.

Toutes ces opinions étant fort différentes de celles que j'avois eues auparavant touchant les mêmes choses , je commençai ensuite à considérer

DANS LA YKlllTH IMVÉCÉDENTE. iG3

pourquoi j'en avois eu d'autres ci-tlevanl, cl ]o trouvai que la principale raison éloit que, des ma jeunesse, j'avois fait plusieurs jugemcns touchant ]es choses naturelles, (comme celles qui dévoient beaucoup contribuer à la cotiservalion de ma vie, dans laquelle je ne laisois que d'entrer) et que j'avois toujours retenu depuis les mêmes opinions que j'en avois eues aulreiois. Et parce que mon esprit ne se servoit pas bien en ce bas âge des organes du corps, et qu'y étant trop attaché, il ne pensoifc rien sans eux , aussi n'apercevoit-il que confusément toutes choses. Et quoiqu'il eùlconnoissance de sa propre nature, et qu'il n'eût pas moins en soi l'idée de la pensée que celle de l'étendue, néanmoins, parce qu'il ne concevoit rien de purement intellectuel qu'il n'imaginât aussi en même temps quelque chose de corporel, il prenoit l'un et l'autre pour une même chose, et rapportoit au corps toutes les notions qu'il avoit des choses intellectuelles. Et parce que je ne m'étois jamais depuis délivré de ces préjugés , il n'y avoit rien que je connusse assez distinctement, et que je ne supposasse être corporel....

Après que j'eus considéré toutes ces choses , et que j'eus soigneusement distingué l'idée de l'esprit humain des idées du corps et du mouvement corporel, et que je me fus aperçu que toutes les autres idées que j'avois eues auparavant , soit des qualités réelles, soit des formes substantielles.

i64 Comment Desc. s'est confirmé avoient été par moi corn posées, ou forgées par mon esprit, je n'eus pas beaucoup de peine à me défaire de tous les doutes qui sont ici proposés.

Car, premièrement, je ne doutai plus que je n'eusse une claire idée démon propre esprit, duquel jenepouvois pas nier que je n'eusse connoissance, puisqu'il m'étoit si présent et si conjoint. Je ne mis plus aussi en doute que celle idée ne fût entièrement différente de celles de toutes les aulres choses, et qu'elle n'eût rien en soi de ce qui appartient au corps, parce qu'ayant recherché trèssoigneusement les vraies idées des autres choses , et pensant même les connoîlre toutes en général , je ne trouvois rien en elles qui ne fût en tout différent de l'idée de mon esprit. Et je voyois qu'il y avoit une bien plus grande différence entre ces choses, (qui , quoiqu'elles fussent tout à la fois en ma pensée, me paroissoient néanmoins distinctes, et différentes comme sont l'esprit et le corps) qu'entre celles dont nous pouvons , à la vérité , avoir des pensées séparées , en nous arrêtant à l'une sans penser à l'autre, mais qui ne sont jamais ensemble en notre esprit, sans que nous ne voyions qu'elles ne peuvent pas subsister séparément. Ainsi, par exemple, Fimmensilé de Dieu peut bien être conçue, sans que nous pensions àsajusticej mais on ne peut pas les avoir toutes deux présentes à son esprit, etcroire que Dieu puisse être immense, sans être juste. Et l'on peut aussi fort bien con-

DANS LA Vj':niTK PIIKCK DENTE. lf)f)

ïioître l'existence de Dieu , sans que l'on saclie rien des personnes de la Irès-sainte Trinité, (qu'aucun esprit ne sauioit bien entendre, s'il n'est éclairé des lumières de la foi) mais lorsqu'elles sont une fois bien entendues, je nie qu'on puisse concevoir enlr'elles aucune distinction réelle à raison de l'essence divine, quoique cela se puisse à raison des relations.

Enfin, je n'appréhendai plus de m'etre peutêtre laissé surprendre et prévenir par mon analyse, lorsque voyant qu'il y a des corps qui ne pensent point, ou plutôt concevant très-clairement que certains corps peuvent être sans la pensée, j'ai mieux aimé dire que la pensée n'appartient point à la nature du corps, que de conclure qu'elle en est un mode, sur ce que j'en voyois d'autres (savoir ceux des hommes) qui pensent : car, à dire vrai, je n'ai jamais vu ni compris que les corps humains eussent des pensées, mais seulement que ce sont les mêmes hommes qui pensent, et qui ont des corps. Et j'ai reconnu que cela se fait par la composition et l'assemblage de la substance qui pense, avec la corporelle, parce que, considérant séparément la nature de la substance qui pense , je n'ai rien remarqué en elle qui pût appartenir au corps, et que je n'ai rien trouvé dans la nature du corps, considérée toute seule, qui pût appartenir à la pensée. Mais au contraire, examinant tous les modes tant du corps que de l'esprit, je n'en ai pas

i66 Comment Desc. s'est CONFIRMÉ, etc.

remarqué un , dont le concept ne dépendît entièrement du concept même de la chose dont il est le mode. Aussi de ce que nous voyons souvent deux choses jointes ensemble, on ne peut pas pour cela inférer qu'elles ne sont qu'une même chose j mais de ce que nous voyons quelquefois l'une de ces choses sans l'autre, on peut fort bien conclure qu'elles sont diverses.

Et il ne faut pas que la puissance de Dieu nous empêche de tirer cette conséquence : car il n'y a pas moins de répugnance à penser que des choses que nous concevons clairement et distinctement, comme deux choses diverses, soient faites une même chose en essence , et sans aucune composition , que de penser qu'on puisse séparer ce qui n'est aucunement distinct. Et par conséquent, si Dieu a mis en certains corps la faculté de penser, (comme en effet il l'a mise en ceux des hommes) il peut, quand il voudra, l'en séparer; et ainsi elle ne laisse pas d'être réellement distincte de ces corps.

Défense de r immatérialité de Varna contre diverses ohjectioîis.

(3IÉDIT. Rcp. aux sixiimes ohject. , pag. SaS.)

On m'objecte que lorsque je dis : Je pense, donc je suis y ou poLUToit me répondre : Vous vous trompez, iwus ne pensez pas, vous êtes seulement mû, et vous n'êtes autre chose qu'un mouvement corporel; personne n'ayant encore pu jusqu'ici comprendre le raisonnement par lequel vous prétendez avoir démontré qu'il n'y a point de mouvement corporel qui puisse légitimement être appelé du nom de pensée.

Je réponds qu'il est absolument impossible que celui qui, d'un côté, sait qu'il pense, et qui d'ailkurs connoît ce que c'est que d'être mû, puisse jamais croire qu'il se trompe, et qu'en effet il ne pense point , mais qu'il est seulement mû : car ayant une idée, ou une notion toute autre de la pensée que du mouvement corporel, il faut nécessairement qu'il conçoive l'un comme différent de l'autre; quoique pour s'être trop accoutumé à attribuer à un même sujet plusieurs propriétés différentes, et qui n'ont entr'elles aucune affinité, il puisse se faire qu'il révoque en doute, ou même qu'il assure, que c'est en lui la même chose qui

Bb

s 68 Défense

pense et qui est mue. Or il faut remarquer que les choses dont nous avons tliiférenles idées, peuvent être prises en deux façons pour une seule et même chose, c'est-à-dire , ou en unité et identité de nature, ou seulement en unité de composition. Ainsi, par exemple, il est bien vrai que l'idée de ]a figure n'est pas la même que celle du raouveinentjqueractionparlaquellej'entendsjestconçue sous une autre idée que celle par laquelle je veux ; que la chair et les os présentent des idées différentes ; et que l'idée de la pensée est toute autre que celle de l'étendue. Et néanmoins nous concevons fort bien que la même substance , à qui la figure convient, est aussi capable de mouvement, de sorte qu'être figuré et être mobile, n'est qu'une même chose en unité de nature ; comme aussi ce n'est qu'une même chose en unité de nature , de vouloir et d'entendre: mais il n'en est pas ainsi de la substance que nous considérons sous la forme d'un os, et de celle que nous considérons sous la forme de chair; ce qui fait que nous ne pouvons pas les prendre pour une même chose en unité de nature, mais seulement en unité de composition, en tant que c'est un même animal qui a de la chair et des os.

Maintenant la question est de savoir si nous concevons que la chose qui pense, et celle qui est étendue, soient une même chose en unité de nature; en sorte que nous trouvions qu'entre la

t)È L'iMMATlÎRIALITJi: DE l'AMË. iSq

pensée et retend uc, il y ait une connexion et afTinilé pareille à celle que nous remarquons entre lo mouvement et la ligure, l'action de l'entenclemcnt et celle de la volonté^ ou plutôt si elles ne sont pas appelées une en unité de composition, en tant qu'elles se rencontrent toutes deux dans un mémo animal homme, comme des os et de la chair dana un même animal ; et pour moi c'est là mon sentiment : car la distinction ou diversité que je remarque entre la nature d'une chose étendue et celle d'une chose qui pense, ne me paroît pas moindre que celle qui est entre des os et de la chair.

Mais parce qu'en cet endroit on se sert d'autorités pour me combattre , je me trouve obligé , pour* empêcher qu'elles ne portent aucun préjudice à la vérité, de répondre à ce qu'on m'objecte, {que personne n'a encore pu comprendre ma démonstrailon) que quoiqu'il y en ait fort peu qui l'aient soigneusement examinée, il s'en trouve néanmoins quelques-uns qui sont persuadés qu'ils l'en-tendent, et qui s'en tiennent entièrement convaincus. Et comme on doit ajouter plus de foi à tin seul témoin, qui , après avoir voyagé en Amérique, nous dit qu'il a vu des Antipodes, qu'à mille autres qui ont nié ci-devant qu'il y en eût , sans en avoir d'autre raison , sinon qu'ils ne le savoient pas ; de môme ceux qui pèsent comme il faut la valeur des raisons, doivent faire plus d'état

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