PRÉLIMINAIRE. XXV
hommage sur ce point. Jacques Goliiis, professeur à Lejde, n'a point craint de dire que Descartes s'est élevé bien au-dessus des anciens et des modernes les plus distingués par leur génie ^ veterum omnium ac recentiorum ingénia hic suhvertity et qu'il a fait dans les mathématiques ce qui semble surpasser les forces de l'esprit humain. Marcsius ou Desmarets, dans son Traité de l'abus de la philosophie cartésienne en théologie, déclare que dire que Descartes a été l'Archimède de son siècle, ce n'est pas assez dire. Le célèbre Spanheim, dans une lettre écrite sur les différends de religion dans la Belgique, où l'on a voit impliqué la philosophie de Descartes, convient qu'on ne peut disputer à ce philosophe le premier rang dans la géométrie et la dioptrique.
Effectivement Descartes débuta dans cette science par la solution d'un problème qui avoit arrêté tous les géomètres anciens. L'algèbre prit entre ses mains des accroissemens étonnans. Il est le premier qui ait imaginé de l'appliquer à la géométrie: cette invention, au jugement d'habiles géomètres, suppose
xxvj Discours
un plus grand effort de génie que l'invention du calcul différentiel, qui fait pourtant la principale gloire de Leibnitz et de Newton. a C'est, dit un géomètre qui mérite bien a d'être cru dans cette partie, une idée des « plus vastes et des plus heureuses que Fesa prit humain ait jamais eues, et qui sera « toujours la clef des plus profondes recher- (( ches, non -seulement dans la géométrie « sublime , mais dans toutes les sciences a physico-mathématiques». (D'Alembert, Discours préliminaire). Et telle est, remarquons-le en passant, la modestie de Descartes, ou, si l'on veut, le noble sentiment de sa supériorité, que dans les démêlés fréquens qu'il eut avec quelques géomètres jaloux de sa gloire, et qui cherchoient à la déprimer, à peine parle-t-il de cette étonnante invention, ou s'il en parle, c'est sans aucun dessein d'en faire remarquer toute l'importance.
Ce n'est pas qu il ne connût parfaitement l'importance de ce qu'il avoit fait, et ne sentit tout ce qu'il pou voit faire encore : mais il ne versoit guère ce sentiment que dans le cœur
PRÉLIMINAIRE. XXVlj
ilcsonami^jlcP.iNîersenne.DanslaLeltreyS'.
de Fan 1657, tome III, il lui dit à l'occasion de Viete, fameux géomètre: ((J'ai commencé (( où il avoit achevé; ce que j'ai fait toutefois (( sans y penser : car j'ai plus feuilleté Viete (( depuis que j'ai reçu votre dernière lettre, (( que je n'avois fait auparavant.... Au reste, (( ayant déterminé , comme j'ai fait en cha- (( que genre de question, tout ce qui s'y peut (( faire, et montré les moyens de le faire, (( je prétends qu'on ne doit pas seulement a croire que j'ai fait quelque chose de plus (( que ceux qui m'ont précédé, mais aussi, (( qu'on doit se persuader que nos neveux (( ne trouveront jamais rien en cette matière (( que je ne pusse avoir trouvé aussi bien (( qu'eux, si j'eusse voulu prendre la peine (( de le chercher. Je vous prie que ceci de- « meure entre nous; car j'aurai une grande (( confusion que d'autres sussent que je vous (( ai tant écrit sur ce sujet ».
Il avoit déjà dit, au commencement de cette lettre, dans l'intime sentiment de sa force;- (( Dès le commencement de ma géométrie, (c je résous upq ç^ueatiQn qui, par le témoi-
xxviij Discours
« gnage de Pappus , n'a pu être résolue <( par aucun des anciens, et l'on peut dire <( qu'elle n'a pu l'être non plus par aucun des (( modernes..,. Ce que je donne au second c( livre touchant la nature et les propriétés (( des lignes courbes, et la façon de les exac( miner, est, ce me semble, autant au-delà <( de la géométrie ordinaire, que la rhétori- « que de Cicéron est au-delà de l'A, B, C, (( des enfans ».
A-t-on bien remarqué ce qu'a dit Descartes : Nos neveux ne tî'ouveront j amais rien en géométrie , que je ne pusse avoir trouvé aussi bien qu'eux, si j'eusse vouluprendre la peine de le chercher. Auroit-il trouvé le calcul de l'infini, ou des infiniment petits, s'il a voit continué de s'appliquer à la géométrie, et de suivre ses principes? Notre confiance en Descartes nous engage à le croire : et cela est d'autant plus vraisemblable, que d'habiles géomètres ont remarqué qu'il en avoit donné clairement la première idée, dans son problême général des tangentes (i).
(i) Descaries a cru qu'il y avoit des infinis plus grands
PRÉLIMINAIRE. Xxix
Nous avons dit que la géométrie avoit fourni à Descartes le titre à une gloire immortelle, le plus universellement reconnu. Nous ne connoissons qu'un seul homme qui Tait contesté; c'est Wallis, célèbre mathématicien anglois, apparemment par une suite de la rivalité nationale. Il n'a rien négligé pour ravir à Descartes le mérite de ses inventions en algèbre et en géométrie, et il les a toutes revendiquées pour flarriot, son compatriote. Mais M. de Montucla, dans son Histoire des Mathématiques, tome II, page 85, démontre jusqu'à l'évi-
les uns que les autres ; ce qui est un grand pas vers la théorie des infiniment petits. Dans votre lettre du i4, vous me disiez, écrlvoit-il au P. Mersenne, que s'il y avoit une ligne infinie , elle auroit un nombre infini de pieds et de toises , et par conséquent, que le nombre infini des pieds , seroit six fois plus grand que le nombre des toises. Concedo totam. Donc ce dernier n'est pas infini. Nego consequentlam. Mais un infini ne peut pas être plus grand que l'autre. Pourquoi non? Quid absurde, principalement s'il est seulement plus grand in ratione finita , ut hic uhi multiplicntio per sex est ratio fmita , quœ niJiil atlinet ad infinilum,. Et de plus quelle raison avons-nous de juger si un infini peut cire plus grand que l'autre, ou non, vu qu'il cesseroit d'être infini si nous pouvions le compreudre, Tome II, Lettre CI f^, page At^, un i62o.
XXX Discours
dence que cette accusation de plagiat intentée contre Descartes, est très-mal fondée, qu'elle est même on ne peut pas plus absurde.
Mais la vérité nous oblige de dire qu'en pénéral les Anglois ne sont point aujourd'hui aussi justes à l'égard de Descartes que les François l'ont toujours été à l'égard de Newton. Nous pourrions citer en exemple plusieurs autres sa vans anglois, tels que Keil, Maclaurin. Ce dernier, dans le F", livre des Découvertes philosophiques de Nev^'lon, page 69, ne craint point d'appeler le système de Descartes une rapsodie qui ne mérite pas même qu'on la réfute, une entreprise extravagante, etc.
Peut-être M. Newton lui-même n'est pas à l'abri de tout reproche sur cet article : du moins quelques traits rapportés par le docteur Pemberson, n°. 5i, nous le feroient soupçonner.
Mais sur un point où notre jugement ne peut être compté que pour très-peu de chose , il vaut mieux entendre parler Leibnitz. (( Vous avez raison^ écrit-il à M. Bour-
PRÉLIMINAIRE. XXXJ
f( guet, d'être choqué des expressions peu (( polies de celui qui a Tait la prélace de la <( seconde édition de M. Newton (Cotes), et ((je m'étonne que i\l. Newton Fait laissé pasce ser. Ils dévoient parler avec plus de con* « sidéra tion de M. Descartes, et avec plits de <( modération de ses sectateurs )). (Tome II, page 53o).
Au témoignage de Leibnitz joignons celui du P. Boscovich. On sait quelle étoit l'étendue et la profondeur de ses connoissances en géométrie et en physique. Il n'étoit ni anglois ni françois? Il n'avoit donc aucun intérêt de favoriser une des deux nations préférablement à l'autre. C'est donc un témoin en même temps le plus éclairé et le plus désintéressé. Or, voici ce qu'il avance, n\ 26, page 09, de son célèbre Commentaire sur le poème de F Arc-en-ciel du P. Noceti, son confrère, imprimé à P\ome en 1747. (( Il est constant que Descartes a « beaucoup plus contribué à l'explication de <( Farc-en-ciel que Newton ne le donne à <( entendre, ad explicationem iiidis multô a sanè plus contulit quàm ipsi à New-
xxxîj Discours
a tono trihui videtur. Tous ceux qui avant u Descaries , passent pour avoir proposé et « connu les fondemens de l'explication de (( ce phénomène^ et dont les ouvrages ont (( pu tomber entre mes mains, n'ont rien ou a presque rien contribué à l'explication de (( Farc-en-ciel, et reliqiù quiante Cartesiani « iridis explicandœ fundamenta et nosse a et pj'oposuisse dicuntur , quoTuni qiii- (( dejii opéra nancisci potiiinius , aut nihil (( autferè nihil ad ipsam explicandajn iri- « dem co;z^z/Ze77/7i^)).LeP.Boscovicli prouve surtout son assertion en analysant le travail de De Dominis, qui est celui auquel Newton paroît vouloir faire honneur de cette explication plutôt qu'à Descartes. 11 analyse aussi le travail de Kepler sur le même objet : car on a voulu aussi faire honneur à ce célèbre astronome de l'explication de l'arc - en - ciel. Toute cette discussion du P. Boscovich est aussi lumineuse qu'intéressante; et il conclut par ce témoignage : « Des- « cartes est donc le premier qui ait jeté les (( fondemens de l'explication du phénomène a de l'arc-en-ciel , et il a élevé tout le corps
(( de
PRÉLIMINAIRE. XXXllI
f< de rédifice jusqu'au soininet, en sorte que « Newton n'a eu besoin que d'y mettre le (( comble. Is primas iridis explicandœ et a fundamenta jecit , et vero etiam œdifi- « cii totius molem inaximâ ex parte erexit <i et ad fastigiuni duxit , à ]\ewtoJio de- (( mum impositum ».
L'arc-en-ciel est le phénomène de la na^ ture le plus frappant, le plus singulier, celui dont il paroît d'abord plus difficile d'assigner la véritable cause. Hé bien , Descartes doit donc être regardé, préférablement à tout autre, comme celui qui, le premier, à l'aide de la dioptrique, dont il est l'inventeur, en a donné l'explication, et une explication si satisfaisante, qu'elle ne laisse lieu à aucun doute. Ce trait seul suffiroit pour rendre sa mémoire immortelle (i).
(i) Descartes est le premier qui a tenté d'expliquer le flux et le reflux de la mer. Il l'altribuoit à la pression de l'atmosphère : cette explication a paru insuffisante. Mais au moins il a mis les autres sur la voie d'eu imaginer une plus heureuse. « Descaries, ce grand philosophe François, dit « M. Euler [Lettre LXIII , à une princesse d'Allemagne^, a « remarqué que le flux et reflux delà mer se régloitprincipa- « lemem sur le mouvement de la lune j ce qui étoit déjà sans
xxxiv Discours
M. d'Alembert, qui a rendu si hautement justice à la géométrie de Descartes, en a fort peu rendu à sa métaphysique. Mais M. d'Alembert étoit géomètre, et n'étoit point métaphysicien ; et d'ailleurs aucun intérêt de société ou de parti, aucune particulière disposition de coeur n'empêchoit qu'il ne tînt la balance juste, dans le jugement qu'il portoit sur la géométrie de Descartes, tandis qu'il n'en étoit pas ainsi, quand il s'agissoit de juger sa métaphysique. La inétaphysique de Descartes j dit-il, aussi ingénieuse et aussi nouvelle que sa physique, a eu le même ^ort à peu près. Il veut dire apparemment qu'elle a été généralement abandonnée, et qu'elle est devenue presque ridicule, comme ses tourbillons. Mais, sans doute, M. d'Alem-
<c contredit une très-grande découverte L'efibrt de Des-
« [cartes pour expliquer le flux et reflux de la mer n'a pa» « eu de siiccès ; luàis la liaison de ce phénomène avec le u, mouvement delà lune, que le philosophe a si bien dévelop- « pée, a mis ses successeurs en état d'y employer plus heu- « reusement leurs lumières ».
Quel homme que celui qui eut de si vastes conceptions y qui en s'égarant a mis tous les autres sur la véritable voie y et dont les erreurs ont été pour eux une source de lumières.
rn ELIMINA IRE, XXXV
bert n'a pas voulu parier de la mélîiude que Descaries a introduite dans la métaphysi*que, car c'est la méthode des géomètres (i) ; et peut-être l'application de cette méthode géométrique à la métaphysique , n'est pas moins digne d'admiralion, et n'a pas été moins utile au genre humain, que Papplica^ tion de Falgèbre à la géométrie. Nous ne pensons pas non plus que la métaphysique de Descartes ait paru^ au jugement de d'Alembert, tombée dans un si grand discrédit, précisément parce qu'elle aboutissoit à démontrer l'existence de Dieu et la spiritualité de l'ame, puisqu'il fait profession, en
(i) M. Baillet(Fïe de Dsscarlcs , tom. II , p. 484), nous appreml une anecdore qui montre que Descartes avoit ea l'idée de sa méthode , et en avoit fait usage de très-bonne heure. <( Etant encore à la Flèche, dit-il, ii s'éloit formé une « méthode singulière de disputer en philosopliie, qui ne dé- « plaisoit pas an recteur et au préfet, quoiqu'elle donnât uA « peu d'exercice à son régent. Lorsqu'il étoit question de « proposer un argument, dans la dispute il faisoit d'ahorJ « jdusieurs demandes touchant les définitions des noms. Après « il vouloit savoir ce que l'on enteudoit par certains prince cipes reçus dans l'école. Ensuite il demandoit si on ne con- « venoit pas de certaines vérités connues, dont il faisoit de- «( meurer d'accord : d'où il formoit enfin un seul argument, « dont il cloit fort difficile de se débarrasser».
:s:xxvj Discours
quelques endroits de son Discours, de croire l'une et l'autre ; mais ce qui lui a fait tenir ce langage, n'en doutons pas, c'est la doctrine de Descartes sur les idées innées : et effectivement , quelques lignes plus bas , il dit : Sans doute Descartes s'est trompé sur les idées innées.
Si on en croit la troupe des philosophes les plus modernes qui combattent sous la bannière de M. d'xiiembert , les idées innées sont des chimères, l'opinion de Descartes, qui les a soutenues, est une erreur grossière y un exemple mémorable de la foihlesse de l'esprit humain. Il n'est rien de si commun dans leurs écrits que ce langage. La plupart le répètent, sans avoir jamais pris la peine d'examiner la question , et même sans l'entendre. M.Thomas lui-même, dans VÉloge de Descartes, p. 5o, n'a pu se préserver du préj lîgé dominant : mais avec quels égards pour Descartes, et avec quelle noblesse de sentimeDS?((Ferai-je voir ce grand homme, « malgré la circonspection de sa marche, « s'égarant dans la métaphysique, et créant a. son svstôme des idées innées? Mais cette
PRELIMINAIRE. XXXVlj
« erreur même tenoit à la grandeur de son <( génie. Accoutumé à des méditations pro- « fondes, habitué à vivre loin des bornes (( des sens, à chercher dans l'intérieur de (( l'ame ou dans l'essence de Dieu, l'origine, « l'ordre et le lil de ses connoissances, pouce voit-il soupçonner que l'ame fut entièrece ment dépendante des sens pour les idées? a N'étoit-il pas trop avilissant pour elle « qu'elle ne fut occupée qu'à errer sur le a monde physique pour y ramasser les ma- (( tériaux de ses connoissances, comme le a botaniste qui cueille ses végétaux, ou à « extraire des principes de ses sensations , (( comme le chimiste qui analyse les corps? a D'ailleurs, peut-être que Descartes vit dans (( les idées innées un pont de communi- (( cation entre l'ame et la matière; depuis (( on a eu l'audace de rompre le pont 5 mais (( cpii maintenant pourra nous expliquer (( comment se fait ce passage )) ?
Enfin, pour rejeter avec dédain les idées innées, il suffit à un certain nombre des auteurs qu'on appelle philosophes (1), que
(î) M. de Laharpe dlsoit cpc le nom de philosophe, apT-
xl Discours
ce essentielle où est, dans toutes ses modifî- <( cations , la matière , de l'impression du « premier moteur , et par ce moyen il a fa- <c cilité l'accord de la raison avec la foi. A <( l'aide de cette science transcendante , il a <( parfaitement senti l'usage de la géométrie « dans l'étude de la nature, et s'est ouvert (( cette vaste carrière de la physique expéri- <( mentale , où d'autres venus ensuite ont « fait des progrès étonnans. Tous ceux qui <c depuis lui pensent et raisonnent, lui doi- (( vent cet art précieux de penser et de rai- <( sonner , qui nous a valu une foule d'ex-
<( cellens ouvrages Se vante qui pourra
<( dans l'ordre de l'esprit, et dans un ordre «purement humain, d'avoir fait de si a grandes choses».
Pievenons aux idées innées. Ce n'est point ici le lieu d'exposer fidèlement le sentiment de Descartes, communément très-mal entendu , et de le défendre contre les attaques de Locke. Pour rendre les admirateurs de ce dernier plus réservés et plus modestes, qu'ils sachent que Leibnitz , ce génie bien supérieur à Locke, même en métaphysique^
rnÉLTMINAlRE. xlj
qui connoissolt parfaitement les Essais sur l'entendement humain de cet auteur, puisqu'il les a analysés, et même fondu dans un de ses ouvrages ayant pour titre : Nouveaux Essais suî' Ventenclement humain^ qui étoit bien plus disposé à censurer qu'à louer Descartes: hé bien, qu'ils sachent que Leibnitz n'a point été touché des raisonnemens de Locke, qu'il les a réfutés; en un mot, qu'il a défendu hautement l'opinion de Descartes sur les idées innées : qu'ils apprennent encore que le cardinal Gerdil , l'un des plus sages et des plus savans métaphysiciens de ce siècle, s'est déclaré ouvertement en faveur de l'opinion de Descartes. Nous les invitons à lire les écrits de l'un et de l'autre; et s'ils ne sortent pas de cette lecture, persuadés qu'on peut dire dans un sens très-véritable que nous avons des idées et des principes innés, au moins ils seront convaincus qu'il y a autant de témérité que d'indécence à traiter cette doctrine d'absurde (i).
(i) Je crois que ceux qui s'élèvent si hautement contre la doclriae de Descartes, sur les idées innées, n'ont point ut!;e
xlij Discours
Nous avons insinué plus haut que les trois grands titres de Descartes à l'immortalité étoient sa géométrie, sa métaphysique et sa physique. Les deux premiers sont purs, si je peux m'exprimer de la sorte; je veux dire qu'ils sont exempts de toute erreur, ou si on a prétendu en découvrir quelqu'une, la justification de Descartes est facile. Mais il n'en est pas de même du troisième, c'està-dire, de sa physique, qui a pourtant beaucoup plus contribué à la célébrité de son nom que sa géométrie et sa métaphysique. Elle a essuyé, dans plusieurs de ses points, des reproches bien fondés. Mais on peut dire, dans un sens très-juste, que ces reproches doivent tomber sur elle seulement et non point sur Descartes. Celte proposition, qui a l'air d'un paradoxe , paroitra bientôt claire et véritable.
idée juste de celte doctrine. Ils s'imaginent que Descartes enseigne que les idées innées, telle que l'idée de Dieu^ sont actuellement dans l'ame de tous les hommes. Descaries est très-éloigné de le penser et de le dire : il pense et il dit seulement qu'elles sont toujours en nous , non en acte , mais en puissance; on en trouvera plusieurs preuves dans le cours de notre ouvrage.
PRÉLIMINAIRE. xlîij
On impute à Descartes d'avoir négligé, dédaigné même l'expérience, et de n'avoir tiré son système que de sa seule imagination. C'est surtout son fameux système des tourbillons qu'on attaque comme inconciliable avec les phénomènes célestes. Nous allons discuter cette accusation.
Nous convenons d'abord que la physique de Descartes n'a point été établie sur l'expérience, et ([u'elle la contredit même en quelques points. Mais nous nions fortement que Descartes n'ait eu que du dédain pour les expériences, et n'en ait tenu aucun compte; et parce que ce reproche est aujourd'hui dans la bouche de tous nos philosophes, qu'il est le titre principal de ses détracteurs, nous allons employer quelques momens à le confondre.
Si nos critiques avoient seulement jeté les yeux sur les lettres de Descartes, ils penseroient bien différemment. Cent témoignages de son estime et de son goût pour les expériences se seroient présentés à leurs yeux. Cette estime et ce goût étoienl si connus de ses contemporains, qu'on le consulloit
xliv Discours
sur la meilleure manière de faire les expériences (i).
Les détracteurs de Descartes prétendent sans doute le juger avec connoissancc de cause, et après avoir lu ses écrits : ils ont donc au moins lu son Discours sur la méthode ; et alors comment n'ont-ils pas remarqué le trait suivant (/?. 65). a Les expé-
(i) «Vous désirez savoir, écrivoit-il au P. Mersenne, uu <f moyen de faire des expériences utiles. A cela je n'ai rien « à dire, après ce que Verulamius (Bacon ) en a écrit, sinon « que sans être trop curieux de rechercher toutes les petites « particularités louchant une matière , il faudroit princi- « paiement faire des recueils généraux de toutes les choses « les plus communes, et qui sont très-certaines, et qui peu- « vent se savoir sans dépense, comme que toutes les coquilles « sont tournées dans le même sens , et savoir s'il en est de « même au-delà de l'équinoxial ; que le corps de tous les ani- « maux est divisé en trois parties, capnt , pectus et ventrem , « ainsi des autres : car ce sont celles qui servent infailhhle- « ment en la recherche de la vérité ». Tome II , Lettre LXK^
Il écrivoit à M. Chanut, alors ambassadeur en Suède : « Si vous jelez quelquefois la vue hors de votre poêle, « vous aurez peut-être aperçu en l'air d'autres météores que « ceux dont j'ai écrit ; et vous m'en pourriez dojmer de bonnes « instructions. Une seule observation que je fis de la neige exact gone, en l'année )G35, a été cause d u traité que j'ai fait sur les « météores. Si toutes les expériences dont j'ai besoin pour le « reste de ma physique me pouvoient ainsi tomber des nues y « et qu^il ne me fallût que des yeux pour les connoilve, je m*
rRÉLIMINAIRE. xlv
« )ieiices , dit Descaries , qui peuvent servir a à expliquer la nature , sont telles et en si (( grand nombre , que ni mes mains , ni a mon revenu, en eussé-je mille fois plus « que je n'en ai , ne sauroient suffire pour (( toutes ; et selon que j'aurai désormais la « commodité d'en faire plus ou moins , j'a- (( vancerai aussi plus ou moins dans la con-
« promettroisdel'aclieveren peu de temps; mais, parce qu'il « faut aussi des mains pour les faire, et que je n'eu ai point « qui y soient propres, Je perds entièrement l'envie d'y tra- « vailler davantage». Tome P^ . Lettre X.X.X.II , 6 ?nars i6U6.
Dans la lettre suivante à M. Clianut, datéedu \b juin i646, on voit que quelques mois après, Descartes reprenoit courage, et eu revenoit aux expériences pour continuer sa physique. «Je vousdirois, écrivoit-il, que pendant que je laisse « croître les plantes de mon jardin , dont j'attends quelques « expériencespour tâcher de continuer ma physique, je m'ar- « rête aussi quelquefois aux. questions particulières de la mo- « raie » .
Le goiit de Descartes , pour les expériences et les observations, éloit si vif et si connu, que quelques personnes, pendant sa vie, en faisoient la matière d'un reproche. H est vrai, écrivoit-il auP. Merseune , en i6jo, que j'ai passé un hiver à Amsterdam, où j'allois presque tous les jours dans la maison d'un boucher, pour lui voir tuer des bêtes; et je faisois apporter de-là à mon logis les parties que je voulois anatomiser plus à mon loisir ; ce que j'ai fait encore plusieurs fois dans tous les lieux où j'ai été ; mais je ne crois pas qu'aucun homme d'esprit puisse m'en blâmer. Tome IT , Lettre XXXIIL
xlvj Discours
a noissancede la nature Je me proposois
ce de montrer si clairement^ dans un traité, (c l'utilité que le public peut en recevoir , « que j'obligerois tous ceux qui désirent en (( général le bien des hommes^ c'est-à-dire, (( tous ceux qui sont en effet vertueux , soit a à me communiquer celles qu'ils ont déjà a faites , soit à m'aider dans la recherche de « celles qui restent à faire )). Descartes a-t-il pu s'expliquer plus fortement sur futilité des expériences dans l'explication des lois et des phénomènes de la nature? A-t-il pu témoigner plus de goût et d'estime pour elles? Qu'on consulte encore ce qu'il dit sur ce sujet, à la fin du même Discours.
Mais nos censeurs seront bien étonnés , si nous leur apprenons que la fameuse expérience duPuj-de-Dôme, qui a fait tant d'honneur à Pascal , appartient plutôt à Descartes qu'à Pascal. L'expérience fut exécutée en Auvergne par M. Perrier, beau-frère de Pascal, qui étoit alors à Paris : cependant on l'attribue à Pascal et non à M. Perrier , et on lui en fait honneur avec raison ; pourquoi, parce que c'est lui qui en donna fidée à son beau-
PRÉLIMINAIRE. xlvij
frère et qui l'engagea à la tenter. Si donc Descartes en avoit donné l'idée à Pascal , et Favoit exhorté à la tenter par lui-même ou par un autre, d'après lcmèm€ principe, ce seroit donc à Descartes qu'en appartien droit la principale gloire : or , ce dernier fait nous paroît incontestable , et il nous semble que sur ce point on doit s'en rapporter à la déclaration positive et réitérée qu'en a faite Descartes, sans qu'il ait été contredit par Pascal ou ses, amis.
Il écrivoit , le ii juin 1649, à M. Carcavi : (c Le bon P. Mersenne m'avertissoit de « toutes les expériences que lui ou d'autres
(( avoient faites Trouvez bon que je vous
<( prie de m'apprendre le succès d'une expé- (( rience qu'on m'a dit que M. Pascal avoit c( faite ou fait faire sur les montagnes d'Au- (( vergue, pour savoir si le vif-argent monte <( plus haut dans le tuj^au , étant au pied de (( la montagne , et de combien il monte plus « hautqu'au-dessus.J'aurois droit d'attendre « cela de lui plutôt que de vous , parce que (( c'est moi qui l'ai avisé, il y a deux ans, <( de faire cette expérience, et qui l'ai assuré
xîviij Discours
« que, bien que je ne Feusse pas faite, je ne a doutois point du succès ». ( Lettres de Descartes f tome I, Lettre LXXf^).
M. Carcavi satisfit proinptement le désir de Descartes. Celui-ci l'en remercia par une lettre du 17 août de la même année : « Je «vous suis très-obligé, lui dit -il, de la (( peine que vous avez prise de m'écrire le (( succès de Texpérience de M. Pascal , toute chant le vif-argent. J'avois quelque intérêt (( de la savoir, parce que c'est moi qui l'avoit « prié, il y a deux ans, de la vouloir faire, « et je Pavois assuré du succès, comme étant <c entièrement conforme à mes principes ^ « sans quoi il n'eût eu garde d'y penser , à a cause qu'il étoit d'une opinion contraire )). (Ze^^.LXX;^/!). Dans la réponse deM. Carcavi , du 24 septembre 1649 , on lit ces paroles : (( J'ai écrit à M. Pascal , qui n'est pas « encore de retour en cette ville, ce que vous (( avez désiré que je lui fisse savoir de votre « part , touchant l'expérience qu'il a faite )). On ignore la réponse que fit Pascal. Là finit ce que nous connoissons de la correspondance
de Descartes et de M. Carcavi.
Si
PRÉLIMINAIRE. xlii
Si queiqu^un osoit soupçonner ici la bonne foi de Descartes, et observoit avec malignité que Descartes n'assure avoir donné a Pascal, ridée de l'expérience du Puy-de-Dôme, qu'après avoir été instruit que cette expérience avoit été faite et avoit parfaitement réussi, nous serions en état de lui fernîer la bouche. Dans le Traité de V équilibre des liqueurs et de la pesanteur de l'air, par M, Pascal , nous voyons que le i5 novembre 1647, il avoit écrit à M. Perrier , son beaufrère , pour l'engager à tenter l'expérience ; mais qu'elle ne fût réellement exécutée que le 19 septembre i648 : or, dans une lettre écrite au P. Mersenne, le i5 décembre 1647, et, par conséquent, près d'une année avant que l'expérience ait été faite. Descartes lui disoit: J'avois averti M. Pascal d'expérimenter si le vif-argent inontoit aussi haut, lorsqu'on est au-dessus d'une montagne , que lorsqu'on est tout au bas ; je ne sais s' il l'aura fuit.
. Cette lettre n'est point , il est vrai , dans le recueil des Lettres de Descartes : elle n'a pas encore été imprimée ; mais elle est
i Discours
conservée dans la bibliothèque de PInstitut, et fait partie des Lettres originales de Descartes au P. Mersenne , léguées par M. de la Hire à l'Académie des sciences. Nous avons vu plus haut que Descartes écrivoit, le 1 1 juin 1649, à M. de Carcavi , qu'il avoit avisé M. Pascal y il y avoit deux ans, de faire cette expérience. Et c'est effectivement peu de temps après cet avertissement, que M. Pascal se donna des mouvemens pour la faire exécuter en Auvergne , puisque sa lettre à M. Perrier est du i5 novembre 1647.
Mais pourquoi M. Pascal n'a-t-il pas fait connoître le droit qu'avoit Descartes de revendiquer la première idée de cette expérience? M. Baillet (J^ie de Descartes y p. 55o.) donne assez à entendre qu'il n'approuve point ce procédé de Pascal : et véritablement, si un aussi grand et aussi honnête homme que Pascal pou voit être jugé défavorablement sur les apparences , on croiroit qu'il n'en a point agi avec assez de noblesse et d'équité à Fégard de Descartes ; on sou pçonn croit qu'il étoit jaloux de sa gloire ; car, non -seulement il ne lui témoigne aucune reconnois-