PRÉLIMINAIRE. J
sance de l'heureuse idée qu'il lui avoil suggérée , et lui laisse ignorer le succès de l'expérience, en même temps qu'il en instruisoit toute l'Europe j mais il a mieux aimé faire honneur de l'idée de cette expérience à Tori^ celli, qu'au philosophe françois (i).
(i) Nous croyons devoir publier la letlre inédite que nous avons citée ; elle fournit encore une preuve intéressante du goût et du zèle de Descartes pour les expériences.
L,eUre de Descartes au P. Mersenne. Egmond, i3 décembre
« Il y a déjà quelque temps que M. de Zuglichem m'a en- <( voyé l'Imprimé de M. Pascal, de quoi je remercie l'auteur, « puisque c'est de sa part qu'il m'est envoyé. 11 semble y w vouloir combattre ma matière subtile, et je lui en sais fort ï( bon gré ; mais je le supplie de n'oublier pas à mettre toutes « ses meilleures raisons sur ce sujet, et de ne pas trouver <c mauvais , si en temps et lieu j'explique tout ce que je croi- « rai être à propos, pour me défendre. Vous me demandez t( un écrit touchant les expériences du vif-argent, et néau- « moins vous différez de me les apprendre, comme si je de- « vols les deviner ; mais je ne dois pas me mettre en hasard '« de cela , parce que si je rencontrols la vérité , on pourroit «juger que j'en aurois fait ici l'expérience, et si je manie quois, on en auroit moins bonne opinion de moi j mais <( s'il vous plaît me faire part ingénument de tout ce que « vous avez observé, je vous en aurai obligation : et en cas « qu'il arrive que je m'en serve, je n'oublierai pas de faire^ « savoir de qui je les tiens, J'avois averti M. Pascal d'expé-
lij Discours
Ajoutons quelques traits tirés des lettres inédites, qui achèventde confondre ceux qui ont prétendu que Descartes n'a voit eu que du dégoût et du mépris pour les expériences.
Il écrivoit au P. Mersenne, le 5i mars i64i , qu'il s'étoit a retiré à une demi-lieu* <( de Leyde, pour travailler plus commo- « dément à la philosophie, et ensemble aux « expériences »; et le 4 janvier i645, peu
« rinienler si le vif-argent ruontoit aussi haut, lorsqu'on est
« au-dessus d'une montagne, que lorsqu'on est tout au bas,
« je ne sais s'il l'aura fait ; mais afin que nous puissions aussi
« savoir si le changement des temps et des lieux n'y fait rien j
« je vous envoie une mesure de papier de deux pieds et demi,
t( où le troisième et quatrième pouce au-delà des deux pieds,
« sont divisés en lignes, et j'en retiens ici une autre toute
te semblable , afin que nous puissions voir si nos observations
« s'accorderont. Je vous prie donc de vouloir observer en
y> temps froid et en temps chaud, et lorsque le vent du sud
«r et du nord souffleront, jusqu'à quel endroit de celte me-
(c sure, le vif-argent montera ; et afin que vous sachiez qu'il
« S/Y trouvera de la différence, et que cela vous engage à m'é-
« crire aussi tout franchement vos observations, je vous dirai
<( que lundi dernier la hauteur du vif-argent, étoit justement
<( de deux pieds trois pouces, selon cette mesure, et qu'hier
« qui étoit jeudi, elle étoit un peu au-delà de deux pieds et
u quatre pouces, mais aujourd'hui elle a rabaissé de trois
« ou ouairc lignes. J'ai un kiyau qui demeure attaché jour
PRELIMINATRE. liij
de jours après la mort du cardinal de Richelieu, il lui disoit : (( Il faudroit que M. le (( cardinal vous eût laissé deux ou trois de ses c( millions , pour ])ou\oir faire toutes les (( expériences qui seroient nécessaires pour « découvrir la nature particulière de cha- « que corps; et je ne doute point qu'on ne (( pût parvenir à de grandes connoissances « qui seroient bien plus utiles au public, ce que toutes les victoires qu'on peut gagner
« et nuit en même lieu , pour faire ces olîservalions , lesquelles
« je crois qu'il n'est pas l>esoin Je divulguer sitôt, et qu'il
« vaut mieux allendre que le livre de M. Pascal soit publié.
« Je voudrois aussi que vous essayassiez d'allumer du feu
<c dans votre vide , et que vous observassiez si la fumée ira
« en haut ou en bas, et de quelle figure sera la flamme. On
« peut faire cette expérience , en faisant pendre un peu de
« soufre ou de camphre au bout d'un filet dans le vide, et
« y mettant le feu au travers du verre avec un miroir ou
« verre brûlant. Je ne puis faire cela ici , parce que le soleil
« n'est pas assez chaud, et je n'ai pu encore avoir le tuyau
M ajusté avec la bouteille. Je m'étonne de ce que vous avez
& gardé quatre ans celle expérieuce, ainsi que le dit M. Pas-
« cal , sans que vous ne m'en ayez jamais rien mandé, ni que
« vous ayez commencé à la faire avant cet été; car sitôt que
« vous m'en parlâtes, je jugeai qu'elle étoit de couséquencî^
('. et qu'elle pourroit grandement servira vérifier ce que j'ai
« écrit de physique. Je suis , etc.
D' Egmond , i3 décembîv iSA'j. Liasse /o".
liV Discours
<( en faisant la guerre ». Le 7 février, il dit au P. Mersenne, qu'il s'occupe depuis deux mois d'observations sur le baromètre, et l'on voit dans la lettre du 4 avril de la même année, qu'il continuoit ces observations.
Le sage et savant M. de Luc, dans ses Recherches sur V atmosphère {p, i4), observe que Descartes est le premier qui ait pensé qu'on pouvoit augmenter l'étendue des variations du baromètre, et qu'il imagina, dans cette vue, une espèce de baromètre, dont l'idée, dit M. de Luc, étoit très-ingénieuse. Cette idée nous paroît avoir donné naissance à tous les baromètres qui ont été inventés depuis. C'est M. Chanut, illustre ambassadeur de France à la cour de Suède, qui nous a fait connoître cette invention de Descartes. Dans une première lettre à M. Perrier , de Stockholm, le 18 mars i65o , et imprimée dans le Traité de V équilibre des liqueurs {page 2o3), il lui avoit dit: <( Nous avons perdu depuis peu de jours <( M. Descartes. Je soupire encore en vous Fé- (( crivantj car sa doctrine et son esprit ctoient
PRÉLIMINAIRE. Iv
(( encore au-dessous de sa grandeur d'amc, (( de sa bonté, et de l'innocence de sa vie, « Son serviteur en s'en allant ne s'est pas « souvenu de me laisser le Mémoire des ob- <( servations du vif-argent )) ; et dans une autre lettre du 24 septembre de la même année, il ajoute : a Je vous dirai que feu M. Descartes <( s'étoit proposé de continuer cette mèmeoba servation dans un tujau de verre, vers le (( milieu duquel il y eût une retraite , et u un gros ventre, environ à la hauteur où <( monte à-peu-près le vif-argent, au-des- <( sus duquel vif-argent, mettant de Feau « jusqu'au milieu environ delà hauteur qui (( reste au-dessus du vif-argent, il auroit vu « plus exactement les changemens )).
M. de Luc ( Recherches sur les modifications de r atmosphère y tome I^''- p. 6.) nous apprend que Descartes n'avoit pas attendu l'expérience de Toricelli, pour assign cr à la pesanteur de l'air les effets que Galilée attribuoit encore à l'horreur du vide. Il cite en preuves plusieurs lettres de Descartes (i).
(0 Ces Lettres sont la XC1^^ XC1V=. , et XCVP. lli
Ivj Discours
C'est donc ainsi que le grand coiitempteur des expériences , si l'on en croit nos adversaires, fut surpris par la mort en inventant et en faisant lui-même des expériences.
observe que ces lettres sont sans claie, mais l'Académie des sciences possédoit un exemplaire des Lettres de Descartes , qui avoit appartenu à M. deMonlampuis, ancien recteur de l'Université de Paris ; et dans cet exemplaire , toutes les dates sont établies à la main : est-ce M. de Montarapuis ou uu autre qui a fait la reclierclie de ces dates? c'est ce que nous ignorons. Il nous a paru seulement que la discussion préliminaire à la fixation de cbacune des dates, est faite avec beaucoup de soin et d'exactitude. Or, d'après cette fixation , la lettre XCl^ est du 8 octobre i638 , la XClV^ est du i3 décembre i538, la XCVP. du g janvier i63g.
M. de Luc cite encore sa lettre GIF. du 3". vol. de l'édition latine, qui, dans l'édition françoise de M. Clerselier, est la CXF. Cette lettre dans l'édition latine est sans date , et dans la françoise elle est datée du 2 juin i63i. Dans l'exemplaire cité de l'Institut, l'annotateur a écrit à la marge que cette lettre CXF. est fixement du 2 juin iG3i, mais qu'il n'a pu deviner à qui elle a été écrite.
M. de Luc croit cette date fausse. Cette date , dit - il , prouve trop -, car il s'ensuivrolt que dès ce temps on connoissoit le baromètre : ce qui n'est pas. Cette observation ne peut pas prévaloir contre une date aussi positive; et si le baromètre éloit alors connu , on voit par la même lettre que celte connoissauce n'étoit pas , si je peux m'exprimer ainsi , bien explicite, et n'apparlenoit encore qu'à quelques particidiers. Ce qu'ajoute M. de Luc pour appuyer son jugement, a bieft peu de force.
TRÉLIMINAIRE. Ivlj
On volt donc évidemment que rien n'est plus injuste que le reproche qu'on fait si communément à Descartes, d'avoir méprisé l'expérience. Malgré tous les puissans raisonnemens de Bacon , l'estime et le goût des expériences, n'avoit point encore gagné les tètes. Très-peu d'expériences étoient déjà faites au temps de Descartes : occupé, comme il étoit, de spéculations aussi intéressantes que profondes, voyageant presque sans cesse, pourvu d'un patrimoine médiocre , il n'avoit ni le temps , ni la faculté d'en faire , et surtout d'en faire dans un nombre suffisant pour fournir la base d'un système. Si Bojle est, à juste titre, appelé le père de la physique expérimentale, soit parce qu'il a fait un trèsgrand nombre d'expériences, soit parce qu'il les expiiquoit toutes par la voie du méca- , nisme ; Descartes ne mérite-t^il pas de partager avec lui ce titre , puisque c'est à lui et à sa physique qu'on doit la pensée et la méthode d'expliquer mécaniquement tous les phénomènes de la nature?
Qu'on se rappelle Fétatoù Descartes trouva la physique. (( Toutes les puissances qu'ont
Iviij Discours
c( les corps d'agir les uns sur les autres , dit « un auteur célèbre (i) ^ toutes leurs qualités Ci sensibles étoient autant de vertus innées , « sympathiques ou antipathiques , expultri- « ces ou retentrices , destinées à produire « chaque effet en particulier. Descartes conte çut que tout cet étalage de vertus occultes c( ne s'étoit introduit dans la physique qu'à <( la faveur de l'ignorance du mécanisme. Il « vit ce que Boyle confirma depuis par mille « expériences, que la nature ne fait jouer, en « effet, que le mécanisme dans la production (( des effets , où l'on peut entrevoir en quel- (( que sorte son procédé. La simplicité de ses )) voies le persuada , que ce procédé dcvoit <( être uniforme. Il ne balança donc pas à re- <i jeter les formes substantielles et acciden- « telles de l'école, et à leur substituer les afce fections mécaniques, la grosseur, la figure, <(. le mouvement des particules d'une matière «. homogène )).
Et voilà le service inestimable que Des-
(i) Le cardinal Gerdil : Incompatihilité des principes de Descartes et de Spinosa , page ig6.
PRÉLTMINAIRE. llx
cartes a rendu à la physique. Voilà pourquoi , si on ne peut pas l'appeler, dans toute la force et toute la plénitude du terme , le père de la physique expérimentale, si cette qualification pure et simple doit plutôt appartenir à Boyle , on peut et on doit l'appeler le ^ère de la 'physique rationnelle.
Descartes ne peut donc pas être blâmé de n'avoir pas fondé son système sur des expériences et des observations qui n'étoient pas encore faites, et qu'il étoit dans l'impuissance de faire. Il étoit donc dans la nécessité ou de ne point faire de système , ou d'en créer un d'imagination. Or, je demande si Descartes, en inventant son grand système du monde , quelque défectueux qu'on le suppose, n'a pas incomparablement mieux servi les sciences, que s'il ne l'avoit point inventé , et qu'il eût gardé sur cet objet un profond silence? Croiton qu'on en eût et plutôt et plus heureusement découvert un autre ? Nous ne dirons rien d'étrange, et nous ne ferons que répéter ce qu'ont dit de très-habiles gens , en avançant que peut-être, sans le système de Descartes, celui deNewtonn'auroit jamais paru.
Ix Discours
N'est-ce pas ce sj^stême qui a donné lieu à Descartes de concevoir cette grande idée , qu'ont adoptée depuis , avec quelque légère modification , les plus grands philosophes , que la même quantité de mouvement se conserve dans l'univers? Idée qu'admiroit Leibnitz, et qu'il a tenté seulement de modifier, en substituant à la même quantité de mouvement, la même quantité de force.
N'est-ce pas en travaillant à son sj^stême, qu^il a cherché, qu'il a mis tous les autres philosophes sur la voie de découvrir , les grandes lois du mouvement et de la nature? Quel beau modèle n'a pas fourni ce système, pour l'intelligence des principaux phénomènes de l'univers? Combien est ingénieuse, combien est satisfaisante pour Fesprit, l'explication qu'il en donne! Et sans la difficulté que font naître les orbites des comètes, qu'on n'a reconnu que long-temps après Descartes, descendre jusqu'au-dessous de la sphère de Mercure, peut-être ce système seroit encore debout, et en possession de régner dans les écoles.
1 out ce que nous avançons ici excitera
PRÉLIMINAIRE. Ixj
plus (l'attention , et on croira facilement que nous ne tenons point le langage d'un enthousiaste, si nous faisons voir que c'est le langage de M. d'Alembert lui-même. Nous citons volontiers cet auteur, quand il parle comme mathématicien : il est vraiment alors digne de confiance. Voici donc comment il s'explique sur ce sujet, dans son Discours préliminaire de l'Encyclopédie : (( Ces tourbil- (( lons^ devenus aujourd'hui presque rid'icu- « les , on conviendra , j'ose le dire , qu'on ne « pouvoit alors imaginer mieux. Les obser- (( vations astronomiques, qui ont servi à les (( détruire, étoient encore imparfaites ou <( peu constatées ; rien n'étoit plus naturel « que de supposer un fluide qui transporte « les planètes ; il n'y avoit qu'une longue « suite de phénomènes, de raisonnemens et « de calculs, et, par conséquent, une longue « suite d'années , qui put faire renoncer à (( une théorie si séduisante. Elle avoit d'ail- « leurs l'avantage singulier de rendre raison « de la gravitation des corps , par la force (( centrifuge du tourbillon même, et je ne (< crains point d'avancer que cette explication
îxij Discours
« de la pesanteur est une des plus belles et de^ « plus ingénieuses hypothèses que la philo- « Sophie ait jamais imaginées. Aussi a-t-il (( fallu, pourl'abandonner, que les physiciens (( aient été entraînés , comme malgré eux / « par la théorie des forces centrales , et par (( des expériences faites long -temps après. (( Reconnoissons donc que Descartes , forcé (( de créer une physique toute nouvelle, n'a <( pu la créer meilleure ; qu'il a fallu , pour « ainsi dire, passer par ces tourbillons, pour « arriver au vrai système du monde , et que a s'il s'est trompé sur les lois du mouvement, a il a du moins deviné le premier qu'il de voit (c y en avoir ».
Loin donc que ce système soit une tache sur la gloire de Descartes , rien ne prouve mieux la force et la vaste étendue de son génie. Tout ce qu'ont fait et imaginé, sur la formation du monde, les philosophes de l'antiquité , ne sauroit lui être comparé. Descartes ne demande à Dieu que de créer la matière , de lui imprimer une certaine quantité de mouvement, et d'assujettir ce mouvement à quelques règles. Avec ces stiules données, il
PRÉLIMINAIRE. Ixîij
entreprend d'expliquer comment s'est formé ce monde. Nous sommes bien éloignés de croire qu'il ait réussi pleinement dans une entreprise qui exige peut-être une intelligence infinie. Descartes n'a pas réussi , parce qu'il lui étoit impossible de réussir ; mais il a montré jusqu'où pouvoit aller l'esprit humain , dans la découverte des mesures que Dieu a suivies dans la fabrication de l'univers , et il s'est élevé aussi haut qu'aucun homme ait pu faire , dans la sphère de l'intelligence humaine. De quelle admiration ne doit pas encore nous saisir la grandeur de son courage et l'élévation de ses vues, quand il nous apprend qu'il s'étoit occupé pendant quelques mois de découvrir la raison pour laquelle les étoiles occupoicnt telle ou telle place dans le ciel , et gardoient entr'elles tel ou tel ordre (i).
(i) Nous croyons devoir rapporter la lettre où ce fait est consigné, d'autant plus qu'elle prouve le cas que faisoit Descartes des expériences et des observations, et que M. de Fonlenclle a eu raison de dire, que le grand avantage de Newton sur Descaries, c'est qu'il est venu dans un temps où îe ciel étoit mieux connu.
« Si vous savez quelque auteur qui ait particulièremeiiit
îxiv Discours
Oui, tout cliimérique dans cette partie, tout inconciliable avec les phénomènes qu'on suppose ce système , il honore , il agrandit
recueilli les diverses observations qui ont élé faites des comëtes, vous m'obligerez aussi de m'en avertir; car depuis deux ou trois mois, je me suis engagé fort avant dans le ciel, et après m'étre satisfait touchant sa nature, et celle des astres que nous y voyons , je suis devenu si bardi , que j'ose maintenant chercher la cause de la situation de chaque étoile fixe : car quoiqu'elles paroissent fort irrégulièrement éparses ça et là dans le ciel, je ne doute point toutefois qu'il n'y ait un ordre naturel entr'elles , lequel est régulier et déterminé; et la connoissance de cet ordre est la clef et le fondement do la plus haute et plus parfaite science que les hommes puissent avoir, tcuehanl les choses matérielles, d'autant plus que par son moyen on pourroit connoître à priori toutes les diverses formes et essences des corps terrestres; au lieu que sans elle , il nous faut contenter de les deviner à posteriori , et par leurs effets. Or, je ne trouve rien qui me put tant aider pour parvenir à la connoissance de cet ordre , que Tobservalion de plusieurs comètes ; et comme vous savez que je n'ai point de livres, et quoique j'en eusse, que je plaindrois fort le temps que j'emploirois à les lire, je serois bien aise d'en trouver quelqu'un qui eût recueilli tout ensem- Lle, ce que je ne saurois sans beaucoup de peine tirer des auteui-s particuliers, dont chacun n'a écrit que d'une comète, ou deux seulement.
« Vous m'avez autrefois mandé que vous connoissiez âa gens qui 'se plaisoient à travailler pour l'avancement des sciences, irsquesa vouloir même faire toutes sortes d'expé-
Fcsprit
rRÉLTMINAlïlE. IxV
î esprit îmiîiain ; et si jamais Thomme parvient à dccouvrii- cette loi unique et féconde qui vraisemblabiement régit tout l'univers, cette loi, qui a donné la naissance à tout et perpétue tout, c'estDescartes qui aura donné
riences à leurs dépens. Si quelqu'un de ce caractère vouloit entreprendre d'écrire l'histoire des apparences célestes, seloa la méthode de Verulainius (Bacon), et que, sans y niellre aucunes raisons ni hypothèses, il nous décrivît exacleraent le ciel, tel qu'il pareil maintenant , quelle situation a chaque étoile fixe à l'égard de ses voisines, quelle différence, ou de grosseur, ou de couleur, ou de clarté, ou d'être plus ou moins étincelantes, etc. ; item, si cela répond à ce que les anciens astronomes en ont écrit, et quelle différence il s'y trouve (car je ne doute point que les étoiles ne changent toujours quelque peu entr'elles de situation quoiqu'on les estime fixes); après cela qu'il y ajoutât les ohservations des comètes, mettant une petite tahle du cours de chacune, ainsi que Tycho a fait de trois ou quatre qu'il a ohservées ; et enfinles variations de l'écliplique, et des apogées des planètes: ce seroit un ouvrage qui seroit plus utile au puldic qu'il ne semhle peut-être d'ahord, et qui me soulageroit de beaucoup de peine. Mais je n'espère pas qu'on le fasse, non plus que je n'espère pas aussi de trouver ce que je cherche à présent touchant les astres. Je crois que c'est une science qui passe la portée de l'esprit humain ; et toutefois je suis si peu sage, que je ne saurois lu'empècher d'y rêver, quoique je juge que cela ne servira qu'à me faire perdre du temps, ainsi qu'il a déjà fait depuis deux mois, etc. ». Tome II, Lettre L^V II, au P . Mer se n ne.
ixvj Discours
l'idée de la chercher, et aura mis sur la voie de la découvrir.
On a fait un crime à Descartes d'avoir tenté d'expliquer tous les effets de la nature par les seules lois du mouvement. Mais Descartes, en grand philosophe, pensoit avec raison , que Dieu a tout opéré dans le monde et continue de l'opérer par quelques lois générales : son tort auroit été d'avoir cru que ces lois suprêmes n'étoient point hors de sa portée ; qu'elles étoient celles que nous connoissons, et que lui-même a découvertes en très-grande partie.
Bacon a eu la même pensée que Descartes, et allant encore plus loin, il a cru que tout avoit été opéré et continuoit d'être régi par une seule et unique loi; mais cette loi, à laquelle sont subordonnées toutes celles qui nous sont connues, il a cru que nous ne pouvions guère espérer de la connoitre ellemême, et de la comprendre jamais. Nous venons de voir dans la lettre de Descartes , citée en note , qu'il pensoit de même.
(( On doit reconnoître, dit Bacon [de Saa pientiâ veterwn , par. 17), une force ou
PRÉLTMINAIRE. IxVl
( verlu primitive et unique qui dispose et
( forme tout de Ja matière Celte Toree no
( peut avoir aucune cause dans la nature ( ( Dieu étant toujours excepté ), puisque ( rien n'existe avant elle dans la nature, et
( qu'ainsi rien n'a pu la produire Il faut
peut-être désespérer que l'homme puisse ( jamais découvrir et comprendre la ma-
( nière dont opère cette cause x\ussi le
( philosophe sacré , Salomon , a dit : Dieu a i fait toutes choseshonnesdansleur temps, ( et il a livré le monde à leur dispute, sans ( que V homme cependant inds se connoître ( V oeuvre que Dieu a fait depuis le com- ( mencement jusqu'à la fin. Car cette loi X sommaire de la nature, ou la force im- ( primée par Dieu aux premières particules ( pour leur rassemblement, et qui par la ré- ( pétition et la multitude des rassemblemens, a produit toutes les choses diverses qui remplissent l'univers ; cette force, dis-je, peut ( bien se présenter à la pensée des hommes, ( mais ne peut guère y pénétrer. Cogitatio- ( nemmortalium perstringere potest, sub- * ( ii'e vix potest,,. Il en est, parmi les philoso-
Ixviij Discours
(( plies,quirapportentcette force de la matière (( à Dieu comme à son auteur : ils ont parce faitement raison sans doute; mais leur tort (( est de remonter tout à coup à Dieu, par un (( saut et non point par degrés ; car entre les a effets et Dieu, il existe un intermédiaire; (c cet intermédiaire est une loi sommaire et « unique , qui est comme le centre et le régu- (c lateur de toute la nature, et que Dieu en (( quelque sorte a substitué à lui-même. C'est c( celte loi queSalomon, dansle texlecitéplua (( haut, exprime par cette circonlocution, « Vœuvre que Dieu o-père depuis le corn- (( mencement jusqu'à la fin )).
On voit manifestement, par ce texte, que Bacon a cru que tout avoit été produit et pou voit être expliqué par une seule loi.
Si quelqu'un soupçonnoit dans le langage que nous venons de tenir sur les tourbillons de Descartes , de l'exagération ou même de l'enthousiasme, notre justification seroit bien facile : il ne s'agiroit que de lui faire observer, que l'auteur de l'Esprit des Lois a tenu le même langage, et qu'il a même parlé plus fortement que nous ; car il n'a pas craint de
PRÉLIMrNAlRE. Ixix
dire, (( que ce grand système de Descartes^ a qu'on ne peut lire sans étonnement; ce sys- (( tènie qui vaut lui seul tout ce que les au- <( teurs profanes ont jamais écrit ; ce système (( qui soulage si fort la Providence, qui la a fait agir avec tant de simplicité et de grau- {( deur ; ce système immortel qui sera adiniié « dans tous les âges et toutes les révolutions (( de la philosophie , est un ouvrage à la per'^ (( fection drjquel tous ceux qui raisonnent, « doivent s'intéresser avec une espèce de ja- (( lousic)). {(Euu. posth. , z/z-8°. pag. 102.) Le système des tourbillons, qui sera une erreur reconnue aujourd'hui, si l'on veut, cl un roman philosophique, a-t-il été, a-t-ii dii être aussitôt reconnu pour tel? IN'a-t-il pas été adopté généralement par les meilleurs esprits qui ont vécu après Descartes. Depuis même que Newton l'a attaqué de toutes ses forces dans ses Principes mathématiques, n'a-t-il pas continué d'être soutenu par les Leibnilz (i), les Iluygens, les Jean et Daniel
(i) Voici comment s'explique, sur le système des tourbillons et sur le vide, Leibnit^, lum. 111, p. 35o el li^'à. Il écri- Toit CEI if>(j.S :
Ixx Discours
Benioulli, c'est-à-dire, par des hommes qui marchent dans l'empire des sciences sur la même ligne que Newton, ou du moins à peu de distance ; et n'ont-ils pas cru devoir appliquer une partie de leurs veilles à en perfectionner quelque partie ?
Le phénomène de la gravité des corps, le plus obscur et le plus impénétrable j usqu'alors de tous les phénomènes, n'est-il pas clairement expliqué dans ce système? Laloimème de la gravitation, en raison inverse des carrés des distances, cette loi dont la découverte et l'application sont la principale gloire de Newton , ne dérive-t-elle pas clairement de ce système, et les cartésiens ne prétendentils pas l'avoir reconnue et démontrée , avant même qu'ils eussent aucune connoissance des Principes mathématiques cîeNewton ? Villemot, curé de Lyon, tant loué par Fonte-
IXcAvlonus , matliemalicus excellens, astrorum vortices tollendos putat : setl mihi , ut olim in Aclis Lipsienslbus proclldi, non tantiim conservari posse , sed etiaui pulcherrimè procedere vidcntur circulatione harmonica, ciijus admirantlas deprehendi proprielates.
Vacuum nullum esse pro certo liabeo Falcor olina iu-
tersliliola vacua placuisse: hodie conlrà scnlio.
PRÉLIMINAIRE. Ixxj
nelle , nous en assure dans sa Nouvelle explication des planètes j imprimée en 1706; et la candeur de ce respectable ecclésiaslique, aussi constante que sa grande pénétration, ne nous permet pas d'en douter. Et d'ailleurs qu'y a-t-il d'étonnant qu'un curé de Lyon n'ait point connu d'abord un ouvrage de Newton, quoiqu'imprimé à Londres depuis plusieurs années? puisqu'en Angleterre même, cet ouvrage est demeuré long-temps dans une sorte d'obscurité, et que pour en faire écouler la première édition, vingt-sept ans furent nécessaires.
Les cartésiens n'ont eu qu'à remarquer ou à supposer que les différentes couches des tourbillons sont en équilibre entr'elles, pour faire naître de ce principe la gravité, sa loi fondamentale, et même la fameuse loi de Kepler sur le rapport des vitesses des planètes avec leur distance du soleil. Nous ne pouvons nous empêcher ici d'observer, avec M. Fontenelle, que la règle de Kepler, démontrée géométriquement, et par les prem,ières idées , est une chose cUun grand prix.
Jxxij Discours
Nous venons de citer Fontencîle : qu'on prenne la peine de lire sa Théorie des tourbillons cartésiens , ouvrage qui n'a paru que dans les dernières années de sa vie, et auquel on ne donna alors aucune attention, p^rce qu'il parut dans un moment où on conimençoit à être engoué àw newtonianisme^ et on ne revoit à Paris qu'attraction : qu'on lise cet ouvrage, où règne d'ailleurs tant d'ordre, d'élégance et de netteté , et on verra combien le système des tourbillons est magnifique , combien il est plausible, ingénieux, rempli même , pour me servir d'une expression du mèmeFontenelle, d'une sorted'agrémentphilosophique(/?a^''. 210). Combien donc a-t-on été peu fondé à prendre droit dans le système des tourbillons, pour déprécier Descartes, ainsi qu'il est arrivé, il y a quelques années, et pour lui faire cet affront insigne qui a rejailli sur toute la nation françoise , et qui
nous occunera à la fin de ce Discours.
]\îais rappelons un fait qui suffira pour fermer la boucbe à tant de légers et téméraires censeurs. Le François qui le premier a fait connoitre et mis en vogue le newtonianisme
PRÉLIMINAIRE. Ixxîij
parmi nous (ce sont nos adversaires euxmêmes qui nous l'attestent), le François qui eonnoissoit le mieux toutes les difficultés opposées jusqu'alors, et principalement par Newton , au système de Descartes , c'est M. de Maupertuis : voilà donc un témoin dont ils ne peuvent, dans le point dont il s'agit, ni suspecter les lumières, ni rejeter le témoignage. Or, qu'a pensé M. de Maupertuis du sjstènie des tourbillons ? Après avoir dit d'abord que rien n'est pkis beau que ridée de Descartes, qui veut qu'on explique tout en physique par la matière et le jnouvement, il témoigne, il est vrai, et il entreprend de prouver qu'on n'a pu accorder enco re ci 'un e m an ière sa tisfa isa a te les tourbillons auec les phénomènes (i) ; mais qu'ajoute-t-il? On n'est pas pour cela en droit d'en conclure l'impossibilité. Voilà donc M, de iMaupertuis lui-même^ qui ne désespère pas qu'un jour on ne réussisse à concilier le système des tourbillons avec tous les phénomènes de la nature. Une croit donc pas que
(i) Fi-, des astreS; cliop. III.
îxxiv Discours
ce système ait été invinciblement réfuté. Il n'est donc pas démontré à ses jeux , si clairvojans d'ailleurs , que ce système soit une pure chimère. Qu'arrive-t-il donc à ceux qui veulent couvrir ce système de ridicule? C'est qu'ils se couvrent de ridicule eux-mêmes.
Mais quand nous accorderions, quand il seroit vrai que les tourbillons doivent être relégués dans la région des chimères, ou, comme on s'exprime quelquefois , qu'ils ont été enfoncés de toutes parts, que s'ensuivroit-il contre Descartes ? Que ce philosophe a fait un roman qui est au moins , il faut nécessairement en convenir, très-ingénieux, ou, sï l'on veut aller plus loin , que ses panégyristes ne peuvent tirer aucun avantage de ce système , pour l'éloge de Descartes. Mais ce système est-il l'unique, est-il même le principal titre de sa gloire ? Quand Descartes ne Fauroit pas inventé , quand il n'auroit rien publié sur la génération et l'ordre de ce monde, ne seroit-il pas encore vrai qu'il a reculé ou plutôt qu'il a enlevé les bornes de la géométrie, et résolu des problèmes contre lesquels s'étoient brisés tous les efforts des an-
PRÉLIMINAIRE. IXXV
ciens géomètres? Ne seroit-il pas toujours vrai qu'il a eu le premier l'idée d'appliquer l'algèbre à la géométrie, et la géométrie à la physique, deux idées qui supposent une grande profondeur de vues , et auxquelles nous sommes redevables du progrès de toutes les hautes sciences? Ne seroit-il pas toujours vrai que le premier il a ébranlé l'empire des péripatéticiens, décrédité leur méthode, et tenté d'expliquer par le mécanisme seul tous les effets de la nature? Ne seroit-il pas encore vrai qu'il a jeté une nouvelle lumière sur toute la métaphysique, ouvert une route plus sûre et plus facile pour arriver à la vérité ; qu'il a découvert de nouvelles preuves de l'existence de Dieu, et porté jusqu'à l'évidence la distinction de l'ame et du corps? En un mot ne seroit-il pas toujours vrai que Descartes a donné le ton à son siècle, et que dans l'hypothèse où toutes les nations disputeroient entr'elles sur la prééminence des philosophes qu'elles ont produits, il est celui que la nation françoise opposeroit aux autres avec plus de confiance et d'avanlage.
Dans le sommaire des services rendus par
Ixxvj Discours
Descartes, que nous venons de présenter, il est un point qui mérite plus de développement, et qui rend la gloire de Descartes indépendante de tous ses systèmes physiques. Ce point est un service rendu aux sciences phjsico- mathématiques vraiment inappréciable, et qui mérite la reconnoissance éternelle des savans, puisque ces sciences lui doivent en quelque sorte leur naissance et leurs progrès. On sait qu'au temps de Descartes le péiipatétisme régnoit depuis plusieurs siècles dans les écoles avec Tautorité la plus absolue : on sait aussi que, loin de conduire à aucune vérité utile ou même simplement curieuse, il en obstruoit toutes les routes. Un ou deux personnages avant Descartes s'étoient bien élevés contre le péripatétisme, et a voient essayé de lui porter quelques coups; mais ils ne Favoient fait que d'une main foible et mal armée; eux-mêmes avoient péri dans cette lutte. Descartes vint : il attaqua le colosse avec le plus grand courage , il i'ébranla dès les premiers coups; bientôt il l'abattit et le mit en pièces : en peu d'années ce colosse énorme
PRÉLTMINAItlE. IxxVÎj
disparut de dessus la surface de la terre, et laissa le champ libre à tous ceux qui voudroient s'occuper de la recherche de la vérité.
Voilà, encore une fois, un service dans l'ordre des connoissances humaines, dont on ne sauroit dans tous les temps tenir un trop grand compte à Descartes; d'autant plus que non content de prouver qu'on a voit vécu jusqu'alors dans l'erreur, il indiqua en même temps la route qu'on avoit à suivre pour arriver à la vérité, et ce n'est même jamais qu'en s'attachant à cette route, qu'on est parvenu à montrer que Descartes s'étoit quelquefois égaré lui-même.
« Si ce grand génie revenoit au monde, (( dit M. de Mairan, dans V Éloge de l'abbé (( de Molières, fidèle à ses leçons, il seféli- « citeroit des progrès qu'elles nous ont fait (( faire, il admireroit la sagacité de Newton <( dans ses calculs sur la physique céleste, (( iladopteroit ses ingénieuses recherches sur (c la lumière et les couleurs, et même ses « attractions en tant qu'elles se manifestent « dans leurs effets , et qu'elles nous cachent
Ixxviij Discours
« un mécanisme trop subtil ou trop compli- « que dans leur cause ^ car enfin , diroit-il , <( le mécanisme est certainement partout où « nous le voyons; mais nous ne saurions affir- (( mer, sans beaucoup de témérité, qu'il n'est c( pas là où nous n'avons pu encore le déc( mêler. Il y avoit deUx mille ans au seizième ({ siècle, qu'on cherchoit la cause mécanique « de l'ascension des liqueurs dans les pom- (( pes , sans qu'on eût rien trouvé de satisfaia sant sur ce sujet ; donc, concluoit-on , là. (c cause de l'ascension des liqueurs dans les (( pompes n'est pas mécanique. C'est d'un (( semblable raisonnement que l'horreur de <( la nature pour le vide, et cent autres chi- « mères prirent naissance. Le défaut de plii- (( losophie n'étoit pas dans l'ignorance de la (( pesanteur de l'air , ou de tel autre fait in- (( connu , mais dans l'assertion précipitée (( d'une propriété de la matière , encore ((plus inconnue et tout- à -fait inintelli- (( gible. Je n'ai pas ignoré, poursuivroit ce (( philosophe , que mon principe ouvriroit (( une carrière sans bornes, et dans laquelle C( ceux qui commcnceroient leur course où
PRÉLIMINAIRE. Ixxîx
« j'ai fini la mienne, iroient pins loin que (( moi ; je leur en ai fourni les moyens , et si <( je ne m'en suis pas toujours servi moi-même <( assez heureusement, je n'ai pas voulu du (( moins en imposer aux hommes, et me d<j- (( rober à leur censure par de respectables ((ténèbres: je suis venu, au contraire, le <c flambeau à la main, les exhorter à ne rien <( croire en matière de philosophie , que ce (( qu'ils verroient clairement, soit des yeux <( du corps, soit de ceux de l'esprit. Du reste, <( ma physique est l'ouvrage de tous les siè- « clés. Rien ne marque mieux la jeunesse de (( l'esprit humain, et n'est en même temps (( moins philosophique , que sa précipita- « tion à juger que les connoissances qui ont <( échappé à ses derniers efforts, seront à ja- (( mais refusées à la postérité ».
Dans ces réflexions si sages, M. de Mairan paroît avoir été prévenu par le célèbre et savant Varignon : a Descartes nous a appris , <( dit-il {^Nouvelles conjectures sur la pe- « sauteur), à ne plus respecter les opinions <( des anciens philosophes. Il nous a même a appris à ne point respecter les siennes, en
Ixxx Discours
« nous montrant que clans les sciences ;, il nV (( a que la vérité qui soit digne de notre resc( pect : et par-là ce grand génie a trouvé le « moyen de faire suivre ses principes par (( ceux mêmes qui abandonneroient ses opif( nions, pour en suivre de plus raisonnac( blés )).
M. Gaillard , qui partagea avec M. Thomas le prix proposé pour V Eloge de Descartes , adopte les réflexions de ces deux célèbres académiciens, et les exprime, dans son discours , avec autant de clarté que de précision : « On peut, dit-il , avoir été plus loin (( que Descartes ^ mais c'est dans la route (( qu'il a tracée; on peut s'être élevé plusbaut, (( mais c'est en partant du point d'élévation (( où il a porté les esprits. On peut enfin l'avoir (( combattu lui-même avec succès, mais c'est « en se servant des armes qu'il a fournies )). Qu'on nous permette, avant de terminer ce point, une comparaison. Il s'agit de la construction d'un grand édifice : le terrain sur lequel il faut l'élever, est en certains endroits occupé par d'anciens bàtimens très-difficiles à abattre, et dans d'autres, coupé par des précipices
î'RÉLIMrNAtllE. IxXXJ
ripioes alTreux : un persojuiagc \iont, qnî comble tous ces précipices, renverse ces bâtimens, en enlève les décombres, aplanit et afl^îrniit tout le terrain sur lequel il élève luimcnie un nouvel édifice ; mais cet édilice, quoique magnifique dans le plan , est construit trop à la hâte : on y découvre quelques défauts essentiels ; on n'a voit pas eu le temps d'assembler d'assez bons malériaux et en assez grande quantité : arrive un autre architecte qui trouve le terrain préparé, et qui, profitant des lumières et des fautes de son prédécesseur, fait à son tour disparoître le nouvel édifice, ei lui en substitue un autre plus régulier et plus solide. Les spectateurs > qui contemplent aujourd'hui ce nouvel édl-' fice, se contentent d'en admirer la beauté et de profiter de ses avantages; mais presque aucun d'eux ne pense à celui qui, avec des peines et des frais immenses, a préparé le terrain, creusé les fondemens, et fourni même les plus grandes vues pour le dessin et la construction du second édiiice(i).
(i) 11 est aujourd'Iiui un trcs-grand nombre de vérités et
Ixxxjj Discours >
L'application est facile à faire. Concluons donc que la physique générale de Descartes , avec toutes ses imperfections, loin d'autoriser le mépris que quelques nouveaux philosophes affectent pour la personne de l'auteur, lui donne un titre incontestable à une glorieuse immortalité.
de méthodes pour parvenir à la connoissance de la ■vérité, dont nous sommes redevables à Descartes : mais ces vérités sont devenues si communes , si vulgaires , qu'on ne soupçonne pas qu'elles aient été méconnues jusqu'au temps de Descartes, qu'on n'en sait point de gré à ce philosophe, et qu'elles semblent ne fournir aucun titre à sa gloire. Ecoutons Descaries, qui pressentoit que cela arriveroit ainsi, et qui commence à en former des plaintes. *
« L'expérience m'a appris que, quoique mes opinions sur- « prennent d'abord, parce qu'elles sont fort différentes des « vulgaires; cependant, après qu'on les a comprises, on les « trouve si simples et si conformes au sens commun, qu'on « cesse entièrement de les admirer, et par-là même d'en faire « cas : parce que tel est le naturel des hommes, qu'ils n'es- « timent que les choses qui leur laissent de l'admiration , et c( qu'ils ne possèdent pas tout-à-fuit. C'est ainsi que quoique « la santé soit le plus gî'and de tous les biens qui concernent « le corps, c'est pourtant celui auquel nous faisons le moins « de réflexion , et que nous goûtons le moins. Or , la con- « noissance de la vérité est comme la santé de l'ame : lorsw qu'on la possède, on n'y pense plus ». {LtiitreSj Tome T"- Lett. XLIII. )
PRÉLIMINAIRE. Ixxxiij
Fortifions encore cette conclusion , s'il est nécessaire, par le témoignage d'un auteur célèbre, d'autant moins suspect , qu'il étoit étranger à toutes les sectes de philosophes, et que ceux qui sont les moins favorables à Descartes, le comptent presque au rang de leurs alliés : c'est l'abbé de Saint- Pierre. Après avoir assigné les titres qui fondent la dénomination d'un grand homme; après avoir prouvé en conséquence a que Descar- (( tes devoit être regardé avec justice, non (( pas seulement comme le plus grand géoce mètre et le plus grand physicien qui eut (( paru, mais encore comme un grand homme (( dans toute la force du terme, et un des (( plus grands hommes qui aient jamais été», il ajoute: a Pour juger de la grandeur de « son génie, il n'y a qu'à faire attention à la (( multitude de connoissances plus exactes et (( plus vraisemblables qu'il a acquises depuis « le point où il a trouvé la géométrie et la c( physique, jusqu'au pointoù il les a laissées : « il nous a donné plus de connoissances vraice semblables sur la physique en vingt ans, c( que les sectateurs de Platon, d'Aristote et
ixxsir Discours
f( d'Epicure^, n'avoient fait en deux mille (( ans )). {Projet pour jjerfectionner VédiLcation, tome I" , pcige 282.)
Veut-on encore le témoignage d'un auteur bien connu, célèbre par le sang froid et le bon sens qui régnent dans tous ses écrits de morale et de philosophie j je parle de Nicole. (( On avoit philosophé, dit-il, ( Traité de (( la foiblesse de Vliomme.) trois mille ans (( durant sur divers principes, et il s'élève (( dans un coin de la terre un homme (Des^ « cartes ) qui change toute la face de la phi- Ki losophie, et qui prétend faire voir que tous (( ceux qui sont venus avant lui, n'ont rien (( entendu dans les principes de la nature. Et (( ce ne sont pas seulement de vaines pro- (( messes; car il faut avouer qUe le nouveau (( venu donne plus de lumières sur la con-- (( noissance des choses naturelles, que tous (( les autres ensemble n'eu avoient donné».
C'étoit aussi le témoignage que Descartes, dans sa Lettre auP.Dinet,ne craignoit point de se rendre à lui-même, avec une noble et juste confiance. (( Qu'on fasse le dénombrec( ment de toutes les questions qui, depuis
PRÉLIMINATRE. IxXXV
f( tant de siècles que les autres philosopliies (( ont eu cours , ont été résolues par leur (( moyen, et peut-être s'étonnera- 1- on de (( voir (jif elles ne sont pas en si grand nomf( bre, ni aussi célè])res que celles qui sont a contenues dans mes essais. Bien plus, je c( dis liardiment que l'on n'a jamais donné (( la solution d'aucune question, suivant les (( principes de la philosophie péripatéti- « cienne, que je ne puisse démontrer être » fausse au non-recevable. Qu'on en fasse (( l'épreuve ; qu'on me les propose, et l'on (( verra l'effet de mes promesses"».
Il est d'autres points, dans la philosophie de Descartes, moins importans ou moins connus, quiont été aussi un objet de critique, et qui exigent de nous quelques éclaircissemcns ou quelque défense.
M. d'Alem])ert , dans le Discours préliminaire de l'Encjxlopédie^ pose en fait queDescartes s'est trompé sur les lois du mouvement, et donne manifeslemcnt à entendre que toute la gloire de De^cartes, en cette partie, cVst d'avoir deviné qu'il dcvoit y en avQ.ir.
Ixxxvj Discours
M.Thomas, quelque intérêt qu'il eût à louer et à justifier Descartes, parle dans le même sens (pog. 09) : et il est vrai que c'est aujourd'hui le langage commun. Mais il n'est pas moins vrai que ce langage n'exprime qu'une erreur, et prouve seulement qu'aujourd'hui Descartes n'est pas assez lu. Il est vrai qu'il s'est trompé sur une des lois du mouvement; mais il a découvert toutes les autres , et Newton, qui les propose comme lois fondamentales de toute sa théorie, les a empruntées presque de mot à mot de Descartes. Laissons parler le cardinal Gerdil, physicien aussi habile que profond métaphysicien , il inspirera plus de confiance que nous: c'est dans sa Dissertation sur V Incompatibilité des principes de Descartes et de Spinosa (p. 2 2 5), qu'il discute ce point : « Les lois gé- <( nérales delà nature, dit-il, que Descartes « aura toujours la gloire d'avoir le premier a recherchées et trouvées en partie, sont préce cisémentceilesqueNcwton a depuis propo- « sées presque dans lesmèmes termes , etentre a les mains duquel cette théorie a reçu, pour (( ainsi dire, sa dernière sanction, Jclcs tran-
PRÉLIMINAIRE. IxXXVij
<( scrirai ici, pour ne point laisser sans preu- (( ves une assertion qui va paroltre un parace doxe à bien des gens ».
Le cardinal Gerdil transcrit donc les lois de la nature, données par Descartes, dans la seconde partie de ses Principes {art. xxxni); et il les met en parallèle avec celles que Newton a placées à la tète de ses Principes mathématiques. La conformité presque entière est frappante. Nous croyons seulement que le cardinal Gerdil auroit eu plus d'avantage à citer le chapitre septième du Monde de Descartes, plutôt que la seconde partie des Principes : les lois de la nature nous y paroissent proposées avec plus de précision et de clarté 5 et la conformité avec celles de Newton y paroît plus sensible. Le cardinal auroit pu remarquer encore une circonstance glorieuse à Descartes, c'est qu'il a découvert ces lois, de génie, et en partant seulement des attributs de Dieu, tels que l'immutabilité.
On fait à Descartes et à sa philosophie vme imputation vraiment grave, et que nous avons un intérêt particulier de détruire. On prétend qu'il exclut de sa philosophie les
ixxxviij Discours
causes finales, et que par-là il détruit les fondcmens de la Providence, et la preuve la plus commune et la plus sensible de Fexi? stence de Dieu. Nous croyons celte imputation mal fondée, et cependant nous convenons en même temps qu'il a donné quel-? que lieu de la lui faire.
Il est bien vrai que Descartes ne fait point ou ne fait que fort peu d'usage des causes finales; il est vrai que, comme Bacon, il a blâmé l'abus qu'on en a fait, et qu'il a cru que la recherche de ces causes avoit nui à la recherche des causes physiques; mais, comme Bacon , il n'en a blâmé que l'abus. Il ii'ea parle point quand il s'agit de prouver Fexistence de Dieu; mais pourquoi?
parce qu'il étoit tout occupé de faire valoir les nouvelles preuves de l'existence de Dieu dont il croyoit être l'inventeur, et d'en montrer l'importance. Mais quand Voelius lui a reproché de détruire les preuves anciennes de l'existence de Dieu, pour établir les siennes sur leurs ruines, il se récrie contre cette accusation, et se plaint amèrement de la calomnie. Il assure qu'il croit qu'il y a pUw
PRI^.MMINAIRE. IxXXÏX
Rieurs preuves de l'existence de Dieu absolument différentes des siennes, et qui bien entendues sont des dénionstralions véritables. Mais, dans le cours de Fouvragc, bien des occasions s'offriront de revenir sur cet o]>jet, et d'observer que Descartes n'a écarté de la pbilosopliie que les causes générales et totales que Dieu s'est proposées dans la création du monde, causes qu'il croit effec-r livement que nous ne pouvons pas nuus flatter de connoître, et non pas les causes linales de quelques objets particuliers, comme des yeux, de la langue, et de Foreillc dans l'bomme.
On voudroit encore faire un crime à Descartes de son opinion sur l'ame des bètes, qu'il croit non animées d'aucun principe qui ait des pensées et des sensations proprement dites , et n'être en rigueur que des machines.
Mais, 1°. l'ien de plus respectable que le motif qui Fa amené à c^tte façon de penser. Il a désiré enlever aux matérialistes l'arme principale dont ils se servent pour attaquer l'immortalité de l'ame. 2°. Cette opinion , qui nous paroît si étrange, étcit, dans la
xc Discours
philosophie de Descartes, la partie que Pascal admiroit le plus. 5°. On se récrie contre l'opinion de Descartes ; on dit qu'elle est fausse jusqu'à l'absurdité , et on ne prend pas garde qu'une secte entière de philosophes qui remplit toute l'Allemagne, soutient au fond tout ce qu'il y a de plus incroyable dans l'opinion de Descartes , sans que personne le trouve étrange. Car dans le système deV Harmonie préétablie ,Va.ïneàeVhom.m.e et l'ame des animaux, s'ils en ont une, n'influe dans aucun mouvement de leurs corps; {Gerdil,pag. i44.) mais Dieu ayant prévu toutes les volitions de ces âmes, a monté la machine des corps auxquels elles sont unies, de manière que ces machines exécutent d'elles-mêmes tous les mouvemens qui correspondent aux volitions des âmes, en sorte que si l'ame d'un animal ou celle d'un homme étoient enlevées de leurs corps par la puissance de Dieu, ces corps quoiq n'abandonnés par leurs âmes , exécuteroient pendant un certain nombre d'années tous les mouvemens que Dieu auroit prévus et rendus correspondans aux voli-
PRÉLTMINAIRE. XCJ
lions de leurs aines pendant ce même temps (i). 4". Ceux qui combattent plus fortement que les autres en faveur de Famé
(i) Nous ne pouvons nous défendre du plaisir de nous rappeler et de rappeler à nos IccLeurs un bel endroit de Y Eloge de Descartes, par M. Thomas , page 3i.
(( Qui nous dira ce que c'est que l'ame des bêtes? Quels « sont ces êtres singuliers, si supérieurs aux végétaux par leurs (( organes, si inférieurs à l'homme par leurs facultés? Quel « est ce principe qui , sans leur donner la raison , produit en « eux des sensations, du mouvement et de la vie? Quelque « parti que l'on endirasse, la raison se trouble , la dignité de « l'homme s'ofTonse, la religion s'épouvante. Chaque système « est voisin d'une erreur ; chaque roule est sur le bord d'un « précipice. Ici Descartes est entraîné par la force des consé- «( quences et l'enchaînement de ses idées , vers un système «aussi singulier que hardi, et qui est digne au moins delà « grandeur de Dieu. En effet, quelle idée plus sublime que <( de concevoir une multitude innoml»raî)le de machines, à qui «l'organisation tient lieu de principe intelligent; dont tous « les ressorts sont difiérens selon les dilTérenlcs espèces et les « dlfférens buts de lu création ; où tout est prévu , tout est « combiné pour la couservation et la reproduction des êtres ; « où toutes les opérations sont le résultat toujours sur du « mouvement; où toutes les causes qui doivent produire des « millions d'effets, sont arrangées jusqu'à la fui des siècles , et « ne dépendent que de la correspondance et de l'harmonie de « quelque partie de matière. Avouons-le , ce système donne «la plus grande idée de l'art de l'éternel géomètre , comme « l'appeloit Platon. C'est ce même caractère de grandeur que « l'on a retrouvé depuis dans l'harmonie préétablie de I>cib-
xcij Discours
des bètes, sont en même temps les ennemÎ5 les plus ardens des idées innées. Mais ont-' ils fait attention que si on accorde aux bètes des âmes promptement dites, des âmes capables de pensées et de sensations, dès-lors ils doivent admettre des idées innées? [Gerdil^page i5i.) 5". La raison de croire à Famé des bètes, est tirée do la conformité de leurs organes avec ceux de riiomme, et de ce qu'elles éprouvent en apparence des passions semblables aux nôtres : cette raison frappe tout le monde. Mais se donne-t-on la peine de considérer les conséquences qui suivent de ce sentiment? Rien de plus embarrassant que ces conséquences. Nous n'en indiquons qu'une dans ce moment : notre conduite dans le traitement que les animaux éprouvent de notre part, paroîl alors barbare, et il nous est bien difficile de concilie^leurs souffrances avec la justice et la bonté «I II ' -»
«nitz, caractère plus propre que tout autre à séduire les .( hommes de génie, qui aiment mieux voir tout en un instant <î dans une grande idée , que de traîner leur ame sur des dér- (( tails d'observations, et suv quelques, vcril,cs épgrses et Iso» « lées J! .
■pRfîLTiSIINAIRE. XCllj
Ae Dieu, avec ce grand principe de saint Aiiguslin : Sub Deojuslo , ne/no miser, nisi ?nereaiur.
On a encore chargé la pliilosophic de Descartes d'une accusation bien odieuse. On a prétendu qu'elle avoit enfanté le spinosisme, et cpie Spinosa avoit fondé tout son système sur les principes de Descartes. Le cardinal Gerdil;, dans sa grande Dissertation, qui a pour titre : Incompatibilité des principes de Descartes et de Spinosa, a prouvé jusqu'à l'évidence que rien n'étoit plus injuste qu'une semblable accusation.
Il nous suffira d'observer, i°. que le principal vice du système de Spinosa consiste à identifier dans une seule et même substancela pensée et l'étendue, et à les regarder comme deux attributs inséparables : or, il est notoire que Descartes a démontré , au contraire , que la pensée et Fétendue ne pouvoientcompatirensemble,ets'excluoientdan9 la même substance ; 2°. que Spinosa ne reconnoissoit point de premier moteur distingué de la matière, tandis que la nécessité de ce premier moteur est un point manifeste et ca-
xciv Discours
pital clans toute la doctrine de Descartes ; 3°. que Spinosa lui-même, dans une lettre du 5 mai 1676, déclare que bien loin d'adopter les principes de Descartes , il les a toujours regardés comme inutiles et même absurdes. A^o/z duhitavi ajfirmare rerum naturaliiim principia Cartesiana inutiLia esse , ne dicam ahsurda.
Nous ne pousserons pas plus loin cette discussion. Il J a une défense de la philosophie de Descartes sur ce point, bien plus ancienne que celle du cardinal Gerdil, et aussi triomphante; je parle de la défense du P. Lami, bénédictin, dans l'ouvrage imprimé en 1696, qui a pour titre : le Nouvel athéisme renversé. On y voit un parallèle des principes de Descartes avec ceux de Spinosa , où l'on peut voir, dit avec raison le P. Lami , l'injustice ou du moins raveuglement de ceux qui prétendent que le cartésianisme a pj*oduit le spinosisme (i).
Eniin il est, dans les temps ou nous sommes, des gens de lettres qui n'osant contester
(i) Les autrurs du Noiweau Dictionnaire historique , par