EST UN MOTIF DE CONSOLATION
ne nous en rendions point indignes, et que nous ne nous exposions point aux châtimens qui sont préparés aux médians) que je ne puis concevoir autre chose, de la plupart de ceux qui meurent, sinon qu'ils passent dans une vie plus douce et plus tranquille que la nôtre, et que nous les irons trouver quelque jour, môme avec le souvenir du passé 5 car je trouve en nous une mémoire intellectuelle, qui est assurément indépendante du corps. Et quoique la religion nous enseigne beaucoup de choses sur ce sujet, j'avoue néanmoins avoir une foiblesse qui m'est, ce me semble, commune avec la plupart des hommes, c'est que, nonobstant que nous voulions croire, et même que nous pensions croire très-fermement tout ce qui nous est enseigné par la religion , nous n'avons pas néanmoins coutume d'être aussi touchés des choses que la seule foi nous enseigne, et où notre raison ne peut atteindre, que de celles qui nous sont avec cela persuadées par des raisons naturelles fort évidentes.
2o8 Réfjlexions sur la mort
RÉFLEXIONS sur la mort de Charles I^^- , roi d* Angleterre j adressées à la Princesse Palatine, sa nièce.
( Tome 1er. , Lett. XXVII. )
Si je neconnoissois pas la fermeté de votre ame, je craindrois que vous ne fussiez extraordinaireîuent affligée d'apprendre la funeste conclusion des tragédies d'Angleterre; mais j'aime à croire que votre altesse, accoutumée comme elle est aux disgrâces de la fortune, et s'élant vue elle-même depuis peu en grand péril de sa vie, n'aura pas été aussi surprise, ni aussi troublée, en apprenant la mort d'un de ses parens(i), que si elle n'avoit point reçu auparavant d'autres afflictions. Et quoique cetle mort si violente semble avoir quelque chose de plus affreux que celle qu'on attend dans son lit, cependant, aie bien prendre, elle est plus glorieuse, plus heureuse et plus douce; en sorte que ce qui afflige particulièrement en ceci le commun des hommes, doit servir de consolation à votre altesse. Car il y a beaucoup de gloire à mourir en une occasion qui fait qu'on est universellement plaint , loué et regretté de tous ceux qui ont quelque sentiment d'humanité. Et il est certain que
(i) Charles V^ . étoit oncle maternel de la princesse.
DE Charles F'. 209
»ans celte épreuve, la clémence et les autres vertus du roi dernier mort, n'auroienl jamais été autant remarquées ni autant estimées qu'elles le sont et le seront à l'avenir par tous ceux qui liront son histoire. Je crois aussi que sa conscience lui a plus donné de satisfaction pendant les derniers momens de sa vie , que l'indignation , qui est la seule passion triste qu'on dit avoir remarquée en lui, ne lui a causé de peine. Quant à la douleur, je ne la mets point en ligne de compte : elle est si courte, que si les meurtriers pouvoient employer la fièvre ou quelque autre des maladies dont la nature a coutume de se servir pour oler les hommes de ce monde, on auroit sujet de les estimer plus cruels qu'ils ne sont, lorsqu'ils les tuent d'un coup de hache. Mais je n'ose m'arrêter plus long-temps sur un événement aussi funeste; j'ajoute seulement qu'il vaut beaucoup mieux être entièrement délivré d'une fausse e5])érance, que d'y être inutilement entretenu (1). ,
(i) Descaries, à la fin de ceUe lettre, donne à la princesse des conseils très-di£;nes d'un sage elliabile politique. Il aroit engaCjé la princesse à recommander les intérêts de sa maison à la reine Christine. Ou travailloit alors au fameux traité de Westphalie : lui-même avoit écrit à cette reine, pour essayer de la rendre favorable à celte princesse ; l'un et l'autre n'avoient reçu aucune réponse. « Je ne peux deviner, di- « soil-il à la princesse, d'autre raison de ce silence, sinon « que les coudllioas de la paix d'Allemagne n'étant pas si
210 Réflex. sur la mort de Charles î".
« avantageuses à votre maison qu'elles auroient pu être , ceuï « qui ont contribué à cela, sont en doute si vous ne leur en n voulez point de mal, et s'abstiennent pour ce sujet de vous « témoigner de l'amitié. J'ai toujours été en peine, depuis la « conclusion de cette paix, de n'apprendre point que M. l'é- « lecteur, votre frère, l'eût acceptée, et j'aurois pris la liberté « d'en écrire plutôt mon sentiment à votre altesse , si j'avois « pu m'imaginer qu'il mît cela en délibération. Mais parce (t que je ne sais point les raisons particulières qui peuvent le « mouvoir, ce seroit témérité à moi d'en faire aucun jugece meut. Je puis seulement dire, en général, que lorsqu'il est « question de la restitution d'un Etat occupé ou disputé par <( d'autres qui ont les forces en main , il me semble que ceux « qui n'ont que l'équité et le droit des gens qui plaide pour « eux, ne doivent jamais faire leur compte d'obtenir toutes « leurs prétentions , et qu'ils ont bien plus de sujet de savoir « gré à ceux qui leur en font rendre quelque partie , quelque « petite qu'elle soit, que de vouloir du mal à ceux qui leur «c retiennent le reste j et quoiqu'on ne puisse trouver mauvais « qu'ils disputent leur droit le plus qu'ils peuvent, pendant « que ceux qui ont la force en délibèrent, je crois que, lors- « que les conclusions sont arrêtées, la prudence les obligea « témoigner qu'ils en sont contens, quoiqu'ils ne le fussent « pas ; et à remercier non-seulement ceux qui leur font rendre « quelque cbose, mais aussi ceux qui ne leur ôtent pas tout, « afin d'acquérir par ce moyen l'amilié des uns et des autres, « ou du moins d'éviter leur baine : car cela peut beaucoup <t servir dans la suite pour se maintenir, etc. ».
Conseil pour les personnes qui apprennent des
êvénemens malheureux , donné à la Princesse
Palatine (l).
( Tom. I^'. , Lett. XXI T. )
Je sais qu'il est presque impossible de résister aux premiers troubles que les nouveaux malheui's excitent en nous, et même que ce sont ordinairement les meilleurs esprits dont les passions sont plus violentes, et agissent plus fortement sur leurs corps; mais il me semble que le lendemain, lorsque le sommeil a calmé l'émotion qui arrive dans le sang en de telles rencontres, on peut commencer à remettre son esprit, et à le rendre tranquille j ce qui se fait en s'étudiant à considérer tous les avantages qu'on peut tirer de la chose qu'on avoit prise le jour précédent pour un grand malheur, et à détourner son attention des maux qu'on y avoit imaginés. Car il n'y a point d'événemens si funestes, ni si absolument mauvais au jugement du
(i) La princesse Elisabelli éloit l'aînée des filles de Frédéric, élecleur palatin du Rhin. Ce prince ayanl élé élu roi de Boîiême, fut obligé de s'enfuir de ce royaume, presque aussllôl après en avoir pris possession, perdit le Palalinat, et mena , jusqu'à la fin de ses jours, une vie errante , avec sa famille qui étoit fort nombreuse.
212 Conseil a M. de Z*
peuple, qu'une personne d'esprit ne les puisse regarder de quelque biais, qui fera qu'ils lui paroîtront favorables. Et votre altesse peut tirer cette consolation générale des disgrâces de la fortune, qu'elles ont peut-être beaucoup contribué à lui faire cultiver son esprit, au point qu'elle a fait, ce qui est un bien qu'elle doit estimer plus qu'un empire. Les grandes prospérités éblouissent et enivrent souvent de telle sorte, qu'elles possèdent plutôt ceux qui les ont, qu'elles ne sont possédées par eux; et quoique cela n'arrive pas aux esprits de la trempe du vôtre, elles leur fournissent toujours moins d'occasions de s'exercer que ne font les adversités. Je crois que comme il n'y a aucun bien au monde, excepté le bon sens, qu'on puisse absolument nommer bien, il n'y a aussi aucun mal dont on ne puisse tirer quelque avantage avec le bon sens.
Condoléance et conseil à 3T.de Zuitlichen, père de M. Hiiyghensy sur la mort de sa femme.
(Tom. I"., Leit. CVI.)
Quoique je me sois retiré assez loin hors du monde, la triste nouvelle de votre afîliction n'a pas laissé de parvenir jusqu'à moi. Si je vous mesurois sur le pied des âmes vulgaires, la tristesse