DANS L13S GRANDS MALHEURS
lionne continuellement des sujets de peine si publics et si éclatans, qu'il n'est pas besoin d'user de beaucoup de conjectures ni d'être fort expérimenté dans les allaires, pour juger que c'est en. cela que consiste la principale cause de l'indisposition que vous éprouvez j et il est à craindre que vous ne puissiez en être entièrement délivrée, à moins que, par la force de votre vertu, vous ne rendiez votre ame contente, malgré les disgrâces de la fortune. Je sais bien que ce seroit être iraprudent de vouloir persuader la joie à une personne à qui la fortune envoie tous les jours de nouveaux sujets de déplaisir, et je ne suis point de ces philosophes cruels qui veulent que leur sage soit insensible : je sais aussi que votre altesse n'est point tant touchée de ce qui la regarde en son particulier, que de ce qui regarde les intérêts de sa maison, et des personnes qu'elle affectionne; ce que j'estime comme une vertu la plus aimable de toutes. Mais il me semble que la différence qui est entre les grandes âmes et les âmes vulgaires, consiste principalement en ce que les dernières se laissent entraîner par leurs passions, et ne sont heureuses ou malheureuses que selon que les choses qui leur surviennent sont agréables ou déplaisantes ; au lieu que les autres ont des raisonnejnens si forts et si puissans, que, quoiqu'elles aient aussi des passions, et même souvent de plus violentes que celles du commun, leur raison demeure
202 Ressource des grandes âmes
néanmoins toujours la maîtresse, et fait que les afflictions mêmes leur servent, et contribuent à la parfaite félicité dont elles jouissent dès cette vie. Car considérant, d'une part, qu'elles sont immortelles , et capables de recevoir de très-grands conlenlemens, et considérant, de l'autre, qu'elles sont jointes à des corps mortels et fragiles, sujets à beaucoup d'infirmités, et qui ne peuvent manquer de périr dans peu d'années, elles font bien tout ce qui est en leur pouvoir pour se rendre la fortune favorable en cette vie; mais néanmoins elles l'estiment si peu auprès de l'éternité, qu'elles n'en considèren t presque lésé vénemens que comme nous faisons ceux des comédies. Et comme les liistoires tristes et lamentables, que nous voyons re~ ])résenter sur un théâtre, nous donnent souvent autant de réciéalion que les histoires plaisantes, quoiqu'elles tirent des larmes de nos yeux ; ainsi, les grandes âmes dont je parle ont de la satisfaction en elles-mêmes de toutes les choses qui leur arrivent, même les plus fâcheuses et les plus insupportables. En ressentant de la douleur en leur corps, ell PS s'exercent à la supporter patiemment , cl cette épreuve qu'elles font de leur force leur est agréable. Quand elles voient leurs amis dans queljque grande affliction, elles compatissent à leur mal , et fout tout leur possible pour les en délivrer^ ne craignant pas même de s'exposer à la mort pour ce sujet, s'il en est besoin 5 mais cependant le té-
DANS LES GRANDS MALTÎEirRS. 2o3
niolgnage que leur donne leur conscience, qu'elles s'acquittent en cela de leur devoir, et font uno action louable et vertueuse, les rend plus heureuses, que toute la tristesse, que leur donne la compassion, ne les alUige.
Considération pj'oposée à la Princesse Palatine, sur Ventrée d'un prince de sa maison (i) dans l'église romaine,
(Tom. ^^, Lett. X.)
J'avoue que j'ai été surpris d'apprendre que
(l) Il s'agit du prince Edouard, frère de la Princesse Palatine, qui épousa en France Anne de Gouzague, fille du duc de Manloue, et sœur de la reine de Pologne. Notre princesse eut dans la suite un autre sujet de chagrin parfaitement semblable : mais Descartes ne put travailler à le calmer; il ne vivoit plus. La princesse Louise, sa sœur , filleule deLouisXIII, touchée d'un mouvement extraordinaire de la grâce, se eourertit, passa en France, s'y consacra à la vie religieuse, sous la rt'gle de saint Bernard , et mourut ahhesse de Maubuisson. C'est cette princesse qui, dans le désir de réunir les liilhériens aux catholiques, et à la faveur de sa sœur , madame la duchesse d'Hanover, engagea la fameuse correspondance entre M. Bos- «uet et M. Leibnilz.
Descartes a fait voir , à l'occasion de cette princesse , combien il auroil été capable de tourner ua compliment à la ma-
2o4 CoNSIDÉR. SUR l'eNTRÉE D*UN PRINCE
votre altesse ait été fâchée, jusqu'à en être incommodée dans sa santé, pour une chose que la plus
nière des gens du monde et de la cour. C'est par les mains de
celle princesse que passoit ordinairement la correspondance
de sa sœur avec Descartes , et celui-ci prit de là occasion de
lui dire {Lett. XFI) : « En considérant que les lettres que
« j'écris et que je reçois passent par de si dignes mains, il me
« semble que madame votre sœur imite la souveraine divinité,
<c qui a coutume d'employer l'entremise des anges , pour re-
« cevoir les soumissions des hommes, qui leur sont beaucoup
« inférieurs , et pour leur faire savoir ses commandemens ;
« et parce que je suis d'une religion qui ne me défead point
« d'invoquer les anges, je vous supplie d'avoir agréable que
« je vous en rende grâces , et que je témoigne ici que je suis
« avec beaucoup de dévotion, etc. ».
Dans la Lettre XVllI, Descartes, qui en avoit reçu ime de celle princesse , lui dit, en suivant toujours sa comparaison avec les esprits célestes :
« Madame, les anges ne sauroient laisser plus d'admiration « et de respect dans l'esprit de ceux auxquels ils daignent apte paroîlre, que la lettre que j^al eu l'honneur de recevoir avec ce celle de madame votre sœur en a laissé dans le mienj et «( tant s'en faut qu'elle ait diminué l'opinion que j'avois, au « contraire , elle m'assure que ce n'est pas seulement le visage « de votre altesse qui mérite d'être comparé avec celui des « anges, et sur lequel les peintres peuvent prendre patron « pour les bien représenter , mais aussi que les grâces de votre « esprit sont telles , que les philosophes ont sujet de les ad- « mirer, et de les estimer semblables à celles de ces divins « génies, qui ne sont portés qu'à faire du bien, et qui ne dé- « daignent pas d'obliger ceux qui ont pour eux de la dévo- « lion ; etc. »
DANS l'Église romaine. 2o5
grande partie des hommes trouvera bonne, et que plusieurs fortes raisons peuvent rendre excusable envers les autres; car tous ceux de la religion dont je suis (qui font sans doute le plus grand nombre dans l'Europe) sont obligés de l'approuver, quoique même ils y vissent des circonstances et des motifs apparens qui fussent blâmables : car nous croyons que Dieu se sert de divers moyens pour attirer les âmes à lui, et que tel est entré dans le cloître avec une mauvaise intention , lequel y a mené dans la suite une vie fort sainlc.
Pour ceux qui sont d'une autre créance, s'ils en parlent mal, on peut récuser leur jugement. Qu'ils considèrent effeclivement qu'ils ne seroient pas de la religion dont ils sont , si eux , ou leurs pères, ou leurs aïeuls n'avoicnt quitlé la romaine, et ils "W£rront qu'ils n'ont pas sujet de railler ni de nommer inconstans ceux qui quittent la leur.
Quant à ce qui regarde la prudence du siècle, il est vrai que ceux qui ont la fortune chez eux , ont raison de demeurer tous autour d'elle, et de joindre leurs forces ensemble pour empêcher qu'elle n'échappe; mais ceux de la maison dont elle est fugitive, ne font , ce me semble, point mal de s'accorder à suivre divers chemins, afin que s'ils ne la peuvent trouver tous, il y en ait au moins quelqu'un qui la rencontre; et cependant parce qu'on croit que chacun d'eux a plusieurs ressources, ayant des amis en divers partis, ceh
2o6 L'immortalité de l'ame
les rend plus considérables que s'ils étoient îouy engagés dans un seul : ce qui m'empêche de pouvoii imaginer que ceux, qui ont été les auteurs de ce conseil, aient en cela voulu nuire à votre maison. Mais je ne prétends point qtfe mes raison* puissent faire évanouir la peine de votre altesse, j'espère cependant que le temps l'aura diminuée avant que celte lettre vous soit présentée, et jecraindrois de la rafraîchir , si je m'étendois davantage sur ce sujet.
ly IMMORT ALITÉ de Vciine , et le bonheur réservé aux bons y est un' puissant motif de consolation dans la mort de ses amis et dans sa propre îuort.
{Tom. ni, Lett. CXX.)
J'ai expérimenté qu'il est un remède très-puissant non-seulement pour me faire supporter la mort de ceux que j'ai le pi us aimés, mais aussi pour m'empêcher de craindre la mienne, nonobstant que j'estime assez la vie. Ce remède consiste dans la considération de la nature de nos âmes, que je pense connoître si clairement devoir durer après cette vie, et être nées pour des plaisirs et des félicités beaucoup plus grandes que celles dont nous jouissons en ce monde, (pourvu que par nos déréglemens nous