‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 27 sur 58 · Ï2 Comment les espèces subsistent, efc · texte numérisé non relu

Ï2 Comment les espèces subsistent, efc

mais on a toujours attribué cet effet à un miracle nouveau. De plus, il n'y a rien en cela d'incompréhensible ou de difficile, que Dieu, créateur de toutes choses, puisse changer une substance en une autre, et que cette dernière substance demeure précisément sous la même superficie, sous qui la première étoit contenue. On ne peut aussi rien, dire de plus conforme à la raison, ni qui soit plus communément reçu par les philosophes, que nonseulement tout sentiment, mais généralement toute action d'un corps sur un autre, se fait par le contact, et que ce contact peut être en la seule superficie : d'où il suit évidemment que la même superficie doit toujours agir ou pâlir de la même façon, quelque changement qui arrive en la substance qu'elle couvre.

C'est pourquoi , s'il m'est permis de dii'e la vérité sans envie, j'ose espérer que le temps viendra où cette opinion, qui admet des accidens réels, sera rejetée par les théologiens comme peu sûre en la foi, répugnante à la raison, et entièrement incompréhensible, et que la mienne sera reçue eu sa place, comme certaine et indubitable.

SiSTÈME de Descartes pour expliquer la transsuhstaîitlation dans V Eucharistie , exposé dans deux lettres aie P, Mesland , jésuite j qui n'ont point encore été imprimées.

Doscartes , toujours plein de zèle pour la défense de la foi de l'église catholique , imagina , pour faire disparoître toutes les prétendues impossibilités qu'implique le dogme de la transsubstantiation, si on en croit les protestans, un système plus hardi et plus complet que le précédent -, système très-ingénieux , il est vrai , mais qui cependant a été moins favorablement reçu par les catholiques.

Ce système est renfermé dans deux lettres écrites au P. Me.'.land , jésuite. Ces lettres ont été sous les yeux de ]\I. Daillet^ il en cite même un fragment dans la Vie de Descartes; mais il n'y en a inséré aucune, quoique le P. d'Avrigny, dans ses Mémoires pour Thistoire ecclésiastique sous Tannée 1701, assure le contraire. M. Clerselier, éditeur des Lettres de Descartes, ne les a point fait entrer dans sa collection , soit qu'il n'en ait point eu de connoissance , soit qu'il ait appréliendé qu'elles ne fournissent des armes aux ennemis de Descartes. M. Bossuet, instruit que M. Pourchot , célèbre professeur de philosophie dans l'université de Paris, éîoit possesseur de ces lettres , désira en avoir la communication. Son opinion ne leur fut pas favorable ; il les jugea , après la lecture, inconciliables avec le dogme de l'Eglise , et dit que Descaries , qui , dit-il , a toujours craint d'être noté par

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t Eglise, et qu'on volt prendre sur cela des précautions dont quelques-unes alloient Jusqu'à V excès ^ avoit bien senti qu'il falloit les supprimer, et ne les a pas publiées. Mais il est seulement vrai que Descartes^ dans sa première lettre , exige du P. Mesland que , « s'il communique sou « svsfême à d'autres, ce soit sans lui en attribuer l'in- « venlion, et même qu'il ne le communique à personne, « s'il juge qu'il ne soit pas entièrement conforme à ce « qui a été déterminé par l'Eglise ».

Nous avons tiré les anecdotes précédentes de deux lettres de M. Bossuet, l'une du 24 , l'autre du oo mars 1701 , imprimées dans le X^. volume de la nouvelle édition de ses (Euvres, p. 3gi. Il en est, dans le même volume , une autre du 6 avril de la même année , adressée à M. Bossuet par M. Vuitasse , dans laquelle ce fameux professeur de Sorbonne déclare n'avoir point enseigné le système consigné dans les lettres de Descartes, ainsi que le bruit s'en étoit répandu, il fait cette déclaration à l'occasion de M. Cailly, professeur de philosophie dans l'université de Caen , qui avoit publié un ouvi^age sous le titre de Durand commenté , dans lequel étoit adopté et soutenu le sentiment de Descartes j ouvrage qui , le 3o mars de la même année , avoit été censuré par Tévêque de Bayeux.

Les deux lettres de Descartes , oubliées depuis près de cent ans , et qu'on croyoit perdues , sont tombées entre nos mains. Nous croyons qu'il i\j a aucun inconvénient à les rendre aujourd'hui publiques; nous n'apercevons même que de l'avantage dans cette publication. Si l'opinion de Descartes , telle qu'il l'énonce, prise à la lettre, sans modifications et sans additions, ne s'accorde pas avec le dogme orthodoxe , elle n'est pourtant pas dange-

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reiisc. Nkus vivons dans un leinps où c'est moins conlic riiûLéroiloxie (jue contre Tinipiété qu'il faut se tenir en gaido; et jamais la simple exposition d'un système iniai;iné , <juui(]iie sans succès, pour la défense d'un dogme calholii[ue, ne peut produire de mauvais eflet, surtout si l'un lait remarquer en môme temps ce qu'il a de dél'ectucux. D'ailleurs j ce système a déjà été exposé dans vingt ouvrages de théologie ou de philosophie; il l'a été particulièrementdans le Cours do philosophie deM. Pourchot , qui a pu le faire plus fidèlement que les autres , puisqu'il avoit en sa main les letlies mêmes de Descartes. iNous souscrivons pleinement au jugement qu'en a porté M. Bossuet : nous croyons que ce système , tel qu'il est proposé dans les lettres de Descaries, sans addition et sans explication ultérieures , ne se concilie point avec la doctrine catholique , surtout depuis la décision du concile de Trente sur la transsubstantiation. La preuve en est assez évidente. Dans ce système, le pain, sans aucun changement réel et physique , devient le corps de Jésus- Christ, par la consécration et par l'union qu'il plaît à Dieu de mettre entre i'ame de Jésus-Christ et ce qui s'appcloit paiti auparavant. Comment seroit-il vrai , dans ce système , comment ])ourroit-on dire que la substance que nous recevons , dans l'Eucharistie, est véritablement un corps humain; que^ déplus, c'est le même corps qui est né de la sainte Vierge , le même qui a été livré et crucifié pour nous ?

J'ai dit plus haut que c'est surtout depuis que le concllo de Trente a formellement déclaré que la substance du pain ne demeuroit plus dans l'Eucharistie, après la consécration , qu'il seroit bien diflicile de concilier le sys-

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tême de Descartes avec ce qui est aujourd'hui de foi catholique : car si on prend la peine de voir dans le Traité de V Eucharistie 3 de M. de Marca , imprimé à la fin de ses (Euvres posthumes ^ ce qu'ont écrit sur cette matière , avant le concile de Trente, saint Jean de Damas, Paschase , Lanfranc , Guitmond , auteurs très- orthodoxes sur l'Eucharistie , on remarquera qu'il n'y a , entre leur opinion et celle de Descartes, presque d'autre diflérence que la forme ingénieuse et philosophique que Descaries doime à la sienne.

J'ai dit encore qu'il étoit avantageux de publier les lettres de Descartes j c'est qu'indépendamment de ce qu'il importe de ne rien laisser périr de ce qui appartient à un si grand philosophe, ces lettres servent i°. à montrer le zèle qu'avoit Descartes pour la défense de la foi catholique 5 2°. il en résulte que, quelque pénétrant qu'il fût dans tout ce qui tient à la métaphysique et à la physique , et quelque application qu'il eût donné aux matières de l'Eucharislie , il n'avoit cependant point aperçu , dans le dogme de la transsubstantiation , ces impossibilités , ces absurdités que les incrédules les plus ignorans prétendent apercevoir du premier coup d'oeil ; 3". l'idée de Descaries est au fond ti-ès-ingénieuse. Si , telle qu'il Ta proposée , elle est insuffisante pour lever les difficultés que présente la transsubstantiation , il n'est pas décidé qu'avec des développemens , des modifications , des additions, elle ne pût dans la suite remplir plus heureusement et plus efficacement le Jnit que s'est proposé Descartes.

Déjà ime des plus fortes objections contre le système ■ de Descartes, savoir que le corps de Nolre-Scigueur ,

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dans rEucliaristie , est un corps huniaiii , un corps par conséquent pourvu de tous ses organes, ce qu'on ne peut pas dire du pain demeurant substance de pain ; cette objection , dis-je , s'évanouit entièrement par le développement qu'a donné, ou , si Ton veut, par la réforme qu'a fciite M. Varignon au système de son maître. Suivant lui, toutes les parties sensibles de Thostie sont réellement changées en autant de corps organiques, lesquels, nonobstant leur petitesse , sont autant de corps humains, et forment tous le même corps , en tant qu'ils sont unis à une seule ame ; d'où il résulte que le corps de Jésus- Christ que l'on reçoit , n'est point un corps de pain , mais une vraie chair douée d'organes. Nous aurions bien désiré que l'objet principal que nous avons en vue dans notre ouvrage , et dont nous ne devons pas trop nous écarter, nous eût permis de placer ici le petit écrit de ce célèbre géomètre (i) , qui répand un si grand jour sur cette matière , et fait totalement disparoître , du système de Descartes, le point qui contribuoit le plus à le rendre inconciliable avec la doctrine orthodoxe.

(i) IVous ne pouvons pas revenir de noire e'tonncment , quand nous voyons M. d'Alembert , dans les notes qui suivent l'Eloge de Bossuet, plaisanter sur cet écrit de M. Varignon, qui a paru à d'autres géomètres, aussi éclairés et plus désintéressés que lui, un chefd'œuvre Je sagacité, et le traiter de pieuse extravagance d'un dci^ot mathématicien. Nous appelons de ce jugement à tous les lecteurs qui prendront la peine de lire cet écrit de Varignon , ou même J'espèce d'extrait qu'en donne M. d'Alembert. Leur étonncmcnt augmentera , s'ils veulent bien faire attention que , pour avoir l'occasioH de débiter cette invective , M. d'Alembert a supposé une phrase de Rossuct : car on défie de citer l'ouvrage de Bossuet où celte phrase se rencontre. (^Eloges de d'Alembert , tom.II^pag. 3G1.)

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Il est vrai qu'il laisse subsister une aulre dilïiculté , qui n'est guère moins considérable 5 car la tradition et la théologie nous enseignent que le corps de Jésus-Chriiit , dans l'Eucliaristie , est numériquement le même corps qui a été attaché à la croix , le même qui est actuellement dans les cieux : or celte identité véritable ne paroit pas avoir lieu dans le sentiment do M. Varignon. Aussi ce sentiment ou cette explication s'étant accréditée dans une maison de Bénédictins , l'abbé Duguet , consulté , s'éleva contre elle avec beaucoup de force et de véhéinence 5 c'est la réfutation de ce sentiment qu'il a pour but, et qu'il poursuit uniquement dans son Traité dogmatique sur l'Eucharistie.

L'abbé de Lignac a senti , comme l'abbé Duguet , ce qui manquoit à l'explication de M. Varignon ; il souscrit au jugement qu'en a porté l'abbé Duguet : il trouve cependant la censure qu'il en fait trop âpre et trop dure. Pour suppléer le vide du système de Varignon, et lever la difficulté, qu'il laissoit intacte, il a donc imaginé un autre système, qui auroit échappé, à ce qu'il prétend, à la censure de l'abbé Duguet. Ce système , il l'expose dans l'ouvrage qui a pour titre : Présence corporelle de Vhomme en plusieurs lieux . prouvée possible , etc. Un développement suffisant de ce système entraîneroit pour nous trop de longueur : nous nous contenterons de dire qu'il est assez plausible , et qu'il a paru , à plusieurs personnes très -intelligentes, échapper au reproche bien fondé, qu'on faisoit à l'autre système, de ne point conserver l'identité du corps de Notre-Seignevu', Mais ce qu'il nous importe le plus d'observer ,

1*. C'est que ces différens systèmes , quoiqu ils n'aient

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pas éié jusqu'ici assez complètement, heureux, font cependant entrevoir quelque possibilité de parvenir un jour au but louable où tendoienl leurs respectables auteurs;

2°. C'est que ces systèmes sont bien faits pour rendre les ennemis de la religion plus réservés et plus modestes, lorsqu'il s'agit de prononcer si le dogme catholique do rEucharistie implique contradiction; car enfin la plupart de ces messieurs n'apercevroient jamais ce que ces systèmes renf«rment d'insuffisant et de défectueux dans l'explication du dogme ;

5°. C'est que ces messieurs méritent bien peu d'en être crus, lorsqu'ils disent apercevoir évidemment des impossibilités, des absurdités, où Descartes et Leibnilz , après avoir donné la plus grande attention à l'objet, n'en ont aperçu aucune : j'ai dit Leibnitz , car il a aussi imaginé une manière de faire évanouir les principales difficultés qu'oiï're le dogme de l'Eucharistie, qu'il a crue très-plausible jusqu'à la iin de sa vie ;

4°. C'est que ces systèmes sont tous nés plus ou moins prochainement de celui de Descartes , et que ce philosophe a la gloire d'être le premier qui ait ouvert unç route qu'il n'a pas eu le temps de suivre , où d'autres ont déjà aplani les plus grandes des difficultés qu'on y rencontre, et font espérer que ceux, qui les suivront, arriveront enfin au terme.

Véritablement il est à regretter que Descartes n'ait point rendu publique son opinion plusieurs années avant sa mort; on lui auroit fiùt les difficultés qu'on fait aujourd'hui, et elles lui auroient donné lieu de rectifier son système, et de l'accorder avec ce qu'il enseigne dans ses réponses aux quatrièmes objections.

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