‹ Pensées de Descartes, sur la religion et la morale (volume 2)Chapitre 30 sur 58 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Opinion de Descartes sur le noui^erain bien.

[Tojne /^r. , Lelt. I^"., a la reine Christine.)

Je vais exposer mon opinion touchant le souverain bien , considéré dans le sens auquel les philosophes anciens en ont parlé....

On peut considérer la bonté de chaque chose en elle-même, sans la rapporter à autrui. Dans ce sens, il est évident que c'est Dieu qui est le souverain bien, parce qu'il est incomparablement plus parfait que les créatures ; mais on peut aussi ia rapporter à nous, et en ce sens , je ne vois rien que nous devions estimer bien , sinon ce qui nous appartient en quelque façon, et qui est tel, que c'est une perfection pour nous de le posséder. Ainsi, les philosophes anciens, qui, n'étant point éclairés de la lumière de la foi, ne savoient rien

de

Opinion de Desc. sur le souv. bien. 265

de la béatitude surnaturelle, ne coiisidéroient que les biens que nous pouvons posséder en cette vie; et c'éloit entre ceux-là qu'ils clierclioient lequel étoit le souverain, c'est-à-dire le principal et le plus grand. Mais afin que je le puisse déterminer, je considère que nous ne devons estimer biens, à notre égard, que ceux que nous possédons, ou que nous avons le pouvoir d'acquérir; et, cela posé, il me semble que le souverain bien de tous les hommes ensemble, est un amas ou un assemblage de tous les biens tant de l'ame que du corps et de la fortune, qui peuvent être en quelques hommes; mais que celui d'un chacun en particulier est toute autre chose , et qu'il ne consiste qu'en une ferme volonté de bien faire, et dans le contentement que produit cette volonté. La raison en est, que je ne remarque aucun autre bien qui me semble aussi grand, ni qui soit au pouvoir de chaque homme. Car, pour les biens du corps et de Ja fortune, ils ne dépendent point absolument de nous; et ceux de l'ame se rapportent tous à deux chefs, qui sont, l'un de connoître, et l'autre de vouloir ce qui est bon ; mais la connoissance est souvent au-dessus de nos forces ; c'est pourquoi il ne reste que notre volonté, dont nous puissions absolument disposer. Et je ne vois point qu'il soit possible d'en disposer mieux, qu'en ayant tou- . jours une ferme et constante résolution de faire exactement toutes les choses que l'on jugera être

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les meilleures , et d'employer tontes les forces ûs son esprit à les bien connoître j c'est en cela seul que consistent toutes les vertus 5 c'est cela seul qui, h proprement parler, mérite de la louange et de la gloire; enfin, c'est de cela seul que résulte toujours le plus grand et le plus solide contentement de la vie : ainsi, j'estime que c'est en cela que consiste le souverain bien.

Je crois par-là concilier les deux opinions des anciens, les plus célèbres et les plus opposées entre ellesj je veux dire celle de Zenon , qui a mis le souverain bien dans la vertu ou dans l'honneur , et celle d'Epicure, qui Ta placé dans le contentement, auquel il a donné le nom de volupté. Car, comme tous les vices ne viennent que de l'incertitude, et de la foiblesse qui suit l'ignorance , et qui lait naître les repentirs, ainsi la vertu ne consiste qu'en la résolution et la vigueur avec laquelle on se porte à ftiire les choses qu'on croit être bonnes, pourvu que cette vigueur ne vienne pas d'opiniâtreté, mais de ce qu'on sait les avoir autant examinées, qu'on en a moralement de pouvoir j et quoique ce qu'on fait alors puisse être mauvais, on est assuré néanmoins qu'on fait son devoir : au lieu que si on exécute quelque action vertueuse, et que cependant on pense mal faire, ou bien si on néglige de savoir ce qui en est, on n'agit pas en îiomme vertueux.

Pour ce qui est de l'honneur et de la louange ,

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