RELIGIEUSE
\jE litre annonce que nous ne nous proposons point de donner la vie entière de Descaries. M.Baillet en a donné une qui est enlre les mains de tout le monde, et où il n'a rien oublié de tout ce qui appartient aux actions de ce grand philosophe. C'est même une trop grande abondance de faits; ce sont des détails poussés peut-cire trop loin, qui forment le principal des défauts que les adversaires de l'auteur ont reproché à cet ouvrage : défaut, qui n'en étoit point un aux yeux de Bayle , ce critique si habile; sans doute parce que rien de ce qui appartient à un aussi grand homme que Descartes, et qui contribue à le faire mieux connoîtrc, ne peut être censé minutieux; défaut au reste qui a totalement disparu dans l'abrégé que M. Baillet a donné lui-même de la grande vie.
Nous nous sommes donc bornés à rassembler les traits de la vie de Descartes, qui manifestent le pliilosoplie religieux et pieux. Ces traits, ajoutés à
cîxx Vie religieuse
bien d'autres qui sont disséminés dans ses écrits, et
qui se représenteront encore dans le cours de notre
ouvrage, prouveront jusqu'à l'évidence que, si
Descartes a été le pi us grand philosophe, le génie le
\ plus hardi, et si nous pouvons nous servir de cette
) expression, le génie le plus créateur des derniers
T I siècles, il a été aussi le plus religieux.
René Descartes naquit à la Haye, petite ville de Touraine, le 5i mars 1696, dans la septième année du règne de Henri IV. Il n'étoit encore âgé que de huit ans, lorsque son père, gentilhomme d'une des plus anciennes maisons de la Touraine, et conseiller au parlement de Rennes, l'envoya en pensionau collège, qui venoit d'être fondé cette même année à la Flèche, pour y commencer le cours de ses éludes. La direction de cet établissement, le plus magnifique en son genre, et le plus célèbre peut-être qui ait jamais existé, avoit été confiée par Henri IV aux jésuites. On sait que ces religieux n'avoient pas moins de zèle et de capacité pour former les mœurs de leurs élèves, que , pour cultiver leurs talens. Ils ne s'étoient même livrés à l'élude des lettres, et chargés de la direction des collèges, que pour avoir l'occasion et hi facilité de préserver les jeunes gens de la corruption si ordinaire à leur âge, et de jeler dans leurs cœurs les semences de la religion et de la piété. Le jeune Descartes demeura huit ans et demi dans cette excellente école. La salisfaclion cxlriiordi-
DE DeSCARTES. clxXJ •
naire qu'il donna îi ses maîtres, le tendre intérêt que ceux-ci lui témoignèrent dans tous les temps, \ prouvent qu'il avoit rempli avec fidélité tous ses devoirs, et qu'il n'avoil pas moins profilé de leurs ( exhortations à la vertu que de leurs leçons sur les sciences. Aussi conserva-l-il pour eux, jusqu'à la fin de ses jours, nne reconnoissance, un respect, et une docilité qui honoroient également les maîtres et le disciple.
Quand la nouvelle pliilosopliie de Descartes éclata, un jésuite, qui professoit dans le collège de Paris, l'attaqua vivement. Descartes crut qu'il auroit à combattre tout le corps des jésuites : il se trompa, la plupart de ces religieux se montrèrent favorables à cette philosophie; et il compta bientôt au nombre de ses amis, ce même jésuite qui l'avoit d'abord combattu avec une sorte d'emportement.
Descartes avoit fini son cours de philosophie à l'âge de seize ans. Il sortit alors du collège. Sa conduite, pendant les premières années qui suivirent sa sortie, répondit apparemment à l'éducation I pieuse qu'il avoit reçue, c'est-à-dire qu'elle lut ( régulière : mais nous n'avons sur ce point que de simples ^présomptions, cl il n'est rien dans les historiens de sa vie, et dans les témoignages particuliers de ses amis, qui les appuie posilivement, comme il n'est rien aussi qui les démente. On sait seulement que , conséquemment aux vues de ses
clxxi) Vte religieuse
j parens , qui désiroient lui procurer un élablis- ( sèment dans le monde, il rechercha une demoiselle d'un grand mérite, connue depuis dans le monde sous le nom de M.^^. du Rosay : mais cette recherche, qui n'avoit rien que de légitime, ne dura pas long-temps : et cette dame n'a point fait de difficulté d'avouer dans la suite que la philosophie avoit eu plus de charmes qu'elle, pour M. Descartes, et que quoiquelle ne lui parût point laide i il lui avait dit pour toute galanterie , quilne trouvait point de beautés comparables à celle de la vérité.
Mais dans l'année 161 g, qui étoit la 24^ de son âge, sa vie nous fournit un trait qui est un indice Lien sûr de la plus sincère et de la plus tendre piété. Il étoit en quartier d'hiver dans la Bavière, fort occupé de découvrir et de fixer le genre de vie ou d'étude qu'il lui convenoit de suivre. Dans cet état d'incertitude et de perplexité, il recourut à Dieu; il le pria de lui faire cormoître sa volonté, et de vouloir bien le conduire dans la recherche de la vérité. Il s'adressa ensuite à la sainte Vierge pourlui recommander celte affaire, qu'il regardoifc comme la plus importante de sa vie : et dans la vue de rendre cette bienheureuse mère de Dieu plus favorable à sa prière, il fit vœu de visiter l'église de Lorette en Italie. Dans les premiers jours du voyage qu'il entreprit pour l'exécution de son vœu, son zèle le porta encore plus loin, et il pro-
DE Descartes. clxxiij
mit à Dieu que dès qu'il seroit arrivé ;i Ycnisc, il poursuivroit à pied sa route vers le terme de son voyage, et que si ses forces ne lui permettoient pas de supporter cetle fatigue, il y suppléeroit eu prenant au moins l'extérieur le plus dévot et le plus humble. ( B aille t , pag. 85.) C'est Descartes lui-même qui nous apprend la précieuse anecdote de cepélerinage dans sesOlympiques, ouvrage qui est demeuré imparfait, et qui n'a point été imprimé, mais que Baillet, auteur de sa vie, avoit eu sous les yeux. Descartes nous y apprend encore que son vœu, foruié en 1619, ne fut accompli qu'en 1624, parce que son voyage d'Italie fut différé jusqu'à celte époque. Il n'est point entré dans le détail des circonstances qui accompagnèrent cet acte de religion, (Baillet y pag. ^20.) Mais nous ne devons pas douter qu'elles n'aient été édifiantes, et dignes des sentimens qui l'animoient lorsqu'il forma son vœu pour la première fois. De Lorette il se rendit à Rome, autant pour y profiler de la grâce du jubilé de 25 ans, dont l'ouverture de voit avoir lieu à la fin de la même année, que pour y contempler en philosophe, celte foule inmiense qui devoit y aborder de toutes les parties de l'Europe catholique, et par conséquent le dispenser de voyager davantage pour connoître les hommes. Il revint en France en 1625, et fixa alors pour toujours le genre de ses occupations, c'est-à-dire qu'il prit la résolution invariable de consacrer tout.
cîxxiv Vie religieuse
le cours de sa vie et toutes les forces de son ame k la recherche et à la défense de la vérité. Il n'éloit alors esclave d'aucune des passions qui dominent si communément les jeunes gens. Il étoit même ! parfaitement guéri de l'inclination qu'il avoit au- , trefois conçue pour le jeu. Le fonds de piété, que ses uiaîtresluiavoientinspiréeà la Flèche, su bsistoit toujours, et il le faisoit paroître dans les pratiques extérieures delà dévotion, aux devoirs de laquelle il étoit aussi fidèle que le commun des catholiques qui vivent moralement sans reproche. C'est l'observation de M. Bail le t. (Pag. i3^.)
L'espérance de pouvoir s'occuper, avec plus de tranquillité, de la recherche de la vérité, l'engagea à s'éloigner de sa patrie, et à fixer son séjour dans îe fond de la Hollande. Le lieu où il résida le plus long-temps fut Egmont , (Baillet, p. 3o^.) et il le préféra à tous les autres, parce que les catholiques y formoient le plus grand nombre des habitai! s , qu'ils étoicnt en possession d'une église , et qu'ils exerçoient leur religion publiquement et avec une parfaite liberté. Le voisinage de quelques prêtres catholiques très-estimables, et la facilité de communiquer avec eux , influa encore dans le choix de cette résidence. En arrivant en Hollande, il s'étoit d'abord établi à Francker j et nous renmrquons encore que ce qui lui avoit fait préférer le séjour de celte petite ville, c'est qu'ort ^ disait la messe açec sûreté.
DE Descartes. cIxxv
Fidèle aux principes et aux devoirs de ]'E«;lise catholique, il évitoit avec soin toute coniiiiunication avec les prolcstans dans leurs exercices religieux. Le P. Mersenne lui ayant écrit que le bruit s'étoit répandu qu'il assisloit aux sermons des calvinistes, il voulut se justilier de celte injputalion , dans le moment même. « On vous a rapporté, «dites-vous, que je vais au prêche des cal vice nistes ; c'est une calomnie très-pure. En exami- (i nant ma conscience, pour savoir sur quel préce texte on a pu la fonder, je n'en trouve aucun « autre, sinon que j'ai été une fois a une lieue de « Leyde , pour voir, par curiosité, l'assemblée ce d'une certaine secte de gens qui se nomment « prophètes, et entre lesquels il n'y a point de « ministre j mais chacun prêche quand il veut, ii. soit homme ou femme, selon qu'il s'imagine être « inspiré : en sorte qu'en une heure de temps nous <( entendîmes les sermons de cinq à six paysans, « ou gens de métier; et une autre fois, nous fûmes « entendre le prêche d'un ministre anabaptiste, « qui disoit des choses si impertinentes, et parloit a un françois si extravagant, que nous ne pou- « vions nous empêcher d'éclater de rire, et je <£ pensois être à une farce plutôt qu'à un prêcJie : ce mais pour ceux des calvinistes, je n'y ai jamais ce été de ma vie, que depuis votre lettre écrite Je ce 9^ de ce mois, jour où on fait des feux de joie, a et ou remercie Dieu pour la défaite de la Hotte
clxXVJ TiE RELIGIEUSE
c( espagnole. Je fus entendre un ministre François (( dont on fait cas ; mais ce fut de telle sorte, qu'il «n'y avoit là personne qui ne m^aperçût, qui « ne connût bien que }e n'y allois pas pour y « croire : car je n'y entrai qu'au moment oii le « prêche commençoit ; j'y demeurai contre la « porte, et j'en sortis au moment où il fut achevé, c< sans vouloir assister à aucune de leurs cérémo- « nies. Si j'eusse reçu votre lettre plutôt, je n'y « aurois point été du tout; mais il est impossible <( d'éviter les discours de ceux qui veulent parler « sans raison ». Descartes ajoute à la fin de sa lettre : « Sans la crainte des maladies que cause la « chaleur de l'air , j'aurois passé en Italie tout le « temps que j'ai passé en ces quartiers, et ainsi je « n'aurois pas été sujet à la calomnie de ceux qui « disent que je vais au prêche ». (Lelt. XXXIIÏ, tome II.)
C'étoit en l'année i635 que Descartes étoit venu fixer son séjour en Hollande. Son temps, ainsi qu'il se Fétoit proposé, fut uniquement consacré à la découverte de la vérité , et à la composition de différens ouvrages qui ont porté si haut sa gloire, et qui ont formé une époque à jamais mémorable dans l'histoire de l'esprit humain. Un de ces ouvrages, et celui qui occupa la plus grande partie de son temps pendant les quatre premières années de son séjour, fut le lYaité du Monde. Nous faisons cette remarque, parce que ce traité a fourni
DE DeSCARTKS. clxxvij
à Descartes l'occasion tle nous nKinlfcstcr jusqu'à quel pointalloitsa clocilito et sa sou mission à fout ce qui émanait ou paroissoit émaner du saint Siège. \ Il étoit prêt à l'envoyer an P. Mersennc, qui Revoit le faire imprimer à Paris; mais au moment de l'envoi, il apprit que Galilée venoit d'être condamné à Piome, pour avoir soutenu que la terre tournoit autour du soleil. Or Descarlcs soutenoit ou supposoit la même doctrine.
Cette nouvelle l'arrêta tout court. Non - seulement il suspendit l'envoi de son ouvrage au P. Merscnne, mais il lui écrivit qu'il étoit presque résolu de le brûler, ou du moins de ne le laisser voir à personne. Sa lettre est du 20 novembre 1 633 ; il ajoutoit : <( Le mouvement de la terre est telle- Cl ment lié avec toutes les parties de mon traité, que « je ne l'en saurois détacher, sans rendre le reste « entièrement dérectueux. Je ne voudrois pas pour « rien au monde qu'il sortît de moi un discours où c( il se trouvât le moindre mot qui lut désapprouvé « par l'Eglise ; mais aussi j'aime mieux supprimer fc mon traité que de le iaire paroître estropié )).
Deux mois après. Descartes écrivoit encore au P. Mcrsenne : (( Je ne voudrois pas pour rien au )) monde soutenir mon opinion contre l'autorité c( de l'Eglise. Je sais bien qu'on pourroit dire que <( tout ce que les inquisiteurs de Rome ont décidé, a n^est pas incontinent article de foi pour cela , et « qu'il faut , premiciement ^ que le concile y ait
clxXViij TiE RELIGIEUSE
« passé : mais je ne suis point si amoureux de metf « pensées , que de vouloir me servir de telles ex- « ceplions pour les maintenir ».(^2c>w. //, p. 33/:) Le P. Mersenne lui a voit parlé d'an ecclésiastique qui vouloit défendre par écrit le mouvement de la terre, et auroit désiré que M. Descartes lui eût communiqué quelques pensées sur ce sujet. Descaries , dans la même lettre, témoigne au P. Mersenne, qu'il est étonné qu'un homme d'église ose écrire pour le mouvement de la terre, de quelque façon qu'il s'excuse. C'est ainsi que Des cartes, homme du monde, témoignoit, pour la congrégation chargée à Rome de la censure des livres, plus de déférence et de respect, que des hommes d'église ; et on est vraiment étonné, et, pour mieux dire , édifié , quand on le voit encore , trois années après , déclarer , dans son Discours de îa Méthode, que les messieurs inquisiteurs n^ai^oient suère moins de pouvoir sur ses actions, que &a propre raison sur ses pensées. Ce n'est point un Italien qui parle de la sorte, mais un François, et un François retiré en Hollande. 11 ajoute : « Ce- « pendant ne voyant pas encore que la censure « ait été autorisée par le pape ni par le concile, ce mais seulement par une congrégation parlicu- <( lière des cardinaux , je ne perds pas tout-à-fait « espérance qu'il n'en arrive ainsi que des antice podes (i) , qui avoient été condamnés autrefois,
(i) Descartes parlageoit, sur la coadamnatioa de l'opiaioa
DE t)ESCARTES. clxxli
è: presque de la même manière, et qu'ainsi mon « Monde ne puisse voir le jour avec le temps ».
Cependant, Descartes imagina une manière adroite et plausible de concilier le mouvement de la terre avec la censure des inquisiteurs. De plus il consulta et fit consulter j sur le sens et sur les effets de cette censure, quelques cardinaux qui étoientses amis. Il disoitauP.Mersenne : « Si voua « écrivez à M. Naudé (savant qui éloit de la mai- «son du cardinal Bagni), vous m'obligeriez de « l'avertir que rien ne m'a empêché jusqu'ici de « publier ma philosophie, que la défense dumou- « vement de la terre. Je ne l'en saurois séparer, à f( cause que toute ma physique en dépend. Vous « pourrez lui mander que je serai peut-être obligé « de la publier, à cause des calomnies de quelques « personnes, qui, faute d'entendre mes principes, « veulent persuader au monde que j'ai des sen^ « timens très -éloignés de la vérité. Priez - le de « sonder son cardinal sur ce sujet, parce qu'étant « extrêmement son serviteur, je serai très- fâché « de lui déplaire , et qu'étant très-attaché à la re-
des antipodes, la croyance commune île son temps. Mais si on prend la peine de lire une Dissertation placée à la fin du second volume du CJiristianisme de Bacon , on sera convaincu que celte condamnation n'a point eu lieu , et que l'opinion purement philosophique des antipodes n'a jamais été dans l'Eglise regardée comme une hérésie.
cl XXX Vie religieuse
<( ligion catholique, j'en révère généralement tous « les chefs »....
Quelques années après, rendant compte à un de ses amis de l'état de ses pensées : « Je n'ai plus, «lui dit-il, qu'un scrupule touchant le mouve- « ment de la terre ; et pour cela, j'ai donné ordre « qu'on consultâtpourmoiuncardinal, qui méfait c( l'honneur de m'avouer pour un de ses amis , de- « puis plusieurs années , et qui est l'un des cardi- « naux de cette congrégation qui a condamné « Galilée. J'apprendrai volontiers de lui comment «je dois me comporter en ce point; et pourvu « que j'aie Rome et la Sorbonne de mon côté , ou « du moins que je ne les aie pas contre moi , j'es- « père pouvoir soutenir seul, sans beaucoup de « peine, tous les efforts de mes envieux ».
Telle étoit la crainte qu'avoil Descartes de toute
censure ecclésiastique. M.Bossuet croit même qu'il
la poussoit trop loin. « M. Descartes, dit-il , a tou^
«jours craint d'être noté par l'Eglise, et on lui
\ « voit prendre sur cela des précautions qui alloient
[ «jusqu'à l'excès». (Lett. CV, tom. X.)
Enfin, au bout de dix ans de perplexités, en i644, rassuré par les éclaircissemens qu'il avoit obtenus, et par l'exemple de tout ce qui existoit d'habiles philosophes et mathématiciens catholiques, qui avoient été moins intimidés que lui par le décret de l'inquisition , il publia son fameux livre des Principes , quoiqu'il y suppose ouverte-
DE Descartes. clxxxj
ment que la terre tourne autour du soleil. Mais ce livre incnie renferme un témoignage de sa docilité religieuse; et il le termine par prolester qu'il soumet toutes ses opinions au jagerncnt de VE^lise.
Desearles, en Hollande, n'étoit pas tellement occupé des sciencesmalhématiqucs, qu'il négligeât toute étude religieuse. 11 lisoit saint Thomas; c'étoitson théologien favori, etpresqueson unique théologien. II le cite souvent avec complaisance, et sa Somme, ainsi que la Bible , l'accoinpagnoit partout. « Je ne suis pas aussi dépourvu délivres «que vous pensez, écrivoit-il au P. Mersenne, « (Lett. XXXI J^", tom. II.) et j'ai encore ici ime « Somme de saint Thomas, et une Bible que j'ai « apportée de France ».
Malgré sa retraite profonde, et son application infatigable à la recherche de la vérité, Descartes n'étoit pas dépouillé de la nature humaine, ni affranchi de l'obligation indispensable pour tout honnne, de veiller gans cesse à la garde de ses sens : il est à craindre qu'il ne se soit relâché de cette vigilance , et qu'il n'ait eu quelques momens de surprise et de foiblesse. On croit en avoir la preuve dans une fille qui naquit le 39 juillet iG55, et dont il s'est avoué le père. Cet enfant fut- il le fruit d'une union illégitime? c'est un problème 3 car ce qu'on a dit d'un mariage secret, qu'il auroit contracté en Hollande, n'est
clxxxîj Vie religieuse
pas accompagné de preuves suffisantes (i). On pourroit supposer que Descartes auroit regardé ce mariage secret comme une foiblesse honteuse,
(i) Le mariage de Descaries a acquis plus de probabilité depuis la publication de la pièce suivante , adressée à Vauteur de Vannée littéraire , et insérée d*ins le ô'^. volume de 1785, pag. &G.
<{ Je viens, Monsieur, de faire une découverte qui lèvera, je crois, tous les doutes sur le mariage de Descartes. J'ai maintenant sous les yeux l'expédition d'un acte autbentique, passé devant Le Verrier et Doyen, notaires à Paris, le 2 décembre 1741, qui contient l'énoncialion suivante :
« Elisabeth Regnard ^ veuve de raessire Urbain de Doré , « cbevalier , seigneur de la Tremblaye , béritière de demoi- {( selle Charlotte Descartes, sa nièce , laquelle, par repré^ c sentation de darae Catherine Regnard , sa mère , femme de « messire René Descartes , éloit bérilière de messire Jacques « Regnard y son aïeul , lequel étoit propriétaire de la terre «de ***, près de Monlfort-l'Amaury , par partage du u 1*". juillet 1643 »,
« D'après cela , Monsieur , il me semble bien évident que René Deseartes a été marié avec Catherine Regnard , et que de cette union est issue une fille nommée Charlotte Descartes j, dont Elisabeth Regnard, sa tante maternelle, a été béritière,
«Le mariage du célèbre pbllosopbe n'est donc plus un pro^ blême; il a constamment eu lien. Cette anecdote devant intéresser les gens de lettres , je m'empresse de vous en Aùre part. Signé, Robert, avocat ï*.
Deux difficultés sur la conséquence qu'on tire de cet acte , se présentent : 1". La fille dont il est question dans l'acte s'ap^ peîoit Charlotte , et la fille de Dcscarles s'appeloit Francine,
DE Descar^fes. clxxxiij
Ce seroil peut-être le seul moyen de concilier M. Cierselier, son ami , avec lui-même ; car t'est des manuscrits seulement de M. Cierselier qu'on paroît lenir celle anecdote : et cet ami , aussi sage que zélé, n'a pas craint d'avancer, dans la prélace du premier tome des Lettres de notre grand philosophe, que ^intégrité de sa vie n^ avait jamais été attaquée que par des mêdisans , et quelle a toujours paru d'autant plus pure y quon a fait plus d'efforts pour la noircir. Quoiqu'il en soit, en supposant la réalité de la faute dont on charge la mémoire de Descarlcs , nous pensons (i) qu'elle
Si Francine étoit le même nom que l'rançoise , riiiisi que Baillet paroît le croire, le René Dcscarles , père de CharloUe, seroit un René difTérenl de noire philosophe. •2". Si ou en croit Voëlius et les autres déU'acleurs de Dcscarles, la jnère de Francine éloit une femme employée dans le service de la maison de Descaries, ou, comme on dit, sa t^ouvernante, et par conséquent une femme du commun. ]Mais il paroît, par l'acte cité, que la mère de Charlotlc Dcscarles étoit fille de condition, puisque son père est qualifié de uiessire^ et possédoit une terre. Ces deux, difficultés, auxquelles il n'est pourtant pas im.possible de répondre , aCfoihlissent la preuve qu'on apporte du mariage de Dcscarles, sans la détruire entièrement.
(1) Les disciples de Descartes ont peine à convenir de la faule de leur maître. L'anteur ùc& Mélanges d'/iisiai/c ei d«t liiiéraiare (tom, H , p. i3'f ) , nous raconte ce qui suit :
« Sur ce que M. Baillet , dans la Vie de Descartes , a rapporté «ue ce philosophe avoil eu en Hollande une fille, nommée
clxxxiv Vie religieuse
est, à quelques égards, pour nous, et clans le dessein que nous avons de prouver la piété de Descartes, une faute lieureuse, parce qu'elle a donné lieu à un témoignage de Descartes, qui nous donne la plus grande certitude qu'il fût possible de se procurer, de l'intégrité au moins habituelle de ses mœurs : car, à l'occasion de cetLe faute, il déclara à M. Clerselier, durant son voyage de Paris , en l644, qu'i/jK avoitprès de dix ans que Dieu Vavoit retiré de ce dangereux engagement ,- que , par une continuation de la même grâce , il l'avoit préservé jusque-là de récidive , et qu'il espéroit de sa miséricorde quil ne l' abandonne roit pas jusqiià la mort. M. Baillet observe avec raison qu'on ne peut suspecter ici la sincérité de Descartes, puisque aucun intérêt humain ne l'obligeoit de s'ouvrir
Francine , nn cartésien fort zélé m'a mandé que ceUe liisloîre étoit un conte fait à plaisir par les ennemis de Descartes , à l'occasion d'une machine automate qu'il avoit faite avec beaucoup d'industrie , pour prouver démonstralivement que les Lctes n'ont point d'arae , et que ce ne sont que des machines fort composées qui se remuent à l'occasion des corps étrangers qui les frappent, et leur communiquent une partie de leur mouvement. Ce cartésien ajoutoit que M. Descartes ayant mis cette machine sur vm vaisseau, le capitaine eut la curiosité d'ouvrir la caisse dans laquelle elle étoit enfermée , et que , surpris du mouvement qu'il remarqua dans cette machine qui se remuoit, comme si elle eût été animée, il la jeta dans la mer , croyant que ce fût vin diable w .
DE Dr:scARTF,s. clxxxv
jusqu'à ce polnl à M. Clerselier, cl de lui faire une déclaralion hypocrite (j).
JNous avons supposé, d'après M. Baillcl, que le
(i) Le ministre Voclius, dans l'ouvrage ayant pour litre; Phiiosopliia Cartesiana , avoit attaqué la coniluile personnelle (le Descarfes , et lui avoit reproché d'avoir des enfans illégitimes. Descartes nie positivement le fait. Nous ne pouvons cependant pas inférer de là qu'il n'a point eu cette fille, dont ses adversaires lui ont si amèrement reproché la naissance, parce que Voëliiis parle de lils et non de filles, et qu'il paroîl qu'au temps de la querelle de Voëlius et de Dcscarles, la fille en question ne vivoit plus. On verra avec intérêt la manière dont Descartes se défend du reproche qui lui éloit fait par Voëlius.
Ce théologien avoitdit que si Descartes étoit noble , comme on l'assuroit , il ne lui en\ioit pas cette prérogative. Si alioruni titulis fides adliihenda , nobilissimus aut saltem nohilis est. Natalium liane prœrogativarn , quœ pessimis ac fatuis etiam nascendi sorte contin gère pot est , non invideo. 11 ajoutoit ensuite : Emolumenta ejus nohilitati.s videbiniiis , uhi Jiliuni h'gitimum genuerit : illi eni?n quorum haclenus perhi^ heLur pater, subsequentihus annis infelices nohilitatis paternœ testes futur L sunt.
Doscarles lui répond : Ilorum verhorum, nullus est sensus ; neque enim filiis illegitimis quicquam solet delraJiere nobilitas patris : et sanè si quos taies îial)erern , non ne garent; nuper entm, juvenis fui , et nunc adliuc homo suni , nec unquani castitatis votum fici , nec sanctus prœ cœteris volui videri ; sed cnm rêvera nul/os habeam , niliil ex tuâ istâ phrasi potest intelligi , nisi tantùm quod sim cœlebs ; nec miror te , qui de clericis dicere soles esse miraculum , si cas-
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repenlir de Descartes avoit précédé la naissance de sa fille, et nous le prouvons, parce qu'elle naquit le 19 juillet 16^5 , et qu'il déclaroil, en i644, qu'il y avoit près de dix ans que ses mœurs éloient innocentes. Cet enfant, qu'il appeloit Francine , mourut le 7 septembre i64o.
Nous croyons devoir, à celte occasion , faire remarquer le témoignage que rendent à la bonté du cœur de Descartes et à toutes ses qualités morales, deux de ses amis intimes, et qui méritent bien d'en être crus; nous voulons dire MM. Cîianut
titalem servent , in cœlihata noluisse me fingere illis sanctiorem. ( Episl. ad Voeliiim, p. 11.)
Voëtius le fils , clans une réponse à Samuel Desraàrets , partisan de Descaries, el qui a pour litre : 3Jaresii tribunal iniquum , tic. , XJltrajecti , an. i646, relève avec assez d'adresse , mais en termes grossiers , ce que Descartes observe , dans sa Défense , qu'il n'avoit pas fait le vœu de chasteté. De stupris ac scorLationihus non lahorat ipse Cartesius , qui ore libero profdetur se votitm caslitatis nullum fecisse. J^ocenh dicam Jiirci, non hominis cJiristiani , qui contra peccata oui" nia y omnium virtutum votum, in et cum ipsâ christianismi susceplione ac professione , fecisse intelUgitur. (P. Ci.)
Voëtius a raison de dire que l'obligation de vivre cliastenienl, est suffisamment renfermée dans la profession du christianisme : mais il a tort de supposer que l^cscaites fut dans une opinion contraire -, et quand cehil-ci observe qu'il n'a jamais fait le vœu de chasteté, il ne veut rien insinuer par-là, sinon qu'en péchant contre la chasteté , il seroit moins coupable que ceux qui en auroienl fa it un vœu particulier.
DE Descartes. clxxxvlj
et Clerselicr. «On ne vit jamais, dit ce dernier,- (dans la préface des Lettres de Dcscarles^lom. I".)y a un homme plus simple, plus humble, plus sintccère, mais surtout plus humain que lui. Dans « la médiocrité de sa fortune, et dans une retraite «, aussi éloignée que celle où il vécut, il se chargea « du soin et de l'entretien de sa nourrice , pour la tf subsistance de laquelle j'ai vu, dans ses lettres , <( plusieurs ordres donnés à celui qui avoit le soin <i de ses affaires ».
M. Baillet ajoute qu'il lui créa , sur son bien patrimonial , une pension viagère qui lui fut payée exactement jusqu'à sa mort. Mais ce qui est vraiment touchant, c'est que, dans une lettre à ses deux frères, qu'il dicta cinq ou six heures avant d'expirer, il parle de sa nourrice et leur recommande d'en prendre soin. Nous apprenons ce trait de M"^- Descartes, dans la relation de la mort de son oncle , dont nous parlerons incessamment. M. Chanut écrivoit à M. Perrier , beau-frère de Pascal, le 28 mars i65o, six semaines après la mort de notre philosophe : (c Nous avons perdu M. Desc cartes ; je soupire encore en vous l'écrivant; car tt sa doctrine et son esprit étoient encore au-des- « sous de sa grandeur d'ame, de sa bonté et de « l'innocence de sa vie».
Descartes fit imprimer, en 16 ii, scs]\Iéditalions BUr l'existence de Dieu et sur l'immatérialité de VsLinc, (Bailictj pag. wo.) Nous remarquons ce
cîxxxviij Vie religieuse
fait, parce qu'il fut un acte de la piété de Descartes, et qu'il nous assure qu'il ne fit imprimer ses Méditations métaphysiques que pour obéir à sa conscience. J'ai fait, dit-il , (Lett. hVII j t. II.) en publiant ma Métaphysique, ce à quoi je pensois être obligé pour la gloire de Dieu et la décharge demaconscience, La crainte des contradictions qu'il prévoyoit, et l'amour de son repos, lui avoient fait prendre pendant long- temps la résolution de les ensevelir dans les ténèbres (i) ; mais
(i) On est peut-être étonné que Descartes ne voulût point rendre ses Méditations publiques; car il est assez naturel de penser qu'il aimoit la gloire : cependant on se troniperoit. Loin d'aimer, de rechercher la gloire, il la haïssoit, il la fuyoit plutôt , ainsi qu'il le déclare dans son Discours de la Méthode: et la raison qu'il en donne, c'est qu'il la iugeoit contraire au repos , repos , dit-il , que j'estime au-dessus de toutes choses. On retrouve presque à chaque page de ses ouvrages ce sentiment ; ce qui prouve que ce n'éloit pas dans Descartes un sentiment passager, (c Je suis ennemi de toutes « les louanges, écrivoit-il, {Lett. XII, tome IL) non que je « sois insensible , mais parce que j'estime que c'est un plus « grand bien de jouir de la tranquillité de la vie et d'un hon- « nête loisir, que d'acquérir beaucoup de renommée, et que « j'ai bien de la peine à me persuader que, dans l'état où nous « sommes, et de la manière dont on vit , on puisse posséder « les deux biens ensemble ». De là sa devise, Bene qui latuit , hene vixit.
Ce qui est bien remarquable , c'est que cet amour dominant de Descartes pour la tranquillité, a été aussi le goiit dominant de Newton, et que les (Jeux philosophes des derniers
DE DlîSCARTES. clxxxix
sa conscience éclairée parla plus liaul , et ne lui permit pas de priver la religion des avantages inestimables qu'elle devoit retirer de cet excellent ouvrage. Ellectivement , les Méditations de Descartes feront toujours une époque mémorable dans l'bisloire de la religion. {Baillet , p. wo.) L'auleur n'y a pas seulement fourni, pour le dogme de l'existence de Dieu , des preuves nouvelles et d'un prix inestimable; il y a mieux développé encore, et plus clairement fait connoitre qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors, la nature de l'ame; et en démontrant son immatérialité aux yeux de tous les hommes qui raisonnent et qui sont do bonne foi, il a détruit jusqu'à la racine le matérialisme, cette erreur la plus dangereuse et la plus mortelle de toutes.
M. Arnauld a été même jusqu'à dire, à l'occasion du livre des Méditations, ( Tom. V de ses D/f- Jîcullés cl M. Steyaerl , pag. wo.) et il l'a répété cinq ou six ans après, dans sa DP. lettre à M. du
siècles qui sont le plus couverts de gloire, sont en mèuie temps les deux pliilosopties qui ont le moins ambitionné la gloire , et lui ont attaché le moins de prix, NeAVton nous apprend qu'il a présenté sa doctrine sous une forme géométrique , dans la crainte que la chose ne tournât en dispute , ne res traheretur in disputafionem. Il déclare qu'il préfère le repos à tout , et il l'appelle une chose entièrement substantielle , rem prorsiis substantiale/n.
CXC VlÉ RELIGIEUSE
Vaucel, que Dieu avoit suscité Descartea pour ar-* rêler le progrès de l'irréligion. «On doit regarder^ c( dit-il , comme un effet singulier de la providence c( de Dieu , ce qu'a écrit M. Descartes sur le sujet de « notre ame , pour arrêter la pente effroyable que « beaucoup de personnes de ces derniers temps « semblent avoir à l'irréligion et au libertinage , a par un moyen proportionné à leur disposition. <( Ce sont des gens qui ne veulent recevoir que c( ce qui se peut connoître par la lumière de la « raison ; qui ont un entier éloignement de com- (c mencer par croire; à qui tous ceux qui font « profession de piété , sont suspects de foiblesse <( d'esprit ; et qui se ferment toute entrée à la re- « ligion par la prévention où ils sont , et qui est « en la plupart une suite de la corruption de <£. leurs mœurs , que ce qu'on dit d'une autre vie c( n'est que fable , et que tout meurt avec le corps. « Il semble donc que ce qu'il y avoit de plus im- (i portant pour lever le plus grand obstacle au Ci salut de tous ces gens-là , et pour empêcher que c( celte contagion ne se répande de plus en plus ^ « étoit de les troubler dans leur faux repos , qui ce n'est appuyé que sur la persuasion où ils sont, a qu'il y a de la foiblesae d'esprit à croire que notre ce ame survit à notre corps. Or Dieu, qui se sert <( comme il lui plaît de ses créatures, et qui cache « par-là les effets admirables de sa providence , « pouvoit-il mieux leur causer ce trouble , si
DE Descautes. cxcj
« propre à les faire rentrer en eux-nicmes, qu'en tt suscilanl un homme qui avoil toutes les qualités «que ces sortes de gens pou voient désirer, pour <c rabattre leur présomption, et les forcer au moins « d'entrer dans de justes défiances de leurs pié- «c tendues lumières ; une grandeur d'esprit tout- « à- fait extraordinaire dans les sciences les plus «abstraites; une application à la seule pliiloso- «. phie, ce qui ne leur est point suspect; une proie fession ouverte de se dépouiller de tous les pré- « jugés communs, ce qui est fort à leur goût ; et « qui, par-là même, a trouvé moyen de convaincre « les plus incrédules, pourvu qu'ils veuillent seu- « lement ouvrir les yeux à la lumière qu'on leur « présente, qu'il n'y a rien de plus contraire à la « raison que de vouloir que la dissolution de notre <( corps, qui n'est autre chose que le dérangement ce de quelques parties de la matière qui le com- « pose, soit l'extinction de notre ame?£t comment « a-t-il trouvé cela? En établissant pur des prin- » cipes clairs, et uniquement fondés sur les notions « naturelles dont tout homme de bon sens doit « convenir, que l'ame et le corps, c'est-à-dire, ce c( qui pense et ce qui est étendu , sont deux subcc stances totalement distinctes; de sorte qu'on ne « sauroit concevoir, ni que l'étendue soit une moc< dificalion de la substance qui pense, ni que la <c pensée soit une modification de la substance c< étendue, Cela seul étant bien prouvé (comme il
cxcij Vie religieuse
« l'est très-bien dans les Méditations de M. Des- « cartes), il n'y a point de libertin qui ait l'esprit «juste, qui puisse demeurer persuadé que nos « âmes meurent avec nos corps ». (Letf. DI.) (i).
(i) On sait que Descartes avoit provoqué de toute part des objections contre le livre des Méditations, dans le dessein de fournir de plus grands éclaircissemcns sur un sujet en même temps si important et si difficile. Le P. Mersenue avoit invité les docteurs de la faculté de théologie de Paris à entrer dans les vues de M, Descaries. M. Arnauld , qui n'étoit encore qu'un jeune docteur, fut le seul qui se rendit à cette invitation : ses objections, qui tiennent le quatrième rang dans le livre des Méditations, furent très -bien accueillies de Descartes j il y répondit avec soin , et avec des marques d'une estime distinguée pour leur auteur. Il paroit que M. Arnauld fut satisfait de. CCS réponses, et il se montra, jusqu'à la fin de sa vie, un zélé défenseur des Méditations.
Nous avons sur ce point important le témoignage positif du P. Mersenne , dans sa lettre à Voëtius, imprimée dans le premier volume des Lettres. Voici d'abord quelques traits de cette lettre, qui montrent quelle opinion avoit conçue le P. Mersenne de la religion de Descartes. «'C'est moi , dit-il à « Voctius , qui lui ai proposé, les secondes et les sixièmes « objections; et j'ai été ravi en admiration, de voir qu'un «( bomme qui n'a point étudié en tbéologie y ait répondu si c( pertinemment. En relisant encore les six. Méditations, et les « réponses qu'il a faites aux quatrièmes objections qui sont <( très -subtiles , j'ai cru que Dieu avoit mis en ce grand «bomme une lumière toute particulière, et si conforme à « l'esprit et à la doctrine du grand saint Augustin, que je re- (c marque presque les mêmes choses dans les écrits de l'un que
« dans les écrits de l'autre Je vois que, dans toutes ses ré-
Nous
De DrscARTEs. cxciij
Nous avons dil pi us haut que la conscience seule avoit engagé Descartes à publier ses \!é(litations. jVJais nous devons ajouter que ces Médjia lions n'étoieiit point, pour Descaries, des spéculations sèclies et purement métaphysiques; elles étoient des méditations proprement dites, dans toute la rigueur dti langage ecclésiastique, c'est-à-dire, qu'elles aboutissoient en lui aux actes les plus profonds d'admiration, d'adoration et d'amour de la divinité.
On n'a point assez remarqué la manière dont Descartes termine sa troisième Méditation sur l'existence de Dieu. Rien cependant de plus remarquable et de plus édifiant. 11 avertit qu'il ne pousse pas plus loin dans le moment ses recherches sur Dieu, ainsi que les conséquences qu'on doit tirer de ces recherches , et qu'il s'ar: été : mais pourquoi s'arréte-t-il? « Il me semble très à « propos, dit-il, de m'arréter quelque temps à la « contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser
« ponses, il est si ferme sur ses principes , et, de plus , il est « si clirétien , il inspire si doucement l'amour de Dieu , que <( je ne puis me persuader que sa philosophie ne tourne un « jour au bien et à l'ornement de la vraie religion.
« Je demandai dernièrement à l'auteur des quatrièmes ob- « jcctions (M. Arnauld), qui est un des plus subtils pliiloso- «phcs, et Fun des plus grands théologiens de la l'acuité de « théologie, s'il n'avoit rien à répartir aux réponses qui lui « avoient été faites par M. Descartes. II me répondit que .« non, et qu'il se lenoit pleinement satisfait ».
CSciv TîE RELIGIEUSE
« tout h loisir ses merveilleux atlributs, de cotl- «sidérer, d'admirer, et d'adorer l'incomparable )) beauté de cette immense lumière, au moins au- (f tant que la force de mon esprit, qui en demeure « en quelque sorte ébloui ^ me le pourra perce mettre )>.
11 ajoute aussitôt : « Comme la foi nous apprend a que la souveraine félicité de l'autre vie ne con- « sisle que dans cette contemplation de la majesté « divine, ainsi expérimentons-nous, dès à prête sent, qu'une semblable méditation, quoique a iiicom parablement moins parfaite, nous fait jouir « du plus grand contentement que nous soj'^ons ce capables de ressentir en cette vie );. I Yoilà doncDescartes qui nous enseigne, et qui i reconnoît d'après sa propre expérience, que c'est ] dans la contemplation de Dieu qu'on goûte la plus \ douce satisfaction dont on puisse jouir sur la terre, i ou, en d'autres termes, que consiste le souverain bien de cette vie.
Apparemment ce trait, et d'autres semblables, semés dans les écrits de Descartes, a voient frappé M. Thomas , auteur de son Eloge : et c'est d'après l'impression qu'ils avoient faite sur son ame, qu'est tombé de sa plume ce morceau qui honore également son esprit et sa religion, i « Celui qui, à l'exemple de Descartes, est sans K cesse occupé à méditer sur l'éternité , sur le fc temps, sur l'espace, ne doit-il pas contracter-,
DE Descartes. Cxcv,
^; comme Descartes, une liabitiulc de giandeur «. qui, de son esprit, passe à son aine? Celui qui « mesure la dislance des astres, et voit Dieu au- « delà ; celui qui se lransj)orlc dans le soleil ou «. dans Saturne, pour y voir l'espace qu'occupe la « terre, et qui clierclie alors vainement ce point « égaré comme un sable à travers les mondes, re-- <c viendra-t-il sur ce grain de poussière, pour, y «flatter, pour y ramper, pour y disputer ou « quelques honneurs ou quelques richesses? Non, « il vit avec Dieu et avec la nature. Il abandonne ce aux hommes lesobjets de leurs passions, et pource suit le cours de ses pensées, qui suivent le cours (c de l'univers. II s'applique à mettre dans son ame «l'ordre qu'il contemple, ou plutôt son ame se «monte insensiblement au ton de cette grande « harmonie.... Plein de respect, comme Newton , « pour la divinité, comme lui fidèle à la religion, « Descartes aime à s'occuper dans la retraite, et « avec ses amis, de l'idée de Dieu. Malheur à celui «qui ne Irouveroit pas, dans cette idée si grande « et si consolante, les plus doux momens de sa )) vie » !
M. Thomas vient de parler du respect de Newton pour la divinité. On sait efîcctivement, et Voltaire nous dit l'avoir appris de Clarke , que ce grand homme ne prononçoit jamais le nom de Dieu , sans donner quelques marques extérieures de respect. Nous n'avons point appris, il est vrai, que
cxcvj Vie religieuse
Descartes eût une habitude semblable, et qu'il accompagnât toujours de quelques démonstrations sensibles de respect , la prononciation du nom de Dieu ; mais nous n'en sommes pas moins assurés qu'il portoit aussi loin , et peut-être encore plus loin que Newton, le respect pour Dieu. Nous en IroQvons la preuve dans son langage. Telle étoit l'idée qu'il avoit conçue de la grandeur de Dieu , de sa puissance, de son indépendance, de sa sagesse, qu'il vouloit que le mot d'infini ne fut jamais appliqué qu'à lui seul, qu'il ne fut employé que pour lui seul, qu'on ne se permît pas même de dire que la matière est divisible à l'infini j et enfin , il ne parloit de l'infini qu'avec une circonspection sans bornes, a Je n'ai jamais traité de l'infini, écri- « voit-il, (Lett.LIIIy tom. II.) que pour me sou- <i mettre à lui, et non point pour déterminer ce c( qu'il est ou ce qu'il n'est pas ».
Dans le sentiment profond de la toute-puissance de Dieu, il ne vouloit pas qu'on dît d'aucune chose qu'elle fût impossible à Dieu , qu'on dît que les essences sont indépendantes de la volonté de Dieu, qu'on se permît de vouloir pénétrer dans les fins ultérieures de Dieu; enfin, s'il étoit possible de porter jusqu'à un véritable excès la vénération de Dieu et l'idée de sa puissance. Descartes seroit coupable de cet excès ; et s'il est tombé dans quelque erreur en métaphysique, c'est son extrême respect pour Dieu qui l'y a poussé. Ce qui étoii-
DE Descartes. cxcvij
liera peut-être, c'est que Bayle, ainsi qu'on le verra dans le cours de notre ouvrage , n'a pas été éloigné d'adopter, sur ce point, le sentiment et le langage de Descartes.
En i644, Descartes fit le voyage de Paris; il n'y séjourna que quelques jours. Dans ce court espace de temps, il fut accablé d'affaires, ainsi que de visites; et cependant on remarque qu'il vit trèsfréquemment les Théatins, nouvellement établis à Paris, qu'il contracta avec plusieurs de ces saints religieux une amitié particulière, et qu'il entendit presque tous les jours la messe dans leur chapelle. Assurément, aucune considération purement humaine , aucun motif d'intérêt ne pouvoit commander à Descartes des démarches et des actes semblables. (Baillet, p. 244.) La piété seule peut en avoir été le principe; et il ne faudroit point d'autres preuves que ce fait , pour convaincre les plus incrédules qu'au moins, dans les dernières années de sa vie, Descarlcs joignoit à une religion profonde une tendre piélé.
ISous prendrons occasion du ti-ait que nous venons de citer, pour observer que Descartes, dans les séjours qu'il avoit faits à Paris en différons temps, voyoit fréquemment le cardinal deBérulle et les principaux membres de l'Oratoire , tels que les PP. de Condren , Gibieuf , etc. ; c'est même à ce cardinal qu'il avoit confié le soin de sa conscience ; du moins M. Bailiet, à l'occasion de la
CXCviij TiE RELIGIEUSE
îiiort de M. deBérulle, nous dit que M. Descaries perdit dans sa personne un excellent directeur, ce qui ne peut s'entendre que d'un directeur de sa conscience ; car assurément le cardinal n'éloit point le directeur de ses études; et il ajoute que Descartes , après la mort de M. de Bérulle , « eut « la satisfaction de trouver de ses disciples, aux ce mains desquels il put confier la direction de sa ce conscience pendant tout le temps de son séjour f( en Hollande )). I! cite ailleurs le prêtre de l'Oratoire qui en étoit effeclivement chargé.
Nous dirons encore que Descartes étoit étroitement lié avec d'autres prêtres catholiques qui remplissoient la fonction de missionnaires apostoliques (i).
(i) Quelques-uns d'eux ayant été inquiétés parle gourer-^ nement, il s'intéressa vivement en leur faveur. « Je vous « recommande , écrivoit-il à un ami qui pouvoit beaucoup (( auprès du prince d'Orange, deux prêtres qui ont une re- « quête à présenter à son altesse. Je crois les avoir assez fré- « queutes pour assurer qu'ils ne sont point de ces hommes u simples qui se persuadent qu'on ne peut être bon catholique, « qu'en favorisant le parti du roi qu'on nomme catholique, ic ni de ces séditieux qui le persuadent aux simples , et qu'ils (( ont pour cela trop de boa sens, et eonnolssent trop bien les
<( maximes de la bonne morale Si on leur impute ce crime
t( d'être papistes, je veux dire de recevoir leur mission du a pafie , et de le reconnoîlre de la même manière que font les (( catholiques de France et de tous les autres pays où il y a t( des catholiques ; sans fjue cela donne de jalousie aux spii-r
DE Descartks. cxcix
Enfin , ajoulons aux traits précédciis, qui prouvent la sincère piété de Descaries, et sa lldélité à remplir tous les devoirs de la religion chrétienne , que, lorsqu'il apprenoit que ses amis étoient malades, il sollicitoit auprès de Dieu le rétablissement de leur santé ; et s'ils mouroient , il prioit pour le repos de leurs âmes. C'est lui qui nous l'apprend dans la LF. lettre du second volume.
^J Descaries quitta bientôt Paris qu'il ne devoit plus revoir, et rentra dans sa chère solitude d'Eg-
« verains qui y coraniaudeiit , c'est un crime commua et cs- «< senliel à ceux cle leur profession. Vous trouverez peut-être « étonnant que je vous écrive sur cette aflaire, principalc- « ment si vous savez que je le fais de mon propre mouvc- K ment , sans que ces deux prêtres m'en aient requis ; mais je « vous dirai qu'outrel'estiractrcs-particulit-re que je fais d'eus, « et le désir que j'ai de les servir, je considère aussi en cela « mon propre intérêt ; car il en est en France , parmi mes faite seurs d'objections , qui me reprochent la demeure dans ce « pays, à cause que l'exercice de ma religion n'y est pas « libre ; ils disent même qu'en cela je ne suis pas aussi cxcu- « sable que ceux qui portent les armics pour la défense de cet « Etat, parce que les intérêts en sont joints à ceux de îa << France , au lieu que je ponrrois faire partout ailleurs ce « que je fais ici. A quoi je n'ai rien de mieux à iépondi"e.^ « sinon qu'ayant ici la libre fréquentation et l'nmilié de qudu ques ecclésiastiques ,' je ne sens point que ma conscience y « soit gênée. Mais si' 'ces ecclésiastiques étoient estimés "cdiT- « pables , je n'espère pas en trouver d'autres plus innocfen« (( dans le pays, ni dont la fréquentation me soit plus pcr- « mise )). {Leti. XXXJ, toiji. II.)
ce Vie heligieuse
mont, pour y reprendre ses occupations ordinaires. L'arrivée à Amsterdam de son intime ami, M. Chanut, qui étoit envoyé de la cour de France à celle de Suède, l'obligea d'en sortir, au moins pendant quelques jours , et nous a procuré un témoignage de sa religion et de son zèle, vraiment précieux. M. Chanut avoit à sa suite M. Porlier, liomme de lettres fort estimable , et très-empressé de faire la connoissance de noire philosophe. Ce voyageur ne négligea rien pour s'instruire de la conduite, et surtout des scnlimens religieux de Descartes. La Providence le servit très-bien; elle lui procura la connoissance d'un François qui devoil faire le voyage de Slockholm dans la compagnie de l'envoyé de France, et qui avoit beaucoup TU Descartes dans difPérens lieux de son séjour en Hollande.
M. Porlier lui ayant demandé, sans paroîlre mettre beaucoup d'intérêt à sa question , ce qu'il pensoit de M. Descartes, ce François lui répondit, sans hésiter, que M. Descartes ce étoit un homme ce plein de religion , d'une grande droiture de a cœur, généreux dans ses aumônes, exact et « exemplaire dans les exercices de sa religion , « édifiant les protestans , et, en général , faisant , <( dans toute la Hollande , beaucoup d'honneur à a l'église romaine». M. Porlier fut intérieurement ravi d'apprendre que les calomnies qu'on avoit répandues contre la religion de Descaries, jusque
DE Descartes. ccj
dans la Fiance , parussent mal fondées, et ne fussent pas crues, dans les lieux mêmes qui les avoient vu naître. Il engagea ce François à entrer dans quelque détail, et celui-ci lui apprit difierens traits de la vie de Descartes, qui tous éloienl autant de preuves convaincantes de la conscience pure et de la probité de ce philosophe chrélien.
11 lui dit cnlr'autres, que souvent il étoit le conseil des personnes qui , dans la révolution qu'avoit éprouvée la religion en Hollande, flottoient sur le parti qu'elles avoient à prendre, et qu'il réussissoit ordinairement à les affermir dans la foi catholique. 11 lui fit l'histoire d'un honnête homme, fortement ébranlé par le changement presque universel de ses compatriotes dont il étoit témoin, mais qui, ne voulant rien hasarder dans une affaire aussi importante que celle du salut, s'adressa à M. Descartes qu'il ne connoissoit pas, mais qu'il sa voit être un personnage célèbre qu'on, consultoit volontiers sur ces matières. M. Descartes l'accueillit avec bonté, et, sans le faire entrer dans la discussion des dogmes , il se contenta de lui demander s'il croyoit l'église pro lestante fort ancienne, s'il en connoissoit les commencemens , s'il avoit entendu parler de la conduite et des motifs des premiers réformateurs, de leur mission , de leur autorité, et des moyens qu'ils avoient mis en œuvre pour accréditer la réformation. D'après les réponses et les aveux du consultant, il lui fit
ccij Vie religieuse
tirer des conclusions qui aboutirent à faire cesser toutes ses perplexités , et à l'attacher inébranlablement à la foi de ses pères.
Ce trait, qui prouve le zèle de Descartes pour sa religion, montre aussi que, quoiqu'il fit profession de ne point se mêler de controverse, il
auroit été un controversiste très-habile. (Bailîet , pag, 277.;
La reine Christine a témoigné qu'il avoit beaucoup contribué à sa conversion^ et qu'il lui en açoit donné les premières lumières. Nous produirons bientôt le témoignage de cette princesse , et nous dirons dès à présent que, dans une conversation particulière qu'elle eut à Rome avec un prêlre de saint Antoine, elle lui déclara que la fticililé avec laquelle elle s'étoit rendue sur plusieurs diilicullés qui l'éloignoient auparavant de la religion catholique , étoit due à certaines choses qu'elle avoit ouï dire à M. Descartes.
Descartes, qui auroit toujours pu disputer de religion avec tant d'avantage, évitoit cependant de le faire quand la charité ne l'exigcoit pas. Jacques Revins, fameux théologien de Leyde, nous apprend qu'il avoit tenté d'engager une dispute iivec Descartes , en lui faisant observer que , « puisqu'il examinoit avec tant d'application lis a fondemens de la philosophie , il feroit bie?i (( d'examiner les fondemens de la religion qu'il « professoit». (Bailletj p, 433.) Mais DescarLes
DE Descartes. cciij
se contenta de répondre : J'ai la religion du roi. Bievius ayant insisté , Descartes ajouta : J'ai la religion dp. ma nourricp ; et il ne put en tirer rien
' de plus. Revins, qui n'a point vu que Descaites plaisanloit, et ne vouioit que se débarrasser d'un importun, dit gravement : « Voila les solides fon- <( démens sur lesquels Descaries élablissoil su foi»,
I Descartes, qui ne vouioit point traiter la con-
1 Iroverseavec les ministres protestans, évitoit, avec Je même soin, toutes les discussions sur les ques-
\ lions de l'école avec les théologiens callioliques. Une de ses principales raisons, sans doute, c'est qu'il ne vouioit point faire de diversion à ses recherches philosophiques; car, d'ailleurs, il avoit beaucoup étudié sa religion, et il en connoissoit à fond toutes les parties. Le P. Mersenne témoigne, dans sa lettre à Voelius, que cette profonde connoissance le ravissoit quelquefois en admiration. On sait que Chiisline , reine de Suède, désira vivement entendre, de la bouche même de Descartes, les principes de sa philosophie, qui cornmençoit à jeter un grand éclat. Il céda , après une assez longue résistance, aux sollicitations de cette princesse, et vint à Stockholm. Pendant qu'il y vécut, il n'eut point d'autre logement que celui do M. Chanut, ambassadeur de France. La famille de ce ministre, qui étoit fort pieuse, pria souvent Descartes de faire des entretiens sur lu religion. Il ^e rendait facilenienl à des prières si chrétiennes:
cciv Vie religieuse
on ne se lassoit point de l'entendre et de l'admirer. M. Clianut nous apprend que M"'- l'ambassadiice fut long-temps inconsolable de ce que son lils, qui éloit absent, n'avoit pu l'entendre un jour où il parla sur la rédemption.
L'ambassadeur avoit établi dans sa maison , et pour sa famille, des exercices journaliers de piété, tels que la prière en commun, l'examen de conscience, etc. Descartes y assistoit religieusement et avec une grande exactitude. Ce n'est pas seulement ]es jours de fête et les dimanches, c'étoit encore tous les autres jours de la semaine qu'il étoit présent à la célébration des saints mystères. Il s'approchoit encore régulièrement des sacremens de pénitence et d'eucharistie, et il les avoit reçus le jour même où se déclara la maladie qui dcvoit l'enlever de ce monde, je veux dire le jour de la Purification. Tel est le témoignage rendu par toute la maison de M. Clianut, et particulièrement par le P. Viogué, religieux Augustin, docteur de Sorbonne, envoyé en Suède par le pape Innocent X, comme missionnaire apostolique , et qui remplissoit la fonction d'aumônier dans la maison de l'ambassadeur de France. On peut consulter le témoignage authentique de ce saint religieux , imprimé dans le second volume de la Vie de Descartes.
La maladie de Descaries, qui fut d'abord très- "violente, lui laissa peu de liberté d'esprit j mais,
DE Descartes. ccv
dcins le transport où le jctoit raideur tic la fièvre, on découvroit combien profondément de saintes pensées étoient gravées dans son esprit- car il ne s'entretenoit avec lui-même que de la prochaine délivrance de son ame : on lui entendoit dire souvent : Allonsy mon ame, il y a long-temps que Lu es captive ; voici l'heure où tu dois sortir de prison : il faut souffrir la séparation de ton corps avec courage et ai^ec Joie. (Préface , iom. I"-) Le huitième jour de sa maladie, il eut assez de présence d'esprit pour comprendre le danger de son état. « Je crois, disoit-il à M. Chanut , que « Dieu , le souverain arbitre de la vie et de la « mort, a permis que mon esprit ait été si longce temps enveloppé de ténèbres, pour arrêter mes « raisonnemens, qui n'auroient peut-être pas été c< assez conformes à la volonté qu'il a témoignée « de disposer de ma vie». 11 conclut «que, puisque « Dieu lui rendoit l'usage libre de la raison , il lui « permettoit, par conséquent, de suivre ce qu'elle a lui dictoit , pourvu qu'il s'abstînt de vouloir « pénétrer trop curieusement dans ses décrets, <( et de se livrer à aucune inquiétude sur l'évé- (c nement». Il se fit donc saigner de son propre mouvement, ce qu'il avoit toujours refusé jusqu'alors. Quelques momens après, M. Chanut étant rentré dans sa chambre. Descartes fit tomber la conversation sur la mort; et persuadé, de plus en plusj de l'inutilité des remèdes, il demanda le di-
ccvj Vie religieuse
recteur de sa conscience, et pria qu'on ne l'entretînt plus que de la miséricorde de Dieu et dii courage avec lequel il devoit souffrir la séparation de son ame. Il attendrit et édifia, par les réflexions qu'il fit sur son élat et sur celui de l'autre ■vie, toute la famille de l'ambassadeur, rassemblée autour de son lit. La nuit suivante, il entretint encore l'ambassadeur de sentimens de religion, et lui marqua, en termes également généreux et touchans, la disposition où il étoit de mourir pour obéir à Dieu, et le sacrifice qu'il lui offroil desa vie en expiation de ses fautes. Dans le soir du lendemain, on vint avertir M, Chanut que le malade paroissoit toucher à sa dernière heure. M. Chanut accourut avec sa famille, pour recueilhr les dernières paroles de son ami; mais il ne pailoit déjà plus. Le confesseur, qu'il avoit inutilement demandé jusqu'alors , parce qu'il étoit absent de Stockholm, arriva dans le moment, et voyant bien que le malade n'éloit point en état de faire sa confession de bouche, il fit souvenir l'assemblée qu'il avoit rempli tous les devoirs d'un chrétien fidèle, dans le premier jour de sa maladie et un mois auparavant. Croyant ensuite reconnoître^ aux yeux du malade et au mouvement de sa tête, qu'il conservoit la connoissance, il le pria de témoigner, par quelque signe, s'il l'entendoit encore, et s'il vouloit recevoir de lui la dernière bénédiction. Aussitôt le malade leva les yeux au ciel ,
DE DeSCARTKS. CCVij
d'une manière qui toucha tous les assistans , et quianiionçoit une pailaile rcsigiialion à lu volonté de Dieu. M. l'ambassadeur, qui enlcndoit le langage de ses yeux, cl qui pénétroit encore dans le fond de son cœur, dit à l'assemblée, que son ami se retiroit content de la vie, satisluit des hommes, plein de confiance dans la miséricorde de Dieu , et très -empressé d'aller voir à découvert et de posséder la vérité qu'il avoit recherchée toute sa vie. La bénédiction donnée, toute l'assemblée se mit à genoux pour faire les prières des agonisans, et s'unir à celles que le prêtre alloit adresser à Dieu pour la recommandation de son ame, au nom de l'Eglise et des fidèles répandus dans tout l'univers. Elles n'étoient pas achevées, quand Descartes rendit l'esprit à son créateur, dans une tranquillité digne de l'innocence de sa vie. Il mourut le 11 février i65o, à quatre heures da malin, âgé de cinquante trois ans dix mois et onze jours, après neuf jours de maladie.
Toutes ces circonstances de la mort de Des-^ caries, si édifiantes, sont en même temps indubitables; elles avoient été recueillies par différens témoins oculaires, dont les relations subsisloient encore au temps de M. Baillet, et lui avoient été communiquées.
4 Mais la mort est un point si important et si " digne d'attention dans l'histoire de la vie d'un homme, et d'un homme lel que Descartes 3 sea
ccviij Vie RELiGiËUSii
actions el ses discours, dans celle dernière circoiislance, sont si propres à manifester ses véritables sentimens, que nous croyons devoir joindre à la relation précédente de la mort de Descartes, une autre relation curieuse et singulière. L'auteur est la nièce même de Descartes, l'une des personnes de son sexe qui ont le plus contribué, par leur esprit et leur savoir, à illustrer le siècle de Louis XIV. Cette pièce , qui est écrite en prose et en vers, se lit dans un recueil de poésies publié par le P. Bouhours, en iGgS.
« 11 a passé par la ville de Piennes, dit M'**'. Des- « cartes , un vieillard, qui, sachant que j'étois c( nièce du philosophe Descartes, m'embrassa de «bon cœur, et me dit qu'il étoit à Stockholm « quand mon oncle mourut. C'est un ministre qui « alloit s'embarquer à Saint-Malo pour l'Angle- « terre. Il me parla tant de cette mort, que je « crois que c'est lui, à proprement parler, qui a « fait la relation que je vous envoiej car je tiens <( de lui tout ce qu'elle renferme ».
M"e. Descartes raconte, en vers, l'histoire du voyage de son oncle en Suède ; elle observe ensuite qu'il donnoit ses leçons ù la reine dans la bibliothèque de cette princesse, à cinq heures du matin, «temps, ajoute-t-elle, tout ensemble fort « honorable et fort incommode pour le philosophe, « né , comme il le idisoit lui-même , dans les jar- « dins de la Touraine. 11 y avoit un mois que cela
c( continuoit,
DE Descartes. ccix
ic conlinuoit, quand il se trouvasaisi d'une grande <(. inflaiiiiiialion de poumon et d'une violente fièvre « qui occupoit le cerveau par intervalles. Il dece nieuroit chez M. Clianut, alors ambassadeur de tt France. Ils s'appeloient frères, et il y avoit effec- <( tiveraent enlr'eux une amitié ancienne, sin- « cère et fraternelle. M. Clianut accourut à la (( chambre de son ami, avec les médecins de la « reine. Ils ne désespérèrent pas de le guérir; mais (c le malade jugea qu'il étoit frappé à mort. Celle « pensée ne l'élonna point; au contraire, il se « disposa cà ce grand passage avec un recueillement « d'esprit fort paisible. Le matin , il senlit de «grandes douleurs; mais, pendant plus d'une « heure, il n'en interrompit pas son silence : à « la fin , on l'entendit soupirer et se idaindre. « Quand cela eut duré quelque temps, M. Clianut, « qui avoit passé la nuit auprès de lui , jugea à « propos de l'interrompre pour détourner l'ame <( du malade de la pensée de ses douleurs; il s'apa procha de lui, et, d'une voix basse et douce, il « lui dit : (M''''. Descartes met en vers les paroles de M. Clianut j en voici quelques-uns.)
« N'oublions jamais, mon cher frère ,
« Que la douleur et la misère,-
(( Du corps mortel que nous avons,
« Et de la terre où nous vivons,
« Sont l'apanage nécessaire.
« C'est un tribut que nous devons.
ccx "Vie religieuse
« Piencloiis-le iiljvement, et suivons sans murmui-è
(c La conduite de la nature.
« Elle est bonne, elle est sage, et ses riches présens ^
<( Comme ceux d'une Lonne mère , « Se répandant sur tous, se font goûter long-lcmps;
» Et ses grands maux ne durent guère » .
M^^^. Descartes fîiil converser ensemble, pendaiiî assez îong-tcmps, les deux amis, tantôt en vers, tantôt en prose , d'après les principes d'une philosophie toute divine. Nous remarquerons ces deu>. vers qu'elle met dans la bouche de Descartes :
<( Ah ! j'aurois donc vécu Lien inutilement , *( Si je n'avois appris à mourir un moment w.
Nous voyons , dans la relation donnée par M. Baillet de la mort de Descartes, que les discours que M'^^. Descartes met dans la bouche de son oncle et de M. Chanut, ne sont pas de pures iictions.
M'K Descartes finit sa relation par ces paroles : « Un très- dévot religieux, quiservoit d'aumô- « nier à M. l'ambassadeur, s'élant approché , reii montra à Descartes que quoiqu'il se fût conc( i'essé, et qu'il eût reçu son créateur depuis deux « jours, il étoit plus à propos d'employer le peu « de temps qui lui restoit à vivre, à des actes « de repentir de ses péchés, et d'espérance en « la miséricorde divine, qu'à des discours phi- « losophiques :1e malade obéit à l'instant j il dil
h'E IDjbscartes. ccxî
«le dernier adieu à M. Channt en rcml)ia.ssaiit a avec tendresse. Ensuite il dicla une lellre à <( ses deux frères, conseillers au parlement de « Bretagne, où, entr'aulres choses, il leur recom- <c inande de pourvoir à la subsistance de sa noura rice, de laquelle il avoit toujours eu soin pence dant sa vie. Puis se retournant vers son con- (i fesseur, il passa cinq ou six heures, qu'il vécut « encore, en de continuels actes de piélé et de ce religion )).
Cette relation, Hiite sur le rapport d'un François qui étoit alors à Stockholm, et qui ne paroît pas avoir été de la maison de l'ambassadeur, diffère en quelques circonstances légères de celle qu'on lit dans la Vie de Descartes par Baillet. Mais on voit toujours, et on doit au moins conclure de (Cette relation, qu'au temps où mourut Descartes, il étoit notoire, à Stockholm, qu'il étoit mort dans de grands sentimens de piété. Nous terminerons cette vie de Descartes par le témoignage authentique que lui a rendu la reine Christine en 1667 (]).
c( Christine- Alexandra, reine, etc.
c( Certifions que le sieur Descaries a beaucoup
(l) Le P. cl'Avrigny, dans ses ?vIémoires ecclésiastiques, a paru douter de l'aullienticité de ce témoipinagc. Jl ignoroit apparemment C{ue l'original existe dans la blbliollièque d6 ) Jibbave de sainte Genevièye.
CCxi) YlE RELIGIEUSE
« contribué à noire glorieuse conversion, et que (( la Providence de Dieu s'est servi de lui et de « notre illustre ami, le sieur C'hanut, pour nous « en donner les premières lumières; en sorte que «sa grâce et sa miséricorde achevèrent ensuite (( de nous faire embrasser les vérités de la reli- «. gion catholique, apostolique et romaine, que le c( sieur Descartes a toujours constamment pro- <c fessée, et dans laquelle il est mort avec toutes « les marques de la vraie piété que notre reli- « gion exige de tous ceux qui la professent. En. « foi de quoi nous avons signé les présentes, et « y avons fait apposer notre sceau royal ». [Jl la tête des Méditations de Descartes.^
Epitaphe de Descartes dans VEgîise de sainte
Geneviève.
RENATUS DESCARTES,
Vir supra tltulos omnium rétro Philosopliorum , Nobilis génère, Armoricus gente, Turonicus origine^
In Gallia Flexiae studuit,
In Pannonia miles meruit,
In Batavia Pbîlosoplius delituit,
In Suecia vocatus occubuit.
Tanli viri preliosas reliquias , Calîiarum percelebris tune Legalus, PETPvUS CHAKUT,
DE Descartes. ccxiij
CHRISTlNiE, sapienlissiiiiîT Ileginœ, Sapicnlium amalrici , Invidere non potuit , ncc vendicarc Palrias; Sed quibus Ilcuît cumulatas honoribus Peregrinje terrœ mandavit inTÏtiis ; Anno Domini \65o , mense Februario, aelalis 5i. Tandem post septera et deceni aunos, In graliam Chrislianissimi Picgis LUDOVICl DECIMl QUÂRTI, Ylroi'um insignium cultoris et remuneratoris, Procurante PETRO D'ALI BERT, Sepulchri pio et amico violatore, Palriae reddita; sunt -, Et in isto urbis et arllum culmine posita; ; Ut qui vivus apud exteros otium et famam quœsierat,
Mortuus, apud suos cum laude quiesceret; Suis et exteris in exemplum et doeumentum fulurus, I nimc viator ; Et Divinitalis, Immortalilatisque auimae,. Maximum et clarum i^sserlorcm ,
Aut jam crede felicem, aut precibus redde.'
Ifiscriptions mises sur le monument de forme qitadrangulaire qui fut élevé d Siockholmy en l'honneur de Descartes , aussitôt après sa mort.
Sur la face antérieure :
REGNANTE CHRISTINA, Gustavi primi Proueple, Magni fdià,
çcxiy Vie religieuse
Avorum incœpla, Patriasque termines , victorlis noTÎs pro-
moveiite -, Pacem demum armis qusesilain artlbus ornante ,
Accitls undique Terrarum sapienliae Magislris, Ipsà in Exemplum futurà ,
RENATUS DESCARTES,
Ex Eremo philosophicà in lucem et ornamentum Aula; vocalus,
Post quartum mensem morbo interiit ; !pt sub boc lapide Morlalitatem rebquit. Anno Cbrisli cid loc. l. vilse sua; nv.
Sur la face postérieure :
Cbristlanissimi Régis, Ludovlci XIV, Jjudovlci Jusli filii, Henrici Magni Nepolis -,
ANNA AUSTRIACA,
Optimà , Priidentissimâ, Fortissiraâ Reglnâ,
Annos, et Regnum filii R.cgenle; Legalus ordinarius PETRUS CHANUT,
Hoc Monumentum, Ad Gloriam Dei, bonorum omnium Datons,
Gallici uominis honorem , Perpetuam Memoriam Apiicl clarissimî,
RENATl DESCARTES,
Poni curavit.
Anno septimo ab excessu Ludovici Justi.
DE DeSCARTFS. CCXV
Sur le côté gauche :
HKNA.TITS DESC VRTES, Perronii Domlnus , cic. Fx anliqiià et nobili iuler Pictones et Armoricos Genlc, in (îalliâ iiatiis, Accepta quf»ntàcuniquc ia Scliolls tradebatur Eriulilione ,
Expeclatlone suà , votisque minore j Ad Militiam pcr Germaaiam et Pannoniarn adoîesccns profeclus , Va in oliis liibernis Natura: Mysleria componens cum legibus
Mathescos, TJtriusque arcana eàdem clavi rescrari possc, aususest sperare. Et omissis fortullorum sludiis , in villulà solilarius, piope
Egmondain in Ilollandià , Assiduù XXV annoriim Mcdilationc, auso potilus est. Hinc orbe toto celeberrimus j A Rege suo conditionibus bouoridcis evocalus ^ Redierat ad conlemplalionis delicias -, Unde avulsus, admiratione Maxim.ï; Regin^e,
Quse, quicquid ubique excelluit, suum fecit, Gratlssimus advenitj seriù est auditusj et deilelus obiiL.
Sur le côté droit :
NOVERINT POSÏERI Qualis vlxerit R E N A T U S D E S C A R T E S ,
1 1 cujus Doctrinam olini suspicient, Mores imitenlur^
I^gst instauralam à fundamentis Pliilosophiam ,
Apcrtam ad penetralia Natura; Mortalibns viam^ Novam , Certain , SoUdam 3,
CCXVJ YlE RELIGIEUSE
Hoc unum reliquit incertum , Major in eo Modestia esset, an Scienlia. Quas vera scivit, Terecimclè affirmavit ; Falsa , non contentionibus, sed vero admoto refulavît ; Nullus Anliquorum obtrectalor; nemlni \iventium gravis. Invidorum criminationes purgavit innocentiâ raorum. înjuriarum negligens; Amîcitia; tenax.
Qiiod summum tandem est , Ita per Créât urarum gradus , ad Creatorem est conatus , Ut oportunus Christo , Graliae auctori , in avitâ E.eligione quiesceret.
I nunc A'iator , el cogita , Quanta fuerit GHPJSTINA , et qualis Aula , Gui mores isti placuerunt.
Inscription destinée pour le monument que Joachini Descartes y parent de René Descartes , apoit dessein de faire construire d V endroit où il avoitété enterré. (Voyez ce que nous en avons dit ci-dessus, page cxxxiv.)
Cartesius {^Joachiirms^ Gallus , Renati AfFinis , Régi Galliarum à Gonsiliis , Militarisque Disciplincc Praefectus , durabilius et magnificenlius monumentum RENATO Afiini suo, in Gœmelerio ad S. Olaum Suhurbli Orientalis, vulgo Nordermaîm , propediem exstrui curabit in forma Pyramidis marmoresc plane ilîuslris, cujus primum latus habebit antiquam Inscriptionem : alterum , D. O. M. Régnante Cliristlua , etc. , tertium sequenlem , et novara quartum.
DE Descartes. ccxvij