PRÉLIMINAIRE. CXV
u lime pour votre personne et vos oiivra- (( ges, et dont Fadmiration pour les divins (( talens de votre esprit, est portée au plus <( haut degré; mais il n\m est aucun dans c( cette partie qui Femporte sur moi ». {Lettres, tom. P''-y pag: 269.) Il lui disoitdans une autre lettre : (( Vous parlez quelque part (( d'Epicure et de Démocrite , comme de (( grands hommes, mais je vous crois bien (( plus sublime qu'eux, et très-supérieur, nonce seulement à eux, mais à tous les interprè- « tes de la nature (1) ». {Pag\ 278.)
(i) Il est vrai que Henri Morus a varié dans son opinion sur ]a pliilosopliie de Descartes, et qu'il a paru croire, dans ses derniers écrits, que celle philosophie étoit peu favorable à la religion : mais, dans ces îuèmes écrits, il revient fiéquemmeut à ses premiers sentimens , et n'a pas craint de dire dans \ Appendix ad defansionem Cabbalœ philosophicœ , que Descartes lui paroissoit avoir été un génie inspiré et rempli de l'esprit de Dieu, ainsi que l^avoient été les deux personnages préposés parMoyse à la construction du tabernacle. Il confesse , il est vrai , dans des notes postérieures sur son ouvrage, qu'en parlant ainsi, il a élé emporté trop loin; mais son excuse est encore un grand éloge de Descartes : il la fonde sur son amour et son admiration extrêmes pour un aussi puissant génie , qui semblait être tout à coup descendu du ciel pour expliquer mécaniquement les phénomènes de la nature.
Dans la préface de sou Traité sur rinimortaliié de l'aine,
cxvj Discours
Telle étoit la haute idée que les Anglois avoient alors de Descartes: aussi, avant que Newton eût puLlié ses Principes mathématiques , et encore long-temps après cette époque, la philosophie de Descartes étoit seule enseignée dans les universités d'Angleterre. On avoit tiaduit en latin pour leur usage, la Physique de Piohault; et le premier ouvrage du célèbre Samuel Clarke fut une traduction en meilleur latin de cette physique.
imprimé peu d'années avant sa mort, Morus déclare que « Je « plus utile et le plus sage conseil qu'il puisse donner à « l'univers chrétien , c'est de faire enseigner la pliilosophie « de Descartes dans toutes les académies et les écoles publi- « ques -, en sorle que les étudians en philosophie connoissent «i parfaitement jusqu'où vont les puissances mécaniques de la « matière , et où elles s'arrêtent. C'est le plus puissant seu cours , ajoute-t-il , que la raison et la connoissance de la « nature puissent fournir à la religion ; et il arrivera de là « que les élèves destinés au ministère de l'Eglise seront de <( bonne heure suffisamment préparés pour lutter avec avanu tage contre leurs adversaires et leurs railleurs les plus pré- « somptueux : car nous voyons tous les jours que , par le dé- « faut de ces connoissances philosophiques , ils sont exposés « au mépris et aux insultes d'une multitude de petits a uda- « cieux^ qui , tout ignorans qu'ils sont au fond, vantent leurs <( connoissances dans la philosophie mécanique ». La seule modification que Morus ; dans des scholLcs sur la
niÉLIMINAIRE. CXvlj
C'est momc à la faveur des notes qu'il joicuit à sa traduclion nouvelle, et qui étoient tirées des oeuvres de Newton, ([ueki philosophie de ce dernier s'introduisit dans les écoles , et que celle de Descartes commença à perdre son crédit.
Aujourd'hui les Anglois ont tourné toute leur admiration vers Newton. Depuis longtemps il est leur idole, et quand il s'agit de comparer , non pas les principes et la métliode de Descartes dans l'explication du
préface, met au conseil sur renseignement de la philosophie; cartésienne , c'est que l'on en donne une pleine intelligence ; car on pourroit, dit-il, ahuser d'une connoissance superficielle. Voici le texte latin de Morus :
Maxime sobnu?nexistimo ac fidalissimum consilhim, qiiod «nm christiano orbe communicaii potest,ut Cartesii lectionem in omnibus sc/iolis piihlicis , sive academiis commendarent : ut studentes in philosopldâ peritissimè gnari aint justorum limilum mechanicarum potentiarum materiœ , qud usqite pertingant , et uhi dificiant , quod optimum sanè subsidium futurum est, quod religioni afferrepotest ratio notitiaque naturœ. Hoc enim pacto quiEcclesiœ ministerio destinati sunt , m,aturè munientur su/frcienti mbore ad colluctandum cum. maxime snperbis eorum derisoribus et oppugnatoribus : ciim hujus rei defectu videmus eos quàm abnoxii sinL contemptut ac proculcatLoni cujuslibetaudaculi , quamvis imperiti , p/:ilosophice mechaniccejaçtatoris. (Tom. II, pag. :i87.)
cxviij Discours
système général du monde avec les principes et la méthode de Newton , mais le génie de l'un avec le génie de l'autre, l'influence de l'un dans le progrès des sciences, avec l'influence de l'autre, il semble que plusieurs écrivains anglois ne sont pas assez équitables, et qu'il entre dans leur jugement un peu de jalousie et de prévention nationale. Ce n'est pas certainement à nous qu'il appartient de prendre la balance, et de prononcer sur un démêlé de cette importance et de cette nature; nous croyons seulement devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs un parallèle de Descartes et de Newton , tiré d'un des discours qui ont concouru pour l'éloge de Descartes. Ce parallèle paroîtra fait au moins avec beaucoup d'esprit, et il mérite d'autant plus d'attention , que l'auteur, plus homme de lettres que physicien et géomètre, déclare qu'il a été éclairé et dirigé dans le cours de son travail par M. Clairaut, personnage qui est bien connu pour avoir joint la modestie et la sagesse au plus profond savoir en géométrie.
(( Quel mortel osera jamais venir se pla-
PRELIMINAIRE. CXix
( cer au-dessus de Descaries? L'An"leterre
c a iiomnié Newton Je n'ai garde de pré-
( tendre (jxer les rangs de ces deux grands ( hommes : des pygmées ne mesurent point ( des géans. La France elle-même se par- ( tage, et l'Europe n'a pas jugé.
(( Mais quel spectacle que ces deux génies (extraordinaires^ comparés, opposés l'im ( à l'autre, pour quiconque est capa])Ie de ( le contempler! Sans doute ils balanceront ( à jamais la supériorité des nations rivales ( qui se glorifient de les avoir vu nailre. ( Tous deux ont remporté le prix dans la i carrière de l'esprit humain. Le premier, ( plus hardi, s'élança de la barrière qu'il ( avoit lui-même ouverte à tous ses concur- ( rens. Le second, plus heureux, partit du ( milieu de la lice , et atteignit le terme. ( Tous deux causèrent dans l'empire des ( sciences une révolution aussi heureuse ( qu'inespérée : mais la première prépara ( et décida la seconde. L'un a remonté tous ( les ressorts de l'entendement humain : ( l'antre en a déployé toutes les forces. Le ( philosophe françois a retrouvé l'art de
cxx Discoures
<( raisonner et de découvrir, qui sembloit (( perdu pour les hommes; il leur a ouvert « les yeux sur leurs erreurs, sur les siennes (( propres, et les a conduits jusqu'à l'entrée (( des routes de l'inîini. Le philosophe ance glois y a pénétré le premier, a tracé la (c ligure de la terre, anatomisé la lumière, a pesé les cieux, découvert et démontré le « plan de l'architecte de l'univers. Celui-là, « comme César, après avoir jeté tous les (( fondcmens de sa grandeur, est enlevé tout (( à coup, lorsqu'il marche à de nouvelles (( conquêtes. Celui-ci, comme Alexandre, ne a cesse de vivre que lorsqu'il n'a plus rien <( à conquérir. Descartes, d'une audace qui <( n'a d'égal que son génie, malgré l'horreur (( des ténèbres, malgré les tempêtes qu'ont <( élevées autour de lui l'ignorance, l'envie ce et les préjugés, fait des découvertes in- (( nombrables dans une mer immense, et face meuse par les naufrages. Newton, à la face veur du fanal allumé par Descartes, invité <(. par son exemple, secondé des vents et des <( flots, fonde de florissantes et immortelles « colonies. Le chef des Argonautes moder-
pr/'.liminaire. CXXj
(( nés, rillustre Colomb, n'a pu être éclipsé (( par les navigateurs qui ont trouvé les source ces de For, et conquis de vastes empires (( dans un monde nouveau ; mais leur gloire <( se réflécliit sur celui qui leur en ouvrit (( l'entrée. Ainsi Descartes a des droits légi- « times sur la réputation de ces génies rares, (( qui ont tait des découvertes si étonnantes, (( en suivant les routes qu'il leur avoit travées; <( et Newton, tout grand qu'il est par lui- (( même, doit, j'ose le dire, taire hommage à f( Descartes d'une partie de sa grandeur, cl a lui céder la supériorité qu'un génie invente teur obtient nécessairement sur ceux qui (( viennent après lui.
(( Descartes n'a trouvé ni encouragement, a ni secours, ni modèle; et sans doute l'exem- (( pie trop frappant des Galilée et des Rauius (( l'eût intimidé, si la timidité pouvoit entrer (( dans l'âme d'un philosophe. Seul avec la (( vérité foible et naissante, quelle hauteu.rde a courage! quelle force de génie! Seul il lutta a jusqu'au dernier soupir ; seul il osa com- (( battre son siècle, sa nation, et celle où il « chercha vainement un asile. Ce n'est que
cxxij Discours
«. clans le tonil3eau qu'il triomphe, et avec lui <c la véj'ité. Newton , au milieu des acclama- (( tions de ses contemporains , et même de sa « patrie, s'éleva dans des régions qu'aucun a mortel n'avoit reconnues avant lui , souci vent sur ses propres ailes, quelquefois sur (( les ailes des Descartes, des Pascal, des Halte lej, des Bojle, desHujgens et des Caste sini. L'un eut le mérite d'un sage, il a joui « modestement de sa gloire; l'autre eut l'âme « d'un héros. Nouvel Hercule, il dompta les c( monstres qui défendoient l'entrée du tem- (( pic de la philosophie : son fortuné rival en a emporta les trésors. Descartes, avec les arec mes qu'il s'étoit faites lui-même, a vaincu « tous les philosophes. Newton a vaincu Des- « cartes, mais avec les armes de Drscartes. c( Descartes eniîn a étéDescartes sans Newton. « Oui osera dire que Newton eut été Newton a sans Descartes )) ? {Eloge de Descartes , par M. Vahbé de Gourcy, pag. 26. )
Je ne peux résister à la tentation de citer encore sur le démêlé dont il s'agit, sur la question de la supériorité de nos deux grands philosophes, l'auteur d'un autre Eloge de
PRELTMINAIRE. CXxiij
Descartes, qui obtint Vaccessit, M. Fabbé Coiianier-Deslandes. «De quoi dispute-t-on, (( dit-il...? c'estopposerlagrandeur de l'esprit c( humain à elle-même ; c'est comparer le so- (( Jeil au soleil, dans deux temps differens; (( quand, de l'extrémité de l'horizon, mon- (( trant le sommet de son orbe, et cachant (( encore le reste dans un amas brillant de (( nuages enflammés, il chasse la nuit devant (c lui; et quand, du haut des cieux, il inonde (( les airs, la terre et les mers d'un déluge de (( rayons. Ici, il faitsortirlemondedu néant, a il réjouit toute la nature; là, il répand par- <( tout la chaleur et la vie par l'effusion de sa (( 1 umière. François î souscrircz-vous à l'aveu (( que je fais? Le grand Newton a surpassé le «grand Descartes; mais c'étoit-là le seul « moyen qui lui restât de l'égaler )). (P. Sa.) Le triomphe de la philosophie deDescartes ne fut ni moins prompt ni moins complet en Allemagne et dans les régions du Nord, qu'il l'a voit été en Angleterre. La gloire du chef s'y soutint dans tout son éclat, jusqu'au temps où s'éleva dans ces contrées un puissant génie, digne d'être le rival de Descartes, qui
cxxiv Discours
fonda lui-même une nouvelle secte, etparoît aujourd'hui avoir absorbé toute l'admiration de ses compatriotes. On voit bien que nous voulonsparler deLeibnitz.Ce grand homme, si justement appelé le Platon de la Germanie, a peu innové dans la physique, et ne s'est pas beaucoup écarté dans cette partie des principes de Descartes ; il a même cru au plein et aux tourbillons jusqu'à la fin de sa carrière. Mais il a ouvert de nouvelles routes en géométrie; etsurl'ame, sur ses idées, sur son union avec le corps, sur la composition du continu, sur plusieurs autres points de la plus haute importance, il a eu des opinions vraiment neuves, et quin'appartiennentni deprès ni de loin à la philosophie de Descartes. Les cartésiens lui reprochèrent de chercher à obscurcir la gloire de leur maître. Ce reproche étoit fondé ; Leibnitz ne vouloit point être réputé un pur cartésien , et il répétoit souvent, non sans quelque fondement, que les disciples n'avoient rien ajouté à la doctrine du maître. Il craignoit que les esprits, trop préoccupés de l'immense grandeur de Descartes, ne donnassent point assez d'attention à ses pi'opres
PRELIMIN"ATUE. CXXV
ciccoii vertes, et ne lui refusassent la portion de gloire à laquelle il a voit droit de prétendre. INIais tranchons le mot;, et ne craignons point de le dire, puisqu'a près tout Leibnitz étoit un lioninie : Leibnitz étoit jaloux de Descartes. Nousavons pour garantde cefait, M.Eccard, son ami et son collaborateur dans l'Histoire de la Maison de Brunswick, qui le déclara en propres termes à M. l'abbé Conti (i), dans le voyage que celui-ci fie en Allemagne, peu de temps après la mort de Leibnitz (2).
Plein d'enthousiasme, comme sont tous les
(1) Œuvres de l'abbé Conti, tome II, page 4i.
(2) Leibnitz a pourtant rendu de temps eu temps, surtout dans les dernières années de sa vie, la justice la plus complète à Descartes. 11 assure qu'il n'y a presque point de page dans ses écrits où l'on n^^pprenne quelque chose d'utile et de nouveau. ( Tome F", page 3g6. ) Il le place dans le petit nombre de ces génies qui ont rendu au genre humain des services immortels , et que la postérité honorera tant que l'histoire ne sera pas efï\icée de la mémoire des hommes , ni la vénération pour la vertu, exilée de leurs cœurs. Enfin , dans Ihistoire de la Langue universelle caractéristique, imprimée à la fin des Nouveau:; Essais sur ^entendement humain, il dit qu'il n'entreprend point de le louer , parce que toutes les louanges sufTiroienl à peine pour célébrer la grandeur de son génie : JIujus locl non est laudare virum ingenii magnitu^ dine laudes propè siipergressum.
cxxvj Discour*
Allemands, pour leur compatriote, Brucker n'a vu Descartes que par les jeux deLeibnitz, ou dumoins, danslejugementqu'il porte sur son mérite et sa philosophie , il ne fait guère que répéter ce qu'en avoit dit celui-ci en diverses occasions. Cependant il semble qu'il ait eu quelque regret d'avoir été si réservé dans les louanges données à Descartes , et qu'il ait voulu réparer dans la suite cette odieuse parcimonie; car voici le magnifique éloge qu'il en fait dans le supplément à son Histoire de la Philosophie. C'est à l'occasion d'un parallèle entre Descartes et Gassendi : (( Quelque (( éminent, dit-il, qu'ait été le mérite de G as- ({ sendi et du petit nombre de ses sectateurs, a celui deDescartes a été plus éminent encore. a II a surpassé Gassendi par la grandeur du a courage et la constance avec laquelle il a c( travaillé à réformer la philosophie. Il n'a a point perdu de temps à embellir une vieille (( secte, comme a fait Gassendi à l'égard de (( celle d'Epicure ; mais plein de cette éléva- (( tion de génie, et de cette noble ardeur qui (( avoit animéPythagore, Platon etlesautres a fondateurs de secte, il a osé seul chercher
PRÉLIMINAIRE. CXXvij
u une roule nouvelle et qui n'eut été frayée (( pai' personne j ilaessayé, surlesailesdeson « génie, de s'élever aussi de terre, et de parce venir jusqu'au sommet du Parnasse cl au <( palais de la sagesse. Celte magnificence de (( senlimentetdecourage, secondée par toutes (( les Ibrces d'une volonté eld'un entendement « qui, dans leur capacité, ne connoissoient <c point de mesure, l'a tiré de la troupe des (( philosophes, pour l'élever au-dessus d'eux, (( et le rendre père d'une philosophie aussi <( ingénieuse que nouvelle. Il est arrivé de là « que, tandis que la philosophie de Gassendi (( estdemeurée resserrée dans d'étroites limi- (( tes, celle de Descaries a rempli tout le monde « philosophique: lahardiesseinconcevablede (( son génie lui donne encore sur le chancelier « Bacon un avantage remarquable. Bacon , (( avec une pénétration de jugement incroja- (( hle, a mesuré des yeux le champ de la saine u philosophie; mais il n'est point entré dans « ce vaste champ, et n'a pu tirer de sa culte ture aucune gloire. Descartes, au contraire, (( ne se bornant point à établir des principes, a et ne se conteulant point de jeter les yeux
cxxviij Discours
« sur la vérité toute nue, a fait de grands pas (( en avant; il a pénétré jusqu'aux sources de (( la véritable philosophie, et les a percées par « la force de son génie : il a érigé à cette phi- <( losophieun palais, dans lequel sont abattus (( leslaresdelasagessequ'iVrisloteavoitmain- « tenus si long-temps; et appelant à son ser- (c vice la géométrie, il en a élevé d'autres in- (( comparablement plus beaux que les pre- (( miers )). {Suppl. Ilist. Philos, p. 847.)
Telles sont les fleurs superbesque Brucker a cru devoir jeter sur la tombe de Descartes.
Il n'existe point d'édition complète des oeuvres de Descartes ; c'est une tache sur la littérature, et même sur la nation françoise : et cette tache paroit bien plus sensible, quand on jette les yeux sur les superbes éditions qu'ont données les Anglois de leurs plus illustres philosophes, tels que Bacon, Newton, Bojle, etc. Il y a près de cent cinquante ans qu'on sentoit la convenance, la nécessité même de donner une édition complète des œuvres de Descartes : l'Académie des sciences en avoit eu le projet; mais il est demeuré jusqu'ici sans exécution. On a bien réimprimé
PRÉLTMINAtRE. CXxix
primé à Paris ;, en 1724, les Gîuvres de Descartes, en i5 vol. in-i 2 j mais outre que eette édition ne renierme que les ouvrages déjà imprimés de Descartes, et ne les renferme pas même tous, elle a été faite avec beaucoup de négligence, jusque là que dans les volumes qui renferment les lettres, on en a oublié de très-longues et de très-importantes qu'il faut chercher dans les anciennes éditions (1).
On voit par le dénombrement qu'a fait Baillet, liv. Vil, ch. xx, des ouvrages de Descartes non encore imprimés, qu'il en existoit, au temps où il écrivoit sa vie, un assez grand nombre : et c'est ce qui rendoitplus instante et plus importante l'édition complète dont nous parlons. Que sont devenus ces manuscrits si précieux pour les sciences et pour la
(i) En 1713, parut à Amslerdam , chez Weslein , une édition de toutes les Œuvres de Descaries, en 9 vol. in-4°. Peutêtre cette édition renferme quelque ouvrage deDescarles qui ii'avoit pas encore été imprimé -, mais nous n'avons pas pu nous en assurer : car telle est notre indifierence pour le philosophe qui a fait le plus d'honneur à la nation françoise, qu'il n'exisle à Paris aucun exemplaire de cetle édition j du moins il n'en est aucun dans les bibliothèques publiques.
cxxx . Discours
sloire de la nation françoise? Il en est verîtablement quelques-uns qu'un savant Hollaodois fit impriiner, en 1701, sous le nom d' Operaposthuma Cartesii : et dans ce nombre se trouve heureusement celui qui étoit le plus précieux de tous, et qui a pour titre: Régula ad directionem ingénu^ etc. L'auteur de la Logique de Port-rojal, qui en avoit eu connoissance, en faisoit le plus grand cas : et peut-être même cet ouvrage est-il supérieur au fameux Discours de la Méthode.
Mais telle a été^ en France, notre négligence, notre insouciance pour les oeuvres de Desçartes, qu'il n'existe pas même une traduction françoise d'un opuscule si intéressant, et que les exemplaires de l'original latin sont si rares, qu'à peine avons-nous pu en découvrir un ou deux dans toutes les bibliothèques de la capitale. Oh ! qu'il est à craindre que tous les autres ouvrages inédits de Descartes n'aient malheureusement péri, ainsi que tant de mémoires manuscrits sur sa vie, que Baillet cite, et avoit eu sous les jeux ! Du moins nous les avons cherchés très-inutileinent dans la bibliothèque impériale}, et
PRÉLIMINAIRE, icXXXJ
cUiisIcsautrcsgrandesbibliotlièqiiosde Paris.' M. Baillct nous avoit appris, dans la Vie de Descartes, que les lettres originales de ce grand philosophe au P. ]\lersenne, dans le nombre desquelles il en étoit une vingtaine non imprimées, étoient tombées des mains de M. Koberval dans celles deiVî.de la HirCji et que celui-ci les avoit léguées à l'Académie des sciences; cela nous a fait naître la pensée de les chercher dans la bibliothèque de cette Académie, faisant aujourd'hui partie de celle de l'Institut : et nous avons eu la satisfaction de recbnnoître qu'elles y étoient encore fidèlement conservées. Nous ne conlioissons plus que la bibliothèque d'Hanovre où l'on puisse espérer de trouver quelques manuscrits de Descartes ; du moins cette bibliothèque est dépositaire des papiers de Leibnitz, et Leibnitz a témoigné plus d'une fois qu'il possédoit certains Ouvrages manu- • scrits de Descartes, et qu'il étoit dans l'inlenlion de les donner au public. M. Kortholt nous assLire que,, dans le nombre de ces opuscules, se trouve un Discours de la Méthode entièrement diilerent de celui qui
cxxxij Discours
est si connu. Pent-être ce Discours est-il le même que celui dont nous avons parlé plus liaut, et que Leibnitz, qui écrivoit en 1707, ignoroit avoir été imprimé en Hollande en 1701 (i).
Enfin, M. Feder, bibliothécaire d'Hanovre, vient de découvrir un de ces opuscules inédits. C'est une ébauche de logique dirigée vers les études des mathématiques. ^Malheureusement il désespère d'en trouver quelque autre.
Mais ce n'est pas seulement la négligence à conserver les œuvres de Descartes, et à les réunir en corps, qui rend notre nation digne de blâme à l'égard de ce grand philosophe : c'est surtout l'injure qu'elle a faite a sa mémoire il a y peu d'années. Ici par nation nous entendons une assemblée nationale.
On sait que les ossemens de Descartes a voient été transférés, dix-huit ans après sa mort, de Stockholm à Paris, avec la permission du gouvernement, etaux frais deM. d'A-
(i) Tome y de la Coll. de Leibnitz, pag. 42i et 470.
PUÉLIMINAIRE. CXXXll)
libert, trésorier deFrance, personnage digne, à cet égard, d'une mémoire et d'une reconnoissance éternelle. Les hommes de lettres qui procujèrent cette translation , crurent que l'honneur delà France nepermcttoit pas que les cendres du plus grand homme de génie qu'elle eût jamais porté dans son sein, reposassent dans une terre étrangère (i).
(i) Voici, sur les restes de Descartes, une anecdote curieuse et peu connue. Nous la lirons du F"", volume des Mémoires pour servir à l'Histoire de la reine Christine , imprimés à Amsterdam, en i/Si. (c On ne sauroit, dit l'auteur « des Mémoires , pag. 22S , passer sous silence un fait qui ne u sera connu que de peu de personnes, que M. Hof, profes- « seur au collège de SkaraenWeslrogolhie, vient de publier. « C'est que l'officier des gardes de la ville de Stockholm qui <( eut la commission de faire lever le cercueil de Descartes, (( de l'endroit où il éloit enterré, et de le transporter ea (( France, ayant trouvé moyen d'ouvrir la hierre, il en ôta « le crâne de Descartes, qu'il garda le reste de ses jours fort « soigneusement, comme une des plus belles reliques de ce (( grand philosophe. Après la mort de l'oUicier, ses eréan- « ciei's, au lieu d'argent comptant qui les auroit fort accora- « modes, ne trouvèrent guère d'autre chose que ce crâne, qui « a passé depuis en d'autres mains. Sur quoi, M. Ilof dit qu'il « l'avoit vu nouvellement chez un de ses amis à Stockholm, « qui sembloit en faire grand cas ».
Ce qui donneroit quelque crédit à cette anecdote, c'est qu'effectivement, les commissaires qui furent chargés de la
xxiv Discours
folies furent déposées avec une grande pompe dans Féglise de sainte Geneviève.
On jngeoit depuis long-temps que le vaisseau de cette église n'étoit point assez vaste pour les grandes cérémonies, nous voulons dire les supplications ou les actions de grâ^ ces qui souvent y réunissoient la cour et la ville. On avoit en conséquence, par les ordres de Louis XV, élevé un superbe temple, où les supplications et les actions de grâces de-
translalion des cendres et des ossemens de Descartes au Muséimi ont déclai'é n'avoir point trouvé son crâne, ou du moins nVn avoir trouvé qu'un fragment.
Ce qu'ajoute l'auteur des Mémoires, au même lieu, raontreroit qu'outre le crâne, on croyoit à Stocîdiolm posséder encore quelque autre partie des restes de notre philosophe.
(t Un parent de Descartes, dit-il, M. Joacliim , avoit inten- « lion de faire construire un autre monument à l'endroit où « René Descaries fut enterré, et où, comme il dit, im partie « des cendres et du reste du défunt se trouvoient encore. <( Exuviar-um ej us pars non exigna hoc siiperest loco. Mais « ce dessein n'a pas été exécuté » . Cependant nous mettrons ici l'inscription que son parent auroit mise sur ce monument. Cette inscription commence ainsi : Carte$ius Joachimus, Gallus , Renai'i ajjlnis.... durahiUus et magnificeniius monumentiim lienato oljini suo propè diem extriii curahit —
A la suite de cotte inscription , il est dit qu'elle a été composée par Edmond Pourcli.ot, ancien recteur et professeur de philosophie émérite de l'Université de Paris.
rRELTMINAiRE. CXXXV
voient dans la suite avoir lieu, et où on auroit transféré le corps de la sainte patrone île Paris. L'édifice une fois construit, au lieu uc remplir sa première destination, et de ])orter le nom de sainte Geneviève, reçut celui de Panthéon, et fut destine à la sépultur'e des gi^ands hommes de la nation. Ou y a transporté, à ce titre, par ordre des Assemblées nationales, et avec un très-grand appareil, les corps de plusieurs personnages.
Jlest remarquable que M. Clianul, amljassadcur de France, avoit demaïKlé que le corps clc Desçarles fut enseveli dans le rimetière dçs enfans morts après le baptême. La reine Cliristine vouloit qu'il le fût aux pieds des rois de Suède ; mais M. Chanut désiroit donner aux parens et aux anais du défunt, la consolation de le voir placé parmi des prédestinés , selon le sentiment où nous sommes, que tout enfant liaplisé au nom de la sainte Trinité, est sauvé, lorsqu'il meurt avant r.-^ge de raison au milieu même des prolestans. [l'ie de JJca-'. martes j pag. 42J.)
Ab ! que nous sommes éloignés aujourdMiui , d'avoir de. semblables attentions ! Ce n'étoit pas cependant un petit c;énie qae ce M. Clianut. C'étoit un des plusjiabiles négociateurs, et un des meilleurs esprils de son siècle : et tout est dit, tout Pfit prouvé à cet égard, quand on observe qu'auetui liomuie ne posséda la confiance de la reine Cbrisline ;i un si baut degré nue I\î. Cbanui^ et ue fut plus estimé de Dcscartes.
CXXXVJ DiSLOURS
tels que Mirabeau, Marat, Voltaire, Rousseau. Les deux premiers en ont été ignominieusement tirés par ordre d'une Assemblée nationale : on y voit encore les deux autres.
Dans la séance de l'Assemblée nationale, du 2 octobre 1795, un homme de lettres (M. Chénier) proposa, au nom du comité d'instruction publique, d'y transférer les^cendres de Descartes ( 1 ). Ce grand hom me
(i)M. Chénier partage ici pleinement les sentimens qu'avoit déjà manifestés M. d^Alenibert sur les honneurs qu'ail convenoit de rendre à la mémoire de Descartes. Ce célèbre académicien proposoit même quelque chose de plus qu'une simple translation de ses cendres. Dans une séance publique de l'Acadcmie Françoise, en 1771, il lut un dialogue entre Descartes et la reine Christine, en présence du roi de Suède, dialogue qu'il a fuit imprimer dans le l''" . volume des Eloges des membres de l'Académie Françoise. On y voit combien il jugeoit convenable, non-seulement de transporter les cendres de Descartes, mais encore de lui ériger un mouunient dans la nouvelle église de sainte Geneviève.
Christine dît à Descartes :
....r Si on a eu le tort de vous oublier long -temps, il semble qu'on veuille aujourd'hui réparer cet oubli d'une manière éclatante. Savez-vous qu'on vous élève actuellement un
mausolée.
Va mausolée à moi! La Iiauce lue fait beaucoup d'hon—
PRÉLÎMTNATRE. CXXXvij
ayant eu son tombeau dans rancien temple de sainte Geneviève, a voit droit d'occuper une place dans le nouveau. M. Chénier, dans son discours, débuta par quelques traits que nous ne relèverons point ici, mais qui sembloient alors nécessaires pour se concilier l'attention et la laveur de l'auditoire. Il lit ensuite l'éloge de Descartes, et ajouta : (( Descartes, l'ornement de sa patrie, op-
ncur; mais il me semble que si elle m'en jugeoit digne, elle auroit pu ne pas attendre cent -vingt ans après ma mort.
Christine.
Vous faites vous-même hien de l'honneur à la France, mon cher philosophe , en croyant que c'est elle qui pense à vous élever un monument. Elle y songera bientôt, sans doute, et il s'en oiFre une belle occasion , car on reconstruit actuellement, avec la plus grande magnificence , l'église où vos cendres ont été apportées; et il me semble qu'un monument à l'honneur de Descartes, décorcroit bien autant cette église que de belles orgues ou une belle sonnerie. Mais en attendant on vous érige un mausolée à Stockholm
M. d'Alembert observe, dans une note, que le mausolée a été effectivement érigé dans l'église de saint Olof à Slockholni , par ordre du roi de Suède. 11 avoit remarqué auparavant qu'on cherchera toujours dans l'église de sainte Geneviève le mausolée de ce philosophe, comme on cherchera à saint Eticnne-du-Mont, ceux de Racine et de Pascal, à saint Roch celui de P. Corneille, etc.
cxxxviij Discours
a primé, se vit contraint de la quitter J^ a bonne heure, et fut errant toute sa vie. Il a essu va les persécutions de ce même fana-^ <( tisme, qui du temps des guerres civiles de « France a voit égorgé Piamus, et qui depuis <i en Italie avoit plongé le vieux Galilée dans (( les cachots de Tinquisition.... Pressé par le a besoin, il se relira chez l'étranger, et bien- <( tôt accablé de travaux, de dégoûts et de (( chagrins, il mourut dans la force de son a âge, loin de sa patrie inhospitalière, en ((prouvant, par sa misère illustre, quel'i-^ c( gnorance est Talliée naturelle du fanatis- « me et de la tyrannie, et que les despotes f( en tout genre sont ennemis des lumières..., (( C'est à vous, citoyens, qu'il appartient de « venger du mépris des rois, la cendre do (( Piené Descartes ».
Nous sommes bien fâchés de le dire, mais la vérité nous v oblige, M. Chénier a été ici bien mal servi par sa mémoire. Il y a dans ce fragment autant de Hiussetés que de pan rôles. i\ Il n'est pas vrai qu'aucun genre d'oppression ait forcé Descartes de quitter sa patrie^ et, s'i/ a erré toute sa vie, c'est par
TRÉLTMINAIRE. CXXXix
goût pour les voyages, et dans le désir de se soiTsliaire à l'iinportunité des hoiiiincs qui trowbloient ses nicditalions. 2°. Il n'est pas vrai qu'il ait été persécuté en France par les ministres de la religion catholique; et s'il a été en butte à quelques persécutions, c'est uniquement de la part de deux ou trois ministres protcstans, et pendant son séjour en Hollande. 5". Il n'est pas vrai que ce soit le hesoin, et non l'amour de la solitude, qui Vait forcé de se retirer chez V étranger , puisqu'iuî patrinîoinelionnète lemettoit audessus des besoins (1). 4". 11 n'est pas vrai qu'il ait succohibé sous les travaux , les dégoûts et les chagrins, puisque jamais il ne fut plus, tranquille et plus honoré que pendant son séjour en Suède, où il passa les derniers jours de sa vie ; qu'il n'y eut d'autres ennemis que
(i) Je suis fort aise qu'on sache , ccri voit-il au P. Mcrsenr^e , que je ne suis pas, grâce à Dieu , on condition fie voyager pour chercher fortune, et que je suis assez content de celle que je possède, pour ne point me mettre en peine d'en avoir d'autre; mais si je voyage quelquefois, c'est seulement pour apprendre, et contenter ma curiosité. {Tome H, Let-i ne LXXI. )
cxl Discours
quelques sa vans jaloux de son crédit et de sa gloire; et s'il y mourut au bout de quatre mois, c'est l'âpreté du climat, l'assiduité à donner des leçons à la reine, le changement de régime, qui en furent la principale et même l'unique cause. 5°. Il n'est pas vrai qu'il ait prouvé, par une misère illustre, que Vignorance est V alliée naturelle du fanatisme, et que les despotes en tout genre sont ennemis des lumières , puisque, encore une fois, jamais il n'aéprouvéde misère; puisque Louis XIÎÏ lui accorda une pension considérable; puisque Charles I". voulut le fixer en Angleterre par les offres les plus avantageuses ; puisque la plus chère et la plus zélée de ses disciples fut la princesse Palatine, fille du roi de Bohême; puisqu'il n'avoit fait le voj^age de Stockholm que sur les invitations les plus flatteuses et les instances les plus pressantes de la reine deSuède; puiscjue cette princesse recevoit ses leçons avecaulant d'empressement que de docilité, qu'elle avoit projeté de lui donner des terres jusqu'à la concurrence de dix mille livres de rente dans ïa partie méridionale de ses Etats ^ et qu'après
PRÉLIMINAIRE. Cxlj
Favolr comblé, peiidanl sa vie, des marques d'estime et de confiance, il ne tint pas à elle qu'il n'eût sa sépulture parmi les tombeaux des rois, et que ses cendres ne reposassent dans un mausolée superbe.
Ces observations prouvent au moins que si JM. Cliénier étoit alors bien convaincu et bien frappé du mérite extraordinaire de Descartes, il n'avoit pas bien présente à l'esprit son histoire : mais dans les discours prononcésalors, et le plus souvent impiovisés, il ne faut point attendre d'exactitude historique; et nous aimons à ne voir dans le texte précédent qu'un défaut d'exactitude. Quoi qu'il en soit, il est toujours vrai que M. Chénier étoit parfaitement bien fondé dans le grand éloge qu'il lit de Descartes ; que la proposition de placer ses ossemens dans le Panthéon , étoit vraiment digne d'un homme de lettres ; qu'elle intéressoit autant la gloire de la nation que celle de Descartes ; et quelque malheureux qu'en ait été le succès , elle honorera toujours et le patriotisme et le zèle de celui qui en fut le premier auteur.
La proposition de M. Chénier fut d'abord
cxiij Discours
accueillie. On décréta, le 2 octobre lyçjo; que les honneurs du Panthéon François seroient accordés à Descartes , et que la Convention nationale toute entière assisteroit à la solennité.
(( Ce décret (c'est l'observation faite ence suite par M. Chénier dans une autre cir- (( constance), ce décret formoit sans doute c( un étrange contraste avec cette foule de (( lois révolutionnaires que les tj^rans anar- (( chistes commandoient à la nation captive « et décimée. Il ne pouvoit plaire à l'igno- (( rance toute puissante qui avoit fait uncrime (( du génie... Aussi ne cessèrent-ils d'entraver (( l'exécution d'un décret contre lequel, par (( un reste de pudeur > ils n'a voient pas osé (( s'élever publiquement ». Trois années s'é-^ coulèrent sans qu'il fut question de Descartes, et du décret qui ordonnoit la translation de ses cendres. On n'y pensoit plus, lorsque le Directoireexécutif proposa, par un message, que la translation eût lieu le 10 prairial, jour où devoit être célébrée la fête républicaine de la reconnoissance. Une commission fut nommée par l'Assembléej et M. Chénier fut
PRï^LiMr^fAiRE. cxlilj
Wicôre l'organe de cctle commission. Il i\[ ^ le i4 mai 1796^ un discom'S qu'il tenniiia par demander que, conformément à la proposition du Directoire, les cendres de Descartes fussent transférées au Panthéon, le 10 prairial; et au lieu de proposer que l'Asseniblce nationale assistât en corps à la cérémonie, ainsi qu'il a voit été décrété, le 2 octobre 1795, il se borna à demander que le Dii'ecloire exécutif et Tlnslitut national y fussent présens.
De voit-on s'attendre qu\m honneur qui réjaillissoit tout entier sur la république des lettres, et qui avoit été accordé sous le règne des Vandales, souffrit quelque opposition sous le règne de ceux qui sembloient faire profession de condamner le vandalisme? devoit-on s'attendre que le membre de celte Assemblée qui s'éleveroit contre la proposi-^ tion de M. Chénier, et dcmanderoit que le décret qiii ordonnoit la translation des cendres de Descartes fût rapporté , seroit un homme de lettres, et qui devoit principalement à cette qualité l'honneur de siéger dans le Corps législatif? M. Mercier, c'est
cxliv Discours
le nom de ce député^ invectiva, avec beaucoup d'emportement, dans un long discours, contre la mémoire de Descartes , blâma les honneurs qui lui avoient été décernés , et demanda expressément le rapport du décret, qui ordonnoit la translation de ses ossemens au Panthéon. (Nous ferons dans un moment quelques réflexions sur ce discours.) Un ou deux députés seulement, Matthieu et Hardi , élevèrent la voix pour défendre la mémoire de Descartes ; mais ils parurent bien plus touchés de ce que M. Mercier avoit dit incidemment de désavantageux à Voltaire, que du mépris qu'il avoit témoigné pour le philosophe françois. Ce qu'il y eut de trèssingulier, et de très-significatif en même temps, c'est la motion pleine de candeur d'un autre député , qui demanda que si le projet de décret pour la translation des cendres de Descartes étoit adopté , il fût inséré dans le considérant , que le projet a été adopté de confiance , c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il fût dit que les députés ou l'Assemblée n'avoient d'autre garant du mérite extraordinaire attribué à Descartes, que
le
PRÉLIMINAIRE. Cxlv
le témoignage du rapporteur et de la commission. Et dans le vrai, il y a beaucoup d'apparence que la plupart des membres de cette assemblée, llnanciers, négocians, agriculteurs, etc., très-habiles sans doute cliacuu dans leur genre, ignoroient pleinement le mérite et peut-être même le nom de Descartes.
On s'attend bien que M. Cliénier ne garda point le silence dans cette conjoncture; mais les traits lancés par M. Mercier contre Voltaire avoient aussi excité toute sa sensibilité, et il employa à les repousser une partie des momens destinés à la défense de Descartes : il le défendit cependant avec courage, et il parla avec énergie. Il déclara (c qu'il osoit a espérer que le Corps législatif ne seroit pas (( moins juste envers cet homme illustre, que (( ne le furent les Vandales, sous le règne «desquels gémissoit la Convention; que le <c Corps législatif compronieLtroit sa gloire et (( la gloire nationale, s'il démen toit aujour- (( d'iiui la promesse faite à la mémoire de a Descartes par la Convention nationale ; a que s'il rejetoit le projet qu'il venoit de
ckIvj Discours
a présenter au nom de la commission , il se
a couvriroit d'ignominie ».
Cependant le projet fut rejeté : M. Mercier l'emporta, et il n'a plus été question des cendres de Descartes (i).
(i) Nos lecteurs désirent sans doute savoir ce qu'est devenu le corps de Descartes; nous allons satisfaire une aussi juste curiosité.
Lorsqvie l'église de sainte Geneviève^ où l'on sait qu'avoit d'abord été placé ce précieux dépôt, fut transformée en ua atelier pour le service du Panthéon , l'administrateur du Musée des monumcns françois , M. Lenoir , demanda à la Convention nationale qu'il lui fût permis de transférer au Musée les cendres de ce grand homme. L'assemblée fît droit à sa demande. 11 avoit d'abord renfermé ces cendres dans une urne de porphyre qui avoit appartenu au célèbre M. de Caylus, et qui servoit de cénotaphe sur son tombeau j mais ce vase ayant été réclamé par l'administration du Musée Napoléon, comme objet d'antiquité, M. Lenoir fit faire, sur ses propres dessins, un sarcophage en pierre, et y plaça les cendres de Descartes. Ce monument est aujourd'hui en plein air dans la cour du Musée -, et c'esl-là que les restes du corps de Descartes attendent de la reconnoissance et du bon esprit de sa nation , qu'ils soient confiés à un tombeau plus magnifique , et transférés dans un édifice sacré.
Le département d'Indre et Loire , dans lequel est située la Haye, en Touraine, lieu de la naissance de Descartes, avoit demandé qu'on lui en cédât les restes. Le gouvernement n'acquiesça point à cette demande ; et M. le général Pommereul , préfet du département, dans un discours prononcé
rRÉLIMINAlRE. Cxlvij*
LWsseiiiblée nationale s' est-elle couuerte d'ignojninie , comme l'annonçoit M. Cbénier? ce n'est point à nous, c'est au public
|ieu de temps après, a su faire tourner ce refus à la gloire île Descaries. « Les consuls, dit-il, ont, par le motif de leur « refus, ajouté le dernier lleuron qui manquoit à la cou- « roune de Descaries , et consolé ses mânes : ils ont consi- « déré ces restes précieux , non - seulement comme une « propriété nationale , mais encore comme une décoration « nécessaire à l'éclat du siège des premières autorités de la « république ».
Le minisire de rintérleur, au lieu des cendres , avoit envoyé le buste de Descaries à la Haye, enTouraine, et l'inauguration de ce buste se lit avec une grande solennité , le lo vendémiaire an 1 1 de la république. Le journal de ce département a rendu un compte intéressant de celte cérémonie ; il y est dit que le buste fut placé dans la cbambre où naquit Descartes, par M. le préfet du département , et que ce magistrat avoit terminé la station qu'avoit faite le cortège près l'autel de la patrie , par l'éloge de ce grand homme. Le buste, qui avoit d'abord élé déposé dans la maison commune, fut porté dans la cbambre par des vieillards, précédé et suivi par un groupe d'enfans , et entouré de M™^. de Marcé , arrière -petite -nièce de Descaries, ses enfans et pelits-enfans.
« M-n*. de Marcé, esl-il dit dans une note du discours, « descend , par les femmes , du frère de Descartrs. La fa- « raille du nom Descartes s'est éteinte dans M""^. la présidente « Le Prèlre de Chàleaugiroa, née Descaries, et sou deraior « rejeton )i.
cxlviij Discours
à le décider. Nous nous contentons de dire que cette conduite n'a pu jeter aucune défaveur sur Descartes ; que la gloire essentielle de ce philosophe est au-dessus de toute atteinte; qu'en l'attaquant ou en la méconnoissant, on ne peut pas déshonorer Descartes, on ne peut que se déshonorer soi-même. Nous observons encore, qu'il y auroit de l'injustice à imputer à la nation Françoise, ce qui n'est que le fait d'une Assemblée nationale, c'est-à-dire d'un très-petit nombre de François.
Il est temps de faire les réflexions que nous avons promises sur le discours que Mercier prononça dans cette circonstance. Ce discours n'est guère qu'une invective contre la mémoire de Descartes, également violente et injuste. Le but auquel l'auteur tendoit, et où il parvint, est peut-être le plus grand scandale qui ait été donné dans la république des lettres. M. Mercier confesse qu'il a fait dans sa jeunesse un éloge de Descartes, et que cet éloge fut imprimé en 1766; c'est l'année où l'Académie françoise avoit proposé , pour sujet du prix, Féloge de
rriKLTMINAlRE. Cxlix
Descartes. Apparciiiinent le discours de Mercier concourut avec les autres : mais il n'obtint ni le prix ni l'accessit. Le regret d'avoir iniructueusenient loué Descartes, au lieu de se tourner uniquement contre les juges, peutêtre injustes, se seroit-il encore tourné contre Descartes lui-même? Cela seroit bien étonnant et bien inconséquent. Mais enfin il faut cependant ime cause d'une si étrange variation. « L'auteur dit bien qu'il étoit alors <( dupe des noms prônés dans les académies, (( et qu'il ne savoit pas encore que les plus (( grands charlatans du monde ont été quel- « quefois les hommes les plus célèbres )>. Mais la gloire deDescartes éclatoit dans toute FEurope avant même qu'il y eût des académies; et ce philosophe régnoit dans les écoles, avant que les académies Tussent dans l'usage de proposer des prix. Descartes n'a donc point été célèbre parce qu'il a été proné dans les académies, mais les académies l'ont prôné parce qu'il étoit célèbre. Quand M. Mercier composa l'éloge de Descartes, sans doute il le fit avec quelque connoissance de cause : il avoit étudié auparavant, et sa vie et ses oeur
cl Discours
vres; comment donc tous ces foibles^ tous ces travers, tous ces ridicules qui composent, si on l'en croit, la somme de la philosophie de Descartes, échappèrent-ils alors à ses regards perçans? Comment peut -il se flatter de voir mieux quand il voit seul, que quand il vojoit comme tout le monde? En un mot, comment est-il arrivé que l'homme qui étoit, il n'y a qu'un moment, comparable aux plus grands philosophes, soit devenu tout à coup le plus grand des charlatans (i)?
(i) Voici quelques traits tîu discours de M. Mercier. Il sécrie eu coninjençant : « O Descaries ! quand mon œil ob- « serve la subliniitc de ton vol , je conçois un nouveau res- « pect pour la profondeur de l'esprit humain. Je te lis , et je « suis fier du nom d'homme ; je médite avec toi , et mon être (( s'agrandit.... Descartes médita beaucoup dans la solitude « oî( il s'étoit retiré.... C'est loin des mortels profanes ou fri- « voles qu'il prépare cette flamme pure et sacrée dont il doit « éclairer le monde. Ainsi , dans les entrailles profondes de (( la terre s'élaborent', dans un majestueux silence, ces mines <( précieuses qui feront un jour les richesses et la splendeur <f des Etals. Quel fut le fruit de ces méditations profondes ? « 11 sut douter. Hommes frivoles, endormis dans la paresse (( et dans le luxe', vous parlez au hasard , vous décidez avec « une orgueilleuse ignorance.... Soyez plus modestes en « voyant Descaries méditer îong-temps , et douter encore. Il « avoit quarante ans lorsqu'il livra le premier fi'uit de la ma-
rRÉLIMINAIlir,. dj
Quoi qu'il en soit, ciUrons dans quelque détail de ce discours. L'auteur débute ainsi: c( Il y a près de 1 5o ans que René Dcscara tes reçut à Paris, dans une église, les hon- (( neurs d'un service funèbre, où assistèrent c( en dépuîation le Parlement, la Sorbonne, (( le recteur de l'Université, les quatre facul- (( tés, tous les théologiens, légistes, ergo- « teurs, et mauvais phj^siciens de ce temps- « là )). Il est vrai que le lendemain du jour où les cendres de Descartes, transportées de Stockholm à Paris, furent déposées dans l'église de sainte Geneviève, on fit dans cette même église un service solennel pour le re-
(( turitédcson génie, son Discours sur la Mélhodc. Ce fut « nn trait rapide de lumière qui pénétra tous les esprits. « C'est-là qu'on voit former le véritable art de penser.... « C'est-là qu'il règle la boussole du jugement, et apprend <( aux. hommes à s'en servir. Mais le pliilosoplie se surpassa « lui-même dans ses Méditations , ouvrage dans lequel il « découvrit disliuelemeat à l'univers un monde inlellcc- « tuel ».
M. Mercier fait, dans son discours, la comparaison de
Newton et de Descaries. «Je vois, dit-il, ces deux génies
« comme deux aigles élevés à une immense hauteur. L'œil
« ne peut plus comparer leur vol. Si Descaries ouvrit la car-
« rivu'e, iSewlon sut la remplir, etc. ».
cîij Discours
pos de son ame; mais excepté ce fait, qui est vrai, tout est faux dans le narré précédent. Ni le Parlement, ni la Sorbonne, ni le recteur, ni les quatre facultés n'y assistèrent en députation; et ce qu'il pi ait à M. Mercier d'appeler tous les théologiens , légistes, ergoteurs, plus opposés alors que fa v^orabl es à Descartes, n'y parurent pas non plus. On n'y remarqua que les amis de Descartes et les partisans de sa philosophie, qui étoient dès-lors, il est vrai, en assez grand nombre. C'étoit M. de Montmor, M. l'abbé Fleury, M. de Cordemoi, M. Auzout, M. Rohault, M. le Laboureur, M.d'Ormesson, etc., c'est-à-dire, presque tous lessavans de la capitale, les plus distingués de ce temps-là.
Un semblable début annonce au moins de la précipitation, et n'est point propre à inspirer de la confiance pour les assertions de l'auteur, quand elles ne sont point d'ailleurs accompagnées de preuves : telles sont les assertions suivantes, bien faites pour inspirer des sentimens plus forts que l'étonnement. (( Qu'il me soit permis, dit M. Merce cier^ de retracer l'histoire du mal que Des-
préliminaihe. cliij
« cartes a fait à sa propre nation, dont il a (( véritablement retardé les progrès par la (( longue tyrannie de ses erreurs : il est le « père de la plus impertinente doctrine qui a ait résné en France. C'est le cartésianis- (( me qui a tué la physique expérimentale, (( et qui fit des pédans d'école au lieu de natu- (( ralistes observateurs )). (Remarquez que le cartésianisme auroit tué la physique expérimentale avant qu'elle fut au monde, car au temps de Descartes, elle n'exisloit point encore.) « Son système du monde est un dé- « lire : il s'égara dans la dynamique et Fop- (( tique : il fut fantastique et romanesque (( jusque dans sa philosophie. L'homme de (( Descaries n'est point l'homme de la na- ((ture; il n'en a pas même les premiers
« traits Ce cerveau creux lit le plein»
L'auteur ressasse encore ici le reproche fait à Descartes et aux cartésiens d'avoir été les ennemis de la physique expérimentale. On a vu, dès les premières pages de notre Discours, ce qu'on doit penser de ce reproche. (( Porterons-nous, dit-il, au Panthéon les (( restes de ce visionnaire qui a retardé peu-
cliv Discours
(( danl loDg-temps la promulgation des véria tés physiques, qui ne lit aucune expérience ce, qui les dédaigna toutes, qui s'écarta a constamment de tout sentier qui condui-
<( soit à l'observation^) Mais M. Mercier
pou\ oit-il ignorer que Boyle, père de la physique expérimentale, étoit cartésien, et que toutes les expériences qui ont été faites jusque vers le milieu du dernier siècle, ont été faites sous le règne du cartésianisme et par les cartésiens. S'il avoit pris la peine de lire la Vie de Descartes par Baiilet, il auroit vu que le goût pour les expériences est aussi ancien parmi les cartésiens que le cartésianisme, puisque dans le repas somptueux qui fut donné dans l'abbave de sainte Gèneviève, le lendemain du service fait pour De£cartes, M. Rohault amusa après le repas les convives et les religieux par des expériences qu'il fit sous leurs yeux. Entendons encore un moment M. Mercier continuant de déchirer la mémoire de Descartes.
(c Pendant combien de temps , et à la ((. honte de la vraie science, la France sa- (( vante n'a-t-eîle pas été servilement atta-
PRÉLIMINAIRE. clv
« cliéc aux visions de Descartes ? Il allia à (( cette déraison qui enfante rêve sur rêve <( cette audace ».... Mais ne poussons pas plus loin cette suite d'injures si odieuses, cKpii commencent sans doute à fatiguer le lecteur.
Il est singulier que notre auteur n'ajoute point aux reproches qu'il fait à Descartes , celui qui est aujourd'hui dans la bouche de tous les philosophes de ce temps , je veux dire le reproche d'avoir cru aux idées innées, particulièrement à celle de Dieu. Il paroît, au contraire, lui en savoir gré : il trouve seulement mauvais qu'il ri' ait pas tiré assez de parti de ce principe lumineux^ et déplore que Locke etCondillac soient venus ensuite nous empoisonner de leurs grossiers raisonneniens sur l'entendement humain.
Ce qui est encore très-remarquable dans son discours, c'est qu'il y prétend que tous les crimes de la révolution sont le fruit du matérialisme. On s'attend bien que nous n'entreprendrons pas de le réfuter sur cet article.
(c Vous, dit-il, qui. avez voulu conduire (( les liommcset faire des loisen abandonnant
ch^j Discours
(( les idées religieuses, tous vos pas ont été a des crimes.... Frappé de l'immoralité pro- ((. fonde d'une génération , oii l'on a vu pour <( la première fois peut-être l'alliage des pasfc sions impétueuses des sauvages et de la <( dépravation de l'homme policé, je me suis « souvent dit : Quels sont ces principes qui... « ont scélératisé tant de tètes ? et j'ai cru re- <( marquer, dans les atteintes portées à la <( spiritualité de l'homme, la naissance de c( cet esprit infernal qui provoque tant de a scènes de carnage et de deuil.... Funeste <( philosophie, qui n'a cherché qu'à anima- <( liser l'homme , c'est toi qui as formé le c( calus sur l'ame de tous nos égorgeurs ; et <( ils ont cessé d'être hommes : car je ne les c( ai pas encore entendus s'écrier avec la voix (( du repentir: Nous avons été des monstres )). Ces réflexions sont fortes; mais ne sontelles pas bien fondées? Quoi qu'il en soit, voilà pour autoriser ceux qui croient que tous les crimes de la révolution sont nés de la nouvelle philosophie, un juge et un témoin, dont il seroit assez difficile de contester la compétence et de récuser le témoignage.
rRÉLIMINAIRE. clvij
Mais si le matérialisme est une erreur si monstrueuse, si latalc au genre humain ; si la spiritualité ou la simplicité de Famé est, après le dogme de l'existence de Dieu, le plus précieux et le plus nécessaire de tous les dogmes, comment notre auteur n'a-t-il pas tenu le plus grand compte à Descartes d'avoir fabriqué des armes, à la faveur desquelles on pourra dans tous les temps terrasser le matérialisme, et d'avoir été celui de tous les hommes, je ne dis pas, comme plusieurs savans auteurs, qui le premier ait démontré rigoureusement, mais celui qui a prouvé le plus clairement la distinction qui existe entre l'ame et le corps? Comment a-t-il pu se dissimuler encore que Descartes avoit fourniau genre humain de nouvelles preuves de l'existence deDieu? Ainsi, puisque l'existence deDieu et l'immortalité de l'ame sont les deux grands fondemens de la morale, et par conséquent de la paix et du bonheur parmi les hommes, celui qui a affermi ces deux fondemens, qui les a rendus inébranlables, de quelle reconnoissance ne doit-il pas être digne à ses yeux? Le genre humain
clviij Discours
pourroit-il lui décerner une récompense trop honorable ?
M. Mercier reproche encore à Descartes de n'avoir point fait intervenir assez fréquemment la divinité, et de ne point l'adorer dans ses écrits^, comme Newton l'adore dans les siens. Cette plainte est édifiante; mais estelle juste ?M.Mercier ne se souvenoitdoncpas que les Méditations de Descartes étoient, dans l'estime de ce grandhomme^ leplus important de ses ouvrages, celui qui étoitle plus cher à son cœur, et que, dans cet ouvrage admirable, tout tend à prouver l'existence de Dieu et la spiritualité de l'ame?
Terminons enfin cet article, et disons qu'il soit vrai, ainsi que le prétend l'auteur du discours, qu'on ne devoit ouvrir les portes du Panthéon qu'aux personnages qui ont rendu des services éclatans dans l'ordre civil et militaire, et qu'elles dévoient en général être fermées à tous ceux qui ne présenteroient, pour y être introduits, que des titres purement littéraires, des services rendus seulement à la république des lettres : t( qu'en c( particulier on ait eu grand tort, comme il
PRÉLIMINAIRE. clix
« prétend encore, de les ouvrir à ce grand (( poète, à ce grand corrupteur qui flatta tous « les rois, tous les grands, tous les vices de a son siècle; qui, dans le misérable roman « de Candide, attaqua le dogme consolateur « de la Providence, et qui nous a légué, avec «un pyrrhonisme honteux, cette légèreté (( cruelle qui nous fait glisser sur les vertus « comme sur les forfaits )) (on voit bien qu'il s'agit de Voltaire) ; c'est ce que nous n'examinons point dans ce moment.
Mais qu'on ait soutenu qu'il falloit refuser ce qu'on appelle les honneurs du Panthéon à Descartes, non pas précisément parce qu'il avoit seulement servi les sciences, mais parce que, dans le fait, il ne leur avoit rendu aucun service, qu'au contraire il en avoit arrêté les progrès; c'est un travers incroyable. Et ce qui met le comble à l'étonnemcnt, et doit jeter les hommes de lettres dans une véritable stupeur, c'est que le discours de M. Mercier, discours si injurieux à Descartes, et qui tend à enlever à la nation françoise son principal ornement, ait été accueilli par une Assemblée nationale et imprimé par son ordre.
cîx Discours
sans même qu'elle en ait été détournée par la flétrissure que Fauteur y imprimoit à Voltaire, qui étoit pourtant avec Rousseau sa principale idole j c'est que ce discours ait entraîné les suffrages, et fait supprimer les honneurs qu'avoit décerné à Descartes une assemblée précédente, oùdominoient cependant ce qu'on appelle les Vandales.
Mais c'est assez nous occuper de l'outrage fait à la philosophie et aux sciences dans la personne de Descartes. Tirons un voile épais sur un trait si odieux, si peu honorable à notre nation, et enveloppons-le avec tant d'autres , encore plus dignes d'un profond oubli.
Il est temps de finir un Discours peut-être déjà trop long ; terminons-le par un aveu franc et nécessaire, qui devroit suffire aux détracteurs de notre philosophe :
Nous convenons qu'il a échappé des erreurs à Descartes, et qu'en général sa philosophie n'a point été exempte d'imperfections.
Mais nous observons, ce qui n'a peut-être point été fait, du moins assez fréquemment, que Descartes nous a été enlevé à l'âge de
cinquante-
PRÉLIMINAIRE. clxj
cinquante-quatre ans, c'est-à-dire, à l'âge où Fesprit commence à être clans sa pariaile maturité et clans sa plus grande force, et que s'il eut, comme Newton, vécu trente ans de plus, sa philosopliie auroit reçu des réformes, des éclaircissemens , des développemens, des accroissemens , qui nous la feroient voir sous une autre face.
Mais nous répondrons avec l'auteur de W^nti-Lucrèce, défendant la cause de Descartes :
(( Descartes a laissé, sans doute, quelque (( chose à réformer; nous en convenons : un « seul homme ne peut pas tout. Letempsnous (( instruit ; le siècle qui suit perfectionne les (( connoissances de celui qui précède : des (( recherches poursuivies pendant plus longce temps, amènent de nouvelles découvertes. c( Après tout, le soleil lui-même a ses taches; (( il estquelquefois éclipsé parla lune; souvent c( il est voilé par de sombres nuages : mais (( en est-il moins alors le père de la lumière? ce n'est-ii pas toujours le soleil »?
Hic aliis nonnulla quiclem emendantla reliquit ; Idquc lubcns fateor^ non omnes omnia possnnt.
clxij Discours
Erudit ipsa dies, selalem corrigit aslas ; Et nova monstrantur studio quacslta pei' annos. Sol patitur maculas , lunâ occultatur opacâ Interdum , sœpe et velalur nubibus atris ; Usque lamen lucis paler est, nianet interea sol.
Oui ;, Descaries avec ses taches n'en est pas moins le père de la lumière. C'est à la clarté de la lumière qu'il a répandue, et dans la route qu'il a découverte, que marcheront, jusqu'à la fin, les hommes qui suivent la carrière philosophique.
Oui, Descartes avec les erreurs dans lesquelles il est tombé, parce qu'il étoit un homme et non pas un ange, n'en est pas moins un des génies les plus vastes , les plus pénétrans, les plus vigoureux qui aient paru depuis Forigine du monde. Il a honoré l'espèce humaine : il a particulièrement honoré sa patrie, qui se glorifiera éternellement de lui avoir donné la naissance. Leibnitz, son émule, mérite bien d'en être cru, lorsqu'il
j nous assure que toutes les louanges des hom-
mes suiiiroient à peine pour célébrer dignement la grandeur de son génie. Nous avons
" déjà vu qu'il l'appelle virum ingenii magni-
tudine laudes propè supergressum.
PRÉLIMINAIRE. cîxiij
Mais prêtons en ce moment l'oreille à l'illustre et sav^ant cardinal de Poliguac, célébrant la gloire de Descartes en vers ma<niiiiques, et assignant le rang qui lui convient dans l'empire des sciences.
a De quel notn appellerai-je ce génie de « la nature, l'honneur de sa patrie et des <( siècles derniers. Descartes, à qui la î rance (( se fera gloire à jamais d'avoir donné le (( jour ? Elle a vu sortir de son sein une foule c< d'hommes savans dans tous les genres, et « de grands capitaines ; mais elle en perdra <c le souvenir avant d'oublier ce guide excel- « lent, cet homme extraordinaire qui apé- « nétré plus avant que tout autre dans le « sanctuaire de la vérité, et nous a découvert a la route, qui seule peut y conduire. C'est a à lui qu'elle doit l'honneur qu'elle a de « pouvoir disputer la palme du génie à la (( Grèce, toute hère qu'est cette partie du u monde d'avoirproduitPythagorc, Aristote a et Platon, et quoique ce lui soit déjà une assez <( grande gloire d'avoir enfanté Socraîe )).
Quo nomine dicam Naturœ geniura, palriac decuS; ac decns x\i
clxiv Discours
Carleslum noslri, quo se jactavit alumuo
Gallia fceta viris, ac duplicis arte Minervae ;
Anle suos tacitura duces ac fulmina helli,
Quàm verl auctorem eximium , mentisque regendae :
Ingenio magnis nec decessura Pelasgis ;
Quanquam ea gens et Aristolelem , diumque Platona ,
Pylhagoramque tullt, salis uno Socrale dWes ?
Que tous les philosophes de cet âge, que ceux qui sont encore dignes de ce beau nom , ainsi que ceux qui le profanent, trouvent bon que nous leur proposions pour modèle la sagesse et la religion de Descartes : que ceux qui osent dire ou penser que la foi chrétienne est inconciliable avec la grandeur du génie, soient à jamais confondus par l'exemple de ce grand homme. Y eut-il jamais de génie plus hardi, et qui ait attaqué les préjugés régnans avec plus de courage et de force. Il renversa tout l'édifice de la philosophie, si ancien et si révéré, pour en élever un autre où tout étoit nouveau depuis les fondemens jusqu'au comble. Et cependant ce philosophe respecta souverainement la religion. Ce qui le flattoit le plus dans sa philosophie, c'est qu'il la croyoit plus propre que toute autre à servir la religion : et loin d'avoir ja-
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mais voulu porter à la religion la plus légère atteinte, il crut constamment à la vérité de SCS dogmes, et se conforma dans sa conduite aux règles de sa morale, avec autant de docilité et d'humilité que les plus simples fidèles. Il déclare qu'il croit très-fermement l'infaillibilité de l'Eglise : il regarde comme très-évident, et il le répète dans toutes les occasions qui se présentent, qu'il faut croire les choses que Dieu a révélées, et préférer les lumières de la grâce à celles de la nature. {Lettres, tome II, pages i5o, 276, etc.)
Que tous les philosophes trouvent bon encore que nous leur remettions sons les yeux une remontrance qui leur fut adressée, en 1765, par l'un des auteurs qui concoururent avec distinction pour l'éloge de Descartes, l'abbé de Gourcj^
« Descartes, qui avoit pénétré plus avant « que personne dans le sanctuaire de la na- (( ture, sentoit aussi , mieux que personne, (( toute la majesté de son auteur. Avec quelle (( dignité, avec quel respect, quelle religieuse t( frayeur ne s'en expliquoit-il pas? Jamais
cîxvj Discours
(( il ne crut que les trompeuses et cliancelan- « tes pensées de rhorame pussent étayer ou « écîaircir des mystères inattaquables parce « qu'ils sont inaccessibles^ beaucoup moins « qu'elles pussent.... ébranler les fondemens a de cet antique et majestueux édifice que (c soutient la main de l'Eternel. Et s'il n'est <( pas moins flatteur pour Descartes , d'avoir c( étendu les limites de l'esprit humain, que « pour les conquérans d'avoir reculé celles « des empires, il lui est encore plus glorieux
C( de ne les avoir jamais franchies
(( Après avoir renversé les autels élevés «par l'ignorance et la superstition, après <( avoir brisé les liens qui tenoient la rai- (( son enchaînée, il croit sans hésiter ce qu'il <( ne conçoit pas, il adore ce qu'il croit sur la a parole de celui qui, source de toute vérité, (( est également l'auteur delà religion et de <c la raison. Contemplez, si vous l'osez, ce (( grand exemple, et soyez à jamais conton- (( dus, esprits faux, coeurs dépravés, qui (( cherchez follement à vous faire, des élé- (( mens de la sagesse, un rempart contre la (( sagesse souveraine, qui ne rougissez pas
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c( de lourner contre elle-même les armes Ci qnVllc seule a pu vous mettre eu maiu, les « rayons que vous avez dérobés au flanil)eaii
(( de l'Evangile Et vous esprits distingués
c( entre tous ceux qui ornent cet univers, a vous qui connoissant tout le prix de la sa- (( gesse et de la vérité, bornez votre ambition <( à cultiver la philosophie, à vous éclairer « et à éclairer vos semblables, marchez sur ((les pas du plus grand des philosophes j « osez, libres des préjugés de l'âge crédule, (( des illusions du siècle et de l'enchantement ({ des passions, osez penser d'après vous-mc- «mes, et rappeler à l'examen tout ce qui (( ressortit au tribunalde l'esprit humain ;... (( mais que la liberté ne dégénère point en (( hcence, la noble fierté d'un esprit qui sent « ses forces, en témérité qui s'aveugle. Quand « la sagesse a parlé, le philosophe digne de a ce nom , l'ami de la sagesse, à l'exemple de a Descartes, fait taire unefoiblc et tropau- « dacieuse raison. Il sait que rien n'est plus « désavoué par la raison même, que de s'obs- (t tiner à rejeter ce qu'elle ne peut compren- « dre, elle qui trouve à chaque pas des abî-
clxviij Discours
mes où elle se perd et se confond. Le flambeau de la philosophie à la main, il sonde (la religion elle-même Vj invite), il sonde les fondemens du christianisme. Il examine, il discute, il approfondit ces preuves victorieuses, ces faits éclatans que la religion livre sans crainte, depuis son origine, à la discussion et à la critique de l'univers. Mais aussitôt qu'il aperçoit les caractères sensibles et éclatans qui décèlent la divinité, il couvre ses yeux d'un voile respectueux, il adore et il croit.
(( Périsse à jamais le nom de philosophie, si l'on doit en abuser pour saper les fondemens du trône, pour détruire les autels, pour éteindre et pour arracher du coeur des hommes les vérités que le doigt de Dieu y a gravées , ou que le flambeau de la révélation y a fait luire, ces vérités précieuses, le plus fort rempart des Etats, base, inébranlable des moeurs, frein nécessaire de toutes les passions, effroi de l'injuste oppresseur, espérance dernière et consolation unique de la vertu malheureuse ».