‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 12 sur 45 · PENSEES DE DE3GARTES · texte numérisé non relu

PENSEES DE DE3GARTES

pas; et si, de tout son ouvrage, on ne peut rien conclure, sinon qu'il m'a très impudemment et très atrocement calomnié (et j'ai confiance que tous les juges équitables le reconnaîtront sans aucune peine), je les conjure très instamment de statuer une bonne fois si les calomnies ne seront jamais punies dans ces contrées; car celle dont il s'agit est si atroce, si inexcusable et si publique, que, si elle demeurait impunie, on serait censé, par là même, donner un libre cours à toutes les autres.

Je sais que les habitants de ces provinces jouissent d'une grande liberté ; mais je me persuade que cette liberté a pour terme la sûreté des bons, et nonpasl'impunité des méchants. Or les bonspeuventils jamais être en sûreté, partout où l'on accordera aux méchants la faculté de leur nuire? Ce qui constitue encore principalement la liberté dans une république, n'est-ce pas l'égalité des droits pour tous ses membres, et l'incorruptibilité de la justice avec laquelle les injures faites par un individu à un autre individu quelconque sont punies , je ne dis pas avec dureté et cruauté, mais avec soin, et toutes les fois que le bon ordre l'exige. On peut quelquefois, j'en conviens, ne point sévir contre des calomnies peu graves et peu répandues : mais aucune calomnie ne peut être plus grave et plus manifeste que celle dont je me plains. Car, je ne crains pas de le dire , tuer son père , incendier sa patrie ou la trahir, sont des crimes moins graves que celui d'enseigner adroitement Vathéisme. Et il faut observer que vous ne soutenez pas précisément

que je suis un athée, dans la crainte qu'il ne parût peut-être dans mon fait plus d'ignorance que de méchanceté ; mais vous soutenez que je travaille adroitement et secrètement à faire couler l'athéisme dans le cœur des hommes : en quoi vous m'accusez de la plus méchante et de la plus odieuse trahison. Car trahir Dieu , c'est un crime plus exécrable que trahir sa patrie ou ses parents; et pour mieux persuader à vos lecteurs que je suis coupable de ce crime, vous répétez, à chaque page de votre livre, que je suis un personnage rusé, un fourbe, un menteur, un imposteur. Si ces qualifications me conviennent véritablement, et si vous pouvez prouver que vous ou quelque autre m'ayez jamais surpris avançant quelque mensonge, ou usant de la fraude la plus légère, je consens que votre professeur de Groningue soit déchargé de toute accusation, et que je subisse moi-même le châtiment dont je prétendais qu'il était digne. Mais s'il est vrai que, par la plus noire méchanceté , vous ayez chargé de tant de qualifications odieuses l'homme du monde qui les mérite le moins, et si vous ne l'en avez chargé que dans la vue de persuader qu'il est un apôtre caché de l'athéisme, je demande s'il est une nation sur la terre où un délit semblable puisse demeurer impuni, surtout si, peu content d'insinuer votre calomnie à l'oreille d'une ou deux personnes, vous l'avez répandue dans toute la terre.

11 arriva, il y a trois ans, que, lorsqu'on publia contre moi un libelle, imprimé à la Haye, sans nom d'auteur, et si méprisable que, quoique le vôtre lui soit bien supérieur en méchanceté , il ne

lui est cependant qu'égal en platitudes et en inepties ; il arriva, dis -je, que beaucoup de personnes en France, en Angleterre et ailleurs, s'empressèrent de le connaître, et, après l'avoir lu, furent aussi surprises qu'indignées que, dans une nation aussi polie que la vôtre, on pût souffrir tant de grossièretés et d'absurdités. Mais que diront les mêmes personnes, quand elles verront dans votre ouvrage, réunie à l'absurdité des raisonnements et à l'indignité des injures, l'atrocité des calomnies? que diront-elles, quand elles sauront que l'ouvrage porte en tête le nom d'un professeur de philosophie dans une de vos académies, et que vous qui êtes professeur de théologie dans une autre académie , vous qui voulez qu'on vous croie la gloire et l'ornement des églises belgiques, en êtes le principal et véritable auteur? Elles ne croiront certainement pas que vous êtes stipendié par l'État pour composer de tels livres, et pour instruire la jeunesse qui vous est confiée, à mentir avec tant d'impudeur, outrager avec tant d'indignité, calomnier avec tant de méchanceté et de licence, et pour diffamer, par un tel emploi de votre temps , les universités de votre patrie parmi les nations étrangères.

Si les magistrats, devant qui doit répondre votre professeur de Groningue, veulent bien considérer tout ce que je viens de leur exposer, je crois qu'il sera hors d'état, dans sa défense, de rien alléguer qui soit capable de l'excuser à leurs yeux.

Quant à vous, il est facile de voir quel sera votre plan de défense : vous nierez tout hardiment ; vous désavouerez le livre de la Philosophie cartésienne,

et VOUS en promettrez peut être un autre sous ce titre : Du tombeau de la férocité de Descartes, et de son excessive et inouïe curiosité dans une académie, une république et une église étrangères. Vous ajouterez sans doute « que les gens sages trouvent fort mauvais qu'un étranger réfugié dans ce pays , faisant au dehors profession de papisme , et n'étant au fond qu'un athée , ou du moins un sceptique, .proteste perpétuellement qu'il ne se mêle point de théologie et d'affaires ecclésiastiques , et cependant que , laissant à l'écart les philosophes et les médecins, il tourne, sous prétexte de philosophie , toutes ses attaques contre les théologiens , s'immisce dans ce qu'il y a de plus important et de plus sacré dans la théologie et le gouvernement ecclésiastique, et s'efforce de jeter le trouhle dans les églises et les académies : conduite dont ceux qui connaissent le génie des Belges, voient bien qu'il ne peut résulter que la division entre les principaux membres de la république, et le renversement de la république elle-même ». C'est ainsi que vous concluez les paralipomènes de votre préface.

Mais toutes ces plaintes , ces alarmes , sont si ridicules et si destituées de fondement, qu'elles ne trouveraient pas de créance, même auprès des paysans du village dont vous avez été le ministre. A plus forte raison ne peuvent- elles faire aucune impression sur les habitants d'une ville comme la vôtre, qui abonde, autant qu'aucune autre ville des Pays-Bas, en personnages éclairés et savants.

Car, premièrement , quand vous ne seriez pas le propre auteur du livre de la Philosophie cartésienne;

quand il serait vrai, comme le pensent quelques habiles critiques, que vous en avez fourni seulement les matériaux, et quand j'aurais eu tort encore, en jugeant d'après les pensées plutôt que d'après les paroles, de supposer, comme j'ai fait jusqu'à présent, que le livre était de vous, ne serait-ce pas assez qu'il eût été entrepris pour vous plaire, et composé sous votre direction , pour que vous ne soyez pas moins coupable que si vous seul y aviez mis les mains?

Quand vous m'accusez ensuite d'une curiosité excessive dans une académie, une république et une église étrangères, quel est tout le fondement de cette accusation? C'est que j'ai osé examiner un jugement rendu contre moi sous le nom de votre académie; c'est que je vous ai traduit en public, comme en étant, sinon l'unique, du moins le principal auteur (el j'étais en droit d'en agir ainsi, puisque ce jugement a été rendu pendant votre rectorat et sous votre présidence); c'est enfin que j'ai rappelé un petit nombre de vos défauts, dans la vue qu'on n'ajoute pas si facilement foi à vos calomnies. Mais, qui ne voit ici la méchanceté la plus inconséquente? Quoi! vous voulez qu'il vous soit permis de me diffamer dans des écrits publics, moi, sur qui vous n'avez jamais eu aucune espèce de droit;, et vous m'accusez d'une fierté insupportable, parce que je ne souffre pas cet inique procédé dans un profond silence! Certainement encore, vous faites injure à votre académie, à votre république et à votre égUse, en supposant que vos défauts particuliers en font partie, et même la partie la plus secrète ou la plus

sainte. C'est un crime de curiosité semblable au mien, que vous reprochiez autrefois à M. Desmarets, parce qu'il avait eu la témérité d'examiner vos thèses bénites : et vous, dans le même temps, n'étiezvous jjas aussi trop curieux dans une république étrangère, lorsque, dans les mêmes thèses, vous accusiez d'idolâtrie les principaux habitants de Boisle-Duc?

Il serait bien étonnant que vous puissiez persuader aux magistrats de votre ville que la puissance d'un professeur de théologie, dans votre nouvelle académie, doit être telle qu'il puisse, arbitrairement et sans raison, condamner par des jugements publics telles personnes qu'il lui plaira, et que les personnes ainsi condamnées ne pourront pas seulement ouvrir la bouche pour se plaindre , sans être censées aussitôt s'immiscer témérairement dans les secrets de Ioj théologie et du gouvernement ecclésiastique, et jeter le trouble dans VaccLdémie et les églises.

C'est inutilement que vous osez me reprocher d'être un étranger et un papiste. Je n'ai pas besoin, pour confondre ce reproche, d'observer que les traités du roi mon maître avec les états généraux renferment des clauses en vertu desquelles je jouirais des mêmes droits que les naturels du pays , quand même j'y aborderais aujourd'hui pour la première fois : je n'ai pas encore besoin de remarquer que j'habite ces contrées depuis un si grand nombre d'années, que j'y suis si connu des plus honnêtes gens, que, quand même j'appartiendrais par ma naissance à un pays ennemi, on ne pourrait plus

me regarder dans le vôtre comme un étranger. Il n'est pas non plus nécessaire de rappeler la liberté de religion qui nous est accordée dans la république : il me suffit de pouvoir affirmer que votre livre est plein de mensonges si criminels, d'injures si grossières, de calomnies si atroces, qu'un ennemi ne pourrait les employer à l'égard d'un ennemi, ni un fidèle à l'égard des infidèles, sans faire connaître, par là même, qu'il est un méchant homme. J'ajoute que j'ai toujours remarqué tant d'honnêteté dans les hommes de votre nation; que j'ai reçu, de tous ceux avec qui j'ai vécu ou j'ai eu quelque rapport particulier, tant de témoignages d'amitié ; que j'ai reconnu tous les autres si obhgeants, si éloignés de cette grossière et odieuse liberté qui permet d'insulter ceux même que nous ne connaissons pas, et qui ne nous ont donné aucun sujet d'offense, que je ne doute pas qu'ils n'aient bien plus d'éloignement de vous, qui êtes pourtant leur compatriote, qu'ils ne peuvent en avoir d'un étranger quelconque. Enfin, l'esprit des Belges m'est assez connu, pour pouvoir assurer que ceux d'entre eux qui remplissent les magistratures, peuvent bien, il est vrai, différer souvent, à l'exemple de Dieu, la punition des méchants; mais que si l'audace de ceux-ci est portée au point qu'ils croient devoir la réprimer, alors aucune vaine défense ne pourrait les éblouir, ni arrêter le cours de la justice.

Et vous qui avez si dangereusement compromis l'honneur de votre profession et de votre religion, en publiant des livres absolument vides de raison et de charité, et pleins seulement de calomnies,

craignez qu'ils ne jugent nécessaire, pour l'honneur de la religion, de ne point laisser de si grands excès impunis*.

{Ex Epist. ad Voetium, parte ultima.)

1 Après avoir lu cette défense de Descartes, on est sans doute étonné, peut-êlre môme un peu scandalisé de la chaleur et de la véhémence avec laquelle il poursuit son adversaire : il faut cependant en conclure seulement que Descartes était affecté jusqu'au suprême degré de l'accusation d'athéisme intentée contre lui par Voëtius, accusation qu'il regardait comme la plus odieuse et la plus infamante de toutes. Mais on aurait tort de conclure que le ressentiment qu'il en avait conçu contre ce minisire protestant était implacable; car voici ce qu'en 1645 il écrivait au sieur Tobie Dandré. On voit dans ce fragment de lettre une maxime bien digne du bon esprit et du bon cœur de Descartes : « De quelque naturel que soit Schookius (ce Schookius était un professeur de Groningue qui avait prêté son nom et sa plume à Voëtius contre Descaries), je suis tout à fait persuadé que vous ne désapprouverez pas que j'offre de me réconcilier avec lui. Il n'y a rien de plus doux dans la vie que la paix; et il faut se souvenir que la haine du plus petit animal, ne fût-il qu'une fourmi, est capable de nuire quelquefois, mais qu'elle ne saurait être utile à rien. Je ne refuserais pas même l'amilié de Voëtius si je croyais qu'il me l'offrît de bonne foi. » [Noie de M. Emery.)

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