LES ESSENCES DES CHOSES NE SONT POINT INDÉPENDANTES DE DIEU
Les essences des choses , et les vérités mathématiques qu'on peut en déduire, ne sont point indépendantes de Dieu : je pense cependant que, parce que Dieu i'a ainsi voulu et qu'il en a ainsi disposé, elles sont immuables et éternelles.
On m'objecte, et on me dit comment peut-il se faire que les vérités géométriques ou métaphysiques soient immuables et éternelles, et que cependant
elles ne soient pas indépendantes de Dieu?
Dieu a-t-il pu faire que la nature du triangle ne fût point? et comment, je vous prie, aurait-il pu faire qu'il n'eût pas été vrai de toute éternité que deux fois quatre forment huit, ou qu'un triangle n'eût
pas trois angles? Il ne semble pas possible que
Dieu eût pu faire qu'aucune de ces essences ou vérités ne fût pas de toute éternité.
Voici ce que je réponds : Quand on considère attentivement l'immensité de Dieu, on voit manifestement qu'il est impossible qu'il y ait rien qui ne dépende de lui, non seulement rien de tout ce qui subsiste, mais encore qu'il n'y a ni ordre, ni loi, ni raison de bonté et de vérité qui n'en dépende ; autrement, comme je le disais auparavant, il n'au-
rait pas été tout à fait indifférent à créer les choses qu'il a créées. Car si quelque raison ou apparence de bonté eût précédé sa préordination, elle l'eût sans doute déterminé à faire ce qui était le meilleur; mais tout au contraire, parce qu'il s'est déterminé à faire les choses qui sont au monde, par cette raison, comme il est dit dans la Genèse, elles sont très bonnes, c'est-à-dire que la raison de leur bonté dépend de ce qu'il les a ainsi voulu faire.... Il est inutile de demander comment Dieu eût pu faire de toute éternité que deux fois quatre n'eussent pas été huit, etc.? car j'avoue bien que nous ne pouvons pas comprendre cela : mais puisque, d'un autre côté, je comprends fort bien que rien ne peut exister, en quelque genre d'être que ce soit, qui ne dépende de Dieu, et qu'il lui a été très facile d'ordonner tellement certaines choses, que les hommes ne pussent pas comprendre qu'elles eussent pu être autrement qu'elles ne sont, ce serait une chose tout à fait contraire à la raison de douter des choses que nous comprenons fort bien, à cause de quelques autres que nous ne comprenons pas, et que nous ne voyons point que nous devions comprendre. Ainsi donc il faut penser que les vérités éternelles dépendent seulement de la volonté de Dieu, qui, comme un souverain législateur, les a ordonnées et établies de toute éternité.
(Méditations.)
Descartes n'a jamais varié sur ce point. En 1630, il écrivait au P. Mersenne (Tome I^"", Lettre cxii) : « Par les vérités éternelles je dis itérativement : Sunt lantum verœ aut possibiles,
quia Deus illas veras aut possibiles cognoscil, non autem contra veras a Deo cognosci, quasi independenter ab illo sint verœ. Et si les hommes entendaient bien le sens de leurs paroles, ils ne pourraient jamais dire sans blasphème que la vérité de quelque chose précède la connaissance que Dieu en a : car en Dieu vouloir et connaître est une même chose; de sorte que ex hoc ipso quod aliquid velii, ideo cognoscit, et ideo tantuin talis res est vera. H ne faut donc pas dire que si Deus non esset, nihilominus istce veritates essent verœ; car Pexistence de Dieu est la première et la plus éternelle de toutes les vérités qui peuvent être, et la seule d'où procèdent toutes les autres. Mais ce qui fait qu'il est aisé en ceci de se méprendre, c'est que la plupart des hommes ne considèrent pas Dieu comme un être infini et incompréhensible, et qui est le seul auteur dont toutes choses dépendent, etc. »
Un ou deux ans avant sa mort. Descartes écrivait à Arnauld : « Pour moi, il me semble qu'on ne doit jamais dire d'aucune chose qu'elle est impossible à Dieu; car tout ce qui est vrai et bon étant dépendant de sa toute-puissance , je n'ose pas même dire que Dieu ne peut faire une montagne sans vallée, ou qu'un et deux ne fassent pas trois; mais je dis seulement que Dieu m'a donné un esprit de telle nature, que je ne saurais concevoir une montagne sans vallée, ou que l'agrégé d'un et deux ne fasse pas trois, etc.; et je dis seulement que telles choses impliquent contradiction en ma conception. » (Tome II, Lettre vi.)
Cette opinion de Descartes, qui, quelque peu fondée qu'on la suppose, montre toujours le sentiment profond qu'il avait de la toute-puissance de Dieu, a déplu à beaucoup d'auteurs; mais elle n'a pas déplu à Bayle : ce fameux critique était même assez disposé à l'adopter. Dans la continuation de ses Pensées sur la comète, § 114, il parle d'une controverse qui s'était élevée entre les philosophes chinois et les missionnaires catholiques, et il croit que l'opinion de Descartes, si les missionnaires l'avaient mise en avant, aurait pu terminer la controverse à leur avantage.
« Je crois, dit-il, que si les missionnaires veulent entrer en lice armés de toutes pièces , sans crainte qu'on leur trouve le défaut de la cuirasse, et être invulnérables depuis les pieds
jusqu'au sommet de la tête, le meilleur pour eux sera de dire, corne M. Descartes et une partie de ses sectateurs , que Dieu est la cause libre des vérités et des essences, et qu'il pourra faire un cercle carré quand il lui plaira. Ce dogme étonnerait les Chinois et les ferait taire; ils auraient besoin de temps pour se préparer à la réplique.
« Mais est-il certain, ce dogme-là? me demanderez-vous. Je vous répondrai qu'en le connaissant si propre à prévenir les rétorsions des stratoniciens, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour le bien comprendre, et pour trouver la solution des difficultés qui l'environnent. Je vous confesse ingénument que je n'en suis pas venu encore tout à fait à bout; cela ne me décourage point : je m'imagine, comme ont fait d'autres philosophes en semblable cas, que le temps développera ce beau paradoxe... Ce sentiment serait très -commode pour prévenir de grandes difficultés, et nommément pour rendre nulles les rétorsions des stratoniciens anciens et modernes. Ils ne pourraient plus nous dire que nous admettons dans la nature certaines bornes immuables qui ne dépendent point du libre arbitre de Dieu, et une parfaite régularité qui n'est dirigée par aucune connaissance. S'il y a des propositions d'une éternelle vérité qui sont telles de leur nature, et non point par l'institution de Dieu; si elles ne sont point véritables par un décret libre de sa volonté, mais si, au contraire, il les a reconnues nécessairement véritables, parce que telle était leur nature; voilà une espèce de fatum auquel il est assujetti, voilà une nécessité naturelle absolument insurmontable. 11 résulte encore de là que l'entendement divin, dans l'infinité de ses idées, a rencontré toujours du premier coup leur conformité parfaite avec leurs objets, sans qu'aucune connaissance le dirigeât; car il y aurait contradiction qu'aucune cause exemplaire eût servi de plan aux actes de l'entendement de Dieu... Toutes ces difficultés s'évanouissent dès qu'on suppose que les essences des créatures et les vérités philosophiques ont été fixées par des actes de la volonté de Dieu. »
DÉFENSE DE DESCARTES CONTRE l' ACCUSATION d'A- THÉISME INTENTÉE CONTRE LUI, PAR GILRERT VOETIUS \ ET ADRESSÉE A CE MINISTRE PROTESTANT PAR DESCARTES LUI-MÊME.
Vous prétendez que j'enseigne et que je propage l'athéisme : vous ajoutez, il est vrai, que si je le fais par ignorance, je suis digne de pitié; mais que si c'est par méchanceté , je mérite d'être puni. Cependant vous ne voulez pas qu'on doute que ce ne soit effectivement par méchanceté que je le fais : et pour le persuader, il n'est pas de moyen que vous ne tentiez, ni d'artifice que vous ne mettiez en œuvre. Après avoir disserté longtemps à ce sujet, vous concluez sérieusement que je m'efforce d'élever dans les esprits des ignorants un trône à l'athéisme; et je vois, par les rapports qui m'ont été faits de vos discours , et par la lecture de vos opuscules sur l'athéisme, qu'il y a déjà bien des
1 Gilbert Voet ou Voetius naquit à Heusden (Hollande) en 1589. Devenu minisire protestant, il en exerça les fonctions dans sa patrie, plusieurs fois même à la suite des armées. Ses attaques contre Jansenius, depuis évêque d'Ypres, et surtout ses accusations d'athéisme contre Descartes, l'ont plus fait connaître que ses ouvrages de controverse. Nommé professeur de théologie et de langues orientales à Utrecht en 1630, Voët resta dans cette ville jusqu'à sa mort, arrivée en 1677.
années que vous vous attachez à répandre contre moi ces bruits injurieux. Il semble même que, dans la composition de votre dernier ouvrage , vous n'avez point eu d'autre but que de les accréditer, et de persuader aux hommes qu'ils ne sont que trop bien fondés : car, à la page 13 de votre préface, vous vous engagez à montrer, dans le reste de votre traité, que par des voies artificieuses et très couvertes, î'insinue dans les esprits le venin de Vathéisme. De plus, vous supposez que j'ai des disciples : et toute votre première section est employée à faire connaître des lois infmiment ridicules et absurdes, que, sans la plus petite apparence de vérité et avec la plus incroyable audace , vous prétendez que je leur fais observer. Enfm, vous me mettez de temps en temps en parallèle avec les plus méchants et les plus odieux des athées , des imposteurs, de tous les perturbateurs de l'Église et de l'État, qu'on a cru ne pouvoir pas punir par des supplices trop affreux : et vous finissez par conclure qu'à leur exemple j'enseigne et je propage l'athéisme.
Assurément, s'il en était ainsi, je serais coupable du crime le plus atroce, d'un crime qu'on ne peut tolérer dans aucune république , quelque libre qu'on la suppose. Il est donc important que je rapporte ici, avec exactitude, toutes les raisons que vous avez inventées, dans le travail assidu de quelques années, pour colorer votre accusation, afin que si elles sont, je ne dis pas vraies (ma conscience me dicte qu'elles ne peuvent pas l'être), mais si elles sont un peu vraisemblables, je demande par-
don de Timprudence ou de l'ignorance qui auraient de ma part donné lieu à cette vraisemblance ; mais aussi, afm que, s'il est manifeste que ces raisons n'ont de fondement que dans votre seule méchanceté, je sois autorisé à me plaindre de l'atrocité de votre calomnie devant Dieu et devant les hommes.
Voici l'unique fondement de toutes vos preuves : « Si les paroles, dites -vous, étaient toujours un « témoignage suffisant de vertu, et qu'on pût y « ajouter foi sans aucune crainte, René Descartes « serait très éloigné de donner lieu au plus léger « soupçon d'athéisme. » Mais, d'un côté, il est des personnages qui empruntent quelquefois le langage des honnêtes gens, et qui sont cependant (comme vous le savez fort bien) de très méchants hypocrites : d'un autre côté, il paraît par mes écrits que je suis très éloigné de donner lieu au plus faible soupçon d'athéisme : de là vous voulez qu'on infère que je suis un athée, en supposant toujours que je suis un hypocrite. Mais le dernier point, vous ne l'avez pas prouvé, vous n'avez pas même entrepris de le prouver ; à moins que vous ne regardiez comme une preuve la longue comparaison que vous faites entre moi et Vanini^, qui, remarquez- vous,
1 LuciLio Vanini naquit à Taurozano, dans la terre d'Otrante, au royaume de Naples, en 1385. 11 s'appliqua avec ardeur à l'étude de la philosophie, de la médecine, de la théologie et de l'astrologie, dont il adopta les rêveries. Esprit téméraire et dévoyé, Vanini tomba, de négations en négations, dans l'athéisme, qu'il prêcha partout dans ses nombreux voyages, en Allemagne, aux Pays-Bas, à Genève, en Angleterre, en Italie et enfin en France; le dérèglement de ses mœurs et ses funestes doctrines le firent condamner
a été brûlé publiquement à Toulouse, non pas seulement parce qu'il était athée, mais parce qu'il était apôtre de l'athéisme. Et voici toute votre comparaison : Vanini écrivait contre les athées, lui qui était le plus grand des athées : Descartes en fait autant. Vanini se vantait de combattre les athées avec des armes d'une telle force, que les plus opiniâtres ne pouvaient leur opposer aucune résistance : Descartes en fait de même. Vanini s'efforçait de décréditer, d'écarter les arguments anciens et ordinaires en faveur de l'existence de Dieu, pour y substituer ses propres arguments : c'est aussi l'objet de tous les efforts de Descartes. Enfin, les arguments que Vanini opposait aux athées comme invincibles, quand on les examinait de près, étaient bientôt reconnus pour n'avoir absolument aucune force : on peut en dire tout autant des arguments de Descartes.
Vous concluez de là : on ne fait donc aucun tort à René Descartes, quand on le compare à Vanini, le défenseur le plus subtil de l'athéisme ; puisqu'il se sert des mêmes artifices, pour ériger, dans l'esprit des ignorants, un trône à l'athéisme.
Pourrait-on ne point admirer ici l'absurdité et l'impudeur de vos conclusions? Car, quand les quatre points de vos imputations seraient vrais, c'est-àdire, quand il serait vrai que j'ai combattu les athées dans mes écrits, et que j'ai prétendu que les argu-
par le parlement de Toulouse à avoir la langue coupée et à être livré aux flammes; celte sentence, conforme aux lois du temps, fut exécutée en 1619. Vanini n'avait que trente-quatre ans.
[Ex Epist. ad Voelium, parte ultima.)
ments dont je me suis servi contre eux, sont les meilleurs de tous (deux points que je reconnais hautement comme très véritables); quand il serait vrai encore que je rejette les arguments qu'on a produits de tout temps, et qu'on emploie encore journellement contre les athées, et que ceux que je tâche de leur substituer sont sans aucune force (deux points que je soutiens être très faux); on ne serait pas cependant en droit d'en conclure ni que je suis convaincu, ni même que je suis suspect d'athéisme.
Effectivement, si quelqu'un entreprend de réfuter les athées, et que les preuves qu'il fait valoir contre eux, ne soient pas concluantes, il y aura bien lieu, j'en conviens, de lui reprocher son incapacité, mais non pas de l'accuser aussitôt d'athéisme. 11 y a plus ; la réfutation des athées n'étant point une opération facile, ainsi que vous le témoignez dans votre dernier livre de l'athéisme, tous ceux qui essayeront de les réfuter, et qui n'y réussiront point, ne devront point aussitôt et par cela seul être censés des ignorants. Grégoire de Valence, théologien très habile et très célèbre, n'a-t-il pas combattu tous les arguments que saint Thomas a mis en œuvre pour prouver l'existence de Dieu, et montré qu'ils n'étaient pas concluants? D'autres théologiens graves et pieux n'ont-ils pas usé de la même liberté? On pourrait donc, en suivant votre méthode , dire de saint Thomas , le personnage assurément le plus éloigné qui fut jamais de tout soupçon d'athéisme, que ses arguments contre les athées, examinés attentivement, ont paru sans force, et
en conséquence établir entre ce saint docteur et Vanini la même comparaison que vous avez établie entre Vanini et moi : et si mon respect pour saint Thomas le permettait, j'oserais le dire, cette comparaison serait moins absurde , parce qu'après tout mes arguments n'ont point été encore réfutés comme l'ont été ceux de ce saint docteur.
Mais cependant, pour montrer que mes propres arguments sont dénués de toute force, elumbia et ficulnea, vous produisez enfin deux raisons admirables : la première, c'est que vous l'avez montré en passant, obiier, dans la troisième section de votre livre. Vous avez raison de dire en passant ; car j'ai prouvé un peu plus haut qu'il n'y avait rien de plus faible et de plus absurde que ce que vous avez avancé dans cette circonstance. La seconde raison, c'est que vous prétendez que, dans l'Épître que j'ai placée à la tête de mes Méditations, j'insinue moi-même que mes arguments n'ont aucune force ; et vous êtes assez inconsidéré pour rapporter vous-même, au même lieu, cet endroit de mon Épître, où je déclare expressément que mes arguments égalent ou surpassent même en certitude et en évidence les démonstrations des géomètres ; ce qui n'est pas assurément insinuer que je les crois sans force. J'ajoute, il est vrai, que j'appréhende qu'ils ne soient pas assez bien compris par un assez grand nombre de personnes, ainsi qu'il arrive aux démonstrations d'Archimède, que très peu de personnes comprennent; et suivant votre manière absurde de raisonner, vous en inférez qu'ils ne peuvent point servir à la réfutation des athées.
Mais si mes arguQients ne peuvent pas être entendus par tout le monde, ils seront au moins utiles à ceux qui les entendront; et de plus, ceux qui sont incapables de suivre des démonstrations, ayant coutume de s'en rapporter, sur leur vérité, à l'autorité de ceux qu'ils reconnaissent avoir une plus haute capacité qu'eux dans ces matières, je ne doute pas qu'au bout d'un certain temps, malgré les efforts de votre jalousie et de votre haine, mes arguments n'aient la puissance de convertir ceux même qui n'auraient pas assez de pénétration pour les entendre ; parce qu'ils sauront enfin que ceux qui les entendent bien, c'est-à-dire les hommes les plus spirituels et les plus savants, les regardent comme des démonstrations rigoureuses, et que les attaques que vous et beaucoup d'autres leur ont livrées, n'ont pu en ébranler la certitude. C'est ainsi qu'il n'est personne aujourd'hui qui révoque en doute les points qu'a démontrés Archimède , quoique, sur plusieurs milliers d'hommes, à peine en est-il un seul qui entende ses démonstrations.
Vous connaissez déjà très bien ce que je viens de dire, puisque l'Épitre que vous citez, et, par conséquent, que vous avez lue, le renferme dans les termes les plus clairs : mais telle est votre insigne piété à l'égard de Dieu, que vous vous efforcez, par vos calomnies, de rendre impuissants et infructueux des arguments qui renversent de fond en comble l'athéisme. Vous m'imputez de vouloir écarter et faire tomber dans l'oubli les communes et anciennes preuves de l'existence de Dieu, pour leur substituer les miennes : mais sur quoi fondez-
VOUS cette odieuse imputation? C'est, dites vous, que, dans la même Épitre, j'ai dit que mes i)reuves étaient plus concluantes que toutes les autres : mais suit-il de là que je rejette les autres? N'ai-je pas, au contraire, ajouté au même lieu que la plupart des preuves qui ont été employées jusqu'ici par tant de grands hommes, pour prouver Fexistence de Dieu, si on les entendait bien, étaient vraiment démonstratives. Il paraît de là, que dans ce point, qui n'est pourtant pas de grande importance, vous vous êtes encore rendu coupable de calomnie.
Mais , après avoir fait semblant de produire quelques raisons pour prouver que j'enseigne l'athéisme (sans doute pour en imposer plus facilement à ceux qui ne liraient que les titres de vos chapitres, sans prendre la peine de peser vos moyens), vous proposez en ma faveur quatre exceptions que vous réfutez en même temps de cette manière : 1° Plusieurs personnes pensent plus favorablement de Descartes que de César Vanini, et il professe ouvertement la religion catholique romaine : mais, ditesvous, cela ne prouve rien; Vanini, ce perfide Sisyphe, en faisait tout autant. 2^ Il ne peut pas se prévaloir de ce qu'il écrit contre les athées : Vanini leur avait aussi déclaré la guerre. 3° On ne peut pas non plus, pour le justifier, tirer avantage de ce qu'il combat les théologiens opposés à la rehgion, et nommément Voetius, que les théologiens de l'université de Louvain regardent comme un hérétique : Vanini, en France, tenait la même conduite.
Ici, comment pourrait-on ne point rire de votre impertinente vanité? Votre réputation, dites -vous.
est parvenue jusqu'à Louvain; et parce que j'écrivis, il y a quelque temps , deux ou trois pages sur votre chapitre, je combats, dites- vous, les théologiens. Je combats les théologiens, moi qui n'ai jamais eu de démêlés avec d'autres théologiens qu'avec vous, et même qui n'en ai point eu avec vous sur la théologie : car il ne s'agissait, dans mes deux ou trois pages, que de vos procédés injurieux. Croyezmoi, si les Lovanistes et d'autres étrangers vous connaissent, ce n'est point à votre génie, à votre habileté dans la théologie , ou à quelque estimable qualité que vous en êtes redevable ; vous le devez à vos défauts éclatants, à cette insigne fureur de médire qui vous rend célèbre comme un autre Erostrate : et sachez qu'avant même de parler de vous dans mes écrits, j'avais cessé de vous regarder comme un théologien; je ne vous envisageais plus que comme un ennemi de la piété et de la théologie. Nous honorons, il est vrai, plus particulièrement que les autres les hommes qu'à la forme et à la couleur de leurs habits nous jugeons être les domestiques du prince; et, d'après ce principe, je respecte singulièrement les théologiens comme les domestiques du grand maître : j'étends même ce respect à ceux qui sont d'une religion différente de la mienne , parce que nous sommes tous au service du même Dieu. Mais si un traître avait pris la livrée du prince pour vivre avec plus de sécurité au milieu de nous, tous ses vêtements n'empêcheraient assurément pas que ceux qui sauraient , à n'en point douter, qu'il est du nombre de nos ennemis, ne fussent obligés de le faire connaître.
Ainsi, quoiqu'un homme fasse profession d'être théologien, si je suis instruit qu'il est un imposteur et un calomniateur insigne, si je crois que les vices dont il est rempli sont propres à faire naître de grands troubles dans la république, le nom de théologien que porte ce personnage n'empêchera pas que je ne les manifeste : or vous n'ignorez pas qu'un calomniateur, en grec, s'appelle diable, et que c'est le nom que donnent les chrétiens à ce mauvais esprit, qui est l'ennemi de Dieu.
Voici quelle est votre quatrième et dernière exception. Descartes n'échappera pas en représentant qu'il passe dans l'esprit de plusieurs personnes pour un redoutable antagoniste des athées ; car Vanini aurait pu en dire autant : il était estimé d'un grand nombre de personnes simples qui ne connaissaient pas les ruses du diable. Mais un petit nombre d'autres le mirent si bien à découvert aux yeux des premiers magistrats, que ceux-ci en délivrèrent heureusement le monde, en le condamnant à un supplice dont il était bien digne.
C'est ainsi que le seul nom de Vanini vous fournit toutes vos armes. Mais il y a lieu d'observer ici une ruse bien digne du diable. J'ai remarqué, en commençant, que le fondement de votre calomnie contre moi, c'est que j'ai écrit contre les athées, et que, si les paroles seules fournissaient un témoignage suffisant de la vertu , on ne pourrait former contre moi le plus léger soupçon d'athéisme : et maintenant vous concluez que je mérite le dernier supplice, sur le fondement que, quoique je passe auprès de plusieurs personnes pour un grand
adversaire des athées, un petit nombre d'autres (et ce petit nombre se réduit à vous seul) ont découDert ce que pétais dans le fond, c'est-à-dire, m'ont méchamment et calomnieusement accusé d'athéisme.
Voilà un trait qui met en évidence la noirceur et l'impudeur de votre extrême et incroyable méchanceté. Car, si de ce que, dans mes écrits, j'ai combattu les athées, et que beaucoup de personnes sont persuadées que je les ai fait tomber sous mes coups, si de cela seul vous prenez une occasion et un titre pour m'accuser d'athéisme, quel sera donc, dans le monde entier, l'homme assez innocent et assez irréprochable pour se croire en sûreté contre votre fureur de médire? Certainement personne n'écrira jamais contre les athées; personne ne sera jamais censé, dans l'opinion des autres hommes , les avoir victorieusement combattus, dont vous ne puissiez également, et à meilleur titre encore, affirmer tout ce que vous avez prétendu dans vos écrits contre moi. Si donc on ne veut pas être proscrit comme un athée détestable, digne du plus atïreux des supplices, si on ne veut pas être diffamé dans un gros volume plein de calomnies , préparé pendant longtemps, il faut souverainement se donner de garde de réfuter les athées. Mais c'est ainsi que vous-même protégez et fomentez, autant qu'il est en vous, l'athéisme.
Je ne m'étonne plus maintenant que, dans les quatre écrits que vous avez publiés contre l'athéisme, vous n'ayez pas produit l'argument même le plus léger pour prouver l'existence de Dieu, ou pour
confondre Tathéisme, mais que vous vous soyez contenté de témoigner que cette réfutation était très difficile. Apparemment vous avez craint qu'on ne vous comparât à Vanini, parce que vous aviez entendu dire qu'il avait écrit contre les athées, et qu'il n'en avait pas moins été brûlé pour cause d'athéisme. Mais vous auriez dû faire attention que Vanini n'a point été brûlé pour les écrits qu'il avait publiés; que ces écrits, quoiqu'ils ne renfermassent en faveur de l'existence de Dieu que des arguments faibles, et peut-être même insidieux, ne lui furent point reprochés; mais qu'il a été brûlé pour des faits et des discours privés qui furent pleinement constatés par la voie des témoins.
Mais vous donnez si peu d'attention à tout ce que vous avancez, pourvu seulement que ce soit des calomnies , qu'on serait en droit de croire que vous n'avez pas seulement jeté les yeux sur les écrits de Vanini, puisque partout vous semblez supposer qu'il s'appelait non pas Vaninus, mais Vaninius. Vous prétendez, dans le dernier chapitre de votre ouvrage, que ma méthode est moins propre à faire des philosophes que des fous et des frénétiques; et l'unique preuve que vous en donnez, c'est que j'ai écrit qu'il fallait élever son âme au-dessus de ses seyis, pour entendre les choses divines. Je vois par là que, tout saint personnage que vous êtes, vous ne voulez jamais méditer; vous ne pensez jamais à Dieu, dans la crainte de tomber en frénésie... Vous n'avez pas voulu nommer ceux des disciples de Regius à qui vous assurez que l'étude de ma philosophie a fait tourner la tête; vous avez
craint que la fausseté de votre calomnie ne devînt trop manifeste... Voici les effets que je reconnais pourtant suivre de ma philosophie : c'est de pousser jusqu'à la folie, non pas ceux qui l'approuvent et la cultivent, mais ceux dont elle excite violemment la jalousie et le dépit.
Au reste, je ne me plains point que vous détour niez les hommes d'embrasser ma philosophie, en leur faisant appréhender de tomber dans l'enthousiasme et la folie : je me soucie encore très peu que vous accusiez cette philosophie d'être fausse, ridicule, absurde. Si je suis un ignorant, si je suis dans l'erreur, si j'ai, par imprudence, inséré quelque chose de faux dans mes écrits, quelle que puisse être cette fausseté, il n'y aurait point en tout cela de motif suffisant d'inculper mes mœurs. Ce n'est point moi qui ai placé une âme dans mon corps ; je n'ai point présidé à la fabrique de mon esprit ; je ne suis seulement responsable que des œuvres de la volonté dont Dieu m'a donné la direction. Mais quand vous me traitez mille fois, dans votre ouvrage, de r)ienteur, de fourbe, à' imposteur ; quand vous affirmez à la fois que , par les mêmes voies que Vaninius, je travaille à élever le trône de l'athéisme dans les âmes des ignorants, sans doute afin de persuader à vos lecteurs que, pour parvenir à ce malheureux but, j'emploie tous mes efforts, et je mets en œuvre une multitude d'artifices et d'impostures ; toutes ces imputations regardent les mœurs , et les mœurs sont soumises à l'empire de la volonté. Je ne pourrais donc pas , sans manquer à mon honneur, sans manquer même à ce que je dois à
Dieu, ne pas me plaindre d'une aussi atroce et aussi horrible calomnie : car si j'étais tel que vous me représentez dans votre livre, il n'y a aucune sage république où l'on pût me tolérer. Il y a plus ; si j'avais donné lieu, par ma faute, à être soupçonné d'un aussi grand crime, quoique ce soupçon fût faux et injuste en lui-mérne, les États que j'habiterais auraient un juste sujet de me bannir de leur territoire. Ainsi, tout le globe de la terre pourrait être fermé à un homme à qui quelques personnes jugent qu'il devrait être ouvert au plus juste titre, parce qu'elles savent qu'il est tout occupé de certaines études qui, sans être préjudiciables à aucun particulier, peuvent êLre utiles à tout le genre humain.
Oui , c'est encore la piété elle-même qui me fait un devoir de confondre vos calomnies; parce que, si vous en étiez cru, on verrait périr le fruit des preuves par lesquelles je me suis efforcé, en démontrant l'existence de Dieu, de renverser l'athéisme. Eh ! comment, en effet, pourrait-on croire bonnes et légitimes ces preuves, si moi, qui suis leur auteur, étais légitimement suspect d'athéisme?
11 est vrai que toutes les choses que vous avez écrites contre moi sont tellement absurdes, tellement dénuées de toute apparence de vérité, que, si le livre qui les renferme était anonyme et n'était soutenu de l'autorité de personne, j'aurais cru devoir les mépriser. Il est encore vrai que votre nom ne peut pas leur donner beaucoup d'autorité auprès de ceux qui vous connaissent, et qui me connaissent également. Mais je dois prendre en grande
considération les étrangers et la postérité. Votre livre porte le nom d'un professeur de philosophie dans l'académie de Groningue. On croit généralement, et même dans les pays étrangers, que vous en êtes le véritable auteur. Vous êtes appelé, dans le livre , la lumière et F ornement des Églises réformées; vous y êtes qualifié un très pieux et très saint personnage : et les étrangers, qui ne vous connaissent point, croiront-ils que vous n'eussiez pas effacé ces traits de votre ouvrage, s'ils n'étaient pas d'une vérité notoire? Enfin, votre livre est imprimé dans le voisinage de ma résidence , à Utrecht , ville dont les magistrats se sont montrés jusqu'à présent très soigneux de proscrire les libelles diffamatoires... Si donc je négligeais de me défendre contre vos calomnies, qu'arriverait -il? Ceux qui jetteront les yeux sur votre ouvrage n'y découvriront, il est vrai, aucune raison de soupçonner seulement la vérité de ce que vous avez avancé contre moi ; mais cependant pourraient-ils se persuader que vous vous fussiez permis d'accumuler tant de calomnies et d'invectives contre ma personne, que je l'eusse souffert sans me plaindre, et que j'eusse gardé le silence, si la conscience ne m'avait reproché , dans ma vie ou dans mes mœurs , des traits capables de m'ôter toute confiance de me défendre publiquement, et de porter mes plaintes devant les magistrats? J'ai donc cru qu'il était de mon devoir, non seulement de répondre directement à votre livre, mais encore, en voyant que les accusations qu'il renferme étaient principalement fondées sur votre autorité, de rechercher et de faire
connaître certains traits de votre conduite et de votre doctrine, propres à montrer combien peu on doit compter sur votre témoignage... Il me reste donc encore à porter plainte de vos calomnies devant les magistrats... Mais parce que l'amour du repos et de la paix ne m'a permis jusqu'à présent d'appeler personne en jugement, et que mon ignorance des affaires du barreau est telle, que je ne sais pas seulement par devant quels juges ma cause devrait être portée : de plus, parce que les délits qui sont de notoriété publique sont ordinairement l'objet de la vindicte des magistrats, lors même qu'aucun particulier ne présente de plainte, je me contenterai aujourd'hui de donner à vos calomnies tant d'éclat et de publicité, que les magistrats qui ont droit d'en connaître ne puissent, pour se dispenser d'agir, prétexter leur ignorance.
Et d'abord, pour terminer en peu de mots tout ce qui concerne le professeur de Groningue sous le nom duquel vous avez fait paraître votre livre , je désire que les magistrats à qui il appartient d'en connaître veuillent bien considérer que je n'ai jamais eu auparavant aucune espèce d'affaire ni de démêlé avec ce personnage, et, quoique vous soyez très courroucé contre moi et qu'il vous appelle son maître, que ce titre cependant ne lui donne aucune action contre moi, et l'autorise encore moins à me charger des injures les plus atroces ; qu'ainsi ils n'ont aucun besoin de rechercher si je lui ai donné ou non quelque sujet légitime d'en agir avec moi de la sorte. Je désire encore qu'ils considèrent que je ne me plains point de ce que le professeur atta-
que mes opinions sur la philosophie. 11 peut, je le lui permets, les traiter toutes de fausses, de ridicules, d'absurdes ; encore une fois, je ne m'en plains pas : les opinions n'intéressent pas les mœurs , et n'ont de rapport qu'à l'esprit, dont vous voulez bien cependant convenir que je ne suis pas entière- "inent dépourvu. Ces magistrats peuvent encore ne point prendre en considération tous les autres outrages dont il me charge.
Il en est un seul dont je demande qu'ils informent. L'auteur du libelle assure en propres termes, dans la page 13 de sa préface, et dans tout le pénultième chapitre de son ouvrage, que j'enseigne finement et très secrètement V athéisme; et il s'efforce de le prouver par des raisons qu'il a méchamment controuvées dans ce dessein. Toute l'information porterait donc sur les deux parties de l'ouvrage que j'ai citées ; et les magistrats peuvent se dispenser de lire les autres. 11 ne sera point nécessaire non plus qu'ils entendent des témoins, si les raisons que l'auteur a alléguées sont assez fortes pour prouver que je suis un athée, ou que j'enseigne l'athéisme , ou même seulement que j'aie jamais donné quelque occasion de me soupçonner avec fondement de l'un ou de l'autre. Je vais plus loin encore, et s'il peut prouver quelqu'un de ces points par des raisons nouvelles, et qu'il n'aurait point produites dans son livre, il n'est pas douteux que je mérite d'être puni très sévèrement; et je ne demande ni pardon ni grâce : mais s'il n'a point à produire de raisons plus décisives que celles qu'il a déjà alléguées, comme je suis très assuré qu'il n'en produira