‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 16 sur 45 · DÉFENSE DE L IMMATÉRIALITÉ DE L AME CONTRE DIVERSES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

DÉFENSE DE L IMMATÉRIALITÉ DE L AME CONTRE DIVERSES OBJECTIONS

On m'objecte que lorsque je dis : Je pense, donc je suis, on pourrait me répondre : Vous vous trompez, vous ne pensez pas, vous êtes seulement mû, et vous n'êtes autre chose qu'un mouvement corporel ; personne n'ayant encore pu jusqu'ici comprendre le raisonnement par lequel vous prétendez avoir démontré qu'il n'y a point de mouvement corporel qui puisse légitimement être appelé du nom de pensée.

Je réponds qu'il est absolument impossible que celui qui, d'un côté, sait qu'il pense, et qui d'ailleurs connaît ce que c'est que d'être mû, puisse jamais croire qu'il se trompe, et qu'en elTet il ne pense point, mais qu'il est seulement mû : car ayant une idée ou une notion tout autre de la pensée que du mouvement corporel, il faut nécessairement qu'il conçoive l'un comme différent de l'autre ; quoique, pour s'être trop accoutumé à attribuer à un même sujet plusieurs propriétés différentes, et qui n'ont entre elles aucune affinité, il puisse se faire qu'il révoque en doute , ou même qu'il assure , que c'est en lui la même chose qui pense et qui est mue. Or il faut remarquer que les choses dont

nous avons différentes idées peuvent être prises en deux façons pour une seule et même chose, c'est-à-dire, ou en unité et identité de nature, ou seulement en unité de composition. Ainsi, par exemple, il est bien vrai que l'idée de la figure n'est pas la même que celle du mouvement; que l'action par laquelle j'entends, est conçue sous une autre idée que celle par laquelle je veux ; que la chair et les os présentent des idées différentes ; et que l'idée de la pensée est tout autre que celle de l'étendue. Et néanmoins nous concevons fort bien que la même substance, à qui la figure convient, est aussi capable de mouvement, de sorte qu'être figuré et être mobile, n'est qu'une même chose en unité de nature ; comme aussi ce n'est qu'une même chose en unité de nature , de vouloir et d'entendre : mais il n'en est pas ainsi de la substance que nous considérons sous la forme d'un os , et de celle que nous considérons sous la forme de chair; ce qui fait que nous ne pouvons pas les prendre pour une même chose en unité de nature, mais seulement en unité de composition , en tant que c'est un même animal qui a de la chair et des os.

Maintenant la question est de savoir si nous concevons que la chose qui pense, et celle qui est étendue, soient une même chose en unité de nature ; en sorte que nous trouvions qu'entre la pensée et l'étendue il y ait une connexion et affinité pareille à celle que nous remarquons entre le mouvement et la figure, l'action de l'entendement et celle de la volonté ; ou plutôt si elles ne sont pas appelées une en unité de composition, en tant

qu'elles se rencontrent toutes deux dans un même animal homme, comme des os et de la chair dans un même animal ; et pour moi c'est là mon sentiment : car la distinction ou diversité que je remarque entre la nature d'une chose étendue et celle d'une chose qui pense, ne me paraît pas moindre que celle qui est entre des os et de la chair.

Mais parce qu'en cet endroit on se sert d'autorités pour me combattre, je me trouve obligé, pour empêcher qu'elles ne portent aucun préjudice à la vérité, de répondre à ce qu'on m'objecte (que personne n'a encore pu comprendre ma démonstration) , que, quoiqu'il y en ait fort peu qui l'aient soigneusement examinée , il s'en trouve néanmoins quelques-uns qui sont persuadés qu'ils l'entendent, et qui s'en tiennent entièrement convaincus. Et comme on doit ajouter plus de foi à un seul témoin qui, après avoir voyagé en Amérique, nous dit qu'il a vu des Antipodes, qu'à mille autres qui ont nié ci-devant qu'il y en eût, sans en avoir d'autre raison, sinon qu'ils ne le savaient pas ; de même ceux qui pèsent comme il faut la valeur des raisons, doivent faire plus d'état de l'autorité d'un seul homme qui dit entendre fort bien une démonstration, que de celle de mille autres qui disent sans raison qu'elle n'a pu encore être comprise de personne : car, quoiqu'ils ne l'entendent point, cela ne fait pas que d'autres ne la puissent entendre ; et parce qu'en inférant l'un de l'autre , ils font voir ' qu'ils ne sont pas exacts dans leurs raisonnements , il semble que leur autorité ne doive pas être beaucoup considérée.

Enfin, à la question qu'on me propose en cet endroit, savoir si j'ai tellement coupé et divisé par le moyen de mon analyse tous les mouvements de ma m^atière subtile, que non seulement je sois assuré, m^ais mêm^e que je puisse faire connaître à des personnes très attentives, et qui pensent être assez clairvoyantes, qu'il y a de la répugnance que nos pensées soient répandues dans des mouvements corporels, c'est à-dire, que nos pensées ne soient autre chose que des mouvements corporels ; je réponds que pour mon particulier j'en suis très certain, mais que je ne me promets pas pour cela de le pouvoir persuader aux autres , quelque attention qu'ils y apportent, et quelque capacité qu'ils pensent avoir, au moins tandis qu'ils n'appliqueront leur esprit qu'aux choses qui sont seulement imaginables, et non point à celles qui sont purement intelligibles; comme il est aisé de voir que font ceux qui se sont imaginé que la distinction ou la dilTérence qui est entre la pensée et le mouvement, se doit connaître par la dissection de quelque matière subtile : car cette différence ne peut être connue que de ce que l'idée d'une chose qui pense , et celle d'une chose étendue ou mobile, sont entièrement diverses, et mutuellement indépendantes l'une de l'autre ; et qu'il répugne que des choses que nous concevons clairement et distinctement être diverses et indépendantes, ne puissent pas être séparées, au moins par la toute-puissance de Dieu : de sorte que, tout autant de fois que nous les rencontrons ensemble dans un même sujet, comme la pensée et le mouvement corporel dans un même

homme, nous ne devons pas pour cela estimer qu'elles soient une même chose en unité de nature, mais seulement en unité de composition.

On m'objecte encore que quelques Pères de l'Église ont cru avec les platoniciens que les anges étaient corporels ; d'où vient que le concile de Latran a défini qu'on pouvait les peindre ; et qu'ils ont eu la même pensée de l'âme raisonnable, que quelques-uns d'entre eux ont soutenu venir de père à fils; et néanmoins ils ont tous dit que les anges et les âmes pensaient... Les singes, les chiens et les autres animaux n'ont -ils pas aussi des pensées?

Je réponds que ce qu'on rapporte des platoniciens et de leurs sectateurs est aujourd'hui tellement rejeté par toute l'Église catholique, et communément par tous les philosophes, qu'on ne doit plus s'y arrêter. Il est bien vrai que le concile de Latran a défini qu'on pouvait peindre les anges, mais il n'a pas conclu pour cela qu'ils fussent corporels. Et quand en effet on les croirait être tels, on n'aurait pas raison pour cela de penser que leurs esprits fussent plus inséparables de leurs corps que ceux des hommes ; et quand on voudrait aussi feindre que l'âme humaine viendrait de père à fils, on ne pourrait pas pour cela conclure qu'elle fût corporelle ; mais seulement que comme nos corps prennent leur naissance de ceux de nos parents, de même nos âmes procéderaient de leurs âmes. Pour ce qui est des chiens et des singes, quand je leur attribuerais la pensée, il ne s'ensuivrait pas de là que l'âme humaine n'est point distincte du corps,

mais plutôt que, dans les autres animaux, les esprits et les corps sont aussi distingués; ce que les mêmes platoniciens, dont on nous vantait, il n'y a qu'un moment, l'autorité, ont cru avec Pythagore, ainsi que leur métempsycose le fait assez connaître.

{Méditalions, Hep. aux sixièmes object.)

RÉPONSE DE DESCARTES AUX OBJECTIONS DE GASSENDI CONTRE LA SIMPLICITÉ DE l'AME ^

M. Gassendi me demande de quel corps j'entends parler quand je prouve qu'il y a une distinction entre l'àme de l'homme et son corps : si c'est du corps grossier composé de membres, ou du corps plus subtil et plus délié répandu dans le corps épais et massif, ou résidant seulement dans quelquesunes de ses parties, qui est peut-être moi-même.

A quoi je réponds que mon dessein a été d'ex-

1 Pierre Gassendi, né près de Digne (Basses- Alpes) en 1592, obtint à seize ans, et au concours, la chaire de rhétorique de celle ville. Professeur de philosophie et de théologie à Tuniversilé d'Aix, il revint bientôt dans sa ville natale, écrivit contre la philosophie d'Arislote, et se livra avec ardeur à Tétudc de Panatomie, de l'aslronomie et ménne de l'astrologie. De hautes protections lui firent obtenir à Paris une chaire de mathématiques au collège de France. Cet homme, instruit, mais syslémalique, ailaqua les Méditalions de Dcscarles, et s'attacha à la philosophie d'Épicure et de Démocrite. 11 mourut à Paris le 25 octobre 1636.

dure de mon essence toute espèce de corps, quelque petit et subtil qu'il puisse être , et que mes preuves se rapportent au corps subtil et imperceptible , aussi bien qu'à celui qui est plus grossier et palpable.

Il demande comment j'estime que l'idée du corps, qui est étendu, peut être reçue en moi, c'est-àdire dans une substance qui n'est point étendue. Car, ou cette idée, dit-il, procède du corps, et pour lors il est certain qu'elle est corporelle, et qu'elle a ses parties les unes hors des autres, et par conséquent qu'elle est étendue , ou bien elle vient d'ailleurs, et se fait sentir par une autre voie; cependant, parce qu'il est toujours nécessaire qu'elle représente le corps qui est étendu, il faut aussi qu'elle ait des parties, et ainsi qu'elle soit étendue : autrement, si elle n'a point de parties, comment en pourra-t-elle représenter? si elle n'a point d'étendue, comment pourra-t-elle représenter une chose qui en a? si elle est sans figure, comment fera-t elle sentir une chose figurée? si elle n'a point de situation, comment nous fera- t-elle concevoir une chose qui a des parties les unes hautes, les autres basses, les unes à droite, les autres à gauche, les unes devant, les autres derrière, les unes courbées, les autres droites? si eUe est sans variété, comment représentera-t-elle la variété des couleurs, etc.? Donc l'idée du corps n'est pas tout à fait sans étendue : mais si elle en a, et que vous n'en ayez point, comment est-ce que vous la pourrez recevoir? comment pourrez-vous vous l'ajuster et l'appliquer? comment vous en servirez- vous? et

comment enfm la sentirez-vous peu à peu s'effacer et s'évanouir?

Je réponds que la conception ou intellection des choses, soit corporelles, soit spirituelles, se fait sans aucune image ou espèce corporelle; que quand j'ai prouvé que l'esprit n'était pas étendu, je n'ai point prétendu expliquer par là quel il était, et faire connaître sa nature...; que, quoique l'esprit soit uni à tout le corps, il ne sentait pas qu'il soit étendu par tout le corps, parce que le propre de l'esprit n'est pas d'être étendu, mais de penser; enfin, qu'il n'est pas nécessaire que l'esprit soit de l'ordre et de la nature du corps, pour avoir la force ou la vertu de mouvoir le corps.

\ Vous me faites plusieurs observations sur l'union

de l'âme avec le corps, qui tendent à prouver qu'elle est étendue : ce sont des doutes qui vous paraissent suivre de mes conclusions, mais qui, dans le vrai, ne nous viennent dans l'esprit que parce que vous voulez soumettre à l'examen de l'imagination, des choses qui, de leur nature, ne sont point sujettes à sa juridiction. Ainsi, quand vous voulez comparer ici le mélange qui se fait du corps et de l'esprit, avec celui de deux corps mêlés ensemble, il me suffit de répondre qu'on ne doit faire entre ces choses aucune comparaison, parce qu'elles sont de deux genres totalement différents ; et qu'il ne faut pas s'imaginer que l'esprit ait des parties, quoiqu'il conçoive des parties dans le corps : car qui vous a appris que tout ce que l'esprit conçoit, doive être réellement en lui? Certainement, si cela était, lorsqu'il conçoit la grandeur de l'univers, il aurait

aussi en lui cette grandeur; et ainsi il-ne serait pas seulement étendu, mais il serait même plus grand que tout le monde...

Dans les instances que vous avez faites contre mes réponses, vous m'objectez surtout que, quoique je ne trouve pas d'étendue dans ma pensée, il ne s'ensuit pas qu'elle ne soit point étendue, parce que ma pensée n'est pas la règle de la vérité des choses; qu'il se peut faire que la distinction que je trouve par ma pensée ^ entre la pensée et le corps, soit fausse. Mais il faut particulièrement ici remarquer l'équivoque qui est en ces mots, ma pensée n'est jDas la règle de la vérité des choses : car si vous voulez dire que ma pensée ne doit pas être la règle des autres, pour les obliger à croire une chose à cause que je la pense vraie, j'en suis entièrement d'accord. Loin d'avoir jamais voulu obliger personne à suivre mon autorité, au contraire, j'ai averti en divers lieux qu'on ne se devait laisser persuader que par la seule évidence des raisons. De plus, si on prend indifféremment le mot de pensée pour toute sorte d'opération de l'àme, il est certain qu'on peut avoir plusieurs pensées , dont on ne doit rien inférer touchant la vérité des choses qui sont hors de nous ; mais aussi cela ne vient point à propos en cet endroit, où il n'est question que des pensées qui sont des perceptions claires et distinctes, et des jugements que chacun doit faire à part soi, en suite de ces perceptions. C'est pourquoi je dis que la pensée d'un chacun, c'est-à-dire la perception ou connaissance qu'il a d'une chose, doit être pour lui la règle de la vérité de cette chose ; c'est-

à-dire que tous les jugements qu'il en a fait , doivent être conformes à cette perception, pour être bons ; même touchant les vérités de la foi, nous devons apercevoir quelque raison qui nous persuade qu'elles ont été révélées de Dieu, avant que de nous déterminer à les croire ; et quoique les ignorants fassent bien de suivre le jugement des plus capables touchant les choses difficiles à connaître, il faut néanmoins que ce soit leur perception qui leur enseigne qu'ils sont ignorants, et que ceux dont ils veulent suivre les jugements ne le sont peut-être pas autant ; autrement, ils feraient mal de les suivre, et ils agiraient plutôt en automates, ou en bêtes, qu'en hommes.

J'oubliais de remarquer que vous avancez hardiment, et sans aucune preuve, que l'esprit croît et s'affaiblit avec le corps : mais de ce que l'esprit n'agit pas si parfaitement dans le corps d'un enfant que dans celui d'un homme parfait, et de ce que souvent ses actions peuvent être empêchées par le vin et par d'autres choses corporelles , il s'ensuit seulement que, tandis qu'il est uni au corps, il s'en sert comme d'un instrument pour faire ces sortes d'opérations qui l'occupent ordinairement, mais non pas que le corps le rende plus ou moins parfait qu'il est en soi : et la conséquence que vous tirez de là n'est pas meilleure que si, de ce qu'un artisan ne travaille pas bien toutes les fois qu'il se sert d'un mauvais outil, vous infériez qu'il emprunte son adresse , et la science de son art, de la bonté de son instrument...

Quelle que soit l'union de l'esprit et du corps,

j'ai souvent fait voir, dans mes Méditations, que l'esprit peut agir indépendamment du cerveau ; car il est certain qu'il est de nul usage lorsqu'il s'agit de former des actes d'une pure intellection, mais seulement quand il est question de sentir ou d'imaginer quelque chose; et quoique, lorsque le sentiment ou l'imagination est fortement agitée (comme il arrive quand le cerveau est troublé), l'esprit ne puisse pas facilement s'appliquer à concevoir d'autres choses, nous expérimentons néanmoins que, lorsque notre imagination n'est pas si fortement émue, nous ne laissons pas souvent de concevoir quelque chose d'entièrement différent de ce que nous imaginons ; comme lorsque , au milieu de nos songes, nous apercevons que nous rêvons : car alors nos rêves sont bien un effet de notre imadnation , mais il n'appartient qu'à l'entendement seul de nous faire apercevoir de nos rêveries K

{Méditations , Rép. aux cinquièmes object.)

I Descartes termine ainsi sa réponse aux objections de Gassendi, qui, dans l'ordre suivi dans les Méditations , sont les cinquièmes : Jusqu'ici Vesprit s'est entretenu avec la chair, etc. Pour entendre cette phrase, il faut savoir que Gassendi, dans le cours de ses objections, adressant la parole à Descartes, l'appelle souvent o esprit. Descartes, qui ne trouvait pas apparemment la plaisanterie fort bonne, lui répond : d chair.

II paraît, par la Lettre lv du second tome, que Gassendi avait été un peu afTecté de la réponse de Descaries. « Il me semble, dit Descartes au P. Mersenne, que M. Gassendi serait fort injuste s'il s'offensait de la réponse que je lui ai faite; car j'ai eu soin de ne lui rendre que la pareille, tant à ses compliments qu'à ses attaques, nonobstant que j'ai toujours ouï dire que le premier coup en vaut deux; en sorte que, bien que je lui eusse rendu le double, je ne l'aurais pas justement payé. Mais peut-être il est touché de mes réponses, parce qu'il y reconnaît la vérité; et moi je ne l'ai point été de ses objections par une raison toute contraire. »

Dans le vrai, quoique Descartes et Gassendi débutent dans leurs

MÉTHODE qu'a SUIVIE DESCARTES POUR PROUVER l'immortalité DE l'Aî^IE

Pour prouver l'immortalité de l'âme , j'ai cru devoir suivre un ordre semblable à celui dont se servent les géomètres, qui est d'avancer premièrement

écrits avec beaucoup crhonnêteté et les terminent de même, on y aperçoit cependant un fond d'aigreur réciproque. Et il est encore très vrai que Gassendi paraît combattre les arguments de Descartes avec une sorte d'animosité; qu'il emploie, à faire valoir les objections des athées et des matérialistes, toute la sublililé et toute la force de son esprit, et que jamais la cause de ceux-ci n'a été plus vigoureusement défendue.

M, Arnauld, qui avait, immédiatement avant Gassendi, proposé ses objections à Descartes, s'en était bien aperçu, et en était mécontent, jusqu'au point de suspecter la religion de ce philosophe. Il s'en explique plus d'une fois dans ses écrits, et particulièrement dans sa lettre à M. du Vaucel : « Ce que je vous ai marqué de la doctrine de M. Descartes me paraît fort solide. Ceux qui ont contesté ce qu'il a dit de la distinction de l'âme et du corps étaient entêtés de la philosophie d'Épicure, et n'avaient guère de religion. Je sais bien ce que je vous dis. »

Il existe une Vie de Gassendi, imprimée à Paris en 1731, et dont il paraît, par le privilège, que l'auteur est un M. de la Warde. Le P. Bougerai y a joint une espèce d'approbation, dans Inquelle il cherche à justifier Gassendi de l'imputation qui lui est laite par M. Arnauld, et il remarque avec sagesse que dans sa philosophie, ouvrage postérieur aux Instances, Gassendi a prouvé, de la manière la plus claire et la plus précise, l'immortalité de l'àme.

Dans une lettre critique et historique, adressée à l'auteur de la Vie de Gassendi, on assure que Gassendi ne fnisait aucun cas de ses Instances; qu'il a avoué plusieurs fois à François Henri que cette production était de tous ses écrits le plus faible et le plus médiocre. « Eu effet, dit -il, s'il eCtt été moins doux et moins corn-

toutes les choses dont dépend la proposition qu'on cherche , avant d'en rien conclure.

Or la première et principale chose qui est requise pour bien connaître l'immortalité de Tâme est de former une conception de l'àme claire et nette, et entièrement distincte de toutes les conceptions que l'on peut avoir du corps ; c'est ce qui a été fait dans ma seconde Méditation. Il est nécessaire, outre cela, de savoir que toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies de la façon que nous les concevons : ce qui n'a pu être prouvé avant la quatrième Méditation. De plus, il faut avoir une conception distincte de la nature corporelle, et cette conception se forme, partie dans la seconde , et partie dans la cinquième et sixième Méditations. Enfui on doit conclure de tout cela que les choses que l'on conçoit clairement et distinctement être des substances diverses, ainsi que l'on conçoit l'esprit et le corps, sont en effet des substances réellement distinctes les unes des autres; et c'est ce que l'on conclut dans la sixième Méditation. Ce qui se confirme en ce que nous ne concevons aucun corps que comme divisible ; au lieu que l'esprit ou Fâuie de l'homme ne peut se concevoir que comme indivisible. En effet, nous ne saurions concevoir la moitié d'aucune àme comme nous pouvons concevoir la moitié du plus petit de

plaisant, elle n'aurait jamais vu le jour. Mais ses amis le contraignirent à renvoyer à Descaries, et le violentèrent encore plus pour la faire imprimer. »

Nous ignorons quel est ce M. François Henri dont parle l'auteur de la lettre. Il paraît avoir écrit en latin des Mémoires sur Gassendi, que cite l'auteur de celte lettre. [Note de M. Émenj.)

tous les corps : par là, on reconnaît que leurs natures ne sont pas seulement diverses, mais qu'elles sont même, en quelque façon, contraires. Or cela suffit pour montrer assez clairement que de la corruption du corps ne s'ensuit pas la mort de l'âme, et ainsi pour donner aux hommes l'espérance d'une seconde vie après la mort.

2^ On ne conteste point que généralement toutes les substances, c'est-à-dire toutes les choses qui ne peuvent exister sans être créées de Dieu, sont de leur nature incorruptibles, et ne peuvent jamais cesser d'être, si Dieu lui-même, en leur refusant son concours, ne les réduit au néant, et que le corps, pris en général, est une substance, et par conséquent ne périt point : mais le corps humain, en tant qu'il diffère des autres corps , n'est composé que d'une certaine configuration de membres, et d'autres semblables accidents, tandis que l'âme humaine n'est point ainsi composée d'accidents, mais est une pure substance ; car, quoique tous ses accidents se changent, quoique, par exemple, elle conçoive de certaines choses, qu'elle en veuille d'autres, et qu'elle en sente d'autres, etc., l'âme pourtant ne devient point autre ; au lieu que le corps humain devient une autre chose de cela seul que la figure de quelques-unes de ses parties se trouve changée ; d'où il s'ensuit que le corps humain peut bien facilement périr, mais que l'esprit ou l'âme de l'homme (ce que je ne distingue point) est immortel de sa nature.

[Abrégé des Méditations.)

TX

LA CROYANCE DE l'iMMORTALITÉ DE l'amE NE PEUT PAS AUTORISER LE SUICIDE

La connaissance de l'immortalité de l'âme et de la félicité dont elle sera capable après cette vie , pourrait donner sujet d'en sortir à ceux qui s'y ennuient, s'ils étaient assurés qu'ils jouiraient ensuite de cette félicité : mais aucune raison ne les en assure; et il n'y a que la fausse philosophie d'Hégésias, dont le livre fut défendu par Ptolémée parce que plusieurs s'étaient tués après l'avoir lu, qui tâche de persuader que cette vie est mauvaise. La vraie enseigne, tout au contraire, que, même parmi les plus tristes accidents et les plus pressantes douleurs, on y peut toujours être content, pourvu qu'on sache user de sa raison.

(Tom. l", Lettre viii.)

Page 1