ÉCLAIRCISSEMENT SUR LA BALANCE DES BIEN ET DES MAUX DANS CETTE VIE
Je pense qu'il y a plus de biens que de maux dans cette vie : mais, pour concilier ce sentiment avec ce qu'on objecte touchant les incommodités de la vie, je distingue deux sortes de biens. Quand on considère l'idée du bien pour servir de règle à nos actions , on le prend pour toute la perfection qui peut être en la chose qu'on nomme bonne, et on le compare à la ligne droite, qui est unique entre une infinité de courbes auxquelles on compare les maux. C'est en ce sens que les philosophes ont coutume de dire que bonwn est ex intégra causa, malum ex quovis defeciu. Mais quand on considère les biens et les maux qui peuvent être en une même chose, pour savoir l'estime qu'on doit en faire, comme j'ai fait lorsque j'ai parlé de l'estime que nous devions faire de cette vie, on prend le bien pour tout ce qui s'y trouve dont on peut tirer quelque commodité, et on ne nomme mal que ce dont on peut recevoir de l'incommodité : car, pour les autres défauts qui peuvent s'y rencontrer, on n'en tient point compte. Ainsi, lorsqu'on olTre un emploi à quelqu'un, il considère d'un côté l'honneur et le profit qu'il en
peut attendre , comme des biens ; et de l'autre la peine, le péril, la perte du temps, et telles autres choses , comme des maux ; et comparant ces maux avec ces biens, selon qu'il trouve ceux-ci plus ou moins grands que ceux-là, il l'accepte ou le refuse. Or ce qui me fait dire , en ce dernier sens , qu'il y a toujours plus de biens que de maux en cette vie, c'est le peu d'état que je crois que nous devons faire de toutes les choses qui sont hors de nous, et qui ne dépendent point de notre libre arbitre, en comparaison de celles qui en dépendent, que nous pouvons toujours rendre bonnes lorsque nous en savons bien user ; et nous pouvons empêcher, par leur moyen, que tous les maux qui viennent d'ailleurs, quelque grands qu'ils puissent être, n'entrent pas plus avant en notre âme , que n'y entre la tristesse qu'y excitent les comédiens quand ils représentent devant nous quelques actions fort lamentables ; mais j'avoue qu'il faut être fort philosophe pour arriver jusqu'à ce point. Et cependant je crois aussi que ceux mêmes qui se laissent le plus emporter à leurs passions, jugent toujours, en leur intérieur, qu'il y a plus de biens que de maux en cette vie, quoiqu'ils ne s'en aperçoivent pas euxmêmes. Il est vrai qu'ils appellent quelquefois la mort à leur secours, quand ils sentent de grandes douleurs ; mais c'est seulement afin qu'elle leur aide à porter leur fardeau , ainsi qu'il est dit dans la fable, et ils ne veulent point pour cela perdre la vie ; ou bien, s'il y en a quelques-uns qui veuillent la perdre, et qui se tuent eux-mêmes, c'est par une erreur de leur entendement, et non point par un
jugement bien raisonné, ni pax une opinion que la nature ait imprimée en eux, comme est celle qui fait qu'on préfère les biens de cette vie à ses maux.
(Tome l", Lettre x.)
DESCARTES CROYAIT QUE LA JOIE INTERIEURE A QUELQUE FORCE SECRÈTE POUR SE RENDRE LA FORTUNE PLUS FAVORABLE.
Je ne voudrais pas écrire ceci à des personnes qui auraient l'esprit faible, de peur de les induire à quelque superstition ; mais à l'égard de Votre Altesse (il parle à la princesse palatine), j'ai seulement peur qu'elle se moque de ma crédulité. J'ai une infinité d'expériences, et, de plus, l'autorité de Socrate, pour confirmer mon opinion. Les expériences sont, que j'ai souvent remarqué que les choses quej'aifaites avec un cœur gai, et sans aucune répugnance intérieure, ont coutume de me réussir heureusement; jusque-là même que dans les jeux de hasard, où la fortune seule règne, je l'ai toujours éprouvée plus favorable lorsque j'avais d'ailleurs des sujets de joie, que lorsque j'en avais de tristesse. Et ce qu'on nomme communément le génie de Socrate n'a sans doute été autre chose, sinon qu'il avait coutume de suivre ses inclinations intérieures,
et qu'il pensait que l'événement de ce qu'il entreprenait serait heureux lorsqu'il avait quelque secret sentiment de gaieté, et, au contraire, qu'il serait malheureux lorsqu'il était triste. Il est vrai pourtant que ce serait être superstitieux de croire autant à cela qu'on dit qu'il le faisait ; car Platon rapporte de lui , que même il demeurait dans le logis toutes les fois que son génie ne lui conseillait point d'en sortir. Mais à l'égard des actions importantes de la vie, lorsqu'elles se rencontrent si douteuses que la prudence ne peut enseigner ce qu'on doit faire , il me semble qu'on a grande raison de suivre le conseil de son génie, et qu'il est utile d'avoir une forte persuasion que les choses que nous entreprenons sans répugnance, et avec la liberté qui accompagne d'ordinaire la joie , ne manqueront pas de nous bien réussir.
(Tome I", Lettre xv.)