SUR LES CAUSES DE NOTRE CONTENTEMENT
Si on veut savoir exactement combien chaque chose peut contribuer à notre contentement , il faut considérer quelles sont les causes qui le produisent; et c'est aussi l'une des principales connaissances qui peuvent servir à faciliter l'usage de la vertu. Car toutes les actions de notre âme qui nous acquièrent quelque perfection sont vertueuses, et tout notre contentement ne consiste que dans le témoignage intérieur que nous avons d'avoir quelque perfection. Ainsi, nous ne saurons jamais pratiquer aucune vertu, c'est-à-dire faire ce que notre raison nous persuade que nous devons faire, que nous n'en recevions de la satisfaction et du plaisir. Mais il y a deux sortes de plaisirs, les uns qui appartiennent à l'esprit seul, et les autres qui appartiennent à l'homme, c'est-à-dire à l'esprit en tant qu'il est uni au corps, et ces derniers, se présentant confusément à l'imagination, paraissent souvent beaucoup plus grands qu'ils ne sont, principalement avant qu'on les possède ; ce qui est la source de tous les maux et de toutes les erreurs de la vie : car, selon la règle de la raison , chaque plaisir devrait se mesurer par la grandeur de la perfection qui le produit, et c'est ainsi que nous mesurons ceux dont
les causes nous sont clairement connues ; mais souvent la passion nous fait croire certaines choses beaucoup meilleures et plus désirables qu'elles ne sont; puis, quand nous avons pris bien de la peine à les acquérir, et perdu cependant l'occasion de posséder d'autres biens plus véritables, la jouissance nous en fait connaître les défauts, et de là viennent les dégoûts, les regrets et les repentirs. C'est pourquoi le véritable office de la raison est d'examiner la juste valeur de tous les biens dont l'acquisition semble dépendre en quelque façon de notre conduite, afm que nous ne manquions jamais d'employer tous nos soins à tâcher de nous procurer ceux qui sont en effet les plus désirables : en quoi, si la fortune s'oppose à nos desseins, et les empêche de réussir, nous aurons au moins la satisfaction de n'avoir rien perdu par notre faute, et nous ne laisserons pas de jouir de toute la béatitude naturelle dont l'acquisition aura été en notre pouvoir. Ainsi, par exemple, la colère peut quelquefois exciter en nous des désirs de vengeance si violents, qu'elle nous fera imaginer plus de plaisir à punir notre ennemi qu'à conserver notre honneur ou notre vie, et nous fera exposer imprudemment l'un et l'autre pour ce sujet : au lieu que, si la raison examine quel est le bien ou la perfection sur laquelle est fondé ce plaisir qu'on tire de la vengeance, elle n'en trouvera aucune autre (au moins quand cette vengeance ne sert point pour empêcher qu'on ne nous offense encore), sinon que cela nous fait imaginer que nous avons quelque sorte de supériorité et quelque avantage au-dessus de celui dont
nous nous vengeons : ce qui n'est souvent qu'une vaine imagination , qui ne mérite point d'être estimée, en comparaison de l'honneur ou de la vie, ni même en comparaison de la satisfaction qu'on aurait de se voir maître de sa colère en s'abstenant. de se venger.
La même chose arrive dans toutes les autres passions : il n'y en a eifectivement aucune qui ne nous représente le bien auquel elle tend, avec plus d'éclat qu'elle n'en mérite, et qui ne nous fasse imaginer des plaisirs beaucoup plus grands avant que nous les possédions que nous ne les trouvons ensuite quand nous les avons goûtés. Ce qui fait qu'on blâme communément la volupté, parce qu'on ne se sert de ce mot que pour signifier de faux plaisirs, qui nous trompent souvent par leur apparence, et qui nous en font cependant néghger d'autres beaucoup plus solides, mais dont l'attente ne touche pas tant, tels que sont ordinairement ceux de l'esprit seul : je dis ordinairement; car tous ceux de l'esprit ne sont pas louables, parce qu'ils peuvent être fondés sur quelque fausse opinion ; tel est le plaisir qu'on prend à médire, plaisir qui n'est fondé que sur ce qu'on pense devoir être d'autant plus estimé que les autres le seront moins; ils peuvent aussi nous tromper par leur apparence, lorsque quelque forte passion les accompagne, comme on le voit dans celui que donne l'ambition.
Mais la principale diiTérence qui est entre les plaisirs du corps et ceux de l'esprit consiste en ce que le corps étant sujet à un changement perpétuel, et même sa conservation et son bien-être dépen-
dant de ce changement, tous les plaisirs qui le regardent ne durent guère ; car ils ne procèdent que de l'acquisition de quelque chose qui est utile au corps au moment où on la reçoit, et aussitôt que cette chose cesse de lui être utile, les plaisirs cessent aussi; au lieu que ceux de l'âme peuvent être immortels comme elle, pourvu qu'ils aient un fondement si solide, que ni la connaissance de la vérité ni aucune fausse persuasion ne les détruisent.
Au reste , le véritable usage de notre raison , pour la conduite de la vie, ne consiste qu'à examiner et considérer sans passion la valeur de toutes les perfections, tant du corps que de l'esprit, qui peuvent être acquises par notre industrie, afm qu'étant ordinairement obligés de nous priver de quelques-unes pour avoir les autres, nous choisissions toujours les meilleures; et parce que celles du corps sont les moindres, on peut dire généralement que sans elles il est possible de se rendre heureux. Cependant je ne suis point d'opinion qu'on les doive entièrement mépriser, ni même qu'on doive s'exempter d'avoir des passions : il suffit qu'on les rende sujettes à la raison; et lorsqu'on les a ainsi apprivoisées , elles sont quelquefois d'autant plus utiles qu'elles penchent plus vers l'excès.
Quand je dis qu'il y a des passions qui sont d'autant plus utiles qu'elles penchent plus vers l'excès, j'ai seulement voulu parler de celles qui sont toutes bonnes, ce que j'ai témoigné en ajoutant qu'elles doivent être sujettes à la raison : car il y a deux; sortes d'excès , l'un qui , changeant la nature de la chose, et de bonne la rendant mauvaise , empêche
qu'elle ne demeure soumise à la raison ; l'autre qui en augmente seulement la mesure, et ne fait que de bonne la rendre meilleure. Ainsi, la hardiesse n'a pour excès la témérité , que lorsqu'elle va au delà des limites de la raison ; mais pendant qu'elle ne les passe point, elle peut encore avoir un autre excès, qui consiste à n'être accompagnée d'aucune irrésolution ni d'aucune crainte.
(Tome I«', Lettres vi et ix.)
VÉRITÉS DONT LA CONNAISSANCE EST PLUS NÉCESSAIRE POUR NOTRE CONDUITE ET NOTRE BONHEUR
Il ne peut, ce me semble, y avoir que deux choses qui soient requises pour être toujours disposé à bien juger : l'une est la connaissance de la vérité, et l'autre l'habitude qui fait qu'on s'en souvient, et qu'on acquiesce à cette connaissance toutes les fois que l'occasion le requiert. Mais, parce qu'il n*y a que Dieu seul qui sache parfaitement toutes choses, il est nécessaire que nous nous contentions de savoir celles qui sont le plus à notre usage ; entre lesquelles la première et la principale est, qu'il y a un Dieu, de qui toutes choses dépendent, dont les perfections sont infinies, dont le pouvoir est immense, dont les décrets sont infaillibles : car cela
nous apprend à recevoir en bonne part tout ce qui nous arrive, comme nous étant expressément envoyé de Dieu ; et parce que le véritable objet de l'amour est la perfection, lorsque nous élevons notre esprit à considérer Dieu tel qu'il est, nous nous trouvons naturellement si portés à l'aimer, que nous tirons même de la joie de nos afflictions, en pensant que, lorsque nous les recevons, sa volonté s'exécute.
La seconde chose qu'il faut connaître est la nature de notre âme , en tant qu'elle subsiste sans le corps, et qu'elle est beaucoup plus noble que lui, capable même de jouir d'une infinité de contentements qui ne se trouvent point en cette vie; car cela nous empêche de craindre la mort, et détache tellement notre affection des choses du monde, que nous ne regardons qu'avec mépris tout ce qui est au pouvoir de la fortune.
Il peut être aussi fort utile, pour cet objet, de juger dignement des œuvres de Dieu, et d'avoir cette vaste idée de l'étendue de l'univers, que j'ai tâché de faire concevoir au troisième livre de mes Principes. Car si on s'imagine qu'au delà des cieux il n'y a rien que des espaces imaginaires, et que tous les cieux ne sont faits que pour le service de la terre , ni la terre que pour l'homme , il arrive de là qu'on est porté à penser que cette terre est notre principale demeure, et cette vie notre meilleure condition; et qu'au lieu de connaître les perfections qui sont véritablement en nous, on attribue aux autres créatures des imperfections qu'elles n'ont pas , pour s'élever au-dessus d'elles; et de là, entrant dans
une présomption ridicule, on veut être du conseil de Dieu, et prendre avec lui la charge de conduire le monde; d'où résulte une infinité de vaines inquiétudes et de troubles inutiles.
Après qu'on a ainsi reconnu la bonté de Dieu , l'immortalité de nos ànies et la grandeur de l'univers, il y a encore une vérité dont la connaissance me semble fort utile : c'est que , quoique chacun de nous soit une personne séparée des autres, et dont, par conséquent, les intérêts sont, en quelque façon, distincts de ceux du reste du monde, cependant on doit penser qu'on ne saurait subsister seul, et qu'on est en elïet l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet Etat, de cette société, de cette famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance; et il faut toujours préférer les intérêts du tout dont on est partie à ceux de sa personne en particulier ; cependant avec mesure et discrétion : car on aurait tort de s'exposer à un grand mal pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus lui seul que tout le reste de sa ville, il n'aurait pas raison de vouloir se perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soimême , on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes lorsqu'on croirait en retirer quelque petite commodité, et on n'aurait aucune vraie amitié, ni aucune fidéhté, ni généralement aucune vertu; au lieu qu'en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer
sa vie pour le service d'autrui lorsque roccasion s'en présente ; jusque-là qu'on voudrait aussi perdre son âme, s'il se pouvait, pour sauver les autres : en sorte que cette considération est la source et l'origine de toutes les plus héroïques actions que fassent les hommes; car pour ceux qui s'exposent à la mort par vanité, parce qu'ils espèrent en être loués, ou par stupidité, parce qu'ils n'appréhendent pas le danger, je crois qu'ils sont plus dignes de pitié que d'estime. Mais lorsque quelqu'un s'y expose parce qu'il croit que c'est son devoir, ou bien lorsqu'il souffre quelque mal, afin qu'il en revienne du bien aux autres, quoique peut-être il ne considère pas expressément qu'il agit sur le fondement qu'il doit plus au public, dont il est une partie, qu'à soi-même en son particulier, il le fait cependant en vertu de cette considération , qui est confusément en sa pensée; et cette considération, on est naturellement porté à l'avoir lorsqu'on connaît et qu'on aime Dieu comme il faut; car alors, s'abandonnant totalement à sa volonté , on se dépouille de ses propres intérêts, et on n'a point d'autre passion que de faire ce qu'on croit lui être agréable. Ensuite de quoi on a des satisfactions d'esprit et des contentements qui valent incomparablement mieux que toutes les petites joies passagères qui dépendent des sens.
Outre ces vérités, qui regardent en général toutes nos actions, il en faut aussi savoir beaucoup d'autres , qui se rapportent plus particulièrement à chacune ; et les principales me semblent être celles que j'ai remarquées plus haut, savoir, que toutes
nos passions nous représentent les biens à la recherche desquels elles nous incitent, beaucoup plus grands qu'ils ne sont véritablement, et que les plaisirs du corps ne sont jamais aussi durables que ceux de l'âme, ni si grands, quand on les possède, qu'ils paraissent quand on les espère : ce que nous devons soigneusement remarquer, afm que, lorsque nous sommes agités de quelque passion, nous suspendions notre jugement jusqu'à ce qu'elle soit apaisée, et que nous ne nous laissions pas aisément tromper par la fausse apparence des biens de ce monde.
A quoi je ne puis ajouter autre chose, sinon qu'il faut aussi examiner en particulier les mœurs des lieux où nous vivons, pour savoir jusques où elles doivent être suivies; et quoique nous ne puissions pas avoir des démonstrations certaines de tout, nous devons néanmoins prendre parti, et embrasser les opinions qui nous paraissent les plus vraisemblables touchant toutes les choses qui sont de pratique, afin que, lorsqu'il est question d'agir, nous ne soyons jamais irrésolus; car il n'y a que la seule irrésolution qui cause les regrets et les repentirs.
Au reste, j'ai dit ci-dessus qu'outre la connaissance de la vérité, l'habitude est aussi requise pour être toujours disposée à bien juger; car puisque nous ne pouvons êti^e continuellement attentifs à une même chose, quelque claires et évidentes qu'aient été les raisons qui nous ont persuadé cidevant une vérité, nous pouvons ensuite être détournés de la croire par de fausses apparences , à moins que, par une longue et fréquente méditation, nous l'ayons tellement imprimée en notre esprit ,
qu'elle soit tournée en habitude ; et dans ce sens on a raison, dans l'école, de dire que les vertus sont des habitudes : et en effet on ne pèche guère faute d'avoir en théorie la connaissance de ce qu'on doit faire, mais seuleaient faute de l'avoir en pratique, c'est à-dire , faute d'avoir une ferme habitude de le croire. Et parce que, pendant que j'examine ici ces vérités, j'en augmente aussi en moi l'habitude, j'ai une obligation particulière à la princesse (il écrit à la princesse palatine) qui permet que je l'en entretienne , et il n'y a rien en quoi j'estime mon loisir mieux employé.
(Tome 1", Lettre vu.)
LA BÉATITUDE NE DOIT PAS ÊTRE FGN'DEE SUR IsOTRE IGNORANCE
Je me suis quelquefois proposé un doute, savoir, s'il est mieux d'être gai et content, en imaginant les biens qu'on possède plus grands et plus estimables qu'ils ne le sont en effet, et en ignorant, ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus d'attention et de capacité pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et si on en devient plus triste.
Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je
ne douterais point qu'on ne dût tâcher de se rendre joyeux à quelque prix que ce pût être, et j'approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou qui les étourdissent avec du tabac. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste dans l'exercice de la vertu, ou (ce qui est le même) en la possession de toutes les perfections dont l'acquisition dépend de notre libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de cette acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est une plus grande perfection de connaître la vérité, quoique même elle soit à notre désavantage, que de l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux être moins gai, et avoir plus de connaissance. Aussi n'est-ce pas toujours lorsqu'on a le plus de gaieté qu'on a l'esprit plus satisfait : au contraire, les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses , et il n'y a que les médiocres et passagères qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n'approuve point qu'on tâche de se tromper en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient ne peut toucher, pour ainsi dire, que la superficie de l'âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure en s'apercevant qu'ils sont faux. Et quand il pourrait arriver qu'elle fût si continuellement occupée ailleurs que jamais elle ne s'en aperçût, on ne jouirait pas pour cela de la béatitude dont il est question, parce que cette béatitude doit dépendre de notre conduite, et que l'autre ne viendrait que de la fortune.^ Mais lorsqu'on peut avoir diverses considérations également vraies, dont les unes nous portent à être contents, et les autres, au contraire, nous en empêchent, il me
semble que la prudence veut que nous nous arrêtions principalement à celles qui nous donnent de la satisfaction ; et même , presque toutes les choses du monde étant telles, qu'on les peut regarder de quelque côté qui les fait paraître bonnes , et de quelque autre qui fait qu'on y remarque des défauts, je crois que, si l'on doit user de son adresse en quelque chose, c'est principalement à les savoir regarder du biais qui les fait paraître à notre avantage , pourvu que ce soit sans nous tromper... Ajoutons qu'on n'a point sujet de se repentir lorsqu'on a fait ce qu'on a jugé être le meilleur, dans le temps où on a dû se résoudre à l'exécution, ainsi que nous l'avons déjà observé, quoique, dans la suite, en y pensant avec plus de loisir, on juge s'être trompé. Mais on devrait plutôt se repentir si on avait fait quelque chose contre sa conscience quoiqu'on reconnût après, avoir mieux fait qu'on n'avait pensé; car nous n'avons à répondre que de nos pensées , et la nature de l'homme n'est pas de tout savoir, ni de juger toujours aussi bien sur-le-champ, que lorsqu'il a beaucoup de temps à délibérer.
(Tome I<=', Lettre viii.)
PRÉFÉRENCE DU BIEN PUBLIC AU BIEN PARTICULIER AVANTAGEUSE A CHAQUE PARTICULIER
Ceux qui rapportent tout à eux-mêmes ont -ils plus de raison que ceux qui se tourmentent trop pour les autres? Je ne le crois pas ; car si nous ne pensions qu'à nous seuls, nous ne pourrions jouir que des biens qui nous sont particuliers; au lieu que, si nous nous considérons comme parties de quelque autre corps, nous participons aussi aux biens qui lui sont communs, sans être privés pour cela d'aucun de ceux qui nous sont propres. Nous ne participons pas de la même manière aux maux : car, selon la philosophie, le mal n'est rien de réel, il est seulement une privation ; et lorsque nous nous attristons à cause de quelque mal qui arrive à nos amis , nous ne participons point pour cela au défaut dans lequel consiste ce mal ; quelque tristesse môme ou quelque peine que nous ayons en telle occasion, elle ne saurait être aussi grande qu'est la satisfaction intérieure qui accompagne toujours les bonnes actions, et principalement celles qui procèdent d'une pure alYection pour autrui, qu'on ne rapporte point à soi-même, c'est-à-dire de la vertu chrétienne qu'on nomme charité. Ainsi l'on peut,
même en pleurant et en prenant beaucoup de peine, avoir plus de plaisir que lorsqu'on rit et qu'on se repose ^ .
La raison qui me fait croire que ceux qui ne font rien que pour leur utilité particulière doivent, aussi bien que les autres, travailler pour autrui, et tacher de faire plaisir à un chacun , autant qu'il est en leur pouvoir, s'ils veulent user de prudence, est qu'on voit ordinairement arriver que ceux qui sont estimés officieux et prompts à faire plaisir, reçoivent aussi quantité de bons offices des autres, même de ceux qu'ils n'ont jamais obhgés, lesquels ils ne recevraient pas si on les croyait d'autre humeur; et que les peines qu'ils ont à faire plaisir ne sont point aussi grandes que les commodités que leur donne l'amitié de ceux qui les connaissent : car on n'attend de nous que les offices que nous pouvons rendre commodément, et nous n'en attendons pas davantage des autres ; mais il arrive souvent que ce
1 II est aisé de prouver que ce plaisir de Tâme dans lequel consiste la béatitude n'est pas inséparable de la gaieté et de l'aise du corps, lant par l'exemple des tragédies, qui nous plaisent d'autant plus qu'elles excitent en nous plus de tristesse, que par celui des exercices du corps, comme la chasse, le jeu de la paume, et autres semblables, qui ne laissent pas d'être agréables, encore qu'ils soient fort pénibles : on voit même que souvent c'est la fatigue et la peine qui en augmentent le plaisir; et la cause du contentement que l'âme reçoit en ces exercices consiste en ce qu'ils lui font remarquer la force, ou l'adresse, ou quelque autre perfection du corps auquel elle est jointe. Mais le contentement qu'elle a de pleurer en voyant représenter quelque action lamentable et funeste sur un théâtre vient principalement de ce qu'il lui semble qu'elle fait une action vertueuse ayant compassion des affligés; et généralement elle se plaît de sentir émouvoir en soi des passions, de quelque nature qu'elles soient, pourvu qu'elle en demeure maîtresse.
[Note de M. Émery.)
qui leur coûte peu, nous profite beaucoup, et même nous peut importer de la vie. Il est vrai qu'on perd quelquefois sa peine en faisant bien, et, au contraire, qu'on gagne à mal faire; mais cela ne peut changer la règle de la prudence, laquelle ne se rapporte qu'aux choses qui arrivent le plus souvent. Et pour moi, la maxime que j'ai le plus observée en toute la conduite de ma vie , a été de suivre seulement le grand chemin, et de croire que la principale finesse est de ne vouloir point du tout user de finesse. Les lois communes de la société , qui tendent toutes à se faire du bien les uns aux autres, ou du moins à ne se point faire de mal , sont , ce me semble, si bien établies, que quiconque les suit franchement, sans aucune dissimulation ni artifice, mène une vie beaucoup plus heureuse et plus assurée que ceux qui cherchent leur utilité par d'autres voies. A la vérité, ils réussissent quelquefois par l'ignorance des autres hommes et par la faveur de la fortune ; mais il arrive bien plus souvent qu'ils y manquent, et que, pensant s'établir, ils se ruinent!...
J'avoue qu'il est difficile de mesurer exactement jusqu'où la raison ordonne que nous nous intéressions pour le public; mais aussi n'est-ce pas une chose en quoi il soit nécessaire d'être fort exact ; il suffit de satisfaire à sa conscience, et on peut en cela donner beaucoup à son inclination : car Dieu a tellement établi l'ordre des choses, et uni les hommes ensemble d'une si étroite société, que, quoique chacun rapportât tout à soi-même, et n'eût aucune charité pour les autres, il ne laisserait pas de s'em-
ployer ordinairement pour eux en tout ce qui serait de son pouvoir, pourvu qu'il usât de prudence, principalement s'il vivait en un siècle où les mœurs ne fussent point corrompues. Et, outre cela, comme c'est une chose plus haute et plus glorieuse de faire du bien aux autres hommes que de s'en procurer à soi-même , aussi ce sont les plus grandes âmes qui y ont le plus d'inclination, et qui font le moins d'état des biens qu'elles possèdent ; il n'y a que les faibles et basses qui s'estiment plus qu'elles ne doivent, et sont comme les petits vaisseaux que trois gouttes d'eau peuvent remplir. Je sais que Votre Altesse (il écrit à la princesse palatine) n'est pas de ce nombre , et qu'au lieu qu'on ne peut inciter ces âmes basses à prendre de la peine pour autrui, qu'en leur faisant voir qu'elles en retireront quelque profit pour elles-mêmes, il faut, pour l'intérêt de Votre Altesse, lui représenter qu'elle ne pourrait être utile pendant longtemps à ceux qu'elle ailectionne, si elle se négligeait elle-même, et la prier d'avoir soin de sa santé.
(Tome I"', Lettres vm et x à /a princesse palatine^.)
1 Elisabeth, princesse palatine, fille aînée de Frédéric V, électeur palatin du Rhin, naquit en 1618. Elle se passionna pour la philosophie, et en particulier pour celle de Descartes, qui lui dédia son livre des Principes. Pour se livrer librement à l'élude des sciences, cette princesse refusa de se marier, et entretint des correspondances suivies avec les principaux philosophes de son temps, de quelque nation et de quelque religion qu'ils fussent. Sa riche abbaye d'Hervorden devint leur asile et leur école. Elisabeth mourut en 1680. Quoiqu'elle eût du penchant pour la religion catholique, elle professa toujours le calvinisme, dans lequel elle avait été élevée.