DE SA MORALE
Je crains que vous ne vous dégoûtiez bientôt de la lecture de mon livre des Principes (il écrit à M. Ghanut ' ) , parce qu'il ne conduit que de fort loin à la morale, que vous avez choisie pour votre principale étude. Ce n'est pas que je ne sois entièrement de votre avis quand vous jugez que le moyen le plus assuré pour savoir comment nous devons vivre, est de connaître auparavant quels nous sommes, quel est le monde dans lequel nous vivons , et qui est le créateur de ce monde , ou le maître de la maison
1 Ambassadeur de France en Suède et ami de Descarles. (Voyez, en tête de ce volume, la notice sur Descarles.)
SUR Lk MORALE 299
que nous habitons ; et je conviens qu'il y a un fort grand intervalle, entre la notion générale du ciel et de la terre, que j'ai tâché de donner en mes Principes, et la connaissance particulière de la nature de l'homme, de laquelle je n'ai point encore traité. Cependant, afin qu'il ne semble pas que je veuille vous détourner de votre dessein, je vous dirai en confidence que la notion telle quelle de la physique que j'ai tâché d'acquérir, m'a grandement servi pour établir des fondements certains en la morale; et que je me suis plus aisément satisfait en ce point, qu'en plusieurs autres touchant la médecine , auxquels j'ai néanmoins employé beaucoup plus de temps. De façon qu'au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ai trouvé un autre bien plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas craindre la mort ; sans cependant pour cela être chagrin, comme sont ordinairement ceux dont la sagesse est toute tirée des enseignements d'autrui, et appuyée sur des fondements qui ne dépendent que de la prudence et de l'autorité des hommes.
(Tome I", Lettre xxiii.)
RAISONS QUI ONT ENGAGE DESCARTES A NE POINT PUBLIER DE TRAITÉ SUR LA MORALE. SON SENTI- MENT SUR LES PASSIONS.
Les régents de collège sont si aigris contre moi à cause de mes principes de physique que si j'écrivais sur la morale, ils ne me laisseraient aucun repos. Car, puisque un père N. a cru avoir assez de sujet pour m' accuser d'êlre sceptique, de ce que j'ai réfuté les sceptiques, et qu'un ministre a entrepris de persuader que j'étais athée, sans en alléguer d'autre raison, sinon que j'ai taché de prouver l'existence de Dieu; que ne diraient-ils point, si j'entreprenais d'examiner quelle est la juste valeur de toutes les choses qu'on peut désirer ou craindre ; quel sera l'état de l'àme après la mort; jusques où nous devons aimer la vie ; et quels nous devons être pour n'avoir aucun sujet d'en craindre la perte ! J'aurais beau n'avoir que les opinions les plus conformes à la religion et les plus utiles au bien de l'État, ils ne laisseraient pas de vouloir faire croii^e que j'en ai de contraires à l'un et à l'autre. Je crois donc que le mieux que je puisse faire dans la suite est de m'abstenir de faire des livres, et, conformément à ma devise (Illi 7nors gravis incubât, qui, iiolus nimis omnibus, ignotus movitur sibi) , de
SUR LA iMORALE 301
n'étudier plus que pour m'instruire , et ne communiquer mes pensées que dans des conversations particulières. Je vous assure que je m'estimerais extrêmement heureux si ce pouvait être avec vous (il écrit à M. Chanut); mais je ne crois pas que j'aille jamais aux lieux où vous êtes, ni que vous vous retiriez en celui-ci; tout ce que je puis espérer est que peut-être, après quelques années, en repassant vers la France, vous me ferez la faveur de vous arrêter quelques jours dans mon ermitage, et que j'aurai alors le moyen de vous entretenir à cœur ouvert. On peut dire beaucoup de choses en peu de temps, et je trouve que la longue fréquentation n'est pas nécessaire pour lier d'étroites amitiés , lors qu'elles sont fondées sur la vertu. Vous inférez, de ce que j'ai étudié les passions, que je n'en dois plus avoir aucune; mais tout au contraire, en les examinant, je les ai trouvées presque toutes bonnes, et tellement utiles à cette vie, que notre âme n" aurait pas sujet de vouloir demeurer jointe à son corps un seul moment, si elle ne les pouvait ressentir. 11 est vrai que la colère est une de celles dont j'estime qu'il faut se garder, en tant qu elle a pour objet une offense reçue ; et pour cela nous devons tâcher d'élever si haut notre esprit, que les oilenses que les autres nous peuvent faire ne parviennent jamais jusques à nous. Mais je crois qu'au lieu de colère il est juste d'avoir de l'indignation, et j'avoue que j'en ai souvent contre Tignorance de ceux qui veulent être pris pour doctes, lorsque je la vois jointe à la malice.
(Tome !*'■, Lettre xxxv.)
302 PENSEES DE DESGARTES
MAXIMES DE MORALE QUE SE FORMA DESCARTES lorsqu'il COMMENÇA SON DOUTE MÉTHODIQUE
Dans le dessein que je conçus, à l'âge de vingttrois ans, de douter de tout ce que j'avais cru jusqu'alors, et d'établir les opinions, que je recevrai, sur des fondements dont j'aurais reconnu la solidité, je substituai au grand nombre de préceptes de la logique les quatre suivants, dont je pris la ferme résolution de ne m'écarter jamais.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle, c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune raison de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parties qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des
plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
Ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entre-suivent de la môme manière, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfm on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre...
Mais comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où l'on demeure, que de l'abattre, de faire provision de matériaux et d'architectes, de s'exercer soi-même à l'architecture, et d'en avoir soigneusement tracé le dessin; mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre logis où l'on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale , par provision , qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes , qui suivent.
La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays , retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées , et qui fussent communément reçues en pratique par les plus sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, parce que je les voulais soumettre toutes à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux faire que de suivre celles des plus sensés...
J'ai dit qu'entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais que les plus modérées; soit parce que ce sont toujours les plus faciles pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tout excès ayant coutume d'être mauvais ; soit aussi afin que, dans le cas où je me trompasse, je fusse moins écarté du vrai chemin que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. Particulièrement je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté : non que je désapprouvasse les lois qui, pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indilTérent , qu'on fasse des vœux' ou des contrats qui obligent à y
^ Quelques religieux crurent que Descaiies n'avait pas parlé assez honorciblemenl des vo^ux monastiques : il se juslific de ce reproche dans une lellrc nu P. Mersenne. On peul voir ce que nous en avons rapporté ci-dessus, page20J. {Noie de M. Èmery.)
persévérer; mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que pour mon particulier je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, parce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle.
Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus déterminé en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place , mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le point changer pour de faibles raisons, quoique ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir : car, par ce moyen, s'ils ne vont pas justement, où ils désirent, ils arriveront au moins, à lafm, quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne soutfrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine, que lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les opinions plus vraies, nous devons suivre les plus probables, et même que, quoique nous ne remarquions point plus de
probabilité dans les unes que dans les autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelquesunes, et les considérer après, non plus comme douteuses, en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et cela fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants , qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent , ensuite après, être mauvaises.
Ma troisième maxime était de tâcher toujours de me vaincre plutôt que de vaincre la fortune, et de changer mes désirs plutôt que de changer l'ordre du monde : et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait de notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est à notre égard absolument impossible. Et cela seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse , et ainsi pour me rendre content : car, notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme étant également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre
faute, que nous en avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique : et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi incorruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice et d'une méditation fréquente pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses : et je crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire à l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux : parce que , s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature , ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposaient de leurs pensées si absolument, qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches, et plus puissants, et plus libres, et plus heureux, qu'aucun des autres hommes qui, n'ayant point cette philosophie , ne disposaient jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent, quelque favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être.
Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher de faire choix de la meilleure ; et sans que je veuille rien
dire de celle des autres, je pensai que je ne pouvais faire mieux que de continuer celle-là même où je me trouvais, c'est-à dire, que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m' avancer, autant que je pourrais, en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite.
Les trois maximes précédentes n'étaient fondées que sur le dessein que j'avais de continuer à m'mstruire : car Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'aurais pas cru devoir me contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps ; et je n'aurais pu m'exempter de scrupule en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures, en cas qu'il y en eût; et enfin je n'aurais pu borner mes désirs, ni être content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable, je pensais être aussi assuré , par le même moyen, de l'acquisition de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir ; d'autant plus que notre volonté ne se portant à suivre ni à fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout de son mieux, c'est-à dire, pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'il est possible d'acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait manquer d'être content.
Après m'être ainsi assuré des maximes précédentes, et les avoir mises à part avec les vérités de la foi, qui ont toujours été les premières en ma créance, je jugeai que, pour tout le reste de mes opinions, je pouvais librement entreprendre de m'en défaire... Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent d'être toujours irrésolus : car, au contraire, tout mon dessein ne tendait qu'à m'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable, pour trouver le roc ou l'argile.
(Discours de la Méthode.)
ÉCLAIRCISSEMENT SUR UNE REGLE DE CONDUITE DONNÉE PAR DESCARTES DANS SON DISCOURS SUR LA MÉTHODE.
Il est vrai que si j'avais dit absolument qu'il faut s'en tenir aux opinions qu'on a une fois déterminé de suivre, quoiqu'elles fussent douteuses, je ne serais pas moins repréhensible que si j'avais dit qu'il faut être opiniâtre et obstiné; parce que, se tenir à une opinion, c'est le même que de persévérer dans le jugement qu'on en a fait. Mais j'ai dit tout autre chose, savoir, qu'il faut être résolu en ses actions, lors même qu'on demeure irrésolu en ses jugements, et ne suivre pas moins constamment
les Opinions les plus douteuses, c'est-à-dire n'agir pas moins constamment, suivant les opinions qu'on juge douteuses, lorsqu'on s'y est une fois déterminé, c'est-à-dire, lorsqu'on a considéré qu'il n'y en a point d'autres qu'on juge meilleures ou plus certaines, que si on connaissait que celles-là fussent les meilleures; comme en effet elles le sont sous cette condition. Et il n'est pas à craindre que cette fermeté dans l'action nous engage de plus en plus dans l'erreur ou dans le vice ; parce que l'erreur ne peut être que dans l'entendement, lequel je suppose, nonobstant cela, demeurer libre, et considérer comme douteux ce qui est douteux : outre que je rapporte principalement cette règle aux actions de la vie qui ne souffrent aucun délai, et que je ne m'en sers que par provision, avec dessein de clianger mes opinions aussitôt que j'en pourrai trouver de meilleures, et de ne perdre aucune occasion d'en chercher.
(Tome II, Lettre ii.)
IMPORTANCE DE LA MÉDECINE POUR LA SAGESSE ZÉLÉ DE DESCARTES POUR SES PROGRÉS
Au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de Tair, des astres, des cieux,
et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous pourrions les employer de la même manière à tous les usages auxquels ils sont propres , et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité de moyens qui nous feraient jouir sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais aussi principalement pour la conservation de la santé , laquelle est sans doute le premier bien , et le fondement de tous les autres biens de cette vie : car même l'esprit dépend si fort du tempérament, et de la disposition des organes du corps , que , s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l'utihté soit si remarquable ; mais, sans que j'aie aucun dessein de la mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n'avoue que tout ce qu'on y sait n'est presque rien en comparaison de ce qui reste à y savoir, et qu'on se pourrait exempter d'une infinité de maladies, tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes , et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein d'employer toute ma vie à la recherche d'une science si nécessaire, et ayant rencontré un chemin qui
me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver en le suivant, à moins qu'on n'en soit empêché, ou par la brièveté de la vie, ou par le défaut des expériences, je jugeais qu'il n'y avait point de meilleur remède contre ces deux empêchements que de communiquer fidèlement au public le peu que j'aurais trouvé , et de convier les bons esprits de tacher d'aller plus loin, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu'il faudrait faire , et communiquant aussi au public toutes les choses qu'ils apprendraient, afin que les derniers commençant où les précédents auraient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire.
(Discours de la Méthode.)
UTILITE DE LA PHILOSOPHIE POUR REGLER NOS MŒURS ET NOUS CONDUIRE DANS CETTE VIE : FRUITS QU'ON PEUT RETIRER DES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE DE DESCARTES : ORDRE A OBSERVER POUR S'îN- STRUIRE.
Ge mot philosophie signifie l'étude de la sagesse : par la sagesse on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, on entend encore une par-
faite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts. Afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes; en sorte que, pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes , c'est- à dire des principes.
Ces principes doivent avoir deux conditions : l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer ; l'autre , que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, de manière qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux. Après cela, il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien, en toute la suite des déductions qu'on en fait, qui ne soit très manifeste.
Il n'y a véritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c'est-à-dire, qui ait l'entière connaissance de la vérité de toutes choses; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse à proportion de ce qu'ils ont plus ou moins de connaissance des vérités plus importantes. Je crois qu'il n'y a rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d'accord.
Puisque cette philosophie s'étend à tout ce que l'esprit humain peut savoir, on doit donc croire que c'est elle seule qui nous distingue des sauvages et
des barbares, et que chaque nation est d'autant plus civilisée et polie, que les hommes y philosophent mieux : ainsi le plus grand bien qui puisse être en un État est d'avoir de vrais philosophes. Et s'il est utile à chaque homme en particulier de vivre avec ceux qui s'appliquent à cette étude, il est incomparablement meilleur de s'y apphquer soi-même : comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par là de la beauté des couleurs et de la lumière , que de les avoir fermés et de suivre la conduite d'un autre ; mais encore ce dernier vaut -il mieux que de les tenir fermés , et n'avoir que soi pour se conduire.
C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu'on trouve par la philosophie ; et enfm, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n'ont que leurs corps à conserver, s'occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l'esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m'assure aussi qu'il y en a plusieurs qui n'y manqueraient pas s'ils avaient l'espérance d'y réussir, et s'ils savaient combien ils en sont capables.
Il n'y a point d'ànie tant soit peu noble qui de-
meure si fort attachée aux objets des sens, qu'elle ne s'en détourne quelquefois, et ne souhaite quelque autre plus grand bien, quoiqu'elle ignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus, qui ont en plus grande abondance la santé, les honneurs, les richesses, ne sont pas plus exempts de ce désir que les autres; au contraire, je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus d'ardeur après un autre bien plus souverain que tous ceux qu'ils possèdent. Or ce souverain bien, considéré par la raison naturelle, sans la lumière de la foi , n'est autre chose que la connaissance de la vérité par ses premières causes, c'est à-dire la sagesse , dont la philosophie est l'étude. Et parce que toutes ces choses sont entièrement vraies, elles ne seraient pas difficiles à persuader si elles étaient bien déduites.
Mais ce qui empêche de les croire, c'est que l'expérience montre que ceux qui font profession d'être philosophes sont souvent moins sages et moins raisonnables que d'autres qui ne se sont jamais appliqués à cette étude.
Mais quels sont les degrés de sagesse auxquels on est parvenu jusqu'à présent? Le premier ne contient que des notions qui sont si claires d'elles-mêmes, qu'on les peut acquérir sans méditation; le second comprend tout ce que l'expérience des sens fait connaître ; le troisième , ce que la conversation des autres hommes nous apprend : à quoi l'on peut ajouter, pour le quatrième , la lecture , non de tous les livres, mais particulièrement de ceux qui ont été écrits par des personnes capables de nous donner
de bonnes instructions ; car c'est une espèce de conversation que nous avons avec leurs auteurs. Il me semble que toute la sagesse qu'on a coutume d'avoir n'est acquise que par ces quatre moyens : car je ne mets point ici en rang la révélation divine, parce qu'elle ne nous conduit pas par degrés, mais nous élève tout d'un coup à une créance infaillible.
Mais il y a eu de tout temps de grands hommes qui ont tâché de trouver un cinquième degré pour parvenir à la sagesse, incomparablement plus haut et plus certain que les quatre autres : c'est de chercher les premières causes et les vrais principes , dont on puisse déduire les raisons de tout ce qu'on est capable de savoir; et ce sont particulièrement ceux qui ont travaillé à cela qu'on a nommés philosophes. Cependant je ne sache point qu'il y en ait eu jusqu'à présent à qui ce dessein ait réussi...
Quels fruits peut -on tirer des principes de ma philosophie? Le premier fruit qu'on puisse tirer de ma philosophie est la satisfaction qu'on aura d'y trouver plusieurs vérités qui ont été jusqu'à présent ignorées ; car, quoique souvent la vérité ne touche pas autant notre imagination que les faussetés et les fictions, parce qu'elle paraît moins admirable et plus simple, cependant le contentement qu'elle donne est toujours plus durable et plus solide. Le second fruit est, qu'en étudiant ces principes, on s'accoutumera peu à peu à mieux juger de toutes les choses qui se rencontrent, et ainsi à être plus sage : en quoi ils auront un effet contraire à celui de la philosophie commune : car on peut aisément remarquer, dans ceux qu'on appelle pédants, qu'elle
les rend moins capables de raison qu'ils ne seraient, s'ils ne l'avaient jamais apprise. Le troisième est, que les vérités qu'ils contiennent, étant très claires et très certaines, ôteront tous sujets de dispute, et ainsi disposeront les esprits à la douceur et à la concorde, à la diflérence des controverses de l'école, qui, rendant insensiblement ceux qui les apprennent plus pointilleux et plus opiniâtres , sont peut-être la première cause des hérésies et des dissensions qui déchirent maintenant le monde. Le dernier et le principal fruit de ces principes est qu'on pourra, en les cultivant, découvrir plusieurs vérités que je n'ai point expliquées, et ainsi passant peu à peu des unes aux autres, acquérir avec le temps une parfaite connaissance de toute la philosophie, et monter au plus haut degré de la sagesse...
Voici l'ordre qu'on doit observer pour s'instruire. Premièrement, on doit, avant tout, tâcher de se former une morale qui puisse suffire pour régler les actions de sa vie, parce que cela ne souffre point de délai, et que nous devons surtout tâcher de bien vivre. Après cela, on doit aussi étudier la logique, non pas celle de l'école, car elle n'est, à proprement parler, qu'une dialectique, qui enseigne les moyens de faire entendre à autrui les choses qu'on sait, ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant celles qu'on ne sait pas, et ainsi elle corrompt le bon sens plutôt qu'elle ne l'augmente ; mais celle qui apprend à bien conduire sa raison pour découvrir les vérités qu'on ignore. Et parce qu'elle dépend beaucoup de l'usage, il est bon qu'il
318 PENSEES DE DESa\RTES
s'exerce longtemps à en pratiquer les règles touchant des questions faciles et simples , comme sont celles des mathématiques. Puis, lorsqu'il s'est acquis quelque habitude de trouver la vérité dans ces questions, il doit commencer sérieusement à s'appUquer à la vraie philosophie, dont la première partie est la métaphysique, qui contient les principes de la connaissance, entre lesquels est F explication des principaux attributs de Dieu, de Fimmatèrialité de nos âmes, et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique , dans laquelle , après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine en général comment tout Tunivers est composé , puis , en particulier, quelle est la nature de cette terre, et de tous les corps qui se trouvent le plus communément autour d'elle...
Ainsi, toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique , et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales , la médecine , la mécanique et la morale; j'entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant une entière connaissance des autres sciences , est le dernier degré de la sagesse. Or, comme ce n'est pas des racines ni du tronc des arbres qu'on cueille les fruits , mais seulement des extrémités de leurs branches , ainsi la principale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu'on ne peut apprendre que les dernières.
Préface de$ Primâpes dt Im phUm.)
LA SEULE LUMIÈRE NATURELLE NOUS ENSEIGNE QUE NOUS DEVONS AIMER DIEU. NOUS POUVONS l' AI- MER PAR LA SEULE FORCE DE NOTRE NATURE , QUELQUE ÉLEVÉ QU'iL SOIT AU-DESSUS DE NOUS.
La seule lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu ; et je ne fais aucun doute que nous ne puissions l'aimer par la seule force de notre nature. Je n'assure point que cet amour soit méritoire sans la grâce, je laisse démêler cela aux théologiens; mais j'ose dire qu'à l'égard de cette vie , c'est la plus ravissante et la plus utile passion que nous puissions avoir, et même qu'elle peut être la plus forte, quoiqu'on ait besoin pour cela d'une méditation fort attentive, à cause que nous sommes continuellement distraits par la présence des autres objets.
Or la route que je juge qu'on doit suivre pour parvenir à l'amour de Dieu est qu'il faut considérer qu'il est un esprit, ou une chose qui pense ; en quoi la nature de notre âme ayant quelque ressemblance avec la sienne , nous venons facilement à nous persuader qu'elle est une émanation de sa souveraine intelligence, et divinœ quasi particula aurœ... Si avec cela nous prenons garde à l'infmité de la puissance par laquelle il a créé tant de choses, dont
nous ne sommes que la moindre partie ; à l'étendue de sa providence, qui fait qu'il voit d'une seule pensée tout ce qui a été, qui est, qui sera, et qui saurait être; à l'infaillibilité de ses décrets, qui, quoiqu'ils ne troublent point notre libre arbitre, ne peuvent néanmoins en aucune façon être changés ; et enfin, d'un côté, à notre petitesse, et de l'autre, à la grandeur de toutes les choses créées, en remarquant comment elles dépendent de Dieu, et en les considérant sous le rapport qu'elles ont à sa toute-puissance, sans les renfermer toutes comme dans une boule , comme font ceux qui veulent que le monde soit fini : la méditation de toutes ces choses remplit un homme qui les entend bien d'une joie si extrême, qu'il pense déjà avoir assez vécu de ce que Dieu lui a fait la grâce de parvenir à de telles connaissances; et, se joignant entièrement à lui de volonté, il l'aime si parfaitement, qu'il ne désire plus rien au monde, sinon que la volonté de Dieu soit faite ; d'où il arrive qu'il ne craint plus ni la mort, ni les douleurs, ni les disgrâces, parce qu'il sait que rien ne lui peut arriver que ce que Dieu aura décrété ; et il aime tellement ce divin décret, il l'estime si juste et si nécessaire, il sait qu'il en doit si entièrement dépendre, que, même lorsqu'il en attend la mort ou quelque autre mal, si par impossible il pouvait le changer, il n'en aurait pas la volonté. Mais s'il ne refuse point les maux ou les afllictions, parce qu'elles lui viennent de la Providence divine , il refuse encore moins tous les biens ou plaisirs licites dont il peut jouir en cette vie, parce qu'ils en viennent aussi; et en recevant
les biens avec joie, sans avoir aucune crainte des maux, son amour le rend parfaitement heureux...
Ce qui pourrait faire douter que nous puissions aimer Dieu, c'est qu'il est trop élevé au-dessus de nous. Mais, loin que l'amour que nous avons pour les objets qui sont au-dessus de nous soit moindre que celui que nous avons pour les autres, je crois que de sa nature il est plus parfait, et qu'il fait qu'on embrasse avec plus d'ardeur les intérêts de ce qu'on aime. Car la nature de l'amour est de faire qu'on se considère avec l'objet aimé comme un tout dont on n'est qu'une partie, et qu'on transfère tellement les soins qu'on a coutume d'avoir pour soimême à la conservation de ce tout, qu'on n'en retienne pour soi en particulier qu'une partie, ou grande ou petite, suivant qu'on croit être une grande ou petite partie du tout auquel on a donné son affection; en sorte que, si on s'est joint de volonté avec un objet qu'on estime moindre que soi, par exemple, si nous aimons une fleur, un oiseau, un bâtiment, ou chose semblable, la plus haute perfection où cet amour puisse atteindre, selon son véritable usage , ne peut faire que -nous exposions notre vie à aucun danger pour la conservation de ces choses, parce qu'elles ne sont pas des parties plus nobles du tout qu'elles composent avec nous que nos ongles et nos cheveux le sont de notre corps : or ce serait une extravagance de mettre tout le corps au hasard pour la conservation des cheveux.
Mais quand deux hommes s'aiment réciproquement, la charité veut que chacun d'eux estime son
ami plus que soi-même , et leur amitié n'est point parfaite s'ils ne sont prêts à dire en faveur l'un de l'autre : Me me adsimi qui feci, in me convertile ferrum\ etc. De même, quand un particulier se joint de volonté à son prince ou à son pays, si son amour est parfait, il ne doit s'estimer que comme une fort petite partie du tout qu'il compose avec eux, et ainsi ne craindre pas plus d'aller à une mort assurée pour leur service qu'on craint de lîrer un peu de sang de son bras pour faire que le reste du corps se porte mieux. Et on voit tous les jours des exemples de cet amour, même en des personnes de vile condition, qui donnent leur vie de bon cœur pour le bien de leur pays, ou pour la défense d'un grand qu'ils affectionnent. De là il suit évidemment que notre amour envers Dieu doit être, sans comparaison, le plus grand et le plus parfait de tous.
(Tome I", Lettre xxv.)
LE SAGE DOrr TOUT DISPOSER COMME s'iL DEVAIT VIVRE LONGTEMPS OU MOURIR BIENTÔT
J'ai VU souvent des vieillards qui m'ont dit avoir été plus malsains en leur jeunesse que beaucoup d'autres qui sont morts plus tôt qu'eux ; il me semble
^ Virgile, Enéide, liv, L\, v. i27.
donc que, quelque faiblesse ou disposition de corps que nous ayons , nous devons user de la vie et en disposer les fonctions comme si nous étions assurés de parvenir jusqu'à une extrême vieillesse; et, au contraire, quelque force ou quelque santé que nous ayons, nous devons être préparés à recevoir la mort sans regret quand elle viendra, parce qu'elle peut venir à tous moments, et que nous ne saurions faire aucune action qui ne soit capable de la causer : si nous mangeons un morceau de pain, il sera peut-être empoisonné ; si nous passons par une rue , quelque tuile peut-être tombera d'un toit , qui nous écrasera; et ainsi des autres.
(Tome III, Lettre cxviii.)