‹ Pensées de Descartes sur la religion et la moraleChapitre 30 sur 45 · OPINION QU ON PEUT AVOIR DE SOI-MÊME · texte numérisé non relu

OPINION QU ON PEUT AVOIR DE SOI-MÊME

Quoique la vanité , qui fait qu'un a meilleure opinion de soi qu'on ne doit, soit un vice qui n'appartient qu'aux âmes faibles et basses, ce n'est pas à dire que les plus fortes et généreuses se doivent mépriser; mais il faut se faire justice à soi-même, en reconnaissant ses perfections aussi bien que ses défauts ; et si la bienséance empêche qu'on ne les publie , elle n'empêche pas pour cela qu'on ne les ressente.

(Tom. 1^', Lettre vu.)

324 PENiSEES DE DESCARTES

NATURE DE LA SAGESSE ; ELLE EST ACCESSIBLE A TOUS LES HOMMES : MAIS CEUX QUI ONT PLUS d'esprit PEUVENT PARVENIR A UN PLUS HAUT DEGRÉ QUE CEUX QUI EN ONT MOINS.

Il y a beaucoup de différence entre les vraies vertus et celles qui ne sont qu'apparentes; il y en a aussi beaucoup entre les vraies, qui procèdent d'une exacte connaissance de la vérité, et celles qui sont accompagnées d'ignorance ou d'erreur. Les vertus que je nomme apparentes ne sont, à proprement parler, que des vices qui, n'étant pas aussi fréquents que d'autres vices qui leur sont contraires , ont coutume d'être plus estimés que les vertus qui consistent en la médiocrité dont ces vices opposés sont les excès. Ainsi, parce qu'il y a bien plus de personnes qui craignent trop les dangers qu'il y en a qui les craignent trop peu, on prend souvent la témérité pour une vertu, et elle éclate bien plus dans les occasions que ne fait le vrai courage : ainsi les prodigues ont coutume d'être plus loués que les libéraux , et ceux qui sont véritablement gens de bien n'acquièrent point autant la réputation d'être dévots que les superstitieux et les bypocrites. Pour ce qui est des vraies vertus,

elles ne viennent pas toutes d'une vraie connaissance, mais il y en a qui naissent aussi quelquefois du défaut ou de l'erreur : ainsi, souvent la simplicité est cause de la bonté, la peur donne de la dévotion, et le désespoir du courage. Or les vertus qui sont ainsi accompagnées de quelque imperfection sont différentes entre elles, et on leur a aussi donné divers noms; mais celles qui sont si pures et si parfaites qu'elles ne viennent que de la connaissance du bien sont toutes de la même nature , et peuvent être comprises sous le seul nom de sagesse. Car quiconque a une volonté ferme et constante d'user toujours de la raison le mieux qu'il est en son pouvoir, et de faire en toutes ses actions ce qu'il juge être le meilleur, est véritablement sage autant que sa nature permet qu'il le soit ; et par cela seul il est juste , courageux , modéré , et a toutes les autres vertus, mais tellement jointes entre elles, qu'il n'y en a aucune qui paraisse plus que les autres, quoiqu'elles soient donc beaucoup plus parfaites que celles à qui le mélange de quelque défaut donne de l'éclat; cependant, parce que le commun des hommes les remarque moins, on n'a pas coutume de leur donner autant de louanges.

Outre cela, de deux choses qui sont requises pour la sagesse telle que je viens de la définir, savoir, que l'entendement connaisse tout ce qui est bien, et que la volonté soit toujours disposée à le suivre, il n'y a que celle qui consiste dans la volonté, que tous les hommes peuvent également avoir, parce que l'entendement de quelques-uns n'est pas aussi bon que celui des autres. Mais

quoique ceux qui n'ont pas le plus d'esprit puissent être aussi parfaitement sages que leur nature le permet, et se rendre très agréables à Dieu par leur vertu, si seulement ils ont toujours une ferme résolution de faire tout le bien qu'ils connaîtront et de n'omettre rien pour apprendre celui qu'ils ignorent; cependant ceux qui, avec une constante volonté de bien faire, et un soin très particulier de s'instruire, ont aussi un très excellent esprit, arrivent sans doute à un plus haut degré de sagesse que les autres.

I Ép. dédicat. des Princ. de la philos, à la princesse palatine.'

Page 1