JUGEMENT DE DESCARTES SUR LE LIVRE DU PRINCE DE MACHIAVEL
J'ai lu le livre dont Votre Altesse (il écrit à la princesse palatine) m'a commandé de lui écrire mon opinion, et j'y trouve plusieurs préceptes qui me semblent fort bons, tels que ceux-ci : Un prince doit toujours éviter la haine et le mépris de ses sujets; et. L'amour du peuple vaut mieux que les forteresses. Mais il y en a aussi plusieurs autres que je ne saurais approuver; et je crois que la faute capitale, dans cet auteur, est qu'il n'a pas mis assez de distinction entre les princes qui ont acquis un État par des voies justes, et ceux qui l'ont usurpé par des moyens illégitimes; et qu'il a donné à tous généralement les préceptes qui ne sont propres qu'à ces derniers. Car, comme en bâtissant une maison dont les fondements sont si mauvais qu'ils ne sauraient soutenir des murailles hautes et épaisses,
1 Nicolas Machiavel naquit à Florence en 1459. Son caractère inquiet et remuant le mêla de bonne heure aux intrigues et aux conspirations qui agitèrent sa patrie. Lo manque de preuves positives et convaincantes empêcha seul plus d'une fois sa condamnation. Quoique nommé secrétaire et historiographe de Florence, il vécut dans l'indigence, et mourut misérable en lo27. Son livre du Prince est le plus connu de ses ouvrages; Feller l'appelle le bréviaire des ambitieux , des fourbes et des scélérats.
on est obligé de les faire faibles et basses : ainsi ceux qui ont commencé à s'établir par des crimes, sont ordinairement contraints de continuer à commettre des crimes, et ne pourraient se maintenir s'ils voulaient être vertueux. C'est à l'égard de tels princes qu'il a pu dire qu'ils ne sauraient manquer d'être haïs de plusieurs, et qu'ils ont souvent plus d'avantage à faire beaucoup de mal qu'à en faire moins , parce que les légères offenses suffisent pour donner la volonté de se venger, et que les grandes en ôtent le pouvoir; puis, au chap. xv, que s'ils voulaient être gens de bien, il serait impossible qu'ils ne se ruinassent parmi le grand nombre de méchants qu'on trouve partout; et au chap. xvi, qu'on peut être haï pour de bonnes actions aussi bien que pour de mauvaises.
Sur ces fondements , il appuie des préceptes très tyranniques, comme de vouloir qu'on ruine tout un pays, afin d'en demeurer le maître ; qu'on exerce de grandes cruautés, pourvu que ce soit promptement et tout à la fois ; qu'on tâche de paraître homme de bien, mais qu'on ne le soit pas véritablement; qu'on ne tienne sa parole qu'aussi longtemps qu'elle sera utile; qu'on dissimule, qu'on trahisse; et enfin que, pour régner, on se dépouille de toute humanité, et qu'on devienne le plus farouche de tous les animaux. Mais c'est un très mauvais dessein de faire des livres pour y donner de tels préceptes, qui, au bout du compte, ne sauraient mettre en sûreté ceux auxquels il les donne; car, comme il l'avoue lui-même , ils ne peuvent se garder du premier qui voudra exposer sa vie pour se venger d'eux ;
au lieu que, pour instruire un bon prince, quoique nouvellement entré dans un État, il me semble qu'on lui doit proposer des maximes toutes contraires, et supposer que les moyens dont il s'est servi pour s'établir ont été justes; comme en effet je crois qu'ils le sont presque tous lorsque les princes qui les pratiquent, les estiment tels : car la justice entre les souverains a d'autres limites qu'entre les particuliers; et il semble qu'en ces rencontres. Dieu donne le droit à ceux auxquels il donne la force ^; mais les plus justes actions deviennent injustes, quand ceux qui les font, les jugent telles. On doit aussi distinguer entre les sujets, les amis ou alliés, et les ennemis; car, àj'égard de ces derniers, on di presque permission de tout faire ^, pourvu qu'on en tire quelque avantage pour soi ou pour ses sujets, et je ne désapprouve pas en cette occasion qu'on accouple le renard avec le lion , et qu'on joigne l'arlifice à la force. Même je comprends sous le nom d'ennemis tous ceux qui ne sont point amis ou alliés, parce qu'on a droit de leur faire la guerre quand on y trouve son avantage, et que, commençant à devenir suspects et redoutables, on a lieu de s'en défier. Mais j'excepte une espèce de tromperie , qui est si directement contraire à la société, que je ne crois pas qu'il soit jamais permis de s'en servir, quoique notre auteur l'approuve en
1 Malgré l'allénuation de ces deux mots, il semble, nous ne pouvons admellrc que la force puisse jamais remplacer la justice et donner des droits. Il ne faut pas confondre ce que Dieu souffre et permet avec ce qu'il approuve et auloris-e.
2 On a des devoirs à remplir môme vis-à-vis des ennemis; il y a aussi le droit des gens à respecter.
divers endroits , et qu'elle ne soit que trop en pratique : c'est de feindre d'être l'ami de ceux qu'on veut perdre, afin de les pouvoir mieux surprendre. L'amitié est une chose trop sainte pour en abuser de la sorte, et celui qui aura pu feindre d'aimer quelqu'un pour le trahir, mérite que ceux qu'il voudra ensuite aimer véritablement n'en croient rien, et le haïssent. Pour ce qui regarde les alliés, un prince leur doit tenir exactement sa parole, même lorsque cela lui est préjudiciable; car il ne le saurait être autant que la réputation de ne point manquer à faire ce qu'il a promis lui est utile , et il ne peut acquérir cette réputation que dans de telles occasions, où il y va pour lui de quelque perte : mais en celle qui le ruinerait tout à fait, le droit des. gens le dispense de sa promesse. Il doit aussi user de beaucoup de circonspection avant que de promettre, afin de pouvoir toujours garder sa foi. Et quoiqu'il soit bon d'être en amitié avec la plupart de ses voisins, je crois néanmoins que le meilleur est de n'avoir point d'étroites alliances qu'avec ceux qui sont moins puissants ; car, quelque fidélité qu'on se propose d'avoir, on ne doit pas attendre la pareille des autres, mais faire son compte qu'on en sera trompé toutes les fois qu'ils y trouveront leur avantage; et ceux qui sont plus puissants l'y peuvent trouver quand ils veulent, mais non pas ceux, qui le sont moins.
Pour ce qui est des sujets, il y en a de deux sortes, savoir, les grands et le peuple. Je comprends sous le nom de grands tous ceux qui peuvent former des partis contre le prince, de la fidélité
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desquels il doit être très assuré, ou, s'il ne l'est pas, tous les politiques sont d'accord qu'il doit employer tous ses soins à les abaisser, et qu'en tant qu'ils sont enclins à brouiller l'État, il ne les doit considérer que comme ennemis. Mais, pour ses autres sujets, il doit surtout éviter leur haine et leur mépris, ce que je crois qu'il peut toujours faire, pourvu qu'il observe exactement la justice à leur mode (c'est-à-dire suivant les lois auxquelles ils sont accoutumés), sans être trop rigoureux dans les punitions, ni trop indulgent dans les grâces, et qu'il ne se rapporte pas de tout à ses ministres, mais que, leur laissant seulement la charge des condamnations plus odieuses, il témoigne avoir luimême le soin de tout le reste; puis aussi qu'il maintienne tellement sa dignité, qu'il ne quitte rien des honneurs et des déférences que le peuple croit lui être dus, mais qu'il n'en demande point davantage, et qu'il ne fasse paraître en public que ses plus sérieuses actions, ou celles qui peuvent être approuvées de tous, réservant à prendre ses plaisirs en particulier, sans que ce soit jamais aux dépens de personne ^; et enfm, qu'il soit immuable et inflexible, non pas dans les premiers desseins qu'il aura formés en lui-même : car, puisqu'il ne peut avoir l'œil partout, il est nécessaire qu'il demande conseil, et entende les raisons de plusieurs, avant que de se résoudre; mais qu'il soit inflexible touchant les choses qu'il aura témoignées avoir résolues, quand môme elles lui seraient nuisibles;
* Ajoutons : et que ces plaisirs ne soient défendus ni par la religion ni par la morale.
car difficilement peuvent- elles l'être autant que la réputation d'être léger et variable.
Ainsi je désapprouve la maxime du chap. xv : Que le monde étant fort corrompu, il est impossible qu'on ne se ruine, si l'on veut être toujours homme de bien; et qu'un prince, pour se maintenir, doit apprendre à être méchant, lorsque l'occasion le requiert; si ce n'est peut-être que, par un homme de bien, il entende un homme superstitieux et simple, qui n'ose donner bataille au jour du sabbat, et dont la conscience ne puisse être en repos s'il ne change la rehgion de son peuple : mais pensant qu'un homme de bien est celui qui fait tout ce que lui dicte là vraie raison, il est certain que le meilleur est de tâcher à l'être toujours.
Je ne crois pas aussi ce qui est au chap. xix : Qu'on peut autant être haï pour les bonnes actions que pour les mauvaises, sinon en tant que l'envie est une espèce de haine : mais cela n'est pas le sens de l'auteur; et les princes n'ont pas coutume d'être enviés par le commun de leurs sujets, ils le sont seulement par les grands, ou par leurs voisins, auxquels les mêmes vertus qui leur donnent de l'envie, leur donnent aussi de la crainte; c'est pourquoi jamais on ne doit s'abstenir de bien faire, pour éviter cette sorte de haine; et il n'y en a point qui leur puisse nuire, que celle qui vient de l'injustice ou de l'arrogance que le peuple juge être en eux. Car on voit même que ceux qui ont été condamnés à la mort n'ont point coutume de haïr leurs juges, quand ils pensent l'avoir méritée, et
on souffre aussi avec patience les maux qu'on n'a point mérités, quand on croit que le prince, de qui on les reçoit, est en quelque façon contraint de les faire, et qu'il en a du déplaisir, quant à ce qu'on estime qu'il est juste qu'il préfère l'utilité publique à celle des particuliers. Il y a seulement de la difficulté lorsqu'on est obligé de satisfaire à deux partis qui jugent différemment de ce qui est juste, comme lorsque les empereurs romains avaient à contenter les citoyens et les soldats; auquel cas il est raisonnable d'accorder quelque chose aux uns et aux autres, et on ne doit pas entreprendre de faire venir tout d'un coup à la raison ceux qui ne sont pas accoutumés de l'entendre; mais il faut tâcher peu à peu^ soit par des écrits publics, soit par les voix des prédicateurs, soit par tels autres moyens semblables, de la leur faire concevoir : car enfm, le peuple souffre tout ce qu'on peut lui persuader être juste, et s'offense de tout ce qu'il imagine être injuste. Et l'arrogance des princes, c'est-à-dire l'usurpation de quelque autorité, de quelques droits, ou de quelques honneurs qu'il croit ne leur être point dus, ne lui est odieuse que parce qu'il la considère comme une espèce d'injustice.
Je ne suis pas aussi de l'opinion de cet auteur dans ce qu'il dit en sa préface , que comme il faut être dans la plaine pour mieux voir la figure des montagnes , lorsqu'on en veut tirer le crayon , ainsi on doit être de condition privée pour bien connaître l'office d'un prince : car le crayon ne représente que les choses qui se voient de loin; mais les princi-
paux motifs des actions des princes sont souvent des circonstances si particulières, qu'à moins qu'on ne soit le prince lui-même, ou bien qu'on n'ait été fort longtemps participant de ses secrets, on ne les saurait imaginer...
Je crois que c'est le dessein de louer César Borgia, et de justifier des actions particulières de ce prince, très peu susceptibles d'excuses, qui a porté Machiavel à établir ces maximes générales dans son traité du Prince. Je n'ai rien remarqué de mauvais dans ses Discours sur Tite-Live.
Au reste, dans tous les États et toutes les situations de ce monde, on sera heureux si on pratique les maximes qui enseignent, i^ que la félicité de chaque individu dépend de lui-même; 2° qu'il faut tellement se tenir hors de l'empire de la fortune, que, quoiqu'on ne perde pas les occasions de retenir les avantages qu'elle donne, on ne croie pas cependant être malheureux quand elle les refuse; 3° que, puisque, dans toutes les affaires de ce monde , il y a toujours beaucoup de raisons pour et contre, on doit s'arrêter principalement à considérer les raisons qui tendent à faire approuver les choses qui arrivent.