CAROLINE FRANKLIN GROUT
Villa Tanil, Anlibes, mai 1914.
PENSÉES
DE
Qu'est-ce que le beau, sinon l'impossible.
Faire sa fortune et vivre pour soi, c'est-à-dire rétrécir son cœur entre sa boutique et sa digestion.
Je suis parvenu à avoir la [ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu'on appelle conscience n'est que la vanité intérieure.
L'avenir est ce qu'il y a de pire dans le\ présent.
En littérature comme en gastronomie, il est certains fruits qu'on mange à pleine bouche, dont on a le gosier plein, et si succulents que le jus pénètre jusqu'au cœur.
Il ne faut pas regarder le gouffre, car il y a au fond un charme inexprimable qui nous attire.
\ La femme est un animal vulgaire dont
l'homme s'est fait un trop bel idéal.
J'aime mieux un livre que le billard, mieux une bibliothèque qu'un café, c'est une gourmandise, qui ne fait jamais vomir.
Un cœur est une richesse qui ne se vend pas, qui ne s'achète pas, mais qui se donne.
L'existence, après tout, n'est-elle pas comme le lièvre quelque chose de cursif qui fait un bond dans la plaine, qui sort d'un bois plein de ténèbres pour se jeter
PENSEES
dans une marnière, dans un grand trou
creux?
Il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l'amour à la femme, du bonheur à la vie.
La justice humaine est d'ailleurs pour moi ce qu'il y a de plus bouffon au monde ; un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire s'il ne me faisait pitié, et si je n'étais forcé d'étudier maintenant la série d'absurdités en vertu de quoi il le juge.
C'est une belle chose qu'un souvenir, c'est presque un désir qu'on regrette.
Pour qu'on se plaise quelque part il faut qu'on y vive depuis longtemps. Ce n'est pas en un jour qu'on échauffe son nid et qu'on s'y trouve bien.
J'ai bien une sérénité profonde, mais tout me trouble à la surface; il est plus facile de commander à son cœur qu'à son visage.
Quelle plate bêtise de toujours vanter le mensonge et de dire : la poésie vit d'illusions; comme si la désillusion n'était pas cent fois plus poétique par elle-même. Ce sont du reste deux mots d'une riche ineptie.
Quand on a quelque valeur, chercher le succès c'est se gâter à plaisir, et chercher la gloire c'est peut-être se perdre complètement.
Tout est là : l'amour de l'Art.
L'Art comme une étoile, voit la terre rouler sans s'en émouvoir, scintillant dans son azur; le beau ne se détache pas du ciel.
Il faut lire, méditer beaucoup, toujours penser au style et écrire le moins qu'on peut, uniquement pour calmer l'irritation de l'idée qui demande à prendre une forme et qui se retourne en nous jusqu'à ce que nous lui en ayons trouvé une exacte, précise.
PENSEES
Nous sommes organisés pour le malheur. On s'évanouit dans la volupté, jamais dans la peine ; les larmes sont pour le cœur ce que l'eau est pour les poissons.
Je crois que le dogme d'une vie future a été inventé par la peur de la mort ou l'envie de lui rattraper quelque chose.
La félicité est un manteau de couleur rouge qui a une doublure en lambeaux ; quand on veut s'en recouvrir, tout part au vent, et l'on reste empêtré dans ces guenilles froides que l'on avait jugées si chaudes.
Enfin, je crois avoir compris une chose, ♦
une grande chose, c'est Jque le bonheur pour les gens de notre race est dans Vidée I \/ et pas ailleurs.
Le cœur humain ne s'élargit qu'avec un tranchant qui le déchire.
Le bonheur est une monstruosité! punis sont ceux qui le cherchent.
<z?2^ GUSTAVE FLAUBERT
Prends garde seulement à la rêverie :
c'est un bien vilain monstre qui attire et qui m'a déjà mangé bien des choses.
C'est la sirène des âmes; elle chante, elle appelle; on y va et l'on n'en revient plus.
Oui, travaille, aime l'Art. De tous les mensonges, c'est encore le moins menteur.
Il n'y a en fait d'infini que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d'eau, et le cœur à cause de ses larmes.
Dans notre appétit de la vie, nous remangeons nos sensations d'autrefois, \ nous rêvons celles de l'avenir.
* Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province? Voilà encore de notre orgueil : nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s'y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère.