Pensées de J.J. Rousseau
V^uE la Matière soit éternelle ou cré^e i qi/îi y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un , & annonce une intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne suit ordonné dans le même i'ystême , & qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans Tordre établi. Cet Être qui veut et qui peut, cet Être actif par lui-niéme j cet Etre enfin quel qu'il soie, qui meut l'univers et ordonne toutes choses , je Pappelie Dieu. Je foins à ce nom les idées d'intelligence, de puissance, de volonté que j'ai raflemblées , & celle de bonté qui en eft une fuite néceffaîre ; mais je n'en connois pas mieux l'Etre auquel je l'ai donné ; il se dérobe également à mes Icns et à «non entendement; plus j'y pense , plus je me confonds. Je sais trèscertainement qu'il esiflc , et qu'il exifte par
lui-même : je sais que mon existence cr.t subordonnée à la sifnne , & que rouies les choses qui nie sont connues sonc absolument dans le même cas ; j'appciçois Dieu paitout dans fes œuvres , je le sens en moi , je le vois tout autour de moi ; mais si-t6c que je veux le contempler en lui-même , sitôt que je veux chercher où il est , ce qu'il est, quelle est fa fubstance , il m''échappe, et mon esprit troublé n'apperçoit plus rien.
Dieu est intelligent ,mais comment l'estil ^ L'Homme est intelligent quand il raison.le , & la fuprême intelligence n'a pas besoin de raisonner : il n'y a pdur elle ni prémices , ni conséquences ; il n y a pas même de proposition : elle est purement intuitive, elle voit également lout ceq'iiestet tout ce qui peut être; toutes les vér.tés ne font pour elle qu'une feule idée , comme tous les lieux un feul point , & tous les temps un seul moment
la p ii/Fance humaine agit par des moyens, la puissance de Dieu agit par elle-même : Dieu peut , parce qu'il veut ; fa volonté fait son pouvoir.
Dieu est bon , rien n'e>t plus manifeste: mais la bonté dans l'homme eft l'amour de ses semblables , & la bonté de Dieu eft Ta-
iTsour de Tordre r car c'est par Tordre quMl maintient ce qui existe , & lie chaque partie avec le tout.
Dieu est juste , j'en fuis convaincu > c'est une suite de sa bonté ; Tinjustice des hommes est leur œuvre , & non pas la sienne s le désordre moral qui dépose contre la providence aux yeux des Philofophes ♦ ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de Thomme est de rendre à chacun ce qui lui appartient , et la justice de Dieu de demander compte à chacun de ce qu'il lui a donné.
De tous les attributs de la divinité toutcp' issanre , la bonté est celui fans lequel ort la peut le moins concevoir. Quand les Anciens appelloient Ojptimus Maximus le Dieu suprême , ils disoient très-vrai i mais endisant Mciximvis Optimus , ils auroient parlé plus exactement , puisque sa bonté vient de sa puissance : il est bon parce qu'il est grand.
Voulons-nous pénétrer dans ces abîmes de Métaphysique qui n'ont ni fond ni rive * ec perdre à disputer sur Tessence divine ce tems si court qui nous est donné pour l'honorer ? Nous ignorons ce qu'elle est , mais nous savons qu'elle est ; que cela nous suffise. Elle se fait voir dans ses œuvres ; elle se fait sentir au dedans de nous : nous pouvons biea
<ii*pu;er contre elle , mais non pas la ineccîsnoître de bonne foi.
Plus ie m efforce de contempler son essence infinie , moins je la conçois ; mais elle CSC , cela me suffit; moins je la conçois , plus je l'adare. Je m'humilie et je lui dis : Être des Êtres , j' suis parce que tu es ; c'est m'-lever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi : c'est mon ravissement d'esf rit , c'est le charme de ma foiblesse de me sentir accablé de ta grandeur.
Rien n'existe que par celui q à est. C'est lui qui donne un but à la justice , une base à la vertu , un prix à cette courte vie employée à lui plaire ; c'est lui qui ne cesse de crier au.-î coupables , que leurs crimes secrets ont été vus , & qui fait d:re au juste oublié: Tes vertus ont un témoin ; c'est lui » c'est sa substance inaltérab'e qui est le vrai modèle des perfections dont nous portons une image en nous-mêmes. Nos passions ont beau la défigurer , tous ses traits , liés à l'essence infinie , se représentent toujours à la raison , et lui servent à rétablir ce que J'imposture et Terreur en (jnt altéré.
Tenez votre ame en état de désirer qu'il y ait un Dieu , ei vous n'en douterez jamais.
Si j'exerce ma raison , si je la cultive , si j'use bien des facultés immédiates que Dieu me donne » j'apprendrai moi - même à le connoître , à l'aimer , à aimer ses œuvres , à vouloir le bien qu'il veut, et à remplir, pour lui plaire, tous mes devoirs sur la terre. Qu'est-ce que tout le savoir des hommes m^apprendra de plus ?
Source de justice et de vérité , Dieu clément et bon! dans ma confiance en toi , le suprême vœu de mon cœur çst que ta volonté soit faite ; en y jc^gant la mienne, Je fais ce que tu fais ; j'acq'jiesce à ta bonté ; je crois partager d'avance la suprême félicité ^ui en est le prix.
UviviiRS t Intelligence suprême.
•*- L est un Livre ouvert a tous les yeux , c'est ce'ui de la natuie. C'est dans ce grand et subiinie livre que j'apprends à servir et à adorer son divin auteur. Nul n est excusable de n'y pas lire, parce qu'il parle à tous les hommes un iangage intelligible à tous les esprits.
Si la matière mue me mpntre une volonté^
lo PENSÉES
la matière mue selon certaines lois me montre une intelligence. Agir, comparer, choisir,sont des opérations d'un être actif et pensant : donc cet être existe. Où le voyez-vous exister ? Non-seulement dans les cieux qui roulent , dans Tasrre qui nous éclaire , nonseulement dans moi-même ; mais dans la brebis qui paît , dans Toiseau qui vole , dans la pierre qui tombe , dans la feuille qu'emporte le vent.
Je juge de Tordre du monde , quoique j'en ignove la fin , parce que , pour juger de cet ordre , i! me suffit de comparer les parties cntr'elles , d'étudier leurs concours , leurs rapports, d'en remarquer le concert. J'ignore pourquoi l'univers existe ; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié : je ne laisse pas d'apperccvoir l'iatimc correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verroit pour la première fois une montre ouverte , et qui ne laisseroit pas d'en admirer l'ouvrage , quoiqu'il ne connût ras l'usage de la machine et qu'il n'eût poinc vu k cadran. Je ne sais, disoit-il, à quoi le tout est bon , mais je 'vois que chaque pièce est faite pour les autres ; j'admire l'ouvrier dans le détail de son ouvrage , et je
D E J. J. R O U SSE A U. rt
suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert que pour une fin com- >nune qu'il m'est impossible d'appercevoir.
Comparons les fins particulières , les moyens ♦ les rapports ordonnés de toute espèce ; puis écoutons le sentiment intérieur : quel esprit sain peut se refuser à son témoignage? à quels yeux non prévenus Tordre sensible de Tunivers n'annonce-t-il pas une suprême inTelligencs , et que de sophismes ne faut-il pas entasser pour méconnoître rharnionie des êtres , et Tadmirablc concours de chaque pièce pour la conservation des autres.'' Qu'on me parle tant qu'on voudra de combinaisons et de chances ; que vous sert de me réduire au silence , si vous ne pouvez m'amener à la persuasion , et comment m'ôtercz-vous le sentim^ent involontaire qui voi'js dément toujours maigre moi ?
J'ai lu Nieuventit avec surprise ? et presque avec scandale. Comment cet homme a-t-il pu vouloir faire un livre des merveilles de la nature , qui montrent la sagesse de son auteur ? Son livre seroit ?.ussi gros que le monde, qu'il n'auroit pas épuisé son sujet; et si-tôt qu'on veut ent^r dans les dérails , la plus grande merveille échappe , qui est Tharraoni-e C£ rscçQid du tQUï, La. seulç génération des ' h 6
corps vivans e: organisés est l'abîme de l'esprit humain. La barrière insurmontable que la nature a iiiise entre les diverses espèces , afin qu'elles ne se confondissent pas, montre ses intentions avec la dernière évidence. Elle ne s'est pas contentée d'établir l'ordre , elle a. pris des mesures certaines pour que rien ne put le t'oubler.
Il n'y a pas un être dan? l'univers qu'on ne puisse, à quelque égard , regarder comme le centre commun de tous les autres , autour duquel ils sont tous ordonnés , en sorte qu'ils sont tous réciproquement fins et moyens les uns relativement aux autres. L'esprit se confond et se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un n'est confondu, ni perdu dans la f^ule. Que d'absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l'aveugle méchanisme de la matière mue fortuitement! Ceux qui nient l'onité d'intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce gran ! tout , ont beau couvrir leurs galimathias d'abstraction, de coordinations , de principes généraux , de termes emblématiques ; quoi qu'ils fassent , il m'est impossible de concevoir un^système d'ctres si constamment ordonnés^, que je ne conçoive une intelligence qui l'ordonne. Il ne
dépend pas de moi de croire que la matière passive et morte a pu produire des êtres vivans et pensans , qu'une fatalité aveugle a pu prodxiire des êtres intelligens , que ce qui ne pense point a pu produire des êtçes qui pensent.
L'expérience et l'observation nous ont fait connoître les loix du mouvement : ces lois déterminent les effets sans montrer les causes ; elles ne suffisent point pour expliquer le système du monde et la marche de l'univers. Descartes avec âes dés fo.rnoit le ciel et la terre , mais il ne put donner le premier branle à ces dés , ni mettre en jeu sa force centrifuge qu'à l'aide d'un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de l'attraction ; mais l'attraction seule réduiroit bientôt l'univers en une masse immobile : à cette loi ^ il a fallu joindre une f^rce projectile pour faire ^.écrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait to»irner ses tourbriions , que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites.
Le philosophe, qui se flatte de pénétrer dan? les secrets île Dieu , ose associer sa sagesse à la sagesse éternelle ; il approuve , il blâme f il corrige , il prescrit des lois à la
nature et des bornes à la divinité ; et tandis qu'occupé de ses vains systèmes, il se donne mille peines pour arranger la machine du monde , le laboureur qui voit la pluie et le soleil tour-à-tour fertiliser son champ, admire , loue et bénit la main dont il reçoit ces grâces , sans se mêler de la manière dont elles lui parviennent. Il ne cherche point à justifier son ignorance ou ses vices par son incrédulité. Il ne censure point les œuvres de Dieu, il ne s'attaque point à son maître pour faire briller sa suffisance Jamais le mot impie d'Alfonse X [*] ne tombera dans l'esprit d'un homme vulgaire : c'est à une bouche savante que ce blasphème étoit réservé.
[*] Ce roi de Castille disoit que si Dieu l'eût appelé à son conseil quand il fit le monde , il lui auroit donné de bons avis. La multitude des cercles inutiles que les Mathématiciens de son tems avorent imaginés pour expliquer les mouvemens célestes , a pu donner lieu à la pens c liberrine d'un prince assez habile pour désirer dans la méchaniqnç de l'univers cette simplicité qu'on y a reconnue depuis* C Note ds iédh^ur ),
Athéisme, Fanatisme.
JLy E spectacle de la nature , si vivant , si animé , pour ceux qui reconnoissent un Dieu , est mort aux yeux de l'athée : tt dans cette grande harmonie dçs êtres où to it parle de Dieu d'une voix si douce , il n'apperçoit qu'un silence éternel.
Bayle a très -bien prouvé que le fanatifme est plus pernicieux que Tathéisme , et cela est incontestable ; mais ls qu'ii n*a eu garde de dire , et qui n'est pas moins vrai , c^est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte qui élève le cœur de Thoinme , c;ui lui fait mépriser la mort , qui luidx)nne un ressort prodigieux , et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus fubiimcs vertus; au lieu que 1 irreligion , et en général Tespric raisonneur et philosophique , attache à la vie» efféminé , avilit les âmes , concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier , dans l'abjection du moi humain , et sape ainsi à petit bruit les vrais fondemens de toute société ; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu 4e. chose >
qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé. Si Tathéisme ne fait pas verser le sang des hommes , c'est moins par amour pour la paix, que par indifférence pour le bien; comme que tout aille , peu importe au prétendu sage , pourvu qu'il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pa»: tuer les hommes ; mais ils les empêchent de naître , en détruisant les moeurs qui les mi;hiplienî , en les détachant de leur espèce, en léduisant toutes leurs cffections à un secret égoïsme , ausù funeste à la population qu'à la %'ertu. L'indifférence philosophique ressemble à la tranquillité ce l'écat sous le c'.espotisme : c'est la tranquillité de la mort ; elle est plus destructive que la guerre même.
Religion.
E combien de douceurs n'est pas prîv4 celui à qui la religion manque ? Quel senlimen peut le con olcr dans ses peines? Quel spectateur anime les bonnes actions qu'il fait en secret? Quelle voix p ut parler au fond de son ame ? Quel prii pcur-il attendre de sa venu .* Comment doii-ii envisager la mort f
D E J. J. R ou SS E AU. 17
Une dernière ressource à employer contre rincrédule , c'est de le toucher , c'est de lui montrer un exemple qui Tentraîne , et de lui rendre la religion si aimable qu il ne puisse lui résister^
Quel argument contre l'incrédule que la vie du vrai chrétien! Y a-t-il quelque ame à répreuve de celui-là ? Quel tableau pour son cœur quand ses amis , ses enfans , sa femme concourront tous à l'instruire en l'édifiant ! quand sans lui prêcher Dieu dan leurs discours, ils le lui raontreront dans les actions qu il inspire , dans les vertus dont il est l'auteur , dans le charme qu'on trouve à lui plaire ! quand il verra briller l'image du ciel dans sa maison ! quand , une fois le jour , il sera forcé de se dire : Non , l'homme n'est pas ainsi par lui-m.ême , quelque chose de plus qu'humain règne ici.
Un heureux instinct me porte au bien , une violente ^ assion s'élève ; elle a sa racine dans le même instinct , que ferai je pour la détruire ? De la considération de l'ordre , je tire la beauté de la vertu , et sa bonté de l'utilité commune ; mais que fait tout cela contre mon intérêt particulier , et lequel au fond m'impotre le plus , de mon bonheur aux ilépens du reste des hommes , ou du bonàeuf
iS PENSÉES
des autres aux dépens du mien? Si la cra'nte de la home ou du châtiment m'empêche de mal faire pour mon profit , je n'ai qu'à mal faire en secret ; la vertu n'a plus rien à me dire ; et si je suis surpris en faute , on punira , comme à Sparte , non le délit, mais la mal adresse. Enfin , que le caractère et l'amour du beau soit empreint par la nature au fond de mon ame , j'aurai ma règle aussi K)ng-tems qu'il ne sera point défiguré; mais comment m'assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure qui n'a point parmi les êtres sensibles de iP.odèle auquel on plisse la comparer «* Ne sait-on pasque les affections désordonnées corrompent le ji'gement ainsi que la »olonté , et que la ccnscienc- s'altère et se modifie insensiblement dans chaque siècle , dans chaque peuple , dans chaque in-iividu , selon l'inconstance et la variété des préji'gés ? Adorons l'être éternel , d'un souffle nous détruisons ces fantômes de raison qui n'ont qu'une vaine apparence , et fuient comme une ombre devant l'immuable vérité.
L'oubli de toute religion conduit à l'oubli des devoirs de l'homme. •
Fuyez ceux qui , sous prétexte d'expliquer $a nature , sèment dans le cœur des hom-
mes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est une fois plus affirmatjf et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés , vrais , de bonne foi , ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner , pour les vrais principes des choses , les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste , renversant , détruisant , foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent , il ôtent aux afBigés la dernière consolation de leur misère, aux puissans et aui' riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime , Tespoir de la vertu , et se vantent encore d'être les bienfaiteurs du genref humain. Jamais , jamais » disent-ils , la vérité n esc nuisible aux hommes ; je le crois comme eux , et c'est à mon avis une grande preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité. —
EV ANGILE.
V^ E divin livre , le seul nécessaire â un Chrétien , et le plus utile de tous à qui-
aô PENSÉES
conque même ne le seroit pas, n'a besoin que d'être médité pour porter dans ra:ne l'amour de son auteur, et la volcntc d'accomplir ses préceptes. Jamais !a verra n'a parle un si doux langage ; jamais la pi s parfaite sagesse ne s'est exprimée avec tant d'énergie et de simplicité. On n'en quiite pjint la lecture sans se s ntir meilleur ^uaupara- Tant.
La m.ajesté des écritures m'étonne , la sainteté de l'évangile parle à mon cœur. Voyez le livre des philosophes avec toute leur pompe : qu'ils sont petits près de cîlui-làî Se peut-il qu'un livre, à la fuis si sublime et si sage , ^oit l'ouvrage des hommes ? Se peut-il que celji dont i! fait Phistoire ne soit qu'un homme lui - même ? Estce ià le ton d'un anthousiaste ou d'un ambitieux S'éclaire ? Quelle douceur ! Quelle pureté dans ses mccars ' Quelle grâce touchante dans ses -'nstructions! Quelle élévation dans ses maximes ! Quelle profonde sagesse ;'ans ses discours! Quelle présence d'esprit , quelle fipesse et quelle justesse dans «es réponses ! quel empire sur sc^ passions ! Où est l'h >mme , ou est le • sage qui sait agir , souffrir et moutir sans foibicsse et sans ostentation ? Quand Platon peint sni-^
IDE J. J. ROU SS EAU. 21 Juste imagina'ire couvert de tout Tonorobre du crime, et digne de tous les pri:: de la vertu, jl peint trait pour trait Jesus-Christ ; la ressc:r.biance est si frappante , qie tous les pères Tonc sentie , et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. Quels préjugés , quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ? Quelle distance de l'un à Taurre î Socrare mourant sans douleur , sans ignominie , soutint aisément jusqu'au bout son personnage ; et si cette facile mort n'eût honoré sa vie , on douteroit , si Socrate » avec tout son esprit , fut autre chose qu'un Sophiste. Il inventa , dit-on , la Morale : D'autres , avant lui , l'avoient mise en pratique ; il ne fit que dire ce qu'ils avoient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoir été juste avant que Socrate eût dit ce que c'étoit que justice ; Léonidas étoit mort pour son pays , avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie ; Sparte étoit sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant qu'il eût loué la vertu » la Grèce abondoit en hommes vertueux, irîais où Jésu^ avoit-il pris chez les siens cette morale élevée et pure , dont lui seul a donné les iieçcns ç\ ]^çjÇ.ïnp»e ? Du sein
3i PENSÉES
du pîiis furieux fanatisme la haute sagesse S2 fit entendre , et la simplicité des plus héc roïques venus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse dtsirer ; celle de Jésus expirant dans les tourmens, injurié, raillé, maudit de tout un peuple , est la plus horrible qu'on pui-^se craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus au lûiiieu d'un affreur supplice prie pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie e: la mort de Socrate sont d'un sage , la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. Dirons-nous que l'histoire de TEvangile est inventée à plaisir ? Ce n'est pas ainsi qu'on invente , et les faits de Socrate , dont personne ne doute , sont moins attestés que ceux de Jesus-Christ. Au fond, c*cst reculer la difficulté sans la détruire; il seroit plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre , qu'il ne Test qu'ua seul en ait fourni le sujer. Jamais des auteurs Juifs n*eussent trouvé ni ce ton, ni cette lïjorale : et l'Evangile a des caractères de vérité si frappans , si pajfaitcment inimitables , que l'inventeur en seroit plus étonnant que le héros.
V Le christianisme est dans son principe une
DE J. J. R OU SS EAU. 25 religion universelle , qui n'a rien d'exclusif, rien de local , rien de propre à tel pays plutôt qu'à tel autre. Son divin auteur embrassant également tous les hommes dans sa charité sans bornes , est venu lever la barrière qui séparoit les nations, et réunir touï le genre humain en un peuple de frères : car en toute nation celui qui le craint et qui s^adonne à la justice lui est agréable. {Actes y ch. X. 35). Tel est le véritable esprit de l'Evangile.
Je ne sais pourquoi l'on veut attribuer au progrès de la philosophie la belle morale de nos livres; cette morale tirée de l'Evangile ," étoit chrétienne avant que d'être philosophique. Les préceptes de Platon sont souvent très-sublimes ; mais combien n'erre-t-il pas quelquefois , et jusqu'où ne vont pas ses erreurs ? Quant à Ciceron , peut - on croire que sans Platon ce Rhéteur eût trouvé ses offices ? L'Evangile seul est, quant à la morale, toujours sûr, toujours vrai , toujours unique et toujours semblable à lui-même.
Oraison, DÉvotio», Dévots.
J-^'ame en s'élevant par l'oraison à la source du sentiment et de l'être , y perd sa séch«-
resse et sa langueur : elle y renaît , cltt s'y ranime , elle y trouve un nouveau ressort , elle y puise une nouvelle vie ; elle prend une autre existence qui ne tient point auz passions du corps > ou plutôt elle n'est plus en elle-même ; elle est toute dans l'être immense qu'elle contemple ; et dégagée un moment de ses entraves , elle se console d'y rentrer par c:t essai d'un état plus sublime , qu'elle espère erre un jour le sien.
Il n'y a rien de bien qui n'ait un excès blâmable » même la dévotion qui tourne en délire. Comment viennent les extases des ascétiques ? En piolongeant le tems que l'os donne à la prière plus que ne le permet la foiblesse humaine. Alors lesprit s'épuise , l'imagination s'allume et donne des visions ; -•n devient inspiré , prophète , et il n'y a plus ni sens ni génie qui garantisse du fanatisme.
Si l'on abuse de l'oraison et qu'on devienne mystique , on se perd à force de s'élever ; en cherchant la grâce on renonce à la raison ; pour obtenir un don du ciel » on en foule aux pieds un autre; en s'obstinani à vouloir qu'il nous éclaire > oi^ s'ôte les lumières qu'il nous a donnée^^.
Servir Dieu , ce n'est point passer sa vie à gengux dans un oratoire , c'est rempli!
DE J. J. R O U s s EAU. 25
sur la terre les dev'olrs qu'il nous impose, c'est faire ea va^ de lui plaire tout ce qui convient à l'état ou il nous a mis ; il faut premièrement faire ce qu'on doit , puis prier quand on le peut.
La dévotion est un opium pour l'ame : elle éguye , anime et soutient quand on en prend peu : une trop forte dose endort , ou rend furieux , ou tue.
On ne doit point afficher la dévotion pat un extérieur affecté, et comme une espèce d'emploi qui dispense de tout autre. Il faut aussi s'abstenir de ce langage mystique et figuré qui nourrit le cœur des chimères de rimaginaîion,et substitue au véritable amour de Dieu des sentimens imités de 1 amour terrestre et très-propre à le réveiller. Plus on a le cœur tendre et l'imag nation vive , plus on doit éviter ce qui tend à les émouvoir j car enfin comment voir les rapports de l'objet mystique , si Ton ne voit aussi l'objet sensuel i et comment une honnête femme oset-elle imaginer avec assurance des objets qu'elle n oserojt regarder.
Ce qui donne le plus d éloignement pour
les dévots de procession, c'est cette âpreté
de mœurs qui les rend insensibles à l'huma-
aité , C'est cet orgueil excès -if qui leur fai$
Tomt Frem* B
regarder en pitié le rtste du monde : dans leur élévaiicn s'ils daignent s'abaisser à quelque acte de bonté , c'est d une manière si humiliante , ils plaignent les autres d un ton si cruel , leur justice est si rigoureuse , leur charicé est si dure , leur zèle est si amer , leur mépris ressemble si fort à la haine , que l'insensibiliif-' même des gens du monde est moins barbare que leur comniiséraiion. l'ainour de Uieu leur sert d'excuse pour n'aimer personne, ils ne s'aiment pas même Tun l'autre ; vit-on jamais d'amitié véritable entre les [ faux ] dévots? Mais plus ils se détachent des hommes î plus ils en er.igent , et Ton diroit qu'ils ne s'é lèvent à Dieu que pour exercer son autorité sur la terre.
Superstition.
J-JA superstition. est le plus terrible fléau du genre humain; elle abrutit les simples , elle persécute les sages , elle enchaîne les nations, elle fait par-tout cent maux effr^jyables. Quel bien fait-elle? aucun ; si elle en fait, c*est aux tyrans; elle, est leur arme la plus tcrrib e ; et cela même est le plus grand itial -qu'elle ait jamais fait.
D E J. }. R O us s E AU. 27
Conscience.
-L^ E ineiUcur de tous les casuistes est la confcicnce ; & ce rCeù que quand on marchande avec elle , qu'on a recours aux fnbtil'tés du raifonnement.
La conscience est la voix de l'ame , les passions £ont la voix du corps. Eft-il é:onnant que souvent ces deux langages se contredisent , et alors lequel niut - il écoi'.ter ? Trop souvent la raifon nous trompe , n >us n'avons que trop acquis le droit de la récuser ; mais la conscience ne trompe jamais, elle est le vrai guide de Thomm. ; elle est à Tame ce que Pinilinct est au corps : qui la suit , obéit à la naure , et ne craint point de s'égarer.
Conscience! Conscience! Instinct divin , i mortelle et céleste voix , guide assuré d'un être ignorant et borné , mais intelligent et libre , juge infaillible du bien et du mal , qui rend rbo.nme semblable à Dieu ! c'est toi qui fais l'excc|,icace de sa nattire et la moralité de ses actions ; sans toi jé^ne sens rien en moi qui m'éiève au-d:^ssus des bêces, .]ue le triite privilège de m'égarer d'erreurs
iS PENSéES
en erreurs à Taiùe d'un enceriLiement sans
règle, et d'une raison sans principe.
Si la conscience p. rie à tous les cœurs , pourquoi donc y en a-t-il si peu qui Tentendent ? Eh î c'est qu'elle nous parle la langue de la nature , que tout no s^ fait oublier. La conscience est ti ride , elle aime la retraite et la paix ; le monde et le bruit Tépouvantent; les préjuges dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis , elle fuie ou se tait devant eux ; leur voix bruyante étouffe la sienne , et Tempêche de se faire cnrtndre ; le fanatisme ose la contrefaire , et dicter le crime en son nom. Elle se rebure enfin à force d être éconduite; elle ne nous parle plus, eile ne nous répond plus; et après de si longs mépris pour elle il en coûte autant de la rappellcr qu il en coûta de la bannir.
Moralité de nos actions.
•1 o u T E la moralisé de nos actions est dans le jugement que nous ep po ton nous-mêmes. S Î1 est vrai que le bien soit bien , il doit rêrre au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres , et le premier prix de la justice est de
sentir qu'on la pratique. Si la bonté morale est confoTïie à notre nature , 1 ho.iime ne sauroit ê re sain d esprit ni bien constitué , qu autant quil est bon. Si elle ne l'est pas, et que l'homme soit méchant naturellement , il ne peut cesser de l'être sans se corrompre , et ia bonté n'est en lui qu'un vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables, comme le loup pour égorger sa proie , un homme humain seroir un animal aussi dépravé qu'un loup pitoyable , et la vertu seule nous lais- «eroit des remords.
Rentrons en nous - mêmes : examinons , tout intérêt personnel à part , à quoi nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus , celui des tourmens ou du bonheur d'autrui ? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire , et nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait , d'un acte de bienfaisance , ou d'un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressez vous sur vos théâtres? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir? Est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes ? Tout nous est indifférent , disent-ils , hors de notre intérêt ; et tout au contraire , les douceurs de l'amitié , de l'humanité nous consolent dans nos peines : et même dans nos plajsiis, nous serions
p PENSéES
trop seuls , trop misérables , si noift n'avions avec ijui les partager : s'il n'y a rien de moral dans le cœur de rhonime , d'oîi lui viennent donc ces transports d'admiration pour les grandes âmes? Cet enthousiasme de la vertu , quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé ? Pourquoi vouctrcis-je être Caton nui déchire ses entrailles , piucôt que César triomphant ? Otez de nos cœurs cet amour du beau , vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont éicj-:fré dans son a<nc étroiçf ces fentimens délicieux ; celui qui , à force -^e se concentrer au dedans de lui"^ vient à bouc de n'aimer que lui-mé ne , n'a plus de transports , son cûe;;r giacé ne palpite plus de jcie , un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux , il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus , ne vit plus , ii est déjà mort.
Jcttez les yeux sur toutes les nations du monde > parcourez toutes les histoires ? parmi tant de cultes inhumains et bisarres , parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez par - tout les mêmes idées de justice et d'honnêteté , par-tcuc les ' êmCi notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des Dieux abominables qVon eût punis ici bas comme des
DE J. J. Il OU S SE AU. 31
scélérats , et qJÎ iVofTroient pour tableau du bon'.iur suprême , q^ue des forfaits à commettre , et des passions à corvtentcr. Mais le vice armé d'une autorité sacrée descendoit en vain du séjour ccernel , l'instinct moral le repoussoir du cœur des humains. Ea célébrant les débauches de Jupiter , on admiroit la continence de Xénocraie ; la chaste Lucrèce adotoii l'impudique Venus, l'inirépide Romain sacrilîoit à la Peur , il iavoquoic le Dieu qui muiila son père , et mouro c sans miirm-ire de la main du sien. Les plus misérables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature , plus forte que ceKes des Dieux, se faisoit respecter sur la terre ,et sembloit reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.
Il est donc au fonà de nos âmes un principe inné de justice et de vertu, sur-iequel » malgré nos propres maximes , nous jugeons nos a.tions et celles d'aiurui comme bonnes ou mauvaises.
Mal moral , mal PHYSiqur.
V-< 'est l'abus cîe nos facultés qui nous rend malheureux et méchans. Nos chagrins , nos soucis , nos peines , nous viennent ce nous. Le mai moral est incontestablement notre ouvrage , et le mal physique ne seroît rien sans nos vices qui nous l'ont rendu sensible. îx*esr-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n'est- tlîe pas un signe que la machine se dérange , et un avertissement d'y pourvoir La mort. .. Les méchans n'empoisonnent ils pas leur vie et la nôtre'* Qui est-ce qui voudroit toujours vivre? La mort est le remède ::ux maux eue vous vous faites; la nature a voulu qv.e, vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l'homime vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu Je mauxî 31 vit presque sans maladies , ainsi que sans passions , et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent ses misères la lui rendent désirable : dès-lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous nouj contentions d'être ce que nous sommes , nous n'aurions pas à déplorer npue 5011 f mais pQur chercher u»
b t. J. J. R OUS s E AU. 35
bien- être imaginaire, nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas siipportcr un peu de souffrance , doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée , on la veut rétablir par des remèdes au mal qu'on sent , ont ajoute celui qu'on craim ; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère j plus on la veut fuir , plus on la sent ; et Ton meurt de frayeur durant toute sa vie , en murmurant contre la nature , des maux qu'on s'est faits en l'offensant.
Homme , ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur c'est toi-même. Il n'existe point d'autre mal qae celui que tu sais ou que tu fouffres , et l'un et l'autre te viennent de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre , et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n'est que dans le sentiment de l'être qui souffre ; et ce sentiment , l'homme ne l'a pas eu de la nature, il se l'est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque , ayant peu réfléchi , n'a ni souvenir, ni prévoyance. Qtez nos funestes progrès , ôtez nos erreurs et nos vices , ôtez l'ouvrage de l'homme , c: tout est bien.
^ E crois qu'on ns peut examiner converiviblement le système de I optimisme, sans distinguer avec soin le mal pariicuiier dont aucun philosophe n'a jamais nié l'existancc , du mal général que nie roptimismc. Il n'est' pas question de savoir si chacun de nous souffre ou non ; niais s'il étoit bon que l'univers fur, et si nos ma-ix éioient inévitables dans la constitution de l'univers. Ainsi l'addition d'un article rendroit , ce me semble, la proposition plus exacte; et au lieu de tout eu bien) il vaudroic peut-être mieux dire : le tout est lin • ou tout esc lin pour le tout. Alors il est très • évident qu'aucun homme ne saurcit donner des preuves directes, ni pour, ni contre; car ces prtuves dépendent d'une connoissance parfaite de la constitution du monde et du but de son auteur ; et cette connoissance est incon establement au-dessus de rintellig< ncc humaine. Les vrais principes de l'optimisme ne peuvent se tirer ni des propriétés de la matière , ni de la méchanique de l'univers ; mnis seulement par l'induction des perfections de
D E J. J. ROU s s E AU. 3^
DJsii » qui préside ù tout ; de sorte qu'on ne prouve pas l'existence de Ditu par ie système de ope , mais le système de Tope par l'existence de Dieu : et c'est , sans contredit , de la question de la providence qu'est dérivée celle de l'origine du mal. Que si ces deux questions n'ont pas été mieux traitées l'une que l'autre , c'est qu'on a toujours si mal raisonné sur la providence , que ce qu'on en a dit d'abnirde a fort embrouillé tous les corrollaires quon poHvoit tirer de ce grand tt consolant dogme.
Les premiers qui ont gâté la caufe de Dieu sont les prêtres et les dévots , qui ne soufFrent pas que rien se fasse selon l'ordre établi , mais font toujours intervenir la justice divine à des événemens purement naturels ; et pour être sûrs de leur fait , punissent et châtient les méchans , éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux , selon l'événement. Je ne sais, pour moi , si c'est une bonne théologie ; mais je trouve que c'est une mauvaise manière de raisonner » de fonder indifféremment sur le pour et le contre, les preuves de la providence , et de lui attribuer sans choix tout ce qui se feroit égaleinent sans elle.
Les philosophes, à leur toar, ne me paroissent guère plus raisonnables, quand je les vois s'en prendre au Ciel de ce qu'ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu, quand ils ont mal aux dents , ou qu'ils sont pauvres , ou qu'on les vole , et charger Dieu, comme dit Sencque , de la garde de leur valise. Si quelque accident tragique eût fait périr Cartouche ou César dans leur enfance , on auroit dit , quels crimes avoient-ils commis? Ces deux brigands ont vécu , et nous disons : pourquoi les avoir laissé vivre ? Au contraire , un dévot dira dans le premier cas : Dieu vouloir punir le père en lui étant son enfant ; et dans le second : Dieu conservoit l'enfant pour le châtiment du peuple. Ainsi quelque part qu'ait pris la nature , la providence a toujours raison chei les dévots , et toujours tort chez les philosophes. Peut - être dans l'ordre des choses humaines , n'a - t - elle ni tort ni raison, parce que tout tient à la loi commune, et qu'il n'y a d'e::ception pour personne. Il est à croire que les évènemens particuliers ne sont rien ici bas aux yeux du Maître de l'univers, que sa providence est seulement universelle , qu'il se contente de cotiserver les genres et les espèces , ci de picsider au
tout
tout , sons s'inquiéter de la manière dont chaque individu passe cette courte vie Un ^age qui veut que chacun vive heureux dans ses états, a-t-il besoin de s'informer si les cabarets y sont bons? Le passant murmure une m*it , quand ils sont mauvais , et rit tout le reste de ses jours d'une impatience aussi déplacée. Commoranli enim Njtura cUver-^ ioriu'71 nol'is , nor. hahitanii dcdit.
Tout pcn:er juste à cet égard , il semble que les choses devroient être considérées relativement dans Tordre physique et absolument dans Tordre moral : de sorte que la plus grande idée que je puis me fuîre de la providence , est que chaque être matériel soie disposé le mieux qu il est possible par rapport au tout , et chaque être intelligent et sensible le mieux qu il est possible par rapport à lui-même; ce qui signifie en d'autres termes ,^ue pour qui sent son CNistence , il vaut miieur csister que de ne pas exister. Mais il faut appliquer cette lègle à la durée totale de chaque être sensible , et non à quelques instans particuliers de sa durée, tel que la vie humaine ; ce qui montre combien la question de la p';ovidence ticnc à celle de Timmortalité de Tame que j'ai le bonheur de croire. . w*' •