Tome Prem, Ç
j8 PENSÉES
Si je ramène ces questions di. erses à leurprincipe commun , il me semble qu'elles se rapportent toutes àcelle de l'existence de Dieu. Si Dieu e:ciste , comme il ri*est pas possible d'en dourer, :1 est partait ; s'il est parfait , il est sage, puissant et juste j s'il est sage et puissant y tout çst bien ; s'il est juste ei puissant, mon ame est immortelle ; si mc-n amc est immortelle, trente ans de vie ne font rien pour, moi , et sont ptu;-cire nécessaires au maintien de 1 univers.
Passions.
X-Ja source de nos passions , l'origine ei le principe de toutes les autres , la feule qui naît avec 1 homme , et ne le quitte jamais , tant qu'il vit , est l'amour de soi : passion primitive , innée , antérieure à toute aune , et dont toutes les autres ne sont , en un lens , que àes modifications.
L'entendement humain doit beaucoup aux passions , qui, d'un commun aveu , lui doivent beaucoup aussi. C'est par leur activité que notre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connoître quej^arce que nçus désrrons dç. jouir : et il" n'est pas possibjc de
DE 5. J. ROUSSEAU. 29 concevoir pourquoi celui qui u'auroît ni désirs, ni craintes, se donneroit la peine de raisonner. Les passions , à leur tour , tirent leur origine de nos besoins, ef leurs progrès de -nos connoissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses que sur les idées qu'oii en peut avoir , ou par la simple impulsion de
ia nature.
C'est une erreur de distinguer les passions en permises et déa-ndues , pour se livrer aux premières et se refuser aux autres. Toutes sont bonnes quand on en est le maître .toutes sont mauvaises quand on s y laisse assujt^rir.
Ce qui nous est défendu par la nature » c'est d'é.endre nos attachemens plus loin que nos forces j ce qui nous est défendu par la raison , c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir ; ce qui nous est défendu par la conscience , n'est pas d'être tenté, mais de nous laisser vaincre par les tentations. Il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas des pas.sions ; mais iF dépend de nous de régner sur elles. Tous les sentimens que nous doniinons sont légitimes ; tous ceux qui nous dominent sont criminels.
Les grandes passions usées dégoûtent de? autres i la paix de Tame qui leur succède est
Je seul sentiment qui s'accroît par la jouissance.
Le spectacle des passions violentes de toute espèce est un des plus dangereux qu'on puisse offrir au." er.fans. Ces J^assions ont toujours dans leur cricès quelque chose de puérile qui les amuse ,^ui les séduit, et leur fait aimer ce qu'ils dcvroient craindre. Voilà pourquoi nous aimons tous le théâtre , ec plusieurs d'entre nous les romans.
Toutes les grandes passions se forment dans la solimde; on n*en a point de semblables dans le mondé , où nul objet n'a le teins de faire une profonde impression , et ou la multitude des goûts énerve la force des sentimens.
Les petites passions ne prennent jamais I« change et vont toujours à leur fin; maison peut armer les grandes contre elles-mêmes.
Dans la retraite on a d'autres manières de voir et de sentir , que dans le commerce da mon.^.e ; les passions autrement modifiées ont aussi d'autres expressions ; l'imagination toujours frappée dc< mêmes objets s'en affecte plus vivement. Ce petit nombre d'images revient toujours , se mêle à toutes les idées , et leur donne ce tour bisarre et peu varié ^u'on remarque dans Us discours des j«li*
DE J. J. ROUSSEAU. 41 taîrcs. S'ensuic-il de là que leur langage soit fort énergique? Po-;nt du tout , il nVsc quVxtraordinairc. Ce n'est que dans le monde qu'on apprend à parler avec énergie; premièrement , parce qu'il faut toujoi'.rs dire autreraent et mieux que les autres ; et puis , que forcé d'affirmer à chaque instant tout ce qu'on lie croit pas , d'exprimer des sentimens qu'on n'a point , on cherche à donner à ce qu'on dit un tour persua-.if qui supplée à la persuasion intérieure. Crovc2-vous que le", gens vraiment passionnés aient ces manières de parler vives, fortes, coloriées, que l'on admire dans les drames et dans les romans français ? Non : la passion pleine d'ellemême, s'exprime avec plus d'abondance que de force ; elle ne songe pas mêine à persuader ; elle ne soupçonne pas qu'on puisse douter d'elle : quand elle dit ce qu'elle sent, c'est moins pour l'e.vposcr aux autres que pour, se soulager. On peint plus vivement 1 amour dans les grandes villes : l'y sent-on'' KiKux que dans les hameaux?
Lisez une ietrre d'amour faite par un auteur dar^.> un cabinet , par un bel esprit qui veut briller. Pour peu qu'il ait du feu dans la tête , sa lettre va , comme on dit , brûler le f apier j la chaleur n'ira pas plus loin. Voui;
serez enchanié , même agité pcut-êrre , msï> d une agitation passagère et sèche , qui ne vous laissera que des mots po r tout souvenir. Au contraire , une lettre que l'amour a léelitment dictée , une lettre d'un amant vraiment passionné , sera lâche , diffuse , toute en long'jeurs , en désordre , en répétitions. Son cœur , plein d'un sentiment qui déborde , redit toujours la même chose , et n'a jamais achevé de dire ; comme une source vive qui coule sans cei.se, et ne s*épuisc jamais. Rien de saillant, rien de remarquable : on v,i retient ni mots, ni tours, ni phrases ; on n'adinire rien , l'on n'est frappé de rien. Cependant on se sent l'ame attendrie , on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche , et c'est ainsi qwc le cœur sait parler au cœur. Mais ceux qui ne sentent rien , ceux qui n'ont que le jargon paré des passions, ne connoissent puint ces sortes de beautés & les méprisent.
L'cnthou-iasme est le dernier degré de la passion. Quand elle est à son comble , elle voit son objet parfait ; elle en fait alors son idole; elle le place dans le ciel. En écrivant à ce qu'on aime , ce ne sont .plus des lettres q^ue Ton écrit, ce sont des hymnes.
DE J. J.- rx.0 USS E A U. 45
Les grandes passions ne germent guère chez les hommes foibles.
Quand le cœur s'ouvre aux passions , iî s'ouvre à l'epnui de la \:"ie.
Dans le règne des passions , elles aident à supporter les tourmens qifelles donnent i elles tiennent l'espérance à côté du désir. Tant qu'on désire , on peut se passer d'être lieureux ; on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, 1 espoir se prolonge , ec le charme de l'illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui - même , et l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité.
On étcLfe de grandes passions ; rarement on les épure.
On n'a de prise sur les passions que par les passions ; c'est par leur empire qu'il faut comliattre leur tyrannie, et c'est toujours de la nature elle-même qu'il faut tirer des instrumens propres à la régler.
Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l'ame ; un bon serviteur doit erre rohufle. Je sais que l'inrempérance excite les passions ; elle exténue aussi le corps à la longue ; les macérations, les jeûnes produisent souvent: le même effet par une cnuse oppo«
44 P £ Is S i E S.
sce. Plus le coi-ps esr fuible , plus il conimandt ; p'u ii est fort , plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corp efTé.iiJnés ih s'en irritent d'autant plus qu'ils peuvent moins les satisfaire.
Que les passions nous rendent crcdales , et qu'un cœur vivement toucha fe détache avec peine des erreurs mêmes qu'il appe çoit î On peut vivre beaucoup en peu d'années, et acquérir une grande e> périence à ses dépens : c'est alors le chemin des passions qui conduit à ia phi'oropliie.
Les passions que nous partageons nous séf'uiîcnt ; celles qui choquent no. iniérêrs nous révoltent ; ei par une inconséquence qin rois vient d'elle , nous blâmons dans les autres ce que nous vou(5rions imiter.
La source de to :tes passions est la sensibilité ; rimaginaiion détermine leur pente. Tout ê:re qui sent ses rapports , doit être affecté quand ces rapports s'altèrent , et qu'il en imagine , ou qu'il en croit im.iginer de plus convenables à sa nature. Ce sont les erreurs de l'imagination qui transforment en vices ks passions de tous les êtres bornés » même des nnges s'ils en o*nt : car il faudroic qu'ils crnnussent la nature de tous les êtres pour savoir quel rapport convient le mitu.\ à à la leur.'
D E T. J. RO U SSE A U. 45 Voici le sommaire de touce la sagesse humaine dans 1 usage des passions : i^. Sentir les vrais rapports de l'homme , ranr dans Tespèce oae dans l'individu : i'\ Ordonner toutes les affections de l'ame selon ces rapports.
J.% ou 5 ne savons ce que c'est que bonheur on malheur absolu. Tout est mêlé dans cetre vie, on n'y j^oute aucun sentiment pur^ on n'y reste pas deux momens 'dans le même état. Les afFcctions.de nos âmes , ainsi que les modifications de nos corps , sont danSf tn flux continuel. Le bien et le mal nous îcnt communs à tous , mais en différentes sits.ires. Te plus heureux est celui qui îoi;iue le moins oc peines , k plus m.isérable est celui qiii sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances : ^oîlà Indifférence commune à tous. La félicité de Pbomme ici bas n'est donc qu'un état négatif , on doit, la mesurer par la moindre quantité des maux qu'il souffre.
Tout sentiment de peine est inséparable du •iesir de s'en délivrer ; toute idée de plaisir ess
inséparable du désir d\n jouir : tout de-ir suppose privation, et toutes les privations qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consis:e notre misère. Un êcre sensible , dont les facuhés cgaleroient les désirs , seroit un être absolument heureux.
En. quoi dont: consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur f^ Ce n'est pas précisément à diminuer nos désirs car s'ils étoitnt au-dessous de notre puissance , une partie de nos facultés restsroit oisive , et nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés , car si nos désirs s'étencloient à la fois en plus grand rapport, no s n en devienûrions que plus misérables : mais c'est à diminuer l'excès des de irs sur les facultés , et à mettre en tgaiité parfaite la puissance et la volonté. C'est alors seulement que toutes les forces étant en action , l'ame cependant restera paisible , et que rhommc se trouvera bien ordonné.
C'est ainsi que la nature qui fait tout pour le mieux, Ta d abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que des désirs nécessaires à l'a conservation , et les facultés suffigarites pour les satisfaire, JEiie a mis tous les
D E J. J. R ou SS E AU. ^J
autres , comme en réserve , au fond de son ame , pour s'y développer au besoin. Ce n'est que dans cet état primitif, que l'équilibte du pouvoir et du désir se rencontre, et que l'homme n'est pas malheureux. Sitôt que ses facuités virtuelles se mètrent en action, Timagination , ta plus active de toutes, s'éveille et les devance. C'est l'imagination qui étend pour nous la mesure des possibles , soit en bien , soie en nul , et qui par conséquent CKcite et nourrit les désirs par refpoir de les satisfaire ; mais l'objet qui paroissoit d'abord sous la main , fuit plus vite qu'on ne peut le poursuivre ; quand on croit l'atteindre , il se transforme et se n^ontre au loin devanc nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru , nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s aggrandit , s'étend sans cesse ; ainlî l'on s'épuise sans arriver au terme ; et plus nous gagnons sur la jouissance * plus le bonheur s'éloigne de nous : au contraire , plus l'homme est resté près de sa condition naturelle, pli) s la différence de ses facultés à ses désirs est petite , et moins par conséquent il est éloigné d'être heureux. \\ n'est jamais moins misérable , que quand il paroîc dépourvu de tout ; car la misère ne
coK.^isre pas dans la privatioa i\cs choses ,
lïiajs dans ic besoin qui s'en f ir sentir.
Le monde réel a ses bornes , It monde imaginaire est infini ■ ne poi'.vant élargir 1 un, rétrécissons Tautre j car c'.st de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendeut vraiment malheureux. Occz la force , la santé , le bon témoignage de joi , tous les biens de cette ne sont dans l opinion : ôtez les douleurs du corps et les remords de la conscience , tous nos maux sont imaginaires.
Tous les animaux ont exactement les fa-» culîé? nécessaijcs our scconscrvtr ; Thomme seul en a de supc;flucs. N'est-il pas bien étrange que ce superflu soit l'instrument de sa mi è e ? Dans tous pays , hs bras d'un hcmn-ic valent pl.is que sa subsistance. S'il éioit assez sage pour compter cesupcrHu pour rien , il auroit toujours le nécessaire , parce qu'il n'arroit jamais rien de trop. Les grands besoins , disoit Favorin . naissent des grands bien?, et souvent le meilleur moyen de se donntr les cho.es dont on manque est de s'ô.er celles qu'on a : c'est, à force de nous travail'er pour augmenter noire bonheur , que Î.0.1S le changeons en misère. Tout homme qui ne vo.idroit que vivre, vivroir )îeuieox ^
DE J. J. R OU S S EAU. 49 par conséqi'fnt il vivroic bun , car où feroic pour lui Pavancage d'être mtchan: r*
Le signe le j lus assuré du vrai contentement d'esprit ,. est la vie retirée et domestique , et Ton peut croire que ceux qui vont sans cesse chercher leur bonheur chez autrui , ne Pont point chez eux-mêmes.
Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences ; nous le supposons où il est le moins , nous le cherchons où il ne sauroit être ; la gaîté n'en est qu'un signe très-équivoque. Un homme gai n'est souvent qu'un infortuné , qui cherche à donner le change aux autres , et à s'étourf'ir lui même. Ces gens si rians , si ouvers , si sereins dans un cercle, sont presque tous tristes et grondeurs chez eux ; et leurs domestiqués portent la peine de l'amusement qu'ils donnent à leurs sociétés. Le vrai contentement n'est ni gai ni folâtre : jaloux d'un sentiment si doux , en le goûtant on y pense > on le savoure , on craint de l'évaporer. Un homme vrainîent heureux ne parle guère , et ne rît guère ; il resserre , pour ainsi dire , le bonheur autour de son cœur. J,es jeux bruyans , la turbulente joie voilent les dégoûts et l'ennui. Mais la mélancolie est amie de la vouipté : l'attendrissemeni et ks laimes îiccompagnem
ço PENSÉES
les plus douces jouissances , ei TeÂcessive joie clle-mcme arrache plutôt des pleurs que des vis.
Si d'abord la multitude et Ja variété des amusemens paroissent contribuer au bonheur , si runiformité d'une vie égale paroît d'abord et^nuyeuse ; en y regardant mieux, on trouve y au contraire , que la plus douce habitude de rame consiste dans une modération de jouissance , qui laisse peu de prise au désir et au dégoût. L'inquiétude des désirs produit la curiosité , l'inconstance ; le vuide âts turbulens plaisirs produit IVnnui.
On a du plaisir quand on en veut avoir ; c'est l'opinion seule qui rend tout difficile , qui chasse le bonheur devant nous ; et il est cent fois plus aisé d'écre heureux que de le parohre.
Il n'est point de route plus sûre po.ir aller au bonheur , que celle de la vertu. Si l'on y parvient , il est plus pur , plus solide , et plus doux par elle; si on le manque, elle seule peut en dédommager.
Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrettement ^eurs douleurs par leurs voluptés !* Ils anéantissent , poor ainsi dire , leur existence à force de l'étendre sur i» terre j ils aggcavçni ie poids de leuts
DE J. J. RO US-SEAU. 52 chiînes par ie nombre de leurs attachemens ; Jls n'ont pùinr de jouissances qui ne leur prépaient mille amères privations: plus ils sentent et plus il souffrent ; plus ils s'enfoncent dans la vie , er plus ils sont malheureux.
Tout ce qui tient aux sens , et n'est, pas nécessaire à la vie , change de nature aussitôt qu'il tourne en habitude. Il cesse d'être un plaisir en devenant un besoin ; c'est à la fois une chaîne qu'on se donne et une jouissance dont on se prive ; et prévenir toujours les désirs , n'est pas l'art de les contenter , mais de les éteindre. Un objet plus noble qu'on doit se proposer en cela , esc de rester maître de soi-même , d'accoutumer ses passions à l*obéissance , et de plier tous ces désirs à la règle. Cest un nouveau moyen d'être heureux ; car on ne jouit sans inquiétude que de ce qu'on peut perdre sans peine ; et si le vrai bonheur apparûent au sage ,^'est parce qu'il est de tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins ôter.
Tous les conquérans n'ont pas été tués ; tous les usurpateurs n'ont pas échoués dans leurs entreprises ; plusieurs paroîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaire? ; mais ^flui qui, sans s'arrêter aus.
s» PENSÉES
apparences , ne juge du bonheur des homni's que par l'état de leurs cœurs , verra leur misère dans leurs succès mêmes , il ve.ra kurs désirs et leurs îoucis rongeans s'étendre et s'accroître avec leur fortune ; il leur verra perdre haleine en avançant , sans jamais parvenir à leurs termes. Il les verra , semblables à ces voyageurs inexpérimmiés , qui , s'engageant pour la première fjis dans ïqs Alpes , pensent les franchir à chaque montagne, et quand ils sent au sommet, trouvent avec découragement déplus hautes montagnes au devant d'eux.
Celui qui pourroit tout sans être Dieu , seroit une créature m'sérable; il seroit privé du plaisir de désirer ; toute autre privatioîi seroit plus supportable : d'où il suit que tout prince qui a<:pire au despotisme , aspire à rhonneur de mourir d'ennui. Dans tous les royaumes du monde cherchez- vous l'homme le pins ernuyé du pays > Allez touiours directement au îoaverain , sur-tout s'il est trèsabsolu. C'est bien la peine de faire tant de misérables ! Ne sauroit-il s'ennuyer à moindres frais ? «
Les gueus son malheureur , parce qu'ils sont toujours gueur ; les riches sonr malhcuxeux parce qu'jU sont içujoirs riches. Ler
érat-î moyens , dont on sorr plus aisément , dirent des plaisirs au-dessous de soi ; ils étendent aussi les lumièrts de ceux qui les remplissent , tn leur donnant plus de préj-jgés à connoître , et plus de degrés à comparer. Voilcà , ce me semble , la principale raison pourquoi c'est généalemcnt dans les conditions médiocres qu'on trouve Its horanies les plus heureux ec de m-ilieur sens.
T:-.ni que nous ignorons ce que nous devons faire , la sagesse consiste à restrr dans l'inaction. C\st de routes les maximes celle dont l'homme a le plus grand besoin, et celle qu'il sait le moins suivre. Chercher le bonheur sans savoir où il ■ si , c'est s'exposer à le fuir, c'est courir autant de ris lues contraires qu'il y a de routes porit s'é:arer : mais il n'appartient pas à tout ie monde de savoir îie j oint agir. Dans l'inquiétude lù nous lient l'ardeur du bien-être , nous aimons micu.^ nous tromper à le poursuivre , que de ne rien faire pour. le chercher ; et sortis une fois de la pince où nous pouvons le connoître > nous ny savons plus revenir.
ïa source du bonheur n est toute entière , ni dans l'objet désiré , ni dans le cœur qui le possèdent , mais dans le rapport de l'un 6t de l'autre; et comme tous les objets ne
sunc pas propres à produire la félicité , to.'.s les états du coeur ne sont pas propres à la sentir. Si Tame la plus pure ne suffit pas seule à son propre bonheur, il es: plus sûr encore que toutes les délices de la terre ne sauroient faire celui d'un cœur dépravé ; car il y a des deux côtés une préparation nécessaire , un certain concours , dont résulte ce précieux sentiment recherché de tout ttre sensible, et toujours ignoré du faux sage, qui s'arrête au plaisir du moment , faute de connoitre un bonheur durable.
Homme , veux-tu vivre heureux et sz.ge ? N'attache ton cœur qu'à la beauté qui ne périt point ; que ta condition borne tes desirs ; que tes devoirs aillent avant tes penchans : étends la loi de la nécessité aux choses morales ; apprends à perdre ce qui pe;:c t'étre enlevé ; apprends 5 tout quitter quand la vertu l'ordonne , à te mettre au-dessus dts événemens , à détacher ton cœur sans ';u'ilî le déchirent , à é:re courageux dans l'adversité , afin de n'être jamais m-s^rabie ; à être ferme dans ton devoir , afin de n'être jamais criminel. Alors tu sera heureux malgré la fortune , et sage malgré Its passions : alors ta trouveras dans la possession même des biens fragiles, une volupté que rien ne pourra,
D E h J. ROUSSE A 'J. >5 troubler ; tu les posséderas sans qu'ils te possèdent , e: tu stntiras i.,u: Thomme à qui touc échappe , ne jouit que de ce qu'il sait perdre. Tu n'auras point , il est vrai , l'illusion dts plaisirs imaginaires; ta n'auras point aussi Jes douleurs qui en sont le fruit : tu gagneras beaucoup à cet échange , car ces doulears sont fr-équentes et réelles , et ces plaisirs sot\c rares et vains. Vaii\qucur de tant d'opinions trompeuses , tu le seras encore de celle qui donne un si grand prix à la vie. Tu passeras la tienne sans irouble , et ia termineras sans effroi : tu t'en détacheras comme de toutes choses. Que d*autres saisis d'horreur pensent, en la quittant , cesser d'être ; instruit de toa néant , tu croiras commencer. La mort est ia fin de la vie du méchant , ci le commencement de celle du juste.
Vertu.
J-/£ mot de vertu vient de force y la força est la la.se ce toute vertu.
L'homme vertueux est celui qui sait vaincre ses affection?.
La vertu n'appartient qu'à un être foible par sa nature et fort par sa volonté ; c'est
en cela o-je consiste le mérite de Thcmme juste.
L'exercice des plus sublimes vertus élève et notiTrit le ge'nie.
L'exercice des vertus sociales porte aa fond' des cœL;rs l'amour de l'humanité : c'est en faisant le feicn (^u'on devient bon ; je ne connais pas de pratique plus •^ûre.
lésâmes d'une certa'ne trempe transforment , poT ainsi dire , 1 s autres en ellesmêmes; elles ont une sphère d'activité, dans laquelle rien n.e leur résiste ; on ne p«ut les connoître sans Ls vouloir imiter , et de leur sublime élévation elles attirent à elles touc ce qui les environne.
Il n'e.Nt pas si facile qu'on penrc de renoncer à la vertu. Elle tourmetite long - temç ceux qui Tabandonncnt ; et ses charm^-s , qui font les délices des âmes pures , sont le premier supplice du méchant , qv.y Us aime encore , et n'en sauroit plus jouir.
La vertu est si nécessaire à nos cœurs, que quand on a une fois abandonné la véritable , on s'en fuit ensuite une à sa mode, et l'on y tient plus fortement, peut-c:re, parce qu'elle est de notre choix.
Si les sacrifices à la venu coûtent souvent i faire , il est toujours doux de les avoir faits
tt Von n'a jamais vu personne se repentir d'une bonr.c action.
Uneanieune fois corrompue Test pour touîours , et ne revient plus au bi. n ù'tllc-même , à moins que quelque révolution subite, quelque brusque changement de fortune et de situation ne change tout-à-coup ses rapports, et par un violent ébranlement ne l'aide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudes étant rompues , et routes ses passions modifiées , dans ce boulever:cmcnt général , on leprend quelquefois son caractère primitif, et l'on devient comme un nouvel ê.re sorti récemment des mains dt la nature. Alors le souvenir de sa précéda nie bassesse peut servir de préservatif contre une rechute. Hier on éroit abjecte et foib.e , aujourd'hui Ton est fort et magnanime. En se contemplant de si près dans deux états si difTérens , on ert sent mieux le prix de celui où l'on est remonté , et l'on eu devient plus attentif à s^y soutenir.
La jouissance de la vertu est toute intérieure , et ne s'apperçoit que par celui qui la sent ; mais tous les avantages du vice frappent les yeux d'autrui , et il n'y a que celui qui les a qui sache ce q.'ils lui coûtent, Ccst peut-être là la clef des faux ju-
gçmens di^s ho.iîmes sur les avantages c-i' vice , et sur ceux de îa vertu.
, Il n'y a que des âmes de feu qui sachep.t oombatrre e: vaincre. Te -s ]^z grands effort?, routes les actions sublimes , sont leur ouvrage : iz. froide raison n*'a jamais rien fait d'illustre ; et Ton ne triomphe des passions qu"'en les cpî«)sant l'une à l'autre. Quand celle de la vertu vient à s'tlever , e'.le domine seule , et tient tout en équilibre : voilà comme se forme )e vrai sage , qui n'est pas plus qu'un autre à" l'abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais vents.
La vercu est un état de guerre , et pour y vivre on a toujours quelque combat à rendre contre soi.
Si la vie est courte pour le plaisir , qu'elle e-ôt longue pour la vertu ! il faut ccre incessamcnt sur ses gardes. L'instant de jouir passe et ne revient plus ; celui de mal-faire passe et revient sans cesse : on i'oublit un moment et l'on est perdu.
La fausse honte et la crainte du blâme inspirent plus de mauvaises actions que de bonnes ; mais la vertu ne s,-\it rougir que de ce (\m est mal.
Tel se pique de philosophie et pense, être
DE J. J. R OUSSï: AU* i9 Yertueux par mérhode , qui ne Test que par tempérament ; et le vernis stoïquc qu'il met à SCS actions , ne consiste qu'à parer de beaux raisonnemens le parti que le cœur lui a fait prendre.
Quiconque est plus attaché à sa vie qu'à sts devoirs , ne sauroit être solidement vertueux .
L'honme de bien porte avec plaisir le doux fardeau d'une vie utile à ses semblables : Il sent ce que la vaine sagesse des méchans nV >amais pu croire ; qu*il est un bonheur réservé dès ce monde aux seuls amis de la vertu.
II vaut mieux déroger à la noblesse qu'à la vertu , et la femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un prince.
On a dit qu'il n'y avoit point de héros pour son valet de chambre , cela peut être; mais l'homme juste a l'estime de son valet ; ce qui montre assez que l'héroïsme n'a qu'une vaine apparence , et qu'il n'y a rien de solide que la vettu.
Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point ! ce ne sont point, les vicieux au faîte des honneurs , dans le sein des plaisirs , qui font envie.; ce sont les vertueux infjrtunés , et l'on sent au fond de son cœur la félicité réelle q.ue couvroienc leurs maux
ëm PENSÉES
apparens. Ce sentiment est connu à tous les
honmies , et so vent même en .^épit d'eux.
Ce «îivin modèle , que chacun de nous porte avec lui , nous en hanre malgré que nous en ayons; .si-tôt que !a passion nous permet de le *oir , nous lui voulons res.embler ; et si le plus méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même , il voudroit être mïi homme de bien.
Les vertus privées sont souvent d'autant plus sublimes qu'acnés n'aspirent peint à l'approbation d'autr.ii , mais seulement au bon témoignage de soi-même j et la conscience du juste lui ti nt iicu des louanges de l'Univers.
La ftflicité est la fortune du sage , et il n'y en a point sans vertu.
N peut distinguer dans ce qu'on appelle honneur , celui qui se tire de l'opinion publique , et celui qui dérive de l'estime de soimême, le premier consiste en vains préjugés plus mobiles qu'une i nde agitée ; le second a sa base dans les vérirés éternelles de la morale. L'honneur du monHe peut être avantageux à la foriune j mais il ne pénètre point dans
Tamc
DE J. J. ROUSSEAU. 6i
rame ec n'influe en rien sur le vrai bonheur. L'honneur véritable au contraire en forme l'essence , parce qu'on ne trouve qu'en lui ce sentiment permanent de satisfaciion intérieure , qui seule peut rendre heureux un être pensant.
Chasteté, Pureté, Pudeur.
A. chasteté dok être une vertu délicieus,e pour une b-lle femme qui a quelque élévation dans l'ame. Tandis qu'elle voit toute la terre à ses pieds , elle triomphe de tout et d'ellen;êmc ; elle s'élève dans son propre cœur un trône auquel tout vient rendre hommage : les senrimens tendres et jalouK , mais toujours respectueux , des deux stxcs , l'estime universelle et la sienne propre , lui payenc sans cesse en tribut de gloire les combats de quelques instans. Les privations sont passagères ; mais le prix en est permanent. Quelle iouissance pour une ame noble , que l'orgueil de la vertu jointe à la beauté! Réalisez une héroïne dç roman , elle goûtera des voluptés plus exquises que les La^s et les Cl<:opâtres; et quand sabcaupé us sera plu» 5^ Tome frem U
sa gloire et ses plaisirs resteront encore ;
elle seule saura jouir du passé.
La pureté se soutient par elle-même ; les îésirs toujours réprimés s'accoutument à ne plus renaître , et les tentations ne -îe multiplient que par Thabitude d'y succomber.
La force de Tanie » qui produit toutes les vertus, tient à la pureté qui les nourrit toutes;
Rien n'est méprisable de ce qui tend à garder la pureté , et ce sont les petites précautions qui conservent les grandes vertus.
Les désirs voilés par la honte n'en deviennent que plus séduisans; en ies gênant , la pudeur les enflamme : ses craintes , ses détours, ses ré:erves , ses timides aveux, sa tendre et naïve finesse , disent mieux ce qu'elle croit taire que la passion ne l'eût dit sans elle : c'est elle qui donne du prix aux faveurs et de la douceur aux refiis. Le véritable arnoor possède en effet ce que la seule pudeur lui dispute ; ce mélange de foiblesse et de modestie le rend plus touchant et plus tendre ; moins il obtient , plus la valeur de ce qu'il obtient en augmente , et c'est ainsi qu^il jouit à la fois de ses privations et de ses plaisirs.