ÉTUDE DES SCIENCES
X AR.MI tant d'admirables méthodes pour abréger l'étude des sciences , nous aurions grand besoin que qt.clqu'i;n nous en donnât une pour les apprendre avec effort.
L'abus des livies tue la science. Croyant savoir ce qu'on a lu , on se croit dispensé de l'apprendre. Trop de lectuie ne sert qu'à faire de présomptueu;; ignorans. Los livres n'ap-» prennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas.
li n'y a point de vrai progrès de raison
DE J. J. ROUSSEAU r-5
dans l'espèce humaine y parce eue rout ce qu'on gagne d'un cô:c , on le perd de l'autre ; qr.e lous les esprirs partent toujours du même point , et que le temps qu'on employé à savoir ce que d'autres ont pensé , étant perdu pour apprendre à penser soi-même , on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d'esprit. Nos esprits sont comme nos bras , exercés à tout faire avec des outils , et rien par eux-mêmes.
Plus nos outils sont ingénieux , plus nos organes deviennent grossiers et mal-adroits: à force de rassembler des machines autour de nous , nous n'en trouvons plus en nousmêmes.
Sciences et Arts.
-*-y'£SPRix a ses besoins ainsi que le corps» Ceux-ci sont les fondemens de la société , les autres en font l'agrément.
Les sciences , les lettres et les arts , moins despotiques et plus puissans peut-être que le gouvernem.ent et les lois , étendent des gi.irîandes de fleiîrs sur les chaînes de fer don: ies hommes sept chargés , étoufTent en eux le sentiment de cette liberté originelle
pour laquelle ils sembloient êcre nés , leur font aimer leur esclavage , et en forment ce qu'on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes ; les sciences et' les arts les ont affermis. Puissances de la terre , aimez les talens , et protégez ceux qui les cultivent , Peuples policés , cultivez-les ; heureux esclaves , vous leur devez ce goût délicat et fin dont vous vous piquez , cette douceur de caractère et cette urbanité de mœurs qui rendent ^armi vous le commerce si liant et si facile , en un mot les apparences de toutes les vertus , sans en avoir aiicune.
il y a des âmes lâches et pusillanimes qui n'ont ni feu , ni chaleur, et qui ne sont douces que par indifférence pour le bien et pour Je mal. Telle est la douceur qu'inspire aux peuples le ^oût des lettres.
Plus l'intérieur se corrompt , et plus l'extérieur se compose : c'est ainsi que la culture des lettres engendre insensiblement la politesse.
Que de dangers ! que de fausses routes dans l'investigation des sciences ! par combien d'erreurs mille fois plus dangereuses que la vérité n'est utile , ne faut-il point passer pour arriver à elle ? Le désavantage est visible ; •ar le faux c»t sujceptible d'une infinité d«
DE J. T. ROUSSEAU. i^$
combinaisons ; mais la vérité n'a qu^unc manière d'ctrc.
C'est un grand mal que l'abat du temps ^ D^autres maux pires encore suivent les lettres et les ans. Tel est le luxe : né comme eux de Toisivcté et de la vanité des hommes , le luxe va rarement sans les seicnfics et les ar s , et jamais ils ne vont sans lui.
Quand les hommes innoctns et vertueux arnoicnt à avoir les dieux pour témoins de Jei-rs actions , ils habitoient ensemble sous ]C3 mêmes cabanes ; mais bientôc devenus niéchans , ils se lassèrent de ces incommodçs spectateurs , et les reléguèrent dans des temples magnifiques. !!s les en chassèrent pour s'y établir eux-mcmes» ou du moins les temples des dieux ne se distinguèrent plus des maisons des citoyens. Ce fut alors le comble de la d:;pravation ; et les vices ne furent jamais poussés plus loin que quand on les vit , pour ainsi dire > soutenus à rentrée àss palais des grands , sur des colonnes de marbre , et gravés sur des chapiteaux coryntiens.
O Fabricius ! qu'eût pensé votre grande ame , si , pour votre malheur , rappelé à la vie , vous eussiez vu la fade pompeuse de cette Fvtfine sauvée par votre bras , et que
votre nom respeLtable avoir plus illustrée que toutes ses con^^ lêtes i* »« Dic;a:-; ! eussiez- » Vous cit , que sont devtnus ces toits de » chaume et ces foyers rustiques qu'habitoienc » jadis la modération et la vertu ? Quelle »j spleadeur fanes:e a succédé à la simplicité M romaine ' Quel est ce lang ige étranger ? » Quelles sont ces mœurs efféminées ? Que « signifient ces llatues, ces tabkaux , ces M édifices ? Insensés , qu'avez vous fait ? n Vous , les maîcres des nations , vous vous a> êtes rendu les esclaves dv.s hommes frivoles » que vous avez vaincus ÎC sont des rhéteurs »> qui vous gouvernsnt ! C'est pour enrichir « des arch tectes , des peintres , des stai> tuai les et d.s baserions , que vous avez w arrosé de votre san-^ la Grèce et TAsie ! les » dépouilles de Carthage '!?ont la proie d'urv » joueur de flûte ! Romains , hâtez-vous de » renverser ces amphithéâtres ; brisez ces » marbres , b:ùkz ces tableaux ; chassez ces » esclaves qui vous subjuguent , et don: les » funestes arts vous corrompent. Q e d'autres »» mrùns s'i:luMrent par de vains talens : le i> seul talent digne «le Rome est celui de 5> conquérir le m..nde et d?y faire régner la » vertu. Quand Cyncaspriî notre sénat pour » une assemblée de rois , il nc-fut ébloui , ni
DE J. J. ROUS S EAU. 177 „ par une pompe vaine, ni par une ck-gancc „ recherchée. Il n> entendit point cette élo- >, qucnc. frivole , IVtiule et le charme des „ hommes futiles : Que vit donc Cynéas de „ si majestueux ? O citoyens ! il yz un spcc- „ tac'e que ne .donneront jamais vos riches- „ ses ni tous vos arts ; le plus teau spectacle ,> q-:i ait JA-iMis paru sous le ciel , l'assem- „ blée de uciK cents hommes vertueux , » digiies de commander à Rome , et de gou- » verner la terre ».
Le goût des lettres et des beauK arts anéantit 1 amour de nos premiers devoirs et de la véritable gloire. Quand urc fois h.s talens ont envahi les honneurs dus à l.-\ v^rtu, chacun veut être un homm-;3gréabk , et nul ne se soucie d'ctre un homme de bien. De là naît encore cette autre inconséquence , qu'on ne récompense dans les hommes que les qua-" lités qui ne dépendent pas d'eux : car nos talens naissent avec nous , nos vertus seules nous appartiennent.
Le goût de la philosophie relâche tous les liens d'csti Tie et de bienveillance qui attachent les hommes à la société i et c'est peutêtre le plus dangereux des maux qu'elle engendre. Le charme d^ l'étude rend bientôs insipide tout autre attachem?nt. De plus, à
force de réfléchir sur l'humanité , à force d'observer les- hommes, le philosophe apprend à ks apprécier selon leur valeur; et il est difficile d'avoir bien de l'affection pour ce qu'on méprise. Bienrô: il réunie en sa personne tout l'intérêt que les hommes vertueux panagcnt avec leurs semblables : son mépris pour les aurres tourne au profit de son orgueil ; son amour-propre augmente en même proportion que son indifférence pour le reste de l'univers. La famille , la patrie , deviennent pour lu.- des mots vides de sens : il n'est ni parent » ni citoyen , ni homme ; il e^t philosophe.
En ir:êmc tems que la culture' des sciences retire en quelque sorte de la presse le cœur du philosophe . elle y engage en un autre sens celui de Thomme de lettres , et toujours fevcc un égal préjudice pour la vertu. Tout homme qui s'occupe des talens agréables veut plaire . être admiré ; et il vciu être admiré plus qu»un autre. Les applaudissemens publics appartiennent à lui seul : je dirois qu'il fait tout pour les obtenir , s'il ne faisoit encore pics pour en priver ses concurrens. Delà naissent, d'un côté, Ls rafHnc.ncns du goût et de la politesse , vile et bas.e flatterie, joini séducteurs , insidieux , puériles ,
qui , à la longue , rapetissent Tamc et corrompent le cœur ; & de Tautre , les jalousies, les rivalités, les haines d'artisses si renommées , la perfide calomnie , la fourberie • la trahison , et tout ce que le vice a de plus lâche et de plus odieux. Si le philosophe méprise les hommes , Tartiste s'en fait bientôt mépriser, et tous deux concourent enfin à les rendre méprisables.
La science n'est point faite pour Thomme en général. Il s'égare sans cesse dans sa recherche, et s'il l'obtient quelquefois , ce n*est presque jamais qu'à son préjudice. Il est né pour agir et penser , et non pour réfléchir. La réflexion ne sert qu'à le rendre malheureux , sans le rendre meilleur ni plus sage : elle lui fait regretter les biens passés , et l'empêche de jouir du présent : elle lui présente l'avenir heureux pour le séduire par l'imagination , et le tourmenter par les désirs , et l'avenir malheureux pour le lui faire sentir d'avance. L'étude corrompt ses mœurs, altère sa santé , détruit son tempérament, et gâte souvent sa raison : Ci elle lui apprenoic quelque chose , je le trouverois encore fort mal dédommagé.^
. J'avoue qa il y a quelques génies sublimes jqui savent pénétrer à trave-rs les voiles
iSo PENSÉES
dont la vérité s'enveloppe , quelques âmes privilégiées , capables de résister à la bêtise de la vanité , à la basse jalousie et aux autres passions qu engendre le goût des lettres. Le petit nombre de ceux qui ont le bonheur de réunir ces qualités , est la lumière et l'honneur du genre humain ; c'est à eux seuls qu'il" convient pour le bien de tous de s'exercer à l'étude , et cette exception même confirme la règle : car si tous les hommes étoient des Sucrâtes, la science alors ne leur seroit pas nuisible ; mais ils n'auroient aucun besoin d'elle.
Les mêmes causes qui ont corrompu les peuples , servent quelquefois à prévenir une plus grande corruption : c'est ainsi que celui qui s'est gâté le tempérament par un usage indiscret de la médecine , est forcé de recourir encore aux médecins pour se conserver la vie : et c'est ainsi que les arts et les sciences , après avoir fait éclore les vices , sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crime , ils les couvrent au moins d'un vernis qui ne permet pas au poison de s'exhaler aussi librement. Elles détruisent la vertu ; mais elles en laissent le simulacre public , qui est toujours une belle chose. Elles in roduiaent à sa place la poliiesiC ec les bienséances j
D E T. J. ROUSSEAU. «Ss ces ; à ia crainte de paroîcre méchant $ elle* si'.bfti tuent celle de paroître ridicule.
Peuples , sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant; que tous les secrets qu'elle vous cache sont autant de maux dont el e vous garantit , et que la peine que vous trouvez à vous instruire » n'tsc pas le moindre de ses bienfaits.
£-1 \ plupart des savans le sont à la manière dci enfans. La vasre érudition résulte moins d'une mukitude d'idées que d'une multitude d'im.iges. Les dates , les noms propres , les lieux , tous les», bîets isolés ou dénués d'iJ.ées, se retiennent uniquement par la mémoire des signes ; et rarement se rappelle-t-oii quelqu'une de cfs choses , sans voir ?n même tems le recio ou le v.no de la page où on Ta lue , ou la figure sous laquelle on la vit: la prcrmicre fois. Telle étoi^ à-peu près la szi.nce à la m')*e des siècles derniers. Celle de notre siècle est autre chose: on n'étudie plus , on n'obiiServe plus j on lêv^ 79fB€ Prem* L
iSa PENSÉES
et l'on nous donne gtavement pour de la philosophie les rêves de quelques mauvaises jîuics. On me dira que je rêve aussi ; j'en conviens : mais , ce que les autres n'ont garde de faire , je donne mes rêves pour des rêves , laissant chercher au lecteur s'ils ont quelque chose d'utile aux gens éveillés.
S'il est bon que les grands génies instruisent les honunes , il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions : Si chacun se mêle d^en donner , qui les voudra recevoir ? Les laiteux y dit Montaigne , sont mal propres aux exercices du corps ; ec aux exercices de Vesprit , les cmes hcicruses. Mais en ce siècle savant , on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger, et non pour s'instruire ; jamais on ne vit tant de Dandins.
La science e^t dans la plupart de ceux qui la cultivent , une monnoie dont on fait grand cas , qui cependant n'ajoute au bien-être > qu'autant qu'on la communique, et n'est bonne que dans le commerce. Otez à nos savans le plaisir àese faire écouter , le savoir ne sera lien pour eux. Us n'ama^isent dans le cabinet que pour répandre dans le public ; ils ne veulent cire sages qu'aux yeux d'autrui , ce
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j!s ne se soucicroient plus de Tctudv , s'ils n'avoient plus cradmirateurs. C'est ainsi que pensoit Séneque lui-même. Ci l'on me donnait , dit-il , la science , â condition de ne la, pas montrer , je n^en voudrais pomf. Sublime philosophie, voilà donc ton usage !
Quand je vois un homme épris de Tamour des connoissances, se laisser séduire à leur charme , et courir de Tune à l'autre sans savoir s'arrêter , je crois voir un enfant sur le rivage amassant des coquilles et commençant par s'en charger ; puis tenté par celles qu'il voit encore , en rejetter , en reprendre , jusqu'à ce qu'accablé de leur multitude > et ne sa hant plus que choisir , il finisse par tout jetter , et retourne à vide.
Ces grands .philosophes qui possèdent toutes les grandes sciences dans un degré éminent , seroierit très-surpris d'apprendre qu'ils ne savent rien : mais je serois bien plus surpris moi-même, si ces hoinmes qui savent tant de choses savoient jamais felle-là.
Talé
±u \ nature semble avo-r partagé des talens divers aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi , sans égard à la condition dans laquelle ils sont nés.
11 y a deux choses à considérer avant le talent ; savoir , Jes moeurs et la félicité. L=homme est un être trop nob'e pour devoir servir simplement d'insirumens à d'autres ; et Pon ne doit point remployer à ce qui leur convient , sans consulter aussi ce qui lui convient à lui-même ; car les homnies ne sont pas faits pour les places , mais les places sont faites pour eux ; et pour distribuer convenablement les choses , il ne faut pas tant chercher dans leur partage remploi auquel chaque homme est le plus propre , que celui qui est le plus propre à chaque homme » pour le rendre bon er heureux autant qu'il est possible. Il n^est jamais permis de détériorer une ame humaine pour l'avantage des autres , ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.
Pour suivre son talent , il faut le connoître. Est-ce une chose aisée de Jisccrnçç
DE J. J. ROUSSEAU. 1S7 toi.jûurs les talcus dts hommes f et à Tâgc oïl l'on prend on parti , si Ton a tant de peine à bien connoiire ceux des enfans qu'on a le mieux observés , comment celui dont Tcducation aura été négligée , soura-t-il de luimême distinguer les siens ? Rien n'est plus équivoque que les signes d'inclination qu'on conne dès l'enfance ; Tcspric imitateur y a souvent plus de parc que le talsnt ; ils dépendent plutôt d'une rencontre fortuite que d'un penchant décidé, et le penchant même n'annonce pas toujours la disposition.
Le vrai talent , le vrai génie a une certaine simplicité qui le rend moins inquiet , moins remuant, moins prompt à se montrer, qu'un apparent et faux talent qu'on prend pour véritable , et qui n'est qu'une vaine ardeur de briller , sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour et veut être un général; un autre voit bâtir , et se croie architecte.
On n'a des talens que pour s'élever , pcr* sonne n'en a pour descendre ; est-ce bien là l'ordre de !a nature ?
Quand chacun connoîtroit son talent ♦ et voudroit le suivre , combien le pourroient ? Combien surmou'.<roient d'injustes obstacles ? Combien vaincroiint d'indignes concurrens *
iU PENSÉES
Ceiui qui sent sa foibles'Se , appelle à son secours le manège et la brigue , que Tautre plus sûr de lai dédaigne.
Tant d'étab issemens en faveur des arts ne font que leur nuire. En multipliant indiscrettement les sujets , on les confond ; le vrai me rite reste étoutTé dans la foule , et les îionneurs dus au plus habile sont tous pour le plus intrigant.
S'il existoit une société où les emplois et les rangs fassent exactement mesurés sur les lakns et le mérite personnel, chacun pourroit aspirer à la place qu'il sauroit le mieux remplir ; mais il faut se conduire par des règles plus sûres , et renoncer au prix des talens , quand le plus vil de tous est le seul qui mène à la fortune.
Il est difficile de croire que tous les talens divers doivent être développes ; car il faudroit pour cela que le nombre de ceux qui les possèdent fût exactement proponionné aux besoins de la société; et si on ne laissoit au travail de la terre que ceux qui ont éminemment le talerit de l'agriculture , ou qu'on enlevât à ce travail tous ceux qui sont plus propres à un autre , il,ne resteroit pas assez de laboureurs pour la cultiver et nous faite vivre.
Les talens des hommes sont comme les vertus des drogues que la nature nous donne p«)ur guérir nos maux , quoique son intention soit que nous n'en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous empoisonnent, des animaux qui nous dévorent » des talens qui nous sont pernicieux. S'il falloit toujours employer chaque chose selon ses principales propriétés , peut-être feroit-on moins de bien que de mal aux hommes.
Les peuples bons et simples n'ont pas besoin de tant de talens ; ils se soutiennent ruieux par leur simplicité que les autres par toute leur industrie ; mais à mesure qu'ils se corrompent , leurs talens se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu'ils perdent , et pour forcer les méchans cu:i-mêmes d'être utiles en dépit deux.
.I j E bon n'est que le beau mis en action ;
î'iin tieni intimement à Tautre, et ils ont tous deux une source commune daijs la nature bien ordonnée. II s'ensuit que le goût se perfectionne pur les "xîîêmes m^^yens que la sa- «epe , et qu'une ame bien touchée des char-
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mes de ia vertu doit à proportion être aussi sensible à tois les genres de beautés.
On s'exerce à voir comme à sentir , ou plutôt une vue exquise n'est qu'un sentiment délicat et fin. C'est ainsi qu'un peintre , à l'aspect d'un beau paysage ou devant un beau tableau , s'extasie à des objets qui ne sont pas même remarqués d'un spectateur vulgaire. Combien de choses qu'on n'apperçoit que par semiment . et dont il est impossible de rendre raison ? Combien de ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment , et dont le goût seul décide.
Le goût est en quelque nian:cre le microscope du jugement ; c'est lui qui met les petits objets à sa portée , et sts opérations commencent uù s'arrêtent celles du dernier. Que •faut -il donc pour le cultiver ? S'exercer à voir ainsi qu'à sentir, et à juger du btau par inspection comme du bon par sentiment. Plus on va chercher les définitions du goûr , et plus on s'égare; 1? goût n'est eue la faculté de juger de ce qi'.i plaît ou déplaît au plus grand nombre; sortez de là, vous ne savez plus ce que c'esr que le goûr. Il ne s'ensuit pas qu'il y eit plus de gens de goût que d'autres; car bien que la pluralité juge Sjinemcnt de chaquç objet , il y a peu d'hom-
mes qui jugent comme elle sur tout ; et biea -ijue le concours des goûts les plus généraux fasse le bon goût, il y a peu de gens de goût j de même qu'il y a peu de belles personnes , quoique l'assemblage des traits les plus communs f'..ssc la beauté.
. Il faut remarquer qu'il ne s'agit pas ni de ce qu'on aime parce qu'il nous est utile « ni de ce qu'on hait, parce qu'il nous uuii. Le goût ne s'exerce que sur des choses indifférentes , ou d'iui intérêt d'amusement , tout au plus, et r.on sur celles qui tiennent à nos besoins i pour juger de celles-ci , le goût n'est pas nécessaire y le seul appétit suffis V. ilà ce qui rend si difficile , et ce semble si arbitraires , les pures décisions du goût; car or l'instinct qui les détermine f on ne voit plus la raison de ces décisions. On doic distinguer encore ses lois dans les chosts morales et ses lois dans les choses physiques. Dans celles-ci les principes du goût semblent absolamenr inexplicables ; mais il importe d'observer qu'il entre du moral dans tout ce qui tient à l'imitation : ainsi l'on explique des beautés qui paroissent physiques, et qui ne le son^ réellement point. J ajouterai que k goût a "^'des règles locales, qui les
Tço PENSÉES
rendent en mille choses dc^pendantcs des climats , des mœurs , du goavernemenc , des choses d'institution; qu il y en a d'autres qui tiennent à l'âge, au se>:e , au caractère, et que c'est en ce sens qu'il ne faut pas disputer des goût^.
Le g<»ût est naturel à tous les hommes ; mais ils ne l'ont pas tous en même mesure , il ne se développe pas dans tous au même degré , et dans tous il est sujet à s'akérer par ciiveries caisses. La mesure du goût qu'on peut avoir dépend de la sensibilité qu'on a reçue ; sa culture et sa forme dépendent des sociétés où l'on a vécu. Premièrement il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoirp de comparaisons ; secondement , il faut des sociétés d'amusement et d'oisiveté , car dans celles d'affaires on a pour règle , non le plaisir , mais Tintérct ; en troisième lieu , il faut des sociérés où 1 inégalité ne soie pas grande, où la tyrannie de ropinion soit modérée , et où règne la volupté plus que la vanité; car dans le cas contraire , la mode étouffe le goût , et Ton ne cherche plus ce qui plaît , mais ce qui distingue.
Dans ce dernier cas , il n'dst plus vrai que le bon goût est celui du plus grand nombre, Tourquoi cela i Parce que l'objet change.
DE J. J. ROUSSEAU, igt-
Alors la multitude n'a plus de jugement à elle , elle ne juge plus que d'après >.cux qu'elle croit plus éclairés qu'elle ;elle approuve non ce qui est bien , mais ce qu'ils ont approuvé. Dans tous les tems, faites que chaque homme ait son propre sentiment ; et ce qui est le plus agréable en soi , aura toujours la pluralité des suffrages.
Les hommes dans leurs travaux ne font rien de beau que par imitation. Tous les vrais modèles du goût sont dans la nature. Plus nons nous éloignons du maître , plus nos tableaux sont défigurés; c'est alors des objets que nous aimons, que nous tirons nos modèles ; et le beau de fantaisie , sujet au caprice et à Tautorité , n'est plis rien que ce qui plaît à ceux qui ncus guident.
Ceux qui nous guident sont des artistes , les grands , les riches ; et ce qui les guide eux-mêmes, est leur instinct ou leur vanité: ceux-ci pour établir leur richesse , et les autres pour en profiter , cherchent à Tenvi des nouveaux moyens de dépense. Par- là le grand luxe établit son empire , il fait aimer ce qui est difficile et coûteux ; alors le prétendu beau , loin d'invtçr la nature , n'est tel qu'à force de la contraricii Voilà ccniment le iuxc
& le mauvais goût sont inscparab'cs. Par-tout où !e goût est dispendiejx , il est faux.
C'est sur-tout dans le commerce des deux sexes que le goût , bon ou mauvais , prend sa forme ; sa culture est un effet nécessaire de l'objet de cette société. Mais quand la facilite de jouir attiédit le désir de plaire , le goût doit dégénérer; et c'est-là, ce me semble , une raison des plus sensibles pourquoi le bon goût tient aux bonnes mœurs.
Le goût se corrompt par une délicatesse excessive , qui ren ' sensible à des choses que le gros des hommes n'apperçoit pas : cette délicatesse )nène à Tesprir de discussion ; car plus on subtilise les objets, plus ils se multiplient : cette subtilité rend le tact plus délicat et moins uniforme. 11 se forme alors autant de goûcs qu'il y a de têtes. Dans les di. putes sur la préférence , la philosophie et les lumières s'étendent ; et c'est ainsi qu'on apprend à prnser. Lts observations fines ne peuvent guère être faites que par des gens très-répandus , attendu qu'elles frappant après toutes les autres , et que les gens peu accoutumes aux sociétés nombreuses y épuisent leur attention sur les grands#traits. Il n'y a peut-être pas à présent un lieu policé sur la terre, oU le goût général soit plus mauvais qu^i
D E J. J. ROUSSEAU. IQJ,
Paris. Cependant c'est dans cette capitale que le bon goût se cultive; et il paroît peu de livres estimés dans l'Europe , dont Fauteur n'ait été se fbriT.er à Paris. Ceux qui pensent qu'il suffit de lire les livres qui sy font , se trompent ; on apprend beaucoup plus dans la conversation des auteurs que dans leurs livres ; et les auteurs eux-mêmes ne sont pas ceuï avec qui Ton apprend le plus. C'est l'esprit des sociétés qui développe une tête pensante , et qui porte la vue ausii loin qu'elle peut aller. Si vous avez une étincelle de génie, allez passer une année à Paris j bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être, ou vous ne serez jamais rien.
Il y a une certaine simplicité de goût qui va au cœur , et qui ne se trouve que dans les écrits des anciens. Dans l'éloquence , dans la poésie , dans toute espèce de littérature , on les trouve comme dans l'hisioire , abondans en choses , et sobres à juger. Nos auteurs, au contraire , disent peu et piononccnt beaucoup. Nous donner sans cesse leur jugement pour loi , n'est pas le moyen de former le nôtre. La différence des deux goûts se fait sentir dans tou^ les mcnumcns & jusque* sur les tombeaux. Les nôatc sont
couverts d'éîoges ; sur ceux des anciens , on lisoit des faits.
Sca , viator , heroem calcas.
Quand i'aurois trouvé cette épitaphe sur un monuraent antique , j'aurois d'abord deviné qu'elle étoit moderne ; car rien n'est si commun. que des héros parmi nous; mais chez les anciens ils étoient rares. Au lieu de dire qu'un homme écoit un héros , ils aaroient dit ce qu'il avoit fait pour l'êrte. A l'épitaphe de ce hércs , comparez celle de l'efféminé Sardanapale :
J'ai bâti Tharse et Anckiale en un jour ; Et maintemant je suis mon.
Laquelle dit plus , à votre avis ? Notre style lapidaire avec son enflure , n'est bon qu'à soutïîer des nains. Les anciens montroient les hommes au naturel , et l'onvoyoic que c'étoient des hommes. Xénophon honorant la mémoire de quelques guerriers tués en trahison dans la retraite des dix mille , ili moururent , dit-il , irréprochables dins la guerre et dam l'amUU, Voilà tout j mais
DE J. J. ROUSSEAU. 19^ consid<?re2 dans cet éloge si court et si Simple, de quoi Tauteur avoit le cœur plein. Malheur à qui ne trouve pas cela ravissant î On lisoit ces rhots gravés sur un maibrc aux Thermopyles :
Tassant y va dire a Sparte que nous sommes morts ici pour obéir a ses saintes lois.
On voit bien que ce n*est pas Tacat^émie des inscriptions qui a composé celk-là.
Imagination.
J-'E pouvoir immédiat des sens est foible et berné: c''esî par Tencremise de 1 imagination qu'ils font leurs plus grands ravages; c'est eîle qui prend soin d'irriter leurs désirs, en prêtant à leurs objets encore plus d'attraits que ne leur en donna la nature ; c'est elle qui tîécouvre à l'œil avec scandale ce qu'il ne voit pas seulement comme nud , mais comme devant être habillé. Il n*y a point de vêtement si «iqdesie au travers duquel un tcgard er^flammé par l'imagination n'aille fKjrter If 5 désirs. Vue jpune Chinoise avanie
içô PENSÉES
çanr un bout de pied couver: ec chaussé , fera plus de ravage à Pékin, que n\'ijt fin la plus belle fille du monde dansan: touce nue au bai du Tavg-he.
Malheui a qui n'a plus rien à désirer ! il perd, pour ainsi dire , tout ce quil possède. On jouit moins de ce qu'on obtient , que de ce qu'on espère , ■ t l'on n'est heureux qu'avant d'êire heureux. En effet , l'homme avide et borné , fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel ime force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui ie lui rend préfenr et sensible , qui le lui livre en quelq:.e sorte; et pour lui rendre dette imaginaire propriété plus douce , le modifie au gré de sa passion. Mais toJt ce prcs.ige disparoît devant i'obiet aux yeux du porsesscur ; on ne se figure point ce qu'on voit , i'irr.aginatioa ne pare plus rien de ce qu'on possède, l'illusion cesse où commence la jouissance.
En toutes chosjs Thabitude tue l'imagination , ii n y a qje les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceus que l'on voit tous les jours , ce n'rst plus l'imagination qui agit » c'est la mémoire, et voilà/- la raison de l'asiome : ab assuetii non fit pasiio ; car ce n'est qu'au feu de l'imagina tien que les passions s'allument.
Le souvenir des objets qui nous onr fiappés , les idées que nous avons acquises, nous suivent dans la retraite , la peuplent , malgré nous, d'images plus séduisantes que les objets mêmes , et rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte , qu'elle est mile à celui qui s'y maintient toujours seul.
Quand l'imagination est une fois salie » tout devient pour elle un sujet de scandale. Quand on n'a plus rien de bon que l'extérieur , on redouble tous ses soins pour le Conserver.
L'imagination qui pare ce qu'on désire»
l'abandonne dans la possession. Hors !e .seul être existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas
L'existence des êtres finis cs. si pauvre et si bornée , que quand nous ne vovoi^s luc ce qui est, nous ne sommes jamais ém. s. Ce sont les chimères qui ornent '.es objets réels; et si i'imaginaiion n'ajoute un charme à ce qui nous frappe , le stérile plaisir qu'on y prend se burne à Porgane , et laisse toujours le cœur froid.
Quoique l'usage ordinaire soit d'annoncer par degrés les tristss nouvelles , il y a dci imaginations fougueuses qui , sur un mot , porient tout à Textrême , avec lesquelles il
faut mieux suivre une route contraire et les accabler d'abord pour leur ménager ensuite dts adouciss^rmens.
Opikiom, Prévoyance.
JLj'Opivion , reine du monde , n'est point soumise au pouvoir des rois , ils sont euxmêmes ses premiers esclaves.
Pour ne rien donner à l*opinion, il ne faut rien donner à l'autorité , et la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres.
Rien ne rend plus insensible à la raillerie que d'être au-dessus de l'opinion.
La prévoyance ? La prévoyance qui nous porte sans cesse au-delà de nous , et souvent nous place où nous n'arriverons point ; voilà la véritable source de louies nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que l'homme , de regarder toujours au loiadans un avenir qui vient si rarement et de négliger le présent dont il est sûr! Manie d'autant plus funeste , qu^elle augmente inccssamsncnt avec l'âge, et que les vieillards toujours défians i prévoyans, avarer, aiment mieux se refuser aujourd'hui le nécessaire , que d'ea
DE J. J. ROUSSEAU" 199 mapquer dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout ) nous nous accrochons à tout ; les tems , les lieux, les ho mine s , les choses, tout ce qui est , tout ce qui sera , importe à chacun de nous. Notre individu n^est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun i'étcnd , pour ainsi dire , sur la terre entière, et devient sensible sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l'on peut nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d'un pays qu'ils n'ont jamais vu î Que de marchands , il suffit de toucher aux Indes , pour les faire crier à Paris.
Est ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d'eux-mêmes? Est-ce elle qui veut que chacun apprenne son destin des autres , et quelquefois l'apprenne le dernier ; en sorte que tel est mort heureux ou misérable , sans en avoir jamais rien su ? Je vois un homme frais, gai , vigoureux , bien portant ; sa présence inspire la joie ; ses yeux annoncent le contenten\ent , le bien-être ; ii porte avec lui l'image du bonheur. Vient une lettre de la poste ; l'homme heureux la regarde ; elle est à son adresse , ii l'buvre et il la lit. A l'instant son air change, il pâlit , ei tombe en défàil»
aco PENSÉES
lance. Revenu à lui , il pleure ^ il s'agîre : il gémic , il s'arrache les cheveux , il fait reter tir Tair de ses cris, il semble attaqué d aiT-euses convulsions. Insen é , quel mal t'a d. -ic fait cc papier? quel membre t'at'ilôtc? Quel crime t'a-t-il fait commettre ? Enfin . qu'a-t-jl changé en toi-même pour te mette dans i'écat où je te vois ? Que la Lttre se fût égarée, qu'une main charitable l'eût jertée au feu , le sort de ce mortel heureax c: malheureux à la fois , eût été ce me semble , un dtrangf problême. Son malheur , direz - vous étoit réel. Fort bien , mais il ne le sen'roit pas : où étoi:-Ji ilonc ? Son bonheur étoit imaginaire; j'en. ends , la santc , la gaité , le bien-être » le contentement d'esprit ne sont plus que des visions. Nous n'existons plus où nous sommes, nous n'existons qu'où nous ne sommes pas. Est-ce la peine d'avoir une si grande peur de la mort , pourvu que ce en quoi nous vivons teste ?
0> homme! resserre ton existence au dedans de toi , et tu ne seras plus misérable. Reste à la place que la nature t'assigne dans la chaîne des êtres ; rien ne t'en pourra faire lonir ; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité J et n'épuise pas à vouloir lui
DE J. J. RO U SSE A U. îor
rtsîsrer des forces que le ciel ne t'a point donriées pour étendre ou prolonger ion existence , mais seulement pour la conserver comme il lui plaît , et autant qu'il lui plaît. Ta liberté , ton. pouvoir ne s'étendent qu'ai.ssi loin que tes forces naturelles , et pas au delà ; tout le reste n"'est qu'esclavage , illusion, prestige. La domination même est servile , quand elle tient à l'opinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plaît, il faut te conduire comme il leur plaîr. Ils n'ont qu'à changer de manière de penser , il faudra bien par force que tu change de manière d'agir. Ceux qui t'approchent n'ont qu'à savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner , ou des favoris qui te gouvernent , ou celles de ta farcille , ou les tiennes propres , ces visirs , ces courtisans, ces prêtres, ces soldats , ces valets, ces caillettes, et jusqu'à des cnfans» qnand tu serois un Thémistocle en génie , vont te mener comme un enfant toi-même» au milieu de tes légions. Tu as beau faire , ton autorité réelle n'ira pas plus loin que tes facultés réelles. <Sitôt qu'il faut voir par ies yeux des autres , il faut vouloir par leurs volontés, Mes peuples sont gies sujets , dis-tu
fièrement , soit ; mais toi , qu'es-tu? Le sujet de tes ministres : et tes ministres à leur tour qui sont-ils? Les sujets de leurs commis , de leurs maîtresses , les valets de leurs valets. Prenez tout, usurpez tout, et puis verser l'argent à pleines mains, dressez des batteries de canons , élevez des gibets , des roues , donnez des lois, des édits , multipliez les ecpions , les roldats , les bourreaux , les prisons, les chaînes; pauvres petits hommes! de quoi vous sert tout cela ? Vous n'en serez ni mieux servis, ni moins volés, ni moins trompés ni plus absolus. Vous direz toujours nous voulons , et vous ferez toujours ce que voudront les autres.
vS E
JU B S premières facultés qui se forment et se perfectionnent en nous sont les seas. Ce sont donc les premières qu'il faudroit cultiver; ce sont les îeales qu'on oublie , ou celles qu'on néglige le plus.
Exercer les sens n'est pas seulement en faire usage , c'est apprendre à Bien juger par eux, c'est apprendre , pour ainsi-dire , à sentir ;
car nous ne savons ni coucher , ni voir , joi entendre que comme nous avons appris.
La meilleure manière d'apprendre à bien juger 5 esc celle qui tend le plus à simplifier nos expériences, et à pouvoir mcme nous en passer sans tomber dans Terreur. D'où il suit qu'après avoir long-temps vérifié les rapports des sens l'un par l'autre , il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui- même , sans avoir besoin de recourir à un autre sens ; alors chaque sensation deviendra pour nous une idée , et cette idée sera' toujours conforme à la vérité.
Nous ne sommes pas également maîtres de l'usage de tous nos sens. II y en a un , savoir le toucher, dont laction n'est jamais suspendue durant la veille j il a été répandu sur la surface entière de notre corps , comme une garde continuelle , pour nous avertir de tout ce qui peut l'offenser. C'est aussi celui dont , bon-gré , mal-gré , nous acquérons le plutôt l'expérience par cet exercice continuel, et auquel par conséquent nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr et plus fin que nous ; parce que n'étant pas guidés par U vue ,
a04 PENSÉES
ils sent forcés d'apprendre à rirer uniquement du premier sens les jugemtns que nous fournit Tautre.
Quoique le toucher soit de tous nos sens celui dont nous avons le plus continue! exer- -cice , s. s jugement restenc pourtant imparfaits et gros iers pi is que ceux d'aucun autrt , parce que nuus mêlons continuellemeni à son usage celui de la vue , et que Toeil atteignant à l'objet plutôt que la main , l'esprit juge presque touiours sans elle. En revanche , les jugemens du tact sont ks plus sûrs , précisément parce qu'ils sont Its plus bornés ; car ne s'étcndant qu'aussi loin que n©s mains peu- \ent atteindre , ils rectifient l'étcurderie des aufes sens ,* qui s'élaneent au loin sur des objets qu'ils apperçoivent à peine , au lieu que tout ce qu'apperçoit le toucher , il l'apperçoit bien. Ajoutez que , joignant , quand il nous plaît , la force des muscles à l'action des nerfs , nous unissons , par une sensation simultanée, au jugement de la température , dts grandeurs , des figures , le jugement du poids et de la solidité ; ainsi le toucher étant de toiîs les sens celui qui nous insttuit le mieux de 1 impression que les corps étrangers pevent faire sur le nôtre > est celui dont Tusage est le plus fréquent , et nous donne
le
ie plus imniédiatement ia connoissance nécessaire à notre conservation.
Autant le toucher concentre les opérations autour Ae Thomme , autant la vue étend les siennes au-delà de lai. C'est là ce qui rend celles-ci trompeuses ; d'un coup d'œil un homîne embrafle la moitié de son horison. Dans cette foule de sensations simultanées et de jiîgemens qu'elles excitent, comment ne se tromper sur aucun ? Ainsi la vue est de tous nos sens le plus fautif, précisément parce qu'il est le plus étendu, et que précédant de bien loin tous les autres , ses opérations sont trop promptes et trop va:tes, pour pouvoir être rectifiées par eux. II y a plus , les illusions mêmes de la perspective nous sont nécessaires pour parvenir à connoître l'étendue et à comparer ses parties. Sans les fausses apparences, nous ne verrions •rien dans Téloignemeat ; sans les gradations de grandeur et de lumière , nous ne pourrions estimer aucune distance, ou plutôt il n'y en auroit point pour nous. Si de deux arbres égaux , celui qui est à cent pas de nous, nous paroissoit aussi grand et aussi distinct que celui qui est à dix , nous les placerii)ns à côté l'un de l'autre. Si nous appercevions toutes les dimsmions des objets sot\j Tome prem% H.
ao6 PENSÉES
Jeur véritable mesure , nous ne verrions a(u-
cun espace , et tout nous paroîiroit sur notre
oeil.
La vue et le toucher s^appîiqucnt également jur les corps en repos et sur les corps * qui se meuvent ; niais comme il ii'y a que rébraniemcnt de Tair qui paisse émouvoir le sens de Touie , il n'y a qu'un corps en mouvement qVii fasse du bruit ou du son , et si tout étoit en repos, nous n'entendrions jamais rien. La nuit donc où , ne nous mouvant nous-mêmes qu'autant qu'il nous plaît , nous n'avons à craindre que les corps qui se meuvent , il nous importe d'avoir l'oreille alerte , de pouvr^ir juger psi la sensation qui nous frappe , si le corps qui ia caus: est grand ou petit , éloigné ou proche , si son ébranlement est violent ou foible. L'air ébranlé est sujet à des répercussions qui le réfléchissent , qui , produisant des échos , répètent la sensation , et font entendre le corps bruyant ou sonore en un autre lieu ^uz celui où il est. Si dans une plaine , ou dans une vallée « on met l'oreille à terre , on entend la voix des hommes et le pas des chevaux , de beaucoup plus loin qu'en restant debout.
Nous avons un ogane qui répond à l'ouie ,' ^avQir » la vcix j nous n'en ayons pas de
DE J. J. Fv OUSSEAir. 207 même qui réponde à la vue , et nous ne rendons pas les couleurs comme les sons. C'est un moyen de plus pour cultiver le premier sens , en exerçant l'organe actif et Torgane passif l'un par l'autre.
Nous mourrions aflamés ou empoisonnés ,' s'il falloir attendre , pour choisir les nourritures qui nous conviennent , que l'expérience nous eût appris à les connoître et à les choisir : mais la suprême bonté , qui a fait , du plaisir iQS êtres sensibles , l'instrument de leur conservation , nous avertit , par ce qui plaît à notre palais , de ce qui convient à notre estomac. Il n'y a point naturellement pour l'homme de médecin plus sûr que son propre appétit , et à le prendre dans son. état primitif, je ne doute point qu'alors les aiimens qu'il trouvoit les plus agréables, net lui fussent aussi les plus sains.
. Il y a plus. L'auteur des choses ne pourvoi;: j^cis vc.îlcncnt au:: besoins qu'il nous donne , mais encore à ceux que nous nous donnons nous-n-ièmes ; et c'est pour mettre toujours le désir à côté du besoin , qu'il fait que nos goûts changent et s'altèrent avec nos manières de vjvr*. Plus nous nous éloignons de l'état de nature , plus nous perdons de nos goûts naturels, ou plutôt, Thabitude
2o8 PENSÉES
î)0U9 fait une seconde nature , que nous suhsïiruons tellement à la première , que nul d'entre nous ne connoit plus celle-ci. Il suit de là , que les goûts les plu^ naturels doivent être aussi les plus.simr.'s ; car ce sont ceux qui se transforment le plus aisément , au lieu qu'en s'aiguisant , en s'irritant par nos fantaisies , ils prennent une forme qui ne ciiange pli:s. L'homme qui n\st encQ-e d'aucun pays , se fera sans peine aux usages de quelque pays que ce soit ; mais l'iiomme d'un pays ne devient plus celui d'un autre. De nos sen.^ations diverses, le goût c'onne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommts-nous plus intéressés à bien 3ager des substances qui doivent faire partie de la nôtre , que de celles qui ne font que l'environner. Mille choses. 5ont indiff"érentes au toucher, à l'ouie , à la vue ; ridais il n'y a presque rien d'indifférerit au guût. De plus , l'activité de ce sens est toute physique et matérielle » il est le seul qui ne dit rien à l'imagination , du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins , au lieu que l'imitation et l'imagination mêlent souvent du moral à l impression de tous les autres. Aussi généralement les cœurs tendres et ifvluptueui, les caracièies passioRnî-'s ei vrai-
D E J. J. R ou SS F AU. aof
.mène sensibles, faciles à émouvoir par les autres sens , sont-ils assez ticdcs sur celui-ci.
Le sens de l'odorat tst au gotit ce que celui de la vue Cii au toucher : il le prévient , il ravcnit de la manière dont telle ou telle substance doit Taff^iccer , et dispose à la rechercher ou à la fuir , selon l'imprescion qu on en reçoit d'avance.
L'odorat est le sens de Pimagination ; donnant aux nerfs un ton plus fort , il doit beaucoup agiter le cerveau ; c'est pour cela qu'il ranime un moment le tempérament , et répuise à la longue. 11 a dans l'amour des effets assez connus. Le doux parfum d'un cabine: de toilette , n'est pas un piège aussi foible qu'on le pense , et je ne sais s'il faut féliciter ou plaindre Thomme sage et peu sensible , que l'odeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein , ne fit jamais palpiter.
On peut admettre une espèce de sixième sens , app'jlé sens commun moins parce qu'il est commun à tous les hommes , que parce qu'il résulte de Pusage bitn r glé des autres sens, et qu'il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sfcième sens n'a point par conséquent d'oïgane particulier il ne réside ^ue àuis le cerveau , &i ses sensations pure-
ato PENSÉES
ment internes , s'appeltent perceptions ou idées. C'est par le nombre de ces idées que se mesure retendue de nos connoissances ; c'est leur netteté , leur clarté qui fait la justesse de Tesprii ; c'est Tart de les comparer entre elles qu'on appelle raison humaine. Ainsi ce que j'appelle raison scnsitive ou puérile , consiste à former des idées simples par le concours de plusieurs sensations ; et ce que j'appelle raison intellectuelle ou humaine , consiste à former des idées complétées par le concours de plusieurs idées simples.
Idées.
J-J A manière de former les idées est ce qui donne un caractère à l'esprit humain. L'esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels , est un esprit solide ; celui qui s; contente de rapports apparens , est un esprit superficiel ; celui qui voit les rapports tels qu'ils sont , est un esprit juste; celui qui les apprécie mal est un esprit faux ; celui qui controuve des rapports imaginaires , qui n'ont ni réalité ni apparence , est un fou; celui qui ne compare point est un imbécille.
DE J. J. ROUSSEAU. lïi L*aptitude plus ou moins grande à ^comparer des idées et à trouver des rapports , esc ce qui fait dans les hommes le pius ou le moins d'esprit.
Les idées simples ne sont que à^s sensations comparées. 11 y a des jugemcns dans^ les simples sensations , aussi bien que dans les sensations complexes , que j'appelle idées simples. Dans la sensation , le jugeincnc est purement passif ; il afHrme qu'on sent ce qa'on sent. Dans la perception ou idée , le jugement est actif; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence > mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe ; c'est toujours nous qui nous trompons.
Langues, accent,
•^ E s langues , en changeant les signes , modifient aussi les idéts qu'ils représentent j les têtes se forment sur les langues ;. les pensées prennent la teinte des idiomes. La rai-> son seule est co*nmune ; l'esprit en chaqu langue a sa forme particulière : différence qui pourroit bien être en pariic la cause ou Tcffe-î
îit PENSÉES
des caractères nationaux ; et ce qui pâro:^ confirmer cette conjecture , est que , chez toutes les nations du monde , la langae suit les vicissitudes des mœurs , et se conserve ou s'ahère comme elles.
C'est peu de chose d'apprendre les langues pour elles-mêmes, leur usage n'est pas si important qu'on croit ; mais l'étude des langues mène à celle de la grammaire générale. Il faut apprendre le latin pour savoir le français ; il faut étudier et comparer l'un et l'autre , pour entendre les règles de l'art de parler.
La langue frmçaise est ♦ dit-on , la plus «ihaste des langues ; je la crois , moi , la f lus o'ûscène ; car il me sem.ble que la chasteté d'une langue ne ccnsisre pas à éviter avec soin les tours déshonnêies , mais à ne les pas avoir. En tfïst , pour les éviter , il faut qu'on y pense ; il n'y a point de langue où il soit plus difficile de parler purement en tout sens , que la française Le lecteur , toujours plus habile à trouver des sens obscènes que l'auteur à les écarter » se scandalise et s'effarouche de tout. Comment ce qui passe par des o*reilles impures , ne contracteroit ' il pas leur souiilvire r Au contraire , un peuple de bonnes mœurs a des
r>E. J. J ROUSSEAU. 215 termes propres pour toutes choses ; et ce^ termes sont to». jours honnê'cs , parce qu'ils sont toujours employée -honnêtement. Il esc impossible d'imaginer un langage plus modeste que celui de la bible, précisément parce que tout y est dit avec naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses, il suffit de les traduire en français.
Se piquer de n avoir point d'accent , c'est se piquer d'ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L accent est 1 ame du discours ; il lui donne le sentiment et la vérité. L accent menr moins que la parole. C'est peut-ê[re pour ctla que les gens bien élevés le craignent tant. C'est de l'usage de tout dire sur le même ton qu'est venu celui de pcrsifîler les gens, sans qu'ils le sentent. A l'accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules , affectées , et sujettes à la mode, telles qu'on les remarque s ..r- tout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l'abord du Français repoussant et désagréable aux autres nations Au lieu de mettre de l'accent dans son parler , il y met de l'air. Ce n'est*pas le moyen de prévenir -en sa faveur.
a^4 PENSÉES
Signes.
K r. des erreurs de notre âge csz d employer la raison trop nue , comme si ks hommes n'étoient qu'esprit. En négligeant la lang'je des signes qui parlent à Timagination , Ton a perdu le plus énergique àes langages. L'impression de la parole esc toujours foible, et l'on parle au cœur par les yeux , bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement , nous avons réduit en mots nos préceptes , nous n'avons rien mis dans ïçs actions. La seule raison n'est point active ; elle retient quelquefois , rarement elle excite, et jamais elle n'a rien fait de grand. Toujsurs raisonner esc la manie àes petits esprits. Les amcs fortes ont bien un autre langage ; c'est par ce langage qu'on persuade et qu'on fait agir.
Dans les siècles modernes , les hommes n'ont plus de prise les uns sur les autres , que par la force ce par l'intéiêt ; au lieu «]ue les anciens agissoient beaucoup plus par la persuasion , par les aftVctions de l'amc , parce qu'ils ne négligeoient pas la langue des signes. Toutes ks conventions se p:ssoicnî
DE J. J. ROUSSEAU. 215 avec solcmniîé pour les rendre pius inviolables.
Avant que la force fut établie , les dieux écoient les magistrats du genre huniain ; c'écoit pardevanc cu.x que les p articuliers faisoient leurs traitcfs , leurs alliances, prononçoient leurs promesses ; la face de la terre étoit le livre où s^en conservoicnt ks archives. Des rochers , dçs arbres , des monceaux de pierres consacrés par ces actes , et rendus respectables aux hommes barbares , itoient les feuillets de ce livre , ouvert sans cesse à tous les yeux. Le paies du serment , le puits du vivant et voyant , Le vieux chêne de Mainbré f le monceau du icmzin , voilà quels étoient les monumens grossiers , mais augustes , de la sainteté des contrats ; nul n'eût osé d'une main sacrilège attenter à ces monumens , et la foi àcs hommes écoit plus assurée par la garantie de ces témoins muets, qu'elle ne Test aujourd'hui par la vaine rigueur des lois. Dans le gouvernement , l'auguste appareil de la puissance royale en imposoit aux sujets. Des marques de dignité, un trône , un sceptre , une robe de pourpre , une couronne , un bandeau , étoient pour eux des choses sacréts. Ces signes respectés leur rendoient vénérable Thomme qu'ils en
ftî6 PENSÉES
voyoient crné ; sans soldats , sans menaces #. snôt qu'il parloit , il étoic obéi.
Le clergé romain les a ïrès-habilcmenc conservés , et à son exemple quelques républiques , entr'autres celle de Venise. Aufli le gouvernement Vénitien, malgré la chute de Peiat , jouir-il encore , sous l'appareil de son antique majesté , de toute l'affection , de toute Tadoration du peuple ; et après le pape orné de sa tiare , il n^y a peut-être ni roi > ni potentats , ni homme aa monde aussi respecté que le doge de Venise , sans pouvoir , sans autorit , nuis rendu sacré pat sa pompe, et paré sous sa corne dujale , d'une coéffure de femme. Cette cérémonie du Bucentaure , qui fait tant rire les sots» feroit verser à la populace de Venise tout son sang pour le maintien de son tyrannique gouvernement.
Ce que les anciens ont fait avec l'éloquence est prodigieux , mais cette éloquence ne consistoit pas seulement en beaux discours bien arrangés , et jamais elle n'eut plus d'effet que quand l'orateur parloit le moins. Ce qu'on disoit le plus virement ne s'exprimoic pas par des mots . mais par des signes ; on n le disoit pas» on le moiuroit. L'objet qu on expose aux yeux, ébranle l'imaginatioti, excite la curiosité , tient l'cspriidans l'attente
DE J. J. RO <^' S S E AU. irj de ce q i'on va dire, et souvent ce: objet seul a touc dit. Trasibu'e ei Tarquiti coupanc des icics de pavots , Alexandre appliquant ivjn seau sur la bouche de son favori , Diogcne marchant devant Zcnjn , ne parloienc ils pas mieux qac s'ils avoient faits de longs discours ? Quel circuit de paroles eût aussi bien rendu les mêmes idées ? Darius engagé djns la Scychie avec son armée , reçoit de la part du roi des Scythes un oiseau , nne grenouille , une souris et cinq ricchcs L'ambassadeur remet sof\ présent, ec s'en retourne sans rien dire. De nos jours cet homme eue passé pour fou Cette terrible harangue fut entendue » et Darius n'eut plus grande hAie <jue de regagner son piyj Comme il put. Substituez une lettre \ ces Signes y plus elle s'jra menaçante, et nioins elle effrayera : ce ne «ira qu'une fanfaronade dont Darius n'eût faif que rire.
Que d'attentions chez les Romains à la langue des Signes ! des vêtemens divers selon les âges, selon les conditions; des toges, des sayes , des prétextes, des bulles, des Uiicia^es , des chaînes , des licteurs, des faisceaux, des haches, des couronnes d'ôr , d'herbes , de fAilles , des ovations , des ir^omphes , tout ehsi eux étoit appareil , rc- T»7:e L N
présumât Ion , cérémonie, et rout fajsoic j'nv pressian sur les coeurs des citoyens. II i^nportoii à Ictat r,4ie le peupb s'assemblât erv rtl lieu plutôt qu'en tel autre ; quMI vît ou ne vît pas le capitule , qu'il fut ou ne fur paî tparné cîii côté du sériât ; qu'il déiiberAt tel oïl tel jour par préférence. Les accusés cîiangf oient d'habit , les candidats en chan- ^'eôient ; les guerriers ne vanioient pas leurs CTpioits , ils montrojent leurs blessures. A li mort de César, j'iniagine un de nos oraleiirs voubnt énio'ivoir le peuple , épuiser W'^s les lieux communs de l'art , pour faire une pathétiqiie description de ses plaies , de -on sang, de son cadavre : Antoine, <fiioîqu'éloquent , ne dit point tout cela ; il fai't apporter le corps. Quelle rhétorique f
Satyre do sijÈcle présent.
jL/e5 anciens politiques parldient sans cesse de m'oBurs , et de vertus ; les nôtres ne pàrknt que de commerce et d'argent.
Le savoir, l'esprit, le courage , ont seuls notre admiration ; et (ôi douce et modeste vertu, tu t€s{ts toujours satw b^ncuf S ^
DE J. J. ROUSSEAU. 219 Aveugles que nous sommes au milieu de tanc de lumières! Victimes de nos applaudissemens insensés , n'apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris et de haine tout homme qui abuse 1 pour ie malheur du genre humain , du génie et des talens que lui donne la nature.
les anciens avoieni des héros , et mettoient tes hommes sur leurs théâtres ; nous au contraire , »ou$ n'y mettons que des héros , tt à peine avons-nous des hommes. les anciens parloieni de l'humanité en phrases moins apprêtées, n\ais ils sitvoient mieux l'exercer. On pourroit appliquer à eux et à nous un trait rapporté par Tlutarquc , et que je ne puism'cmpêcher d? transcrire. Un vieillard d'Athènes cherchoit place au spectacle ce n'en trouvoic point : de jeunes-gens le voyant en peine, lui firent signe de loin; il vint» mais ils se serrèrent et se mocquèrent de lui. Le bon - homme fit ainsi le tour du thé.Kire, fort embarassé de sa personne, ft tou'ours hué de la belle Jeunnesse. Les ambacsadeurs de Sparte s'en apperçurent , et se îevant à l'instant , placèrent honorablement le vieillard au^nilisu d'eux. Cette aftion fut lemarquée de tout le spectacle et applaudie d'un battement de mains universel. Eh\ ^ue
aio PENSÉES
de mâux\ s'écria le bjn vici'larj, d'un ton tle douleur ; Us Athéniens iavtnt ce qui tsc ho métej mais Les Lacèlé-n^niens le pratiquent. Voilà la philosophie mo^lcrne, et ks mœurs des anciens.
J'observe que ces gens , si paisibles sur ks injustices publiques , sont toujours ceux qui font le plus Je brait au moindre tort qu'on leur fait; et qu'ils ne gardent leur philosophie qu'aussi long-te:iips qu'ils n'en ont pas besoin pour eux-mêmes. Ils ressemblent à cet Irlandois qui ne vouloit pas sortir de son lit, quoique k fca fût à l.i maison. La maison brûle, lui cri.'-t-on : que m'importe? Tcpondit-il , je n'en suis que le locataire. X la fin le feu pénécra jusq..'à lui. Aussi-tôt il s'^iance , il court, il s'écrie, il s'agite; il commence à comprendre qu'il faut quelquefois prendre intérêt à la mai':on qu'on habite , quoiqu'elle ne nous appartienne pas.
La société est si générale dans les grandes villes et si mêlie, quil ne reste plus d'asylc pour la retraite , et qu'on est à public jusque chez soi A force de vivre avec tout 2c monde , on n'a plus de famille, à peine cûnnoit-ou ses parens ; on les voit en étranger; et la simplicité des mœurs domestiques «éteint ave; la doace faipiîiariié qiâ Cb fàic«»h le charme.
La politesse fiar.çaise est réservée et cir^ «onspecie , et se règle uniquement sur Tcxtérieur : celle de l'humanité dédaigne les petites bienséances, se pique moins de distinguer au premier coup d'œil les états et les rangs, et rc'pectc en général tous les hommes. Je vois qu^on ne sauroit employer un langage plus honnête , que celui de notre siècle; et voilà ce qui me frappe : mais je vois encore qu^on ne sauroit avoir de mœurs plu S corrompues, et voilà ce qui me scandalise. Pensons-nous donc cire devenus gens de bien , parce qu'à force de donner des noms décens à nos vices , ncis avons appris à n'en plus rougir ?
Un habitant de quelques contrées éloignées, qui chercheroit à se former une idée des mœurs européennes sur l'état des sciences parmi nous , sur la perfection de nos arts , sur la bienséance de nos spectacles , sur la politesse de nos manières, sur raffabilité de nos discours, si.r nos démonstrations perpétuelles de btenvtiliance , et sur ce concours tumultueux d'hommes de tout âge et de tout état, qui semblent empressés, denui*? le lever de Tauroïc jusqu'au coucher du soitii , à s'otljger réci^)ro4uemen'. i cet étranger , l'is-jc ,
*ii P E N s é E s
dcvineroît exaccenient de nos mœurs le contraire de ce qu'elles sont.
Aujoi:rd'hai qae des recherches plus subtiles et un goût plus fin , ont réduit l'art de plaire en principes , il règne dans nos moeurs une vile et trompeuse uniformité; et tous les esprits semblent avoir été jectés dans un même moule : sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne ; sans cesse on suit des usages , jamais son propre génie : on n'ose plus paroître ce qu'on est , il faut pour connoîire ron ami , attendre les grandes occadons , c'eft-à-dire attendre qu'il ne soie plus tcms.
Un précepteur Lacédémonien , à qui l'on dcmandoit par moquerie ce qu'il enseigneroit à son élève , répondit : Je lui appre-iirai d aimer la choses honnêtes. Si je rencontrois un tel homme parmi nous » je lui diroisà l'oreille : Gardez-vous bien de parler ainsi, car jamais vous n'auriez de disciples ; mais dites que vous leur apprendrez à babiller agréabîemcnt , et =e vous ré^ionds de votre fortune.
Au lieu d'armes , que Ton mettoit autrefois aux carosses, on les orne aujoard'hui , i grands frais, de peintures scandaleuses , comme s'il étoit plus beau de s*annoncer aux passans comme un homme de mauvaii^es
DE J. h ROUSSE \V. «2?
inoBiiTs ♦ que pour un homme de qualité. Ce qui révolce , c'est qus ce sont k$ ffmmes qui on: introduic cet usage , et qui le sou» tiennent. Un homme sage à qui on mon-roit un vis-à-vis de cet espèce , n'eut pas plutAr jctié le.'; yeux sur les panneaux , qu^il q'uitta le maître à qui il appartcnoic , en lui disan; : Moiurcf ce curoiS!^ d des f'rn-n- s de la. cour ; un honi'-éz: homm- ii*jser-iit l'^n servir.
Nos jardinr sont ornés àtt statues , et nos galeries de tableaux. Qu? penseriez-vous que réprésen:rnt ces chefd'œuvres de Part exposés à l'admiration publique? Les défenseurs de la patrie ,ou ces hommes plusgiands encore , qui l'ont enrichie par Icur.^ vertus ? Noti : ce sont des images de tous les égaremens du cœur et de la raison , tirées soigneusement de l'aacienne mythologie , et présentées de bonne heure à la curiosité de nos enfans , sans doute afin qu'ils aient sous les \£eux des modèles de mauvaises actions , avant qu« de savoir lire.
Nos écrits se sentent de nos frivoles occupations , agréables , si Ton veut : mai? petits et froids comme nos sentimens , ils onc pour tout mérite r^ tour facile , qu'on n'a pas grand'peine à donner à des riens. Ces fl.i;les d'ouvrages épliéaièrcs , qui naissenr iournel-
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lement , nVranj fuits que pour amuser des femmes , er r.'ayanc ni force, ni profondeur , volent tous de la roiletre au comptoir. C'esc le moyen de récrire jncessamenc les mêmes livres, et de les rendre toujours nouveaux. On m'en citera deux ou trois qui serviront d'exccftions ; mais moi j'en citerai cent mille qui en confirmeront la règle. Ceft poL-r cela que la plupart de5 prodncrjons de no'irc âge passeront avec lui , et la pustéritc croira qu'on fit peu de livres dans ce même siècle où ron en f^it tant.
Daps le grand îr»onde , la vertu n'est rien ; tout n'est que vaine apparence ; les crimes s'effacent par la -difficulté de les prouver ; la preuve même seroit ridicule cor^tre fusa^e qui les autorise : et voiîà pourquoi la foi- . blesse d'une jeune amante est un crime irrémissible , tandis que l'adultère d'une femme porte le douK nom de gaUntcric. On se dédommage ouvertement , étant mariée , de la courte gêne où en vivoit étant fille.
le genre humain d'un âge n'étant pas le jenre humain d'un autre âge ,1a raison pour- ^îoi Diogène ne trouvoi: point d'homme , c'est qu'il cherchoic parmi^^ses cuntemporains l'homme d'un tcms qui n'étoi: plus ; de même , Caton périt avec Rome et la liberté ,
DE J. J. ROUSSEAU. laç parce qu'il fat déplacé dans son siècle ; ce Je plus grand des hommes ne fît quV-tun- cr le monde qu'il eu: gouverne cinq cens an-î plutôt.
Un des sujets favoris des entretiens du beau menJe , c'est le sentiment ; mais il ne faut pas entendre par ce mot un épanchemeni affectueux dans 1^ sein de l'amour ou de Paniitié. C est ?e sentiment mis en grandes maximes générales , et quinteflencié par loui ce que la métaphysique a de plus subtil , ce sont des raffinemens inconcevables. Il en est du sentiment chez eux , comme d'Homère chez les pédans, qui lui forgent mille beautés chimériques , fauce d'appercc- ▼oir les véritables. De cette manière on dépense tout le sentiment en esprit ; et il s^cn c.xhale tant dans le discours , qu'il n'en reiste plus pour la pratique- La bienséance y Tuppléei on fait pat usage à-pcu-ptès les mêmes choses qu'on fcroit par sensibilité ; dû moins tant qu'il n'en coûte que des formules » et ♦quelques gênes passagères qu'on s'impose pour faire bien parler de soi : car , quand les sacrifices vont jusqu'à gêner trop long-tems , ou à coûter troi^ cher , adieu le sentiment . ^a. bienséance n'en exige pas jusq'ies-là.
Tour est compassé , mesuré , pesé , dans
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ce qu'on appelle des yrocéiés ; tout ce qui n'est pics dans le sentiment , les homnncs du monde Tont mis en règle parmi eux. Nul ti'use être lui-mtme. // faut f.iue c.-^mmt Ui autres ; c'est la première maxime de la sagesse. Cch se fin , ceU ne se fait p:is : voiià la décision suprême. Ces règles ainsi établies, tout le monde fait à la fois la même chose dans les mêmes circonstances : tout va par tems comme dans les évolutions d'un régiment en bataille ; vous diriez que se font autant de mationnettes clouées fur ia même planche , et attachées au même fil.
De quelque sens qu'on envisage les choses » tout dans la société n'est que babil , jargon , propos sans conséquence. Sur la scène, comme dans le monde , on a beau écouter ce k^o^ se dit , on n'apprend rien de ce qui se fait » & qu'a-t-on besoin de 1 apprendre ? Si-t6ç qu'un homme a parié, s'informe-t-on de s^ conduite ? N*at-il pas tout fait , n'est-il pas jugé? L'honnête homme auiourd h.ii n'est point celui qui fait de bonnes actions , mais celui qui dit de belles choses ; et un seuj propjs inconsid-éré , lâché sans réflexion , peut faite à celui ';ui le n<m un tort irréparable , que R'ciTacctoit pas quarante ans d'iniégiiié. En un mot, kijen gue ks«iivres
DE J. J. ROUSSEAU. txy Jes hoiniHes ne ressemblent guère à leuis discours , ie vcis qu'on ne les peint ^ue par leurs discours , sans égard à Ictirs œuvres , je vois au5si que dans une grande viile , la s-jciété paxoît p'.u^ douce , plus facile, plus sure même que parmi des gens moins étudiés; mais les hommes y sont-ils en effet plus h.tmains, plus modérés, plus justes f* Je n'en fais rien. Ce ne sont encore là que des apparences. Ce qu'on s'efforce de me prouver avec évidence , c'est qu'il n'y a que le de ni-phi- Icsophc qui regarde à la réalité des choses ; qjc le vrai sage ne le cûnsi.ièie que par les apparences; qu'il doit prendre les prtju» gés pour principes , les bienséances pour lois , et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.
C'est 'là'Cis les sociétés privées , aux soupers priés , où la porte est fermée à tout survenant , que les femmes s'observent moins, -et qu'on peut commeiicer .i les étudier. C est» Va que régnent plus paisiblement de s propos plus fins et plus satyriquïs; c'es:-là qu'on passe discrettement en revue les anecdotes , -qu'on dévoile tous les évènemcns secrets de la chroni pjc/^andaieiis?, qu'on ntld le bien et le mal également plaisan? et ridicules ; et ^uc peignant avec art et scion rinrérêt par-
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tjcu'ier les caractères àes personnages , chaque inrerlûcuifur , sar.s y penser , peint encore beaucoup mieux le sien. C csc-!à , en un mot qu'on affile avec Soin le poignard sous prétexte dé faire moins de mal , mais en efFer pour l'enfoncer plus avant.
Cependant ces propos sont plus railleurs que mordans , et tombent moins sur le vice que snr ie ridicule. En général , la satyre a peu de cours dans les g-ancies villes , où ce qi:i n'est que mal esc si simple , que ce -ïi'est pas la peine d'en parler. Que resre-t-îl à blâme*-où la verru n'fçr plus estimée <* Et de ouoi médiroic-cn quand on ne trouve plus de ma! à rien ? A Paris, sur-tout , ou Ton rse saisit les choses que par le côté plaisant , tout ce qui doit allumer la colère et l'indignation est toujours mal reçu, s'il n est mis tn chanson o». en épigramme.
Les jolies femmes n'ajment point à se fâcher : aussi ne se fâchenr-elles de rien. Elles aiment à riie ; comme il n'v a pas le mot pour rire au crime y les frjppons sont d'hon- Tictcs gens comme tout le n:onde : mars malheur à qui prête ie flanc au ridicule: sa caustique empreinte est in^Pi"-<^;blc \ il ne déchire pas seukment les ma-urs , lavtrtu;il
DEJ. J. ROUSSEAU. 129 marque jusqu'au vice méine : il fait calomnier les méchans.
Ce qu'il y a de plus frappant dans cfs sociétés d'élite , ccit de voir six personnes choisies exprès pour s'entretenir agréablement ensemble , et parmi lesquelles régnent même le plus souvent des liaisons secrectes, ne pouvoir rester une heure entr'elles six , sans y faite intervenir la moitié de Paris, comme si leurs cœurs n'avoitnt rien à se dire et qu'il n'y tût là personne i!ui méritât de les intéresser.
Si la conversation se tourne par hasard sur les convives , c'est communément dans un certain jargon de société , dont il faut avoir la clef pour l'entendre. A l'aide de ce chiffre , on se fait réciproquement , et selon le goût du teins , mille mauvaises plaisanteries , durant lesquelles le plus sot n'est pas éelui qui brille moins , tandis qu'un tiers mal instruit est réduit à l'ennui , au silence ) ou a rire de ce qu'il n'entend point.
An milieu de tout cela , qu'un homme de poids avance un propos grave ou 2gite une question sérieuse , aussi-tôt l'attention commune se fix^"^ ce nouvel objet ; hommes , femmes « v/eil!ards , jeunes gens , se prêtent à le considérer par toutes ses faces j et l'on
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tii éioriné du sens ei de la raison qui sor^ ttnt comme à Tcnvi de toutes ces têtes folAires , pourvu toutefois qu'une plaisanterie impré.uc ne vienne pas déranger cette gravité ; car alors chacun renchérit ; tout part à Pins» tant, et il n'y a plus moyen de reprendre le ton sériei;x.
Un point de morale ne scroit pas mieux discuté dans une socicié de philosophes, q>ie dans celle d'une jolie femme de Taris ; les conclasions y ssroient même souvent moins sévères : car le philosophe qui veut agir comme il parie , y regarde à deux fois ; mais ici , oh toute la morale est un pur verbiage , on peut êtte austère sans conséquence ; ce Ton n; seroit pas fâché » pour rabattre un peu l'orgueil philosophiqoe , de met-tre la vertu si haut, que le sage même n'y pût atteindre. Au re te , hommes et femmes , tous inrtruits par l'expérience du monde , et s r- out par kur conscience , se réunifient pour penser d? leur espèce aussi mal qu'il est possible ; toujours philosophant tristement . toujours dégradant par vanité la nature humaine , toujours chereshant dans quelque vice la cause de coût ce qui se fait de 't^en , toujours d'après leur propre cœur médisi nt du cceAt de l'homme.
DE J. J. ROUSSEAU, iji
- Que troyfz-vous qu'on apprenne dans les conversations si charrtiantes des gramles sociccés ? A juger sainement des choses du monde ? A bien user de la société ? A connoîrre au moius les gens avec qui Ion vit ? Rien de tout cela. On y apprend à plaider la cause du mensonge , à ébranler, à force de philosophie, tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passion» et ses préjugés, et à donner à Terreur un certain tour à la mode selon les maximts du jour, n n'est point nécessaire de connoiirc le caractère* des gens , mais seulement leurs intérêts , pour deviner à-pe^i-près ce qu'ils Riront de chaque chose. Quand un homme P':;rle , c'est , pour ainsi dire, son habit et çion pas lui qui a un sfr. imtnt ; et il en changera sans façon , tout aussi souvent que gi'é(at. Donnez -lui tour-à-iour une longue perruque , un habit d'ordonnance , et une croix pectorale ; vous Pencendrez sticcessi-' mc^u prêcher avec le même zèle les lois t le dcippiisme et Tinquisition. Il y a une Tairon commune pour la robe , une autre pour la finance , une autre pour Tépée. Chacune p^^uve très-bien que Içs deux autres sont /rnauvai ses , conséquence facile à cirer pout kî crois. Ainsi nul ne dii jamais
«î» PENSEES
ce ^u'il pense , mais ce qu'il lui convient de faire j enser à autrui ; et le zèle apparent de la vérjré n'est jamais en eux que le manque de riniérct.
Vous croiriez que les gens isolés , qui vivent dans Tindépcndance y ont au moins un espiit à eux : peint du tout ; autres machines qui ne pensent point et qu'on faii penser par ressorts. On n'a qu'à sMnformer de l«irs $ociécés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu'ils voient , des auteurs qu'ils connuissen:; là-dessus on ptut d'avance établir leur sentiment fatur sur un livre prêt à païoître , et qu'ils n'ont point lu ; sur une pièce prc:e à jouer et qu'ils n'ont point vue , sur un tel ou tel système dont ils n'cat aucune idée. Et comme la pendule ne se monte ord nai rement que pour vingt-quatre heures , tous ces gens-là s'en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront demain^
Il y a ainsi un petit ncmbrc d'hommes et de femmes qui pensent pour tous les auircs , et par lesquels tous le» autres parlent et agissent , et comme chacun songe à soa intétét , personne au bien commun , et que les intérêts particuliers sont toujours opposes entr'eux ; c'est un choc perpétlel de brigues çt de cabales , un flux et retiux de
prcjiigé<; , d'opinions contraires , oh les p!us échauPies , animés par les autres , ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles , ses jugcmens , ses principes, qui ne sont point admis ailleurs. L'honnête homme d'une maison esc un fripon dans la maison voisine. Le bon, le mauvais , le beau , le laid , la vérité , la vertu , n'ont qu'une existence locale et circonscrite. Quiconque aime à se répan.îre et fréquente plusieurs sociétés , doit être plus flexible qu'nlcibiade , changer de principes comme d'assemblées; modilicr son esprit pour ainsi dire à chaque pas , et mesurer ses maximes à la toise. Il faut qu'à chaque visite il quitte , en entrant , son ame, s'il en a une; qu'il en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme un laquais prend un habit de livrée , qu'il la pose de même en sortant y et reprenne , s'il veut , la sienne jusqu'à nouvel échange..
Il y a plus , c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même , sans qu'on s'avise de le trouver mauvais. On a àçs principes pour la conversation et d'autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise /personne , et l'on esc convenu resscmbleroienc point cntr eu:;.
scandalise ypersoni ^u'iU ne fie ressen
Cn n'ex'ge pas mêaïc d'un auteur, sur-tout <^'url m raliste , qu'il parfe comme ses livres , rû qu'il agisse comme il parle. Ses écrits , ses discours , sa conduite , sont trois choses toutes JiiTérentes , qu'il n est point obligé <ie concilier. En un mot , tou< est absurde et tien ne choque , parce qu'on y est accoutumé i et il y à même à cette inconséquence uie sorte de bon air dont bien des gens $£ font honneur. En effet , quoique tous ptêch nt avec ièle les maximes de leur profession , tous se piquent d'avoir le ton d une aucre. Le magistrat prend l'air cavalier : le financier fait le seigneur • révêqae a le propos galant : l'homme de cour parie de philosophie , 1 homme d*é:at de bel esprit : il B*y a pas jusqu'au simple artisan qui, ne pouvant prendre un autre ton que le sien , $e mi't en noir les dimanches , pour avoir i*air d'un ht^mme de palais. Les mî'irsires seulî , déJaignant tour. Icrs autres états , gardiM sajis façon le ton du leur.
Ainsi îes hommes à qui l'on parle , ne sont point ceux avec qui Ton converse ; leurs scntimens ne partent point de leur cœur ; leurs lumières ne sont point dans leur esprit ; leurs discours ne représentent point leurs pensées \ en n'appcrçoic d eW que leur
D E J. J. ROUS SE A U. 235 figure, et Vci\ est dans une assemblée à-peupi'ès comme devant tin tableau mouvani , où le spectateur paisible est le seul êire mu par lui-même.
Qu'il seroit doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure étoic toujours l'image des dispositions du cœur , si la vlccence étoic la vertu , si nos maximes nous servoienr de règles , si la véritable philosophie é:oif inséparable du titre de philosophe ! Mais tant de qualités vont trop rarement ensemble , et la vertu ne marche guère en si grande pompe.
Qu'on pénètre au travers de nos frivoles <iéraonstraiions de bienveillance, ce qui se passe au fond des caars , et qu'on réfléchisse à ce que doit être un état de choses ^ tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement , et où ils naissent ennemis par devoir, et fourbes par intérêt. Chaque homme , dit on , gagne à servir les autres; oui , mais il gagne encore plus à leur nuire. 11 n'y a poiat de profî: si légitime qui ne soit surpassé par celui qu'on peut faire illégitimemcu: ; et le tort fait au prochain esc toujours plus lucratif que les sirvices. II ne s'agît plus q;^ de trouver les moyens de s'assurer lirip/nité ; et c'est à quoi les puissans emploicnrlo'tes leurs forces, et les foiblej toutes icuf\ ru^es.
Quel contraste entre les discours, lessentimenset ies actions des honnêtes gens' Quand je vois les mc.ncs hommes changer de maximes scion les coteries ; molinistes dans Tune , jansédistes dans l'autre, vils courtisans chez un ministie; frondeurs mutins chez un mécontent : quanJ je vois un homme doré décrier le luse , un financier les impôts, un prélat le dérèglement ; quand j'entends une femme de la cour parier de mo;lcstie , un grand seign-ur de vertu, un auteur de simplicité, un abbé de religion, et que ces absurdités ne choqucHt personne , ne duis-ie pas conclure à l'iastant , qu'on ne se soucie pas plus ici d'entendre la vcriié que de la dire, et que loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle , on ne cherche pas jnûne à leur faire penser qu'on «oit ce qu'on leur diL?
Les auteurs, tes gens de lettres, les philosophes , ne cessent de crier que , pour remplir ses devoirs de citoyen, pour servir ses semblables , ii faut habiter Us grandes villes ; selon eux , fuir 1 aris c'est haïr le genre humain ; le peuple de la campagne est nul à le rs yeux; à les entendre, onSjoiroit qu'il n'y a des hommes qu'où il y a des'i pensions , des académies et àes dîners. De/pruci^e en proche , la lucme pcntt enuaiiie i /us les éc-ats.
D E 1. J. RO U SS E A U. 757 I.fS contes , les romans , les pièces de rhéàuc , lour tire sur les pioviuces ; tuut louroc en dérision la simpi.cicé des mœurs rus:îques; tout prêche les manières ei li'S pl2i;jr<: du grand mond. : c tsc une lionic de ne les pas connoitrc ; c\st un n>ail-,eur de ne les pas goûier. Qui sait de combien de filoux et de filles publiques retirait de ces plaisirs imaginaires pei-p";.' Paiis de jour en jo'ir Ainsi , les préjuges et i'opinion renforçant î'ciTet des svsûuKs puliti.jues, amoncclent , entassent l^s l^ahitans de cha^^e pays s«r quelques points du terriioJic , ^t laissent tout le reste ta friche et dé^cr;. Ainsi , pour faire brjlkr le5 capi'a es , se dépeuplent les nations ; e: ce frivole éJat qui frappe les yeux des secs , tau courir l 'Europe à grands pas vers sa rui-iw-.
Les Français du bel air ne comptent qu'eux dans tout TUnivers ; tout le rcsce n'est riea à leurs yeux. Avoir un carrosse , un si.isse , un maître d'hôtel, c'est ctre comme tout ir menât. Four être comme i^cut u monde y ii faut être comme très-peu de gens. Ceux qui voiu à pied ne sont pas du monde; ce sont des bourgeois , des hommes du peuple , des gens de l'autre moade ; et l'on diroit quViii carrosse n'est pis tant nécessaire pour se couiuire , que Vpur exiiccr,