‹ Pensées de J.J. RousseauChapitre 5 sur 6 · ÉTUDE DU MONDE · texte numérisé non relu

ÉTUDE DU MONDE

-L^'iTUDE du monde est remplie de difficultés, et il est difficile de savoir quelle place il faut occuper pour le bien connoîcrs. Le

phllofophe en est trop loin , l'homme du monde en est trop près. L'un voie trop pour pouvoir réfléchir , l'autre trop peu pour jugée du tableau total. Chaque objet qui frappe le philosophe , il le considère à part ; et n'en pouvant discerner ni les liaisons , ni les rapports avec d'autres objets qui. sont hors de sa portée , il ne le voit jamais à sa place ; et n'en sent ni la raison, ni les vrais effets. . L'homme du monde voit touc , et n'a le tcnips de penser à rien. La mobilité des objets ne lui permet que de les appercevoir et non Je les observer ; ils s'effacent mutuellement avec rapidité, et il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.

Oii ne peut pas non plus voir et méditer alternativement , parce que le spectacle exige une continuité d'attention , qui interrompt il réflexion. Un homme qui voudroit diviser son temps par intervalles entre le monde et la soliiuJe ; toujours agité dans sa retraite , et toujours étranger dans le monde , ne seroit bien nulle part. II n'y auroit d'autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espaces^ l'un pour voir, l'autre pour réiléchir : mais cela mcme est presque impossible ; car la raison n'est pas un meur

ï7a PENSÉES

ble qu'on pose et qu'on reprenne à son gré , et quiconque a pu vivre dix ans sans penser, ne pensera de sa vie.

C'est encore une fbîie de vouloir étudier ]e monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu'observer n'observe rien , parce qu'érant inutile dans les affaires, et importun dans les plaisirs , il n'est admis nulle part. On ne voit agir ks autres qu'autant qu'on agit soi-même : dans l'école du monde comme dans celle de l'amour , il faut commencer par pratiquer ce qu'on veut apprendre.

Page 1