‹ Pensées de J. JoubertChapitre 15 sur 94 · XXX IX · texte numérisé non relu

XXX IX

^elui qui a de l'imagination sans érudition a des ai les et n'a pas de pieds.

Il est des hommes qui, lorsqu'ils tiennent quelque discours ou forment quelque jugement, regardent dans leur tête, au lieu de regarder dans Dieu, dans leur âme, dans leur conscience, dans le fond des choses. On reconnaît cette habitude de leur esprit à la contenance qu'ils prennent et à la direction de leurs yeux.

Les esprits faux sont ceux qui n'ont pas le sentiment du vrai, et qui en ont les définitions ; qui regardent dans leur cerveau, au lieu de regarder devant leurs yeux; qui consultent, dans leurs délibérations, les idées qu'ils ont des choses , et non les choses ellesmêmes.

La fausseté d'esprit vient d'une fausseté de cœur; elle provient de ce qu'on a secrètement pour but son opinion propre, et non l'opinion vraie. L'esprit faux est faux en tout, comme un œil louche regarde toujours de travers. Mais on peut se tromper une fois, cent fois, sans avoir l'esprit faux. On n'a point l'esprit faux quand on l'a sincère.

Il y a dans certains esprits un noyau d'erreur qui attire et assimile tout à lui-même.

Quelquefois de grands esprits sont pourtant des esprits faux. Ce sont des boussoles bien construites , mais dont les aiguilles, égarées par l'influence de quel-

que corps environnant , se détournent toujours du nord.

Il est des personnes qui ont beaucoup de raison dans i esprit, mais qui n'en ont pas dans la vie ; d'autres, au contraire, en ont beaucoup dans la vie, et n'en ont pas dans l'esprit.

Les gens d'esprit traitent souvent les affaires comme les ignorants traitent les livres : ils n'y entendent rien.

Si les hommes à imagination sont quelquefois dupes des apparences, les esprits froids le sont aussi souvent de leurs combinaisons.

Donnez aux esprits froids, aux esprits lourds des doctrines subtiles et délicates, et vous verrez l'étrange abus qu'ils en feront. Jetez quelques vives lumières dans un esprit naturellement ténébreux, et vous verrez à quel point il les obscurcira. Ses ténèbres n'en deviendront que plus palpables, le chaos succédera à la nuit.

A ces esprits lourds qui vous gênent par leur poids et leur immobilité, qu'on ne peut faire voler ni nager, car ils ne savent point s'aider, qui vous serrent de près et vous entraînent, combien je préfère ceux qui aiment à se livrer aux évolutions des oiseaux, à s'élever, à planer, à s'égarer, à fendre l'air, pour revenir à un point fixe, solide et précis !

Avoir fortement des idées, ce n'est rien ; l'important est d'avoir des idées fortes, c'est-à-dire où il y ait une grande force de vérité. Or, la vérité et sa force ne dé-

pondent point de la tête d'un homme. On appelle un homme fort celui qui tient tête aux objections ; mais ce n'est là qu'une force d'attitude. Un trait obtus, lancé d'une main forte, peut frapper fortement, parce que l'on va du corps au corps ; mais de forts poumons et un fort entêtement ne donneront point de vraie efficacité à une idée faible fortement dite, parce que l'esprit seul va à l'esprit.

Ce n'est pas une tête forte, mais une raison forte qu'il faut honorer dans les autres et désirer pour soi. Souvent ce qu'on appelle une tête forte n'est qu'une

forte déraison.

LU

L'esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d'esprit n'est pas quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.

un. On est ferme par principes, et têtu par tempérament. Le têtu est celui dont les organes, quand ils ont une fois pris un pli, n'en peuvent plus ou n'en peuvent de longtemps prendre un autre.

La force de cervelle fait les entêtés, et la force d'esprit les caractères fermes.

Il est des esprits semblables à ces miroirs convexes ou concaves, qui représentent les objets tels qu'ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu'ils sont.

Les esprits ardents ont quelque chose d'un peu

fou , et les esprits froids quelque chose d'un peu stupide.

Peu d'esprits sont spacieux ; peu même ont une place vide et offrent quelque point vacant. Presque tous ont des capacités étroites et occupées par quelque savoir qui les bouche. Pour jouir de lui-même et en laisser jouir les autres, il faut qu'un esprit se conserve toujours plus grand que ses propres pensées, et, pour cela, qu'il leur donne une forme ployante, aisée à resserrer, à étendre, propre enfin à en maintenir la flexibilité naturelle. Tous ces esprits à vue courte voient clair dans leurs petites idées, etne voient rien dans celles d' autrui. Esprits de nuit et de ténèbres , ils sont semblables à ces mauvais yeux qui voient de près ce qui est obscur, et qui de loin ne peuvent rien apercevoir de ce qui est clair.

Il y a des esprits fatigués qui vont l'amble et le traquenard ; mais leur allure ne déplaît pas à tous les goûts.

On se luxe l'esprit comme le corps.

Il y a des esprits-machines qui digèrent ce qu'ils apprennent comme le canard de Vaucanson digérait les aliments : digestion mécanique et qui ne nourrit pas.

L'élévation d'esprit se plaît aux généralités ; sa gravité penche vers les applications.

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