‹ Pensées de J. JoubertChapitre 16 sur 94 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

Les questions montrent l'étendue de l'esprit, tt les réponses sa finesse.

Il est des esprits méditatifs et difficiles qui sont distraits dans leurs travaux par des perspectives immenses et les lointains du xû vùm ou du beau céleste, dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu'ils l'ont toujours devant la vue, même alors qu'ils n'ont rien devant les yeux ; esprits amis de la lumière, qui, lorsqu'il leur vient une idée à mettre en œuvre, la considèrentlonguementet attendent qu'elle reluise, comme le prescrivait Buffon, quand il définissait le génie l'aptitude à la patience; esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière et les mots même les plus ternes renferment en leur sein le principe et l'amorce de quelque éclat, comme ces noisettes des fées, où l'on trouvait des diamants, quand on en brisait l'enveloppe, et qu'on avait des mains heureuses; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le Deau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps ; esprits attentifs et perçants qui voient ce feu dans les cailloux de toute la littérature, et ne peuvent se détacher de ceux qui tombent en leurs mains qu'après avoir cherché longtemps la veine qui le recelait, et l'en avoir fait soudainement jaillir ; esprits qui ont aussi leurs systèmes, et qui prétendent, par exemple, que voir en beau et embellir, c'est voir et montrer chaque chose telle qu'elle est réellement dans les recoins de son essence, et non pas telle qu'elle existe aux regards des inattentifs, qui ne considèrent que les surfaces ; esprits qui se contentent peu, à cause

d'une perspicacité qui leur fait voir trop clairement et les modèles qu'il faut suivre et ceux que l'on doit éviter • esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent se reposer que sur des vérités solides, ni être heureux que par le beau, ou du moins par ces agréments divers qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long et que la vie est toujours courte , si quelque hasard fortuné ne met à leur, disposition un sujet où se trouve en surabondance l'élément dont ils ont besoin et l'espace qu'il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre, et y meurent sans monument, n'ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellents, qu'une fécondité interne et qui n'eut que peu de confidents.

Les passions humaines se font toujours entendre au cœur humain ; elles y retentissent comme dans leur écho.

Il faut purger les passions; toutes peuvent devenir innocentes, si elles sont bien dirigées et modérées. La haine même peut être une affection louable, quand elle n'est causée en nous que par le vif amour du bien. Tout ce qui rend les passions plus pures les rend plus fortes, plus durables et plus délicieuses.

Nous employons aux passions l'étoffe qui nous a été donnée pour le bonheur.

Les passions de l'esprit et les ambitions du corps offrent à l'attention deux horribles déplacements.

Les passions ne sont que nature ; c'est le pon-repeutir qui est corruption.

Le repentir est un effort de la nature qui chasse de notre âme les principes de sa corruption.

vu.

Le remords est le châtiment du crime; le repentir en est l'expia' ion. L'un appartient à une conscience tourmentée; Y autre à une âme changée en mieux.

Les hommes trouvent des motifs de défiance dans leur ignorance et dans leurs vices, et des motifs de confiance dans leurs lumières et leurs vertus. La défiance est le partage des aveugles.

Quand on a trop craint ce qui arrive, on finit par éprouver quelque soulagement lorsque cela est arrivé.

Toutes les passions cherchent ce qui les nourrit : la peur aime l'idée du danger.

Le sentiment rend insipide tout ce qui n'est pas lui; c'est là son inconvénient. C'est aussi le grand inconvénient du plaisir : il dégoûte de la raison.

Celui qui craint les plaisirs vaut mieux encore que celui qui les hait.

Il entre, dans toute espèce de débauche, beaucoup de froideur d'âme; elle est un abus réfléchi et volontaire du plaisir.

La crainte est la grâce de la débauche.

Rien ne rapetisse l'homme comme les petits plaisir»,

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