‹ Pensées de J. JoubertChapitre 20 sur 94 · LXXX1X · texte numérisé non relu

LXXX1X

La vanité qui consiste dans le désir de plaire ou de se rendre agréable aux autres est une demi-vertu; car c'est évidemment une demi-humilité et une demicharité.

Il y a, dans les hauteurs de l'âme, une région où l'encens qui s'exhale de la louange peut parvenir, mais où l'orgueil ne peut atteindre.

Une vanité innocente et qui se repaît de légères fumées peut être un défaut délicat et convenable à notre

nature, surtout à celle du poëte ; mais l'orgueil est ennemi de la bonté.

xcn.

La vanité n'entend raison que lorsqu'elle est contente.

xcm.

Il est bon d'ouvrir la veine à la vanité, de peur que l'homme ne la garde en soi trop entière, et n'en devienne surmené. 11 lui faut des écoulements, pour ainsi dire, journaliers.

L'amour-propre satisfait est toujours tendre. L'orgueil lui-même a ses tendresses.

Les caractères fiers aiment ceux qu'ils servent.

Les orgueilleux me semblent avoir, comme les nains, la taille d'un enfant et la contenance d'un homme.

xcvn.

L'ambition est impitoyable : tout mérite qui ne la sert pas est méprisable à ses yeux.

xcvm. Les valets mentent souvent par respect et par crainte seulement.

L'admiration est un soulagement pour l'attention, un terme qu'elle se prescrit pour son plaisir et son repos.

11 est un besoin d'admirer ordinaire à certaines femmes dans les siècles lettrés, et qui est une altération du besoin d'aimer.

Il est une admiration qui est fille du savoir.

On donne une idée de la Divinité par l'adoration, de

la puissance par la soumission, et du mérite par le

espect.

cm.

Le respect se rend à l'empire qu'on a sur soi-même ou qu'on exerce sur les autres. C'est un sentiment commandé et prélevé comme un tribut.

Il faut tâcher, autant qu'on peut, de ne mépriser personne.

Tout vieillit, même l'estime, si l'on n'y prend garde

Le respect est meilleur encore à éprouver qu'à inspirer, car le respectueux est toujours estimable. Ce sentiment a pour principe une opinion d'excellence qui ne peut se former dans ceux où rien n'est excellent.

cvn.

Nous respectons malgré nous ceux que nous voyons

respectés.

cvm.

Il serait difficile de vivre méprisé et vertueux : nous avons besoin de support.

Sans le respect, le mérite ne produit point l'illusion qui en fait le charme. On éprouve pour ceux qui l'inspirent une espèce d'affection tendre, dont le bonheur serait perdu, si l'on n'avait pour eux qu'une estime mesurée à la grandeur de leur mérite.

ex.

Tar la chasteté, l'âme respire un air pur dans les lieux ItiS plus corrompus; par la continence, elle est forf- .

en quelque état que soit le corps ; elle est royale par son empire sur les sens; elle est belle par sa lumière et par sa paix.

Dieu! que la chasteté produit d'admirables amours! et de quels ravissements nous privent nos intempérances !

cxu.

Il suffit de la raison pour être modéré; mais la piété seule peut rendre chaste.

On a dit que la chasteté était la mère des vertus. Elle enchaîne, en effet, la plus chère et la plus impérieuse de nos passions. L'âme qu'elle habite acquiert, par elle, une énergie qui lui fait surmonter facilement les obstacles qu'elle rencontre dans la route du devoir. Quand la chasteté est perdue, l'âme est molle et lâche : elle n'a plus que les vertus qui ne lui coûtent rien.

Le nombre est le père de l'impudence; l'unité en est

l'ennemie.

La pudeur a inventé les ornements.

^ cxvi.

Il faut que les regards soient respectueux.

cxvn.

« Dieu punira, » disent ies Orientaux, « celui qui « voit et celui qui est vu. » Belle et effrayante recommandation de la pudeur !

Les beaux sentiments embellissent. Voyez, par exemple, l'expression et l'admirable disposition que donnent

au visage humain la pudeur, le respect, la piété, la compassion et l'innocence.

Des yeux levés au ciel sont toujours beaux, quels qu'ils soient.

Il y a une certaine pudeur à garder dans la misère. Elle a pour principe cette répugnance louable et naturelle à tous les hommes bien nés, d'exposer aux yeux d' autrui des objets désagréables et dégoûtants. Il faut bien se garder de porter atteinte à ce sentiment honnête, dans les autres ou dans soi-même. Il est des hommes dont les bienfaits violent l'infortune; d'autres dont les plaintes ou la contenance prostituent, en quelque sorte, leur malheur aux passants. Le pauvre doit avoir la modestie des jeunes vierges, qui ne parlent de leur sexe et de leurs infirmités qu'avec retenue, en secret et par nécessité.

Une femme doit avoir de la pudeur, non-seulement pour elle-même, mais pour tout son sexe, c'est-à-dire qu'elle doit être jalouse que toutes les femmes en gardent les lois, car ce qui blesse la modestie de l'une blesse la modestie de toutes. Celle qui se met nue aux yeux des hommes déshabille en quelque sorte toutes les femmes honnêtes; en se montrant sans voiles, elle montre sans voiles toutes les autres.

Une toile d'araignée, faite de soie et de lumière, ne serait pas plus difficile à exécuter que cet ouvrage : Qu'est-ce que la pudeur?

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